VOIX DU PASSÉ
intervention des Eglises protestantes françaises dans les affaires d'aujourd'hui.
Et nous flétrissons, indignés, ces appels de dévots aux haines nationales.
Les Anndiles osent écrire que « tous les amis défenseurs du traître Dreyfus sont juifs ou protestants. » La tactique est simple et n'en est pas moins odieuse. Il n'est Français au monde qui soit et puisse être l'ami d'un traître. Mais il y a des Français de tous les partis, de toutes les opinions, de toutes les croyances dont la conscience est troublée. Voilà la vérité, la seule vérité.
Signai (24 janvier 1898).
Voix du passé.
Dans ces jours troublés où souffle un vent de discorde, lorsque l'appel aux violences et aux haines se fait entendre, quand notre France semble menacée du réveil des divisions impies, malgré moi, je revis dans le passé de Tannée terrible.
La douleur est intense, car l'ennemi a violé nos frontières et déjà nous avons connu la défaite, mais nous ne sommes qu'un cœur et qu'une âme pour la défense de la patrie. Dans la fournaise de l'épreuve ont disparu rivalités de classe et oppositions de religion. La communion de la souffrance et du sacrifice fait de nous un peuple de frères. Je les vois, dans une vision glorieuse et
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terrible, ces zouaves pontificaux, troupe de héros, entourant leur illustre chef, et marchant à la mort pour sauver Farmée.
Je le vois, au soir de la bataille, étendu sur sa civière, frappé mortellement dans toute la force de la jeunesse, alors qu'il enlevait ses francstireurs, ce vaillant qui s'appelait le commandant Franchetti.
Je le vois, à la tête de son régiment, cet admirable soldat, qui se nommait le colonel de Montbrison, mourant, l'épée haute, pour la patrie.
Et il me semble que, dominant le bruit de nos luttes, la voix de ces grands morts s'élève pour nous dire, au nom même de la France à laquelle ils donnèrent leur vie : Français, mettez fin à ces divisions fratricides. Vous ne devez vivre que pour rendre à la patrie les gloires de son passé, toute discorde entre vous est criminelle. L'œuvre à accomplir est telle que la victoire n'est possible que par votre étroite union. L'ennemi se raille de vos discussions, ne l'oubliez pas. Soyez unis pour assurer la grandeur de la France.
Signal (25 janvier 1898).
L'œuvre de l'antisémitisme.
Il est impossible, dans la confusion de l'heure présente, de prétendre porter un jugement définitif sur les événements.
Il faut, par un acte d'énergique 'vo\oTv\.è,fe%^^^^x
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de se soustraire à la passion des discussions,, pour tenter de se rendre un compte exact d'une situation sans précédent dans notre histoire. Pour l'observateur non prévenu^ le cas d'une trahison, tout en appelant les plus sévères condamnations, ne devrait pas cependant soulever une émotion aussi universelle. Hélas ! le passé nous a fourni de plus cruels exemples de traîtrise et le nom de Bazaine est là pour en donner la preuve.
Il y a donc assurément d'autres causes à cette agitation si dangereuse, et elles sont d'ordre très divers. Nous avons marqué, naguère, et de la manière la plus précise, que la question d'innocence ou de culpabilité d'un condamné ne pouvait pas être résolue par des débats de presse, et qu'un tel procès ne devait et ne pouvait être ouvert que devant ^une juridiction compétente. Mais il ne faut pas se dissimuler que les longues séances du procès Zola qui vient de se terminer devant la cour d'assises, ont donné naissance à des doutes, dont le plus grave paraît être que le capitaine Dreyfus a été condamné sur des pièces dont il n'a pas eu connaissance.
Erreur qui ne peut en aucune manière porter atteinte à l'honneur et à la droiture des membres du conseil de guerre, qui, en condamnant, eurent la persuasion qu'ils accomplissaient un devoir. De telles affirmations sont aussi nécessaires qu'elles sont vraies. Mais, par la force invincible des faits, si, comme tout le laisse croire, une erreur a été commise, elle devra être réparée.
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Le jour viendra, après les heures d'agitation, où la justice, étrangère aux passions, reprendra son empire et exigera que la lumière soit faite. Il est permis même de croire que, si l'on excepte les violents, une telle mesure rencontrera l'approbation générale. Il y a là, nous le croyons, un terrain très solide sur lequel on peut édifier.
Mais comment oublier qu'en dehors de ce point spécial nous nous trouvons en présence de complications qui ont dénaturé à l'excès une affaire qui aurait dû se présenter avec le caractère judiciaire? Lorsque M. le président du conseil demandait avec instance que ce caractère lui fût avant tout conservé, il obéissait à un sentiment de haute justice, mais il oubliait le passé. Depuis près de quinze ans, avec persévérance, l'antisémitisme poursuit, au milieu de notre peuple, son œuvre de haine et de décomposition. Lorsque l'affaire Dreyfus a éclaté en 1894, elle a revêtu sur l'heure, qui donc ne le sait? un caractère marqué d'antisémitisme qu'elle ne devait plus perdre.
De la trahison on parle moins que d'une guerre acharnée aux juifs, et, par une adultération coupable, on ne veut rien moins que rendre une race toute entière solidaire de la faute de l'un de ses fils. Les cris et les anathèmes ne cessent de se faire entendre, marquant une profonde dépression de l'esprit public.
Nous ne savons pas cacher notre douleur en voyant revivre, à la fin de notre siècle, cet esprit qui fut celui de la Ligue et qui provoqua \aT et-
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r£ur rouge comme la Terreur blanche. Notre France a trop souffert des victoires cléricales dans le passé pour en avoir perdu complètement le souvenir.
Expulsion, voilà le mot à Tordre du jour dans une certaine presse; chasser, exiler les juifs, voilà un programme dont on peut dire qu'il est aussi simple qu'il est inique. Les Croix ne cessent d'en vanter le mérite, d'en exalter les vertus, et, dans le clergé de France, pas une voix épiscopale, pas une seule ne s'élève pour rappeler à ces fanatiques la divine parole : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. »
Nous reconnaissons les héritiers directs de ceux qui, sans souci de la justice, n'eurent de repos que le jour où ils chassèrent les protestants de France, détruisirent Port-Royal, ruinèrent l'Eglise gallicane, jetant dans notre glorieuse race ce poison d'intolérance dont eux-mêmes devaient être victimes. Car le jour vint où le jacobinisme vainqueur tourna contre le clergé persécuteur ces armes qu'il avait dirigées contre l'hérésie, et dispersa à tous les vents de l'exil ces prêtres qui voulaient l'unité de la foi.
Les cléricaux reviennent aujourd'hui à leurs coupables erreurs et c'est de leurs rangs que partent les plus odieuses attaques contre une minorité dont ils demandent l'expulsion.
Français, nous prenons la défense de ceux que la Révolution a fait citoyens français ; chrétiens, nous entendons les défendre, nous souvenant que Je Christ était un fils d'Israël; protestants,
nous les défendons encore, au nom des principes de la liberté religieuse.
Mais quel est le citoyen qui doit applaudir à cette politique d'oppression, alors que ses dangers éclatent aux yeux? Une minorité écrasée aujourd'hui, une autre le sera demain, et comme l'histoire se répète, le jour viendra où les vainqueurs rencontreront à leur tour la défaite cruelle et impie. Oui, impie, car ce sera la France qui sera atteinte dans son prestige et compromise dans son avenir par ces luttes fratricides.
Revue chrétienne (28 janvier 1898).
Le devoir.
Si nous avons supporté de si dures souffrances, traversé tant d'épreuves, n'est-ce pas pour la victoire de la justice? Toute notre histoire est remplie de nos sacrifices pour la cause des humbles et des persécutés. La France a toujours été blessée au cœur par le spectacle des violences et des injustices et c'est à elle que les victimes ont toujours regardé. Nulle gloire plus pure n'illustre ses annales que celle de son amour pour le triomphe de la justice et de la liberté.
Les habiles, ont souri parfois de cette politique sentimentale, comme ils l'appelaient, mais elle nous donnait l'estime, mieux encore l'affection des nations. Le chauvinisme n'eal poVtvX. woVc^
fait, mais elle vibre encore, cette parole qui fut entendue aux jours de la guerre qui devait arracher Venise à Tesclavage : « Toutes les fois que la France se lève, une grande idée la précède, un grand peuple la suit. »
Et aujourd'hui, l'on veut que la France se lève pour répondre au cri de haine de l'antisémitisme, doctrine d'abaissement et de servitude ! Il faut que, reniant tout son passé, elle déchire, de ses mains, la charte de liberté que signèrent nos grands aïeux de la Révolution ! On veut exiger l'abandon de cet esprit de tolérance qui fait la France si aimable, et déchaîner les rivalités de croyance et de race. Un tel recul est-il possible ? Le devoir n'apparait-il pas impérieux, absolu ; combattre, au nom de la justice et de la grandeur de la France, ces appels à la haine et tout faire pour arrêter ces luttes fratricides.
Des paroles haineuses ont été proférées dans la tempête, on ne saurait les supporter dans le calme de la réflexion et de la discussion.
La condamnation se prononcera d'elle-même, car la France ne répudiera pas son passé.
Rien de grand, rien de durable ne s'établit sans la justice. Un parti peut tenter d'en violer les lois, paraître l'emporter par ses audaces, mais sa défaite est certaine le jour où le pays reconnaît qu'il ne lutte que pour arriver au pouvoir et non pour la victoire d'un principe.
Déjà la lumière se fait, les ombres disparaisr sent et les républicains reconnaissent l'éternel ennemi de la liberté. Ils sauront concentrer leurs