VI PRÉFACE
lesquelles on espérait le tuer sans l'assassiner^ pour empêcher enfin la vérité de se faire jour. Mais alors, aux premiers tourments en ont suc^ cédé d'autres : la douleur de constater la démoralisation profonde qui avait corrompu en France les forces sociales sur lesquelles repose l'État: le gouvernement, la magistrature et l'armée, A ces tourments, à cette douleur, aux calomnies dont ils furent abreuvés, quelques-uns des défenseurs de Dreyfus n'ont pu résister, Bernard Lazare, Scheurer-Kestner^ Grimaux, Trarieux, Giry, en sont morts a la peine, et bien d'autres en sont restés ébranlés et vieillis.
Que d'illusions nous ont été arrachées! et quelles plaies vives cet arrachement a laissées dans nos cœurs ! Nous ne croyions pas la France aussi malade qu'elle l'était. Nous ne croyions pas possible que les mensonges et les calomnies de quelques journaux sans scrupules pussent trouver crédit pendant des mois entiers auprès de l'immense majorité de la nation^ et tenir dans une honteuse servitude les ministres, le Parlement et la presse tout entièrCy qui n'avaient pas, comme la foule ignorante, l'excuse de V aveuglement. C'est la peur de l'impopularité, la peur de perdre leur clientèle de lecteurs ou d'électeurs, qui faisait de journaux dont les directeurs et tous les rédacteurs étaient convaincus de l'innocence de Dreyfus, les apologistes de Henry et d'Esterha:{y, qui faisait déclarer à des ministres, parfaitement instruits des illégalités de la procédure de i8g4, que Dreyy//s avait été justement et légalement condamné,
λREFACË VII
qui associait la Chambre presque entière, depuis les socialistes jusqu'aux cléricaux, dans un vote de flétrissure contre Scheurer-Kestner et tous les défenseurs de Dreyfus, et dans le vote d'affichage du discours de Cavaignac, alors que deux à trois cents députés étaient persuadés que Scheu-rer avait raison. Mais, ce qui était plus grave que V aveuglement de la foule ^ la lâcheté du gouvernement^ des hommes politiques, des journalistes, de tant d hommes éminents qui auraient pu et dû parler et qui tremblaient et se taisaient de peur, c'était la docilité avec laquelle tant de magistrats et d'experts mirent la justice au service de l'injustice, et surtout l'audace avec laquelle le haut Etat-Major de l'armée, avec la complicité morale de la majorité des officiers supérieurs, mit en œuvre les plus abominables intrigues pour protéger Esterha^ et écraser Dreyfus, Et pourquoi ? Uniquement pour ne pas avouer leur et^reur initiale, car je ne puis admettre qu'il y ait eu parmi eux y des complices volontaires de l'escroc et du traître. Ce qu'il y avait en effet de plus horrible, ce n'étaient pas les crimes eux-mêmes commis par certains officiers, les faux, les faux témoignages, les collusions, les honteux déguisements, la subornation des journaux ou des témoins, c'était la tranquillité de conscience avec laquelle une foule d'officiers commettaient ou approuvaient ces ciHmes, non point parce qu'ils étaient personnellement intéressés à l'iniquité commise, mais par esprit de corps et de caste, et en croyant défendre Vhonneur de l'armée.
vin PREFACE
Ce qui m'a paru le signe le plus redoutable de la déformation morale produite par l'esprit militaire tel qu'il était compris dans une partie de notre armée^ ce n'est pas la conduite du haut État- Major dans les jours atroces de iSgj et du procès Zola, c'est ce qui s'est passé à Rennes en iSgg, quand le courage et la clairvoyance de la Cour de Cassation avaient mis la vérité en pleine lumière^ c'est de voir une série de témoins militaires venir affirmer la culpabilité de Dreyfus, sans avoir aucune preuve à donner^ c'est d'entendre le com^ missaire du gouvernement, après avoir reconnu qu'il n'existait aucune preuve de culpabilité^ re^ quérir une condamnation uniquement parce que des généraux déclaraient Dreyfus coupable, et cinq juges militaires sur sept prononcer un verdict de culpabilité, sans conviction sérieuse^ puisqu'ils accordaient les circonstances atténuantes à un crime qui n'en pouvait avoir aucune, s'il était réel.
Comment dire tout ce qui a bouleversé nos âmes pendant ces funestes années ? de combien de dé" ceptions nous avons été abreuvés ? combien d'hommes nous avons dû rayer de notre estime ou de nos amitiés? Nous n'avons pas vu un seul de ceux qui avaient entre les mains le gouvernement de lÉtat ou la conduite de l'armée se montrer à la hauteur de leur tâche. Ceux qui ne manquaient pas de loyauté manquaieut du moins de courage. A côté de ceux qui cherchaient à accabler l'innocent, il y avait ceux qui auraient pu peut-être d'un seul mot sauver le malheureux Dreyfus et qui ne son^