‹ Vers la justiceChapitre 7 sur 100 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

geaient qu'à dégager leur responsabilité et à tirer leur épingle du jeu^ alors qu^'un seul mot de leur bouche pouvait peut-être sauver un innocent. Ils songeaient avant tout à n'être point soupçonnés de sympathie pour celui sur qui s'acharnait l'injustice du destin et des hommes. Tel ministre n'avait pas hésité à lui infliger un surcroît de tortures par peur des hurlements d'une presse im^ monde. D'autres se faisaient les complaisants échos des plus ineptes légendes^ n'osaient pas dire ouvertement qu'ils croyaient Dreyfus innocent^ et quand on leur rappelait qu'ils avaient désiré son acquittement^ niaient les propos qu'ils avaient tenus. D'autres se croyaient de grands politiques en s'imaginant qu'ils mettaient fln à toutes les querelles par la grâce et l'amnistie, en confondant pêle-mêle, dans un même pardon méprisant, les innocents et les coupables. On ne comprenait pas qu'il y a des abcès qui doivent être débridés pour guérir ; sans cela, ils creusent et rongent tout le corps. Mais ce qui a été peut-être le plus douloureux, ce fut de voir s'écrouler en nous tout ce que nous étions habitués à penser sur l'esprit et l'honneur milijaires. Nous croyions naïvement que l'habitude de la discipline, la préoccupation constante de la défense nationale, en dehors de toutes les luttes des partis f l'obligation d'être toujours prêt d sacrifier sa tranquillité, ses affections, sa vie, au devoir patriotique, devait développer au plus haut degré la rectitude et la délicatesse morales. Nous croyions que l'honneur militaire était un honneur d'une nature particulièrement délicate, ^ue Von

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pouvait accorder une valeur exceptionnelle à la parole d'un soldat. Or que voyions-nous ? Des militaires de tout grade, et parmi eux quelques-uns des chefs même de l'armée^ s*associant pour empêcher qu'un criminel fût frappé pour ses crimes, et qu'un innocent fût arraché à une peine immé^ ritée. Ce qu'ils appelaient l honneur de l'armée^ c'était le maintien, per fas atque nefas, de Vin^ faillibilité de ses arrêts, de l'irrévocabilité de ses erreurs, et ils n'hésitaient pas à couvrir de leur parole de soldats les intrigues et les mensonges par lesquels on cherchait à sauver un Esterha\y ou un Cernusky, à perdre un Dreyfus ou un Picquart, On était effrayé, épouvanté, d'entendre des hommes qu'on savait honnêtes vous dire : « Je n'hésiterais pas à prêter un faux serment si mes chefs me l'ordonnent ou s'il s'agit de sauver l'honneur de l'armée », ou bien : « Je crois Dreyfus innocent^ mais, si j'étais son juge, je n'hésiterais pas à le condamner de nouveau. » Nous constations, hélas! que par une lente perversion, l'esprit purement militaire avait été remplacé par l'esprit de corps, de caste et de secte.

Il y avait, il est vrai, des compensations à ces tristesses. Il y avait dans l'armée des esprits réfléchis et des cœurs droits^ qui, comme le général Sebert, avaient de bonne heure reconnu et confessé la vérité. Il y avait dans l armée des hommes qui n'hésitaient pas à tout braver pour rendre témoignage à la vérité, des Picquart, des Hartmann, des Freystœtter. Mais le fait même qu'ils /ie j>ouvaient rendre ce témoignage qu'en sacri-

fiant leur avenir^ en encourant la réprobation de leurs camarades et de leurs chefs^ manifestait asse\ rétendue du mal. Certes, il y a eu une ma^ gnifique révolte de la conscience publique contre les iniquités commises ! Des citoyens courageux se sont levés de tous côtés pour marcher à la suite et aux côtés de Bernard La:[are, de Trarieux^ de Reinach, pour protester contre le crime, pour exiger une réparation. Des députés comme Jaurès^ ont sauvé l'honneur du Parlement^ en défendant la cause de la justice à la Cour d'assises, à la tribune, dans la presse. Des professeurs, comme Stapfer, des journalistes comme Cornély, ont sacrifié leur situation à l'honneur de dire la vérité. D'autres, comme Pressensé, ont affronté les gourdins et les revolvers des assassins pour porter la bonne parole au fond des provinces fanatisées. Démange et Labori ont mis en jeu leur fortune et leur vie pour défendre Dreyfus, Tous ces courages, tous ces dévouements ont eu leur récompense. Non seulement r opinion publique a été retournée de fond en comble, mais la revision du procès Dreyfus a été par deux fois ordonnée ; par deux fois la plus haute autorité judiciaire du pays, composé des hommes les plus intègres, les plus éclairés et les plus indépendants, qui n'ont plus rien à espérer ni à craindre dans leur carrière, ont cassé les jugements indignes qui avaient frappé Dreyfus.

On l'a dit, et peut-être est-ce vrai : Si l'affaire Dreyfus a jeté un jour lamentable sur l'état moral d'une partie de la nation française, il est peu de nations européennes où l'on eût vu une poignée

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d'hommes de cœur braver la colère de tout un peuple, les menaces des autorités, les accusations les plus infamantes, pour sauver un condamné qu'aucun d'eux ne connaissait, et cette poignée d'hommes triompher de toutes les forces sociales coalisées contre eux.

Il y eut pour eux une récompense. Ce fut de reconnaître que celui pour qui ils avaient combattu, et dont ils étaient, avant de l'avoir connu, disposés à se faire une idée peu favorable^ tant le préjugé et la haine avaient réussi à obscurcir la vérité, était digne des sacrifices faits pour lui. L'abné^ gation patriotique avec laquelle, en i8g4, il avait renoncé à exiger des explications sur l'origine du bordereau, parce qu'on prétendait que l'intérêt national l'exigeait, l'énergie magnifique avec laquelle il avait crié son innocence à l'Ecole Mili" taire et l'avait affirmée en prison, l'héroïsme de tous les instants avec lequel il avait subi pendant plus de trois ans les supplices raffinés qu'avaient inventés la brutalité et la lâcheté de ses bourreaux, la dignité calme avec laquelle, brisé, épuisé par de si longues souffrances, il avait dé-fendu son honneur à Rennes, le courage silencieux avec lequel, après avoir à contre-cœur accepté la grâce, il s'était dérobé aux hommages, à la sympathie et à la curiosité publiques, avait refusé de troubler le pays en favorisant une agitation en sa faveur et avait patiemment attendu le moment où la revision pourrait être réclamée par des arguments incontestables, tout, dans la conduite et la j>ersonne de Dreyfus, montrait en lui une âme

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