LES MINORITÉS
réaction passe, depuis quelques années, sur notre pays, pour Theure il est déchaîné.
Les plus malavisés, en cette aflaire, sont les cléricaux qui, profitant du trouble des esprits, sUngénient, à qui mieux mieux, à attiser le feu. Quelle ardeur à dénoncer les juifs, les protestants, les francs-maçons ! On devrait leur retirer le pain et le sel: les soumettre à des lois d'exception, même les mettre hors la loi.
Au Congrès de Lyon les cléricaux ont non seulement disserté sur la matière, mais ils ont préparé certains projets à faire rougir le plus ardent des jacobins. Mais n'est-ce pas au nom de 38 millions de catholiques, ni plus ni moins, lésés dans leurs droits, victimes d'effrayantes injustices qu'ils veulent soulever l'opinion. Le salut du peuple est la suprême loi, clament ces honnêtes gens. Les minorités sont agressives, brisons leur tyrannie. Sus aux intrus, aux nouveaux venus, dit M. Brunetière.
Le clérical reste toujours semblable à lui-même, ce n'est point assez pour lui d'être le premier, il veut être seul.
Seul parce qu'il incarne la vérité, il l'affirme du moins — et chacun sait que la vérité ne peut tolérer l'erreur.
La doctrine est fermement établie, merveilleuse de simplicité et d'une logique implacable. Toute résistance est le signe d'un esprit déplorable. L'exclusion se prononce d'elle-même. Ainsi s'explique la belle campagne menée contre les minorités.
Mais les cléricaux oublient, par la dernière des imprudences, qu'ils ne sont eux-mêmes qu'une minorité, et que s'ils font pénétrer l'intolérance dans la masse, ils sont destinés, eux aussi, à en subir le contre-coup.
Malheureusement le clérical a horreur de l'histoire et s'il l'étudié c'est pour la défigurer.
Un simple souvenir : les cléricaux pendant le règne de Louis XIV l'emportèrent et, sous leur dictée, le Conseil d'Etat dirigea, contre les jansénistes et les protestants, une grêle d'arrêts et d'édits, honte de notre législation, qui détruisirent les minorités qui gênaient le clergé.
Un siècle plus tard la persécution jacobine éclatait. Les mêmes arrêts, dirigés autrefois contre les protestants, rédigés presque dans les mêmes termes, vinrent frapper le clergé.
Les armes d'intolérance dont il s'était servi se retournaient cruellement contre lui. Qui peut assurer à nos cléricaux que cette histoire ne se répétera pas ? Ce n'est pas à leur générosité que nous en appelons mais .à leur intelligence. Qu'ils n'oublient donc pas qu'ils ne sont qu'une minorité dans le pays.
Signal (3 mai 1898).
Après une lecture.
Je viens de relire ce livre, étincelant d'ironie mais d'une tristesse amère, que nous donna, ces temps derniers, l'un des maîtres du rorcvatv It^w-
çais. Une fois de plus le charme d'une langue, qui moule la pensée comme le Grec frappait la médaille, a séduit mon esprit. Souple, discrète, lumineuse, elle entraine qui l'écoute du rire joyeux aux sombres pensers. Je parle, est-il utile en vérité de le dire, du dernier livre du plus grand de nos ironistes, d'Anatole France. Nul ne le lira sans éprouver le ravissement qui naît du parler le plus français de ce temps, mais nul ne le méditera sans se sentir frappé au cœur par le spectacle de Tagonie des choses d'autrefois.
La mort est à toutes les pages de ce livre terrible qui s'appelle de ce nom bizarre, le Mannequin d'osier. Et je revoyais, dans une vision macabre, la danse des morts d'Holbein, alors que je suivais, pas à pas, le calvaire de la médiocre vie du professeur Bergeret. Il est des nôtres et nous l'avons rencontré cent fois, instruit, d'une belle lecture, mais sans horizon, ne vivant plusj n'ayant aucune raison sérieuse de vivre du reste en réalité attendant la mort.
Analyse cruelle mais réelle de l'existence d'un grand nombre, qui ne révèle que trop la décomposition de notre vie sociale, l'amoindrissement de nos ambitions, le déclin de nos espérances, l'absurde triomphe de la banalité.
Pour qu'un tel livre ait pu être écrit, il a fallu que notre pays subisse une défaite morale. Il doit être lu sous le poids de l'oppression d'une déchéance de la race, mais avec l'ambition de son relèvement.
La défense des intérêts matériels, même leur
victoire, ne saurait suffire à l'ambition d'un grand peuple. Voilà ce que Ton oublie trop aujourd'hui, car il n'y a pas de générosité dans notre politique. Amère est l'ironie d'Anatole France et mauvais, est son rire ; mais parfois son cœur se déchire, et un cri de douleur fait frissonner l'âme. Alors les souvenirs des grandeurs oubliées se réveillent et l'appel aux passions généreuses se fait entendre. Alors s'efîacent les mortelles tristesses et l'on écoute la parole de celui qui sent vibrer l'âme de la France dans son âme.
Ecoutez plutôt ces paroles qu'Anatole France met dans la bouche d'un Italien, ami de notre patrie :
Si votre âme ne fait plus frissonner l'âme des nations, si votre voix ne fait plus battre le cœur de toute l'humanité, c'est que vous ne voulez plus être des apôtres de la justice et de la fraternité, c'est que vous ne prononcez plus les saintes paroles qui consolent et qui fortifient : c'est que la France n'est plus l'amie du genre humain, la concitoyenne des peuples ; c'est qu'elle n'ouvre plus les mains pour répandre ces semences de liberté qu'elle jetait jadis par le monde, avec une telle abondance et d'un geste si souverain, que longtemps toute belle idée humaine parut une idée française; c'est qu'elle n'est plus la France des philosophes et de la Révolution et qu'il n'y a plus dans les greniers voisins du Panthéon et du Luxembourg, de jeunes maîtres écrivant, la nuit, sur une table de bois blanc, ces pages qui font tressaillir les peuples et pâlir les tyrans.
J'ai fermé le livre, oubliant l'ironie cruelle qui le traverse pour ne plus me souvenir que du noble appel aux traditions les plus grandes de notre histoire.