PARIAS
éprouver, loin de là, qu'une satisfaction légitime qui se traduirait par une réponse gracieuse.
Mais faut-il l'avouer, on se représente peu un congrès comme celui de Lyon, de notable mémoire, enragé d'antisémitisme, libellant une missive de gratitude au Président de la République.
Là est la différence. Les protestants réunis à Nantes, n'avaient d'autre souci que d'évoquer le souvenir d'une date célèbre dans l'histoire de la patrie. Leur réunion avait un caractère religieux et patriotique, et leur dépèche traduit leur reconnaissance et leur attachement à la France.
Certes, dit La Croix, les catholiques ont d'autres droits en France qu'une poignée de protestants... Mais non, tous les Français ont les mêmes droits, et la croyance religieuse n'a rien à voir en cette affaire. La loi est souveraine pour le croyant comme pour l'hérétique, il n'y a que La Croix pour l'ignorer.
Et elle ajoute : « De plus M. Faure est catholique et il ne peut plus aller à la messe par peur des sectaires. » Ainsi le Président de la République est lui aussi un paria !...
Est-il bien vrai que M. Félix Faure ne se rend pas à la messe par peur des sectaires ? Si l'on recherchait les causes de son abstention, ne trouverait-on point d'autres motifs ?
Que l'on nous permette de supposer, un instant, l'Eglise catholique, étrangère à toute action politique, ne poursuivant d'autre but que l'union des âmes avec Dieu, ne consacrant ses ettoTl^ o^'^
répandre TEvangile, n'attendant pas d'un pape le conseil de reconnaître le gouvernement légal du pays, qui donc s^aviserait de remarquer si le Président de la République assiste ou n'assiste pas aux offices religieux ?
La question ne se pose même pas aux Etats- Unis où le Président de la République n*a jamais songé à abandonner le culte qu'il suivait, le jour où il est entré à la Maison-Blanche.
A qui la faute, si aller à la messe, au lieu d'être un acte religieux, est devenu un acte politique, sinon à ceux qui ont méconnu et méconnaissent. le caractère supérieur de la religion.
Qui oserait nier que si M. Félix Faure ne \a^m pas à la messe, c'est parce qu'il sait que, le jouter même, nos cléricaux considéreraient sa présenc^^ comme une victoire ? A voir l'extrême importanc^^ qu'ils attachent à la dévotion des puissants de c^^ monde, il serait permis de croire que ce ne sonf^ ^ pas les grands qui ont besoin de la religion, mai^ la religion qui a besoin des grands.
Et c'est pitié de les entendre se traiter de parias ^^ par cette seule et unique raison qu'ils n'ont pas l^ pouvoir.
Signal (17 juin 1898).
Jugement téméraire.
Dans un article d'un réel intérêt sur l'évolution^ politique de l'Ecole primaire, publié dans leder — nier numéro de la Revue des Deux-Mondes, oi^
peut lire cette réflexion : « Il semblait que la nouvelle politique scolaire fût comme une amende honorable de la France, à l'endroit du protestantisme dont nos ancêtres avaient méconnu le prix ».
Elle se justifie, dans la pensée de l'auteur inconnu de cette étude, par la grande part prise par MM. Buisson, Steeg et Pécaut, aux réformes de l'instruction primaire.
Malgré le doute qui caractérise ce jugement, il n'en reste pas moins le plus injuste du monde. Si Jes préoccupations confessionnelles ont trop souvent été le mobile des actions de certains politiques, et nul exemple n'en est plus frappant que celui de l'érection de la basilique de Montmartre, amende plus qu'honorable de la France, Gallia pœnitens, elles n'ont jamais guidé les hommes éminents mis en cause par la Revue de M. Brujietière, le nonce laïque du pape, comme le désigne M. l'abbé Lacroix, dans la Revue du clergé.
Demander au pouvoir politique de servir les desseins d'une Eglise est à l'opposé le plus extrême de leur pensée. Car ils ont toujours placé la religion trop haut pour la laisser à la merci de la protection même du meilleur des gouvernements.
Que l'esprit de la Réforme ait inspiré leur œuvre, ils ne s'en défendent point, mais qu'ils aient mis leur dévouement au service d'une revanche confessionnelle, rien n'est plus contraire à la vérité.
Ils auraient eu, peut-être, le droit de se souvenir de Todieuse persécution dirigée par le clergé contre l'école protestante dans notre patrie, persécution que la troisième République a arrêtée ; mais jamais cette pensée n'a abordé leur esprit.
Pour eux, la France était une personnalité morale trop haute pour descendre à une amende honorable. Si d'autres ont osé la condamner, à la face du monde, pire encore, à une pénitence — Gallia pœnitenSj répéterons-nous — ces hommes de devoir et de conscience, par contre, ont voulu travailler non à son abaissement mais à soc relèvement.
Ils ont voulu, dans l'intérêt supérieur de Iitt^ France, séparer l'Ecole non de la religion, mai^^ s de l'Eglise, non de la politique mais des politi — ^ciens.
Laissons passer les années et le jour viendra — ?a où la parole de combat si souvent répétée « L'Ecole sans Dieu », apparaîtra comme l'échu ^^no lointain et méprisé d'une polémique déloyale.
Nous demanderons cependant à l'écrivain d JEde la Revue des Deux-Mondes^ si la nouvelle poliii -iitique scolaire qui se fit jour, en 1833, était, ell-MI le aussi, une amende honorable de la France, à
l'endroit du protestantisme, car on ne peut l'oiiz— JUblier, l'illustre Guizot en fut l'inspirateur. Et qu^^wf peut nier qu'elle n'ait porté en germe toutes l e ^ 8 réformes qui depuis ont été accomplies ?
Ceci montre l'inanité de tels jugements ^^^ prouve combien il est dangereux, combien su:»:"tout il est injuste de soupçonner des étroitess^iy
léricales là où ne s'affirme que le dévouement ux plus grands intérêts de la nation.
Signai (18 juin 1898).
Paroles coupables.
« Lorsque la magistrature acquitte les grands oleurs du Panama, et semble protéger les insul- 3urs de notre armée, comment voulez-vous que enfant de l'école laïque retrouve le chemin du avoir au milieu de tant de scandales impunis et :lorifiés ? »
Cette phrase n'est pas détachée d'un article de i Libre Parole ou d'une Croix de province, elle ppartient au discours que prononça M. Keller, à assemblée générale de la Société d'Education et /Enseignement.
Le nom de M. Keller, Tautorité dont il jouit [ans le parti clérical, l'assemblée devant laquelle l parlait et qu'honorait de sa présence le cardilal Richard, donnent à cette déclaration une mportance que nul ne contestera.
Ainsi un homme considérable, ancien député, ion dans la vivacité d'an entretien mais dans une >ccasion solennelle, porte contre la magistrature ie son pays la plus odieuse des accusations. Qu'on în pèse bien les termes exacts : « la magistrature icquitte les grands voleurs du Panama ».
La magistrature française a donc, au dire de M. Keller, acquitté de grands voleurs. Nulle ^^-
rôle n'est plus insultante, nulle parole n'est moins conforme à la vérité. M. Keller travestit les faits. Dans un premier procès déféré à la cour d'appel de Paris, les chefs de la compagnie du Panama. <> loin d'avoir été acquittés, ont été condamnés s. des peines sévères, et si, en fin de compte, ils orx^ échappé à Faction de la justice, ce n'est que psi-t l'effet de la prescription, intervenant après ur»-e solution exclusivement juridique rendue par IB-a Cour de cassation sur une pure question de droi^^.
Les autres procès se sont déroulés devant IMa cour d'assises et si là, il y a eu plus d'acquitt^sments que de condamnations, n'est-il pas ino^atii que M. Keller ose en rendre la magistrature re ^ponsable, alors que c'est le jury qui a statué ?
Les haines politiques peuvent-elles autoris-^er une telle perversion des notions les plus éléme^entaires ? Il est interdit à M. Keller d'ignorer que 3e président de la cour d'assises rend une sim{^ 3e ordonnance d'acquittement, enregistrant le ve :*dict négatif du jury, et que le fait incriminé n'éta :»^* pas retenu, il n'y a rien qui puisse faire l'obj ^t d'une délibération de la cour d'assises. On roug'it d'avoir à faire de telles constatations alors qiae ce sont les paroles d'un ancien député, de Vut^ des hommes les plus considérés du parti conservateur, qui les rendent nécessaires.
De toute manière, du reste, de quel droit M.
Keller ose-t-il mettre en cause la conscience des juges ? Il se dit conservateur, mais il n'est pas de paroles plus révolutionnaires que les siennes.
Ce n'est pas assez, pour notre magistrature,
d'acquitter de grands voleurs, « elle semble protéger les insulteurs de notre armée ».
La nuance est sensible, elle ne protège pas, elle paraît protéger. L'intention n'en est pas moins coupable. Il ne saurait être question du jury de la Seine qui a condamné Zola, c'est la Cour de cassation qui est mise en cause (t). A quelle passion sectaire faut-il donc obéir pour tenter de faire croire que nos magistrats les plus éminents ont paru protéger les insulteurs de notre armée ! Ils se sont prononcés sur une question de procédure sans atteindre en rien le verdict du jury. Nier un tel fait c'est nier l'évidence même.
M. Keller parle de scandale impuni et glorifié. Le vrai scandale, le voilà, celui qu'offre à tous les yeux un homme se faisant gloire d'être le défenseur de la religion, et qui outrage la justice de son pays. Scandale d'autant plus grand que celui qui le commet, occupe un rang plus élevé, prétend soutenir le caractère d'un réformateur de l'éducation nationale et offre à cette jeunesse qu'il veut diriger le lamentable spectacle d'un vieillard assez haineux pour porter contre la magistrature française d'odieuses accusations. Un tel scandale pourra demeurer impuni ; soit, mais il ne sera pas glorifié ; tous les hommes droits le flétriront.
SiôfnaJ (29 juin 1898).
* (1) La chambre criminelle de la Cour de cassation avait •annulé Tarrêt de la cour d'assises qui avait condamné Zola à un an de prison.
132 LE TRI-CENtENAIRE DE l'ÉDIT DE NANTES
Le tri-centenaire de l'Edit de Nantes.
Il est difficile de rapprocher, pour les comparer, les années de la fin du XVP siècle avec les années de la fin de ce siècle. Lorsque Henri IV signa l'Edit de Nantes, la France venait de traverser Tune des périodes les plus sombres de son histoire. Depuis près de quarante ans les guerres avaient succédé aux guerres, et le royaume, dévasté par les luttes civiles, était à bout de ressources. Il n'est pas permis de s'y tromper, si la Réforme pouvait paraître vaincue, il n'en était pas moins vrai que, malgré sa défaite, son esprit avait pénétré la nation si profondément que désormais il influera sur ses destinées. Si la France n'est pas devenue serve de l'Eglise comme l'Espagne, elle le doit aux huguenots.
Si le catholicisme représentait, dans l'ancienne société française, l'élément conservateur, le protestantisme y défendait les idées libérales, autant que, par des mots modernes, on peut faire revivre les choses du passé. Sans le fanatisme, qui vit dans l'unité religieuse l'unité nationale, les deux cultes se seraient développés dans une. rivalité féconde, conservant dans la nation l'esprit religieux. On oublie trop facilement que le catholicisme n'a pas connu de période plus remarquable que celle des luttes dogmatiques avec le protestantisme. Sans cesse en éveil, grâce aux controverses où paraissaient les docteurs les plus