LA LÉGALITÉ
la loi qui domine toute discussion répondrait : il faut qu'il soit légalement condamné.
Rien n'est au-dessus de la loi faite pour tous et ceux qui veillent, pour qu'elle soit fidèlement observée, sont sur un terrain inexpugnable. Il a fallu du reste que ce sentiment fût bien fort pour que les deux ministres fussent remplacés sur l'heure, sans ombre de discussion ou d'hésitation. On avait naturellement prédit la dislocation du ministère, déjà on se réjouissait du conflit, il a fallu, en maugréant, renoncer à ces vilaines espérances.
L'affaire Dreyfus est entrée dans la voie légale d'où elle n'aurait jamais dû sortir et où le gouvernement de M. Méline aurait dû la faire entrer dès le premier jour.
Que de luttes âpres et cruelles il a fallu soutenir pour arriver à cette heure décisive où le conseil des ministres est intervenu.
Nous ne pouvons préjuger la décision de la commission de revision, mais, cependant, pour ceux qui ont suivi la marche des événements, elle ne paraît pas douteuse.
Mais du moins, devons-nous, avant toutes choses, exhorter à la paix les combattants de cette terrible mêlée, en réclamant le silence autour de ceux qui ont la lourde charge de l'examen du dossier.
Nous ne nous faisons pas cependant illusion, l'exaspération des défenseurs d'Esterhazy est grande et leurs journaux sont plus passionnés que jamais.
Mais c'est en vain qu'ils parlent de Thonneur de Tarmée en danger^ qui les croirait alors que le général Chanoine a accepté sans hésitation le ministère de la guerre. Il est vrai que, hier, un de leurs journaux affirmait qu'il ne s'était décidé qu'après avoir été touché par une dépèche de la présidence de la République et qu'il n'était qu'une sentinelle relevant une autre sentinelle.
Ce matin le démenti le plus net était opposé à ces racontars (1).
Signal (20 septembre 1898).
Le Petit Bleu.
Nous ne pouvons maîtriser la douleur qui nous étreint, en présence de Taccusation portée contre le colonel Picquart. Nous nous sentons atteint dans notre culte pour la justice, dans notre foi patriotique, et tout en nous proteste contre cette accusation que semble dicter moins le droit que la passion. Toute la vie du colonel, pure, sans tache, se lève contre cette indigne calomnie.
Fils de notre Alsace — comment ce seul souvenir n*a-t-il pas désarmé la haine ; — officier du plus rare mérite, le plus jeune colonel de notre armée auquel l'avenir le plus brillant est réservé,
(1) Rien ne faisait pressentir alors la félonie de Chanoine qui était patronné par MM, Bourgeois et Vallé.
Picquart se serait donc rendu coupable du crime de faux ?
Et si l'intérêt, comme on le dit brutalement, ^st la mesure des actions, où donc son intérêt et comment expliquer sa conduite ?
Il n'a pas connu les Dreyfus, le fait est indéniable ; il n'a pas vu M. Scheurer-Kestner avant la déclaration de l'honorable sénateur. Un jour il a eu le pressentiment d'une effroyable erreur judiciaire, sa conscience a parlé et il a écouté sa voix.
Avec quelle héroïque constance il marche à la découverte de la vérité ; il prévient ses chefs ; il les supplie de lui venir en aide, montrant en prophète tous les dangers qui se préparent.
Ce qu'il veut, c'est prévenir un terrible scandale ; qu'on l'écoute et le gouvernement restera maître de TAlYaire, à lui et à lui seul appartiendra l'honneur de réparer l'injustice. La paix sera rétablie dans les esprits, et le passé, avec ses fautes sera etïacé.
Avec quelle force les événements lui donnent raison. Ils se précipitent, et à chaque étape, la lumière se fait. Le crime d'Henry frappe au cœur la fraude qui se dévoile perfide, infâme ; ce faux honteux autant que stupide, qui s'étale dans son impudeur dans toute la France, Picquart l'a découvert dès la première heure.
Etait-ce donc là un crime ? Oui, puisque d'avoir voulu en donner la preuve irrécusable, lui vaut la prison.
Et aujourd'hui on l'accuse de quoi, juste ciel, d'avoir fait lui-même le petit bleu qui devait
perdre Esterhazy. Et cependant M. Lauth n a-t-il pas reconnu, que cette pièce avait la même provenance que le bordereau ?
Qu'on se souvienne de cette réponse du commandant à Tinterrogation de M* Labori.
M" Labori. — Je vais poser la question d'une manière telle que M. le commandant Lauth me donnera satisfaction, j'en suis sûr. Est-ce que les fragments de papiers qui venaient de la sorte avaient la même origine ?
M. le commandant Lauth. — ParfnitemenL
Mais pourquoi insister, cette accusation arrive à une heure et à un moment qui doit la rendre suspecte aux esprits les plus prévenus. Le procès de révision s'instruit, nul témoin plus autorisé, nul témoin plus redoutable que le colonel Picquart, s'il est entendu. Mais que vaudra sa déposition s^il se présente sous l'opprobre d'une condamnation infamante. Et quoi ! depuis deux ans et plus, ce^ faits sont connus, car le commandant Lauth n'apoint caché, que nous pensions, ses suspicions^ et le colonel Henry a affirmé avec assez de passion sa haine, et c^est à l'heure précise où va s^ plaider à nouveau l'Affaire que le colonel Picquart est livré à la justice militaire ?
Non, ce n'est pas ainsi, nous le disons avea douleur, que devraient être conduites les destinées d'un pays tel que le nôtre. Où marchonsnous dans cette confusion des idées et des faits ? Il n'egt pas de responsabilité plus grande que celle de laisser voiler l'image de la justice car seule la justice élève les nations.
Signai (23 septembre 1898).
CE qu'Était le petit bleu 185
Ce qu'était le petit bleu.
Ainsi il est entendu que le colonel Picquart est accusé de faux, et sur quelle dénonciation, sur celle du faussaire des faussaires, du criminel Henry, qui avait déclaré que le petit bleu ne se trouvait pas dans le cornet (1) et sur la déclaration du commandant Lauth, associé à ces machinations ténébreuses, et disant que « s'il n'accuse pas le colonel, c'est qu'il n'en a pas la preuve, mais qu'il le croit ».
Voilà le point de départ de ce tragique épisode du procès Dreyfus, mais pour Tintelligence de ce qui suivra il convient de rappeler le texte exact de ce document désormais célèbre : ,
J'attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m'avez donnée, l'autre jour, sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pouvoir juger si je puis continuer mes relations avec la maison R... ou non.
Monsieur le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, Paris.
Cette carte télégramme provenait de la même source que le bordereau, mais n'avait pas été expédiée à son destinataire. Déchirée en près de soixante morceaux, elle fut reconstituée après un vrai travail de mosaïque, par le capitaine
(1) Rappelons qu'on appelait le cornet, l'enveloppe dans laquelle la femme Bastian mettait les débris de papier qu'elle ramassait à l'ambassade d'Allemagne pour les remettre à Henry.
CB qu'Était le petit bleu
Lauth qui, du reste, donna au procès Zola, tous les détails relatifs à cette opération délicate. Plusieurs photographies furentprises de telle manière que les traces des déchirures disparurent et que le petit bleu sembla intact.
Mais il parut extraordinaire au colonel Picquart qu'un officier supérieur pût être en relations avec le milieu d'où provenait cette carte. C'est alors qu'il procéda à une enquête dont les suites furent défavorables au commandant Esterhazy et qu'il se procura quelques spécimens de son écriture qui, montrés à M. Bertillon, ramenèrent immédiatement à déclarer qu'elle était semblable à celle du bordereau.
Ainsi se forma dans l'esprit du colonel cett^ conviction que le bordereau était de la maiik^ d'Esterhazy et qu'une affreuse erreur judiciaires^ s'était produite.
Maintenant on voit de quelle accusation es poursuivi le colonel Picquart. Pour perdre Ester hazy et le substituer, bien qu'innocent, à Dreyfus, il aurait écrit lui-même ou fait écrire le petit bleu, afin de montrer, par là-même, que le com mandant était en rapport avec l'étranger et se rendait coupable du crime d'espionnage.
Quand on étudie froidement les circonstance de cette accusation, on reste confondu en pensan que M. Zurlinden ait pu se résoudre à lui donnei corps (1). Mais le colonel, à supposer un acti
(1) Alors qu'il était ministre de la guerre, Zurlind» avait voulu poursuivre Picquart sous l'inculpation de fai mais le conseil des ministres s'y opposa. Il transmit api
Et cependant le ministre de la guerre ne savaitil pas quelle haine poursuivait le colonel Picquart et tout ne lui recommandait-il pas de réserver toute poursuite au lendemain de Tarrèt de la cour de cassation ?
Marquons ici un fait qui en dit long dans sa brièveté.
Le colonel Henry avoue son crime, il est envoyé au Mont-Valérien.
Le colonel Picquart est accusé de faux, il est mis au secret à la prison militaire.
Comment ne pas comprendre que ces différences de traitement sont si contraires à ce que nous exigeons de la justice, que par là, Topinon autaat que la conscience publiques se sentent atteinte?^ dans leur dignité comme dans leurs droits.
Signal (24 septembre 1898).
Le mois de septembre.
Nous écrivions, aux derniers jours du moi:^ d'août : « Se réfugier dans l'abstention est inter'^ dit ; pour nous notre choix est depuis longtemps ' fait, nous sommes avec ceux qui luttent contre le silence. » A cette date, comment l'oublier, 1^ nuit s'était faite plus obscure que jamais. Afficha dans toute la France, le discours de M. CavaignaïF disait impérieusement que tous les efforts vien'> draient se briser devant l'immuable volonté drJ ministre de la guerre. C'est à ce moment mêm.^ que se produit la déchirure dans le sombre voiJ^-^
L'émotion, causée par le crime du colonel Henry, fut si profonde que la cause de la revision se trouva gagnée.
Le fait nouveau, qu'on réclamait pour l'ouverture de la procédure de revision, venait de se produire. Ainsi raisonnaient ceux, toujours plus nombreux, que n'aveuglaient pas les haines sectaires, et leur persuasion grandit encore alors que la nouvelle se répandit que le colonel Henry venait de se suicider dans sa cellule du Mont- Valérien, dans la terreur de l'effroyable destinée qui lui était réservée. Mais, à ce moment même, fut tentée Tune des plus coupables diversions à relever dans l'histoire de ces tragiques événements. Par la plus violente des insultes à la conscience comme au droit, des écrivains sectaires n'entreprirent rien moins que l'apologie de ce crime. On put lire, dans les journaux catholiques, des pages émues où le misérable apparaissait comme une victime du devoir. C'est ainsi qu'autrefois, en des jours détestés, de misérables moines exaltaient à l'envi le poignard de Jacques Clément.
Ce sera, du reste, l'un des traits caractéristiques de cette tragédie que la violerice dont usèrent les militants du cléricalisme. Hs n'ont cessé, dans leurs journaux, de déverser les injures les plus odieuses à l'adresse des hommes qui se prononçaient pour la revision, osant mettre en doute leur patriotisme et préconisant contre eux les mesures de violence. Hs n'ont pas craint, eux les défenseurs de la religion, de mettre leur main
dans la main d'un Rochefort qui a insulté le Christ avec le dernier des cynismes, et de marcher aux côtés d'un Drumont et d'un Millevoye. Jamais, en aucun temps, même aux jours de Boulanger, le catholicisme ne s'est compromis de manière plus grave, entraîné par une sorte de frénésie et jouant la plus dangereuse des parties sans souci de Tàvenir.
Les chrétiens, du reste, dans cette terrible mêlée, ont-ils été à la hauteur de leurs devoirs ? Ils jugent sévèrement les hommes et les choses de leur temps et la condamnation des doctrines îîérétiques leur est aisée. Mais la parole du Maître s'élève au-dessus de ces excommunications alors qu'elle dit : « Ce ne sont pas ceux qui disent : « Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume de Dieu, mais celui-là seulement qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. »
Or, il ne suffît pas de dire que le chrétien doit rester étranger aux luttes de la politique pour se croire dégagé de l'obligation de prendre parti dans une crise redoutable. Par de telles raisons, on peut laisser les consciences s'endormir, mais on manque au devoir. Il n'y a pas de victoire chrétienne possible alors qu'un doute moral pèse sur la conscience d'un peuple, et toutes les démonstrations des vérités religieuses resteront stériles, si parfaites soient-elles pour ceux qui les proposent, si les lois de la justice sont violées.
Car il n'y a pas de religion sans morale ; vérité banale, mais trop oubliée parmi nous. To\x\. ^ci\»^
moral est un acte religieux et toute faute contre ia morale est une incrédulité. C'était sur ce terrain, qu'au cours de cette année tragique, toutes les forces chrétiennes auraient dû se porter, afin de lutter pour la victoire de la justice. Nulle évangélisation n'est plus nécessaire, car laisser se voiler Timage de la justice, c'est préparer le triomphe de l'incrédulité.
Nous rendons ici un témoignage ému d'admiration et de reconnaissance aux hommes qui, se levant dans cette tourmente et bravant injures et menaces, ont lutté centre la foule aveugle et inconsciente. Rien n'a lassé leur courage, et aux heures les plus sombres, ils n'ont cessé d'affirmer leur foi inébranlable à la victoire de la justice.
Lorsque le calme aura repris possession des esprits, on mesurera difficilement la grandeur des épreuves qui se sont déchaînées sur notre pays au cours de ce mois de septembre de Tannée 1898. Il semblait qu'au lendemain du crime du colonel Henry, se souvenant de cette parole qui était à l'honneur de son nom : « Aucun motif politique ne me laisserait retenir un innocent au bagne » M. Cavaignac allait prendre lui-même l'initiative de la revision. Il n'en fait rien ; loin de là, son obstination grandit encore et il se retire avec éclat du ministère aux applaudissements des pires ennemis de la République. On peut croire que son successeur, le général Zurlinden, va enfin accomplir l'œuvre de réparation nécessaire ; il n'est pas douteux qu'il n'en ait fait la promessOy mais à son tour, il se dérobe. L'anxiété
grandit encore, car le doute n'est pas possible, le président de la République fait cause commune avec le ministre de la guerre et marque nettement son aversion pour la revision.
Le conflit est à l'état aigu, on peut redouter la crise la plus grave et chacun se demande si le président de la République va se découvrir et entrer en lutte contre ses ministres en s'appuyant fiur l'armée. Les polémiques de presse sont déchaînées et l'outrance est partout. Le conseil des ministres se réunit ; que trois démissions se pro« duisçnt, et la plus redoutable des crises peut s'ouvrir.
Mais le général Zurlinden n'est suivi dans sa retraite que par M. Tillaye, et le péril semble conjuré : à peine les démissionnaires se sont-ils retirés que déjà ils sont remplacés.
La commission de revision est saisie, mais elle se partage dans l'avis qu'elle doit donner au mi*nistre de la justice, et de nouveau tout semble remis en question. Une cruelle oppression pèse sur les consciences ; faudra-t-il donc de nouveau être plongé dans la nuit de l'injustice et devronsnous renoncer à la lumière ? Enfin, le lundi 26 septembre, le conseil des ministres se prononce pour la revision du procès, et le garde des sceaux annonce qu'il va envoyer le dossier du procès Dreyfus à la Chambre criminelle de la Cour de cassation.
Qui n'a point suivi les stations de ce chemin de croix ne peut comprendre les émotions poignantes qui torturèrent tant de Français à. lia^
pensée que les destinées de la patrie se liaient à €e drame.
Nulle exagération dans nos paroles, toutes les craintes étaient autorisées, car le colonel Picquart, ce noble soldat, qui le premier avait lutté pour la justice, venait d'être déféré à un conseil de guerre sous l'inculpation d'avoir commis le môme crime que le colonel Henry.
Qui pourra oublier jamais cette heure solennelle où, se levant devant le tribunal, le colonel Picquart dit : « Peut-être pour la dernière fois, je parle devant une juridiction civile. Si je vais coucher ce soir au Cherche-Midi, et que j'y rencontre le lacet de Lemercier-Picard ou le rasoir d'Henry, je déclare par avance que je ne m'en serai pas servi, je ne me suiciderai pas (1). »
On ne peut que frémir en pensant que de semblables paroles aient pu être prononcées et qu'elles aient paru si justifiées, que les juges ne les aient même pas relevées. On entrevoit dans les mystères de ces événements la possibilité de crimes qui épouvantent, crimes dignes des jours des Horgia.
Le colonel Picquart est le grand témoin ; qu'il soit convaincu de crime, et son témoignage tombe dans le néant. Mais toute sa vie proteste contre l'infamie dont on le charge. A l'heure même où
(1) Lemercier-Picard, passé maître dans l'art des faux avait aidé Henry dans la confection de la trop célèbre pièce lue par Gavaignac. On le trouva pendu à l'espagnolette de la fenêtre de sa chambre. Le mystère de cette mort n'a pas encore été éclairci.
il est accusé d'avoir falsifié le document qui fît découvrir la trahison d'Esterhazy ; d'Allemagne arrive la preuve certaine de l'authenticité de ce document.
Dans le dur labeur, que nécessite la découverte de la vérité, chaque jour fait son œuvre de lumière. Croire que de tels événements resteront sans sanction et ne seront que des épisodes d'une lamentable aventure, c'est méconnaître les lois de l'histoire. Le parti conservateur et clérical, «n associant sa fortune à une si détestable cause, a servi la politique du parti socialiste et légitimé ses plus violentes revendications. Les armes dont il comptait se servir se retourneront contre lui. Il n'a cessé de faire appel aux pires passions en réveillant les haines de race et de religion, cette semence germera, mais pour préparer d'autres moissons que celles qu'il prétendait recueillir. Si un réveil de l'anticléricalisme se produit, il pourra s'en regarder comme l'auteur responsable. Il a pu croire, un moment, alors qu'il cachait ses desseins, en arborant le drapeau de la France et se déclarant le défenseur de l'armée, que les foules le suivraient, mais, une fois de plus, il a fait entendre le cri de victoire avant l'heure, et lorsque, répondant à ses appels, le duc d'Orléans est venu insulter la République, la lumière est apparue éclatante (1). Sans doute, la victoire n'est
(1) Le duc avait lancé une proclamation qui se terminait ainsi : « Sous prétexte d'innocenter l'homme que des tribunaux militaires ont condamné comme traître, c'est l'armée qu'on veut détruire et la France qu'où veul veT^t^.'^QXî."?»
point encore remportée, mais nous avons le droit de croire au triomphe, car nous remontons déjà la pente qui conduisait à Tabîme.
Une fois de plus, le virus césarien et démagogique avait pénétré les esprits et son action semblait devoir être d'autant plus fatale qu'il voulait contaminer l'armée restée jusqu'à ce jour en dehors des luttes politiques.
La France allait-elle entrer dans l'ère des pronunciamentos ? Telle était la question angoissante qui assiégeait l'esprit ; aujourd'hui le danger semble écarté, la suprématie du pouvoir civil l'emporte, mais le souvenir des graves périls qui menacèrent le pays restera une leçon qui en préviendra le retour.
Revue chrétienne (28 septembre 1898).
Retour de Strasbourg.
On lit dans la Gazette de France :
Guillaume ne fait que répéter : « Dreyfus est innocent » Guillaume veut évidemment qu'on lui rende son Dreyfus. Le Syndicat a le ferme espoir que Brisson n'aura pas le mauvais goût de faire attendre sa Majesté.
ne le permettrons pas ». On voit que les anciens et fidèles conseillers du comte de Paris ne sont plus là. Ce n'est pas au moment où de l'avis de tous les hommes libres d'esprit et aussi attachés à la France qu'on peut l'être, l'Affaire est entrée dans la voie légale, que de semblables paroles auraient du être prononcées. Le duc d'Orléans a perdu une occasion exceptionnelle de garder le silence.
Signal (21 septembre 1898).
Tout semble d'ailleurs favoriser les vœux du Syndicat, c'est ainsi que le président de la Chambre criminelle, le •compère Lœw — Lévy pour la synagogue — après une large station à Baden-Baden restera à Strasbourg. Il se fortifiera dans ce milieu pour la grande tâche que Brisson lui •donne à remplir. Il y va du salut du protestantisme, de la domination juive et de l'influence de la Franc-Maçonnerie.
Quoiqu'il en soit c'est de Strasbourg que nous vient celui qui dirigera le travail de la Revision.
Lsi. Gazette de France, qui doncrignore?repréflente de grandes et fortes traditions. Son mépris pour la République est sans égal, et la royauté, la vraie, la seule, n'a pas de défenseur plus autorisé.
Les conservateurs de vieille race, ceux qui sont le dernier et suprême espoir du pays, du moins ils le disent, trouvent en cette feuille l'expression autorisée de leurs mélancoliques regrets. Il ne se peut donc rien de plus excellent que le dire de la Gazette et Ton connaît du reste le beau tombeau qu'elle élevait naguère au misérable Henry, par la main habile de M. Ch. Maurras.
Les paroles que nous avons reproduites sont dignes de cette apothéose qui a ravi le clan de la réaction car elles sont aussi indignes et aussi antifrançaises que celles dont la publication fit le beau scandale que l'on connaît.
Il n'est pas au pouvoir de ces gazetiers, insulteurs de notre magistrature, d'atteindre la réputation d'un homme du caractère de M. Lœw, doublement français par ses origines et par son option pour la France au lendemain de 1870. Ils savent parfaitement qu'entre lui et l^. ^^xv^^ç^*
gue aucun rapport n'existe, mais ne faut-il pas offrir en pâture à leurs douairières apeurées des récits mensongers.
Eh bien, oui, M. Lœw, fidèle à de chers et cruels souvenirs, est retourné à Strasbourg et, dans cette noble ville, il a puisé le courage d'être à la hauteur d'une grande tâche.
« Quoiqu'il en soit, c'est de Strasbourg qu'il revient» écrit la Gazette; allez donc jusqu'au bout de votre pensée et dites hautement, nettement que Strasbourg est ville conquise et cité allemande.
La phrase n'a-t-elle pas ce sens, elle est ridicule et vaine, mais si telle est son sens, elle est odieuse.
Revenir de Strasbourg, c'est emporter avec soi précieusement les traditions de la noble et loyale Alsace, de cette terre sacrée où le mensonge est méprisé, où la droiture est en honneur. Revenir de Strasbourg, c'est jurer de rester à jamais le soldat du droit et de la justice.
Oui, c'est de Strasbourg que revient l'éminent magistrat de la Cour de Cassation.
La Gsizette a mauvaise grâce à parler un tel langage et sa mémoire faiblit. Qu'elle n'oublie donc pas ceux qui revinrent en France, non de Strasbourg mais de Coblentz et dans les fourgons de l'étranger !
Signal (5 octobre 1898).
La décision de la Cour de cassation.
Il pouvait sembler que les agitations dussent prendre fin avec la décision, si longtemps attendue, qui rendait à l'Affaire son vérible caractère, en la soumettant à la plus haute magistrature du pays. Raisonner ainsi, c'était compter sans la Tiolence des passions et la situation a pris, sans que les termes dépassent la pensée, un caractère tragique.
D'où vient la gravité de la crise? du conflit entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil. Si l'on veut dégager l'Affaire des détails épisodiqùes qui la chargent ; si l'on écarte, sans en méconnaître l'importance, le soulèvement des passions antisémites; on trouvera, non point comme explication de ces événements la haine de l'armée, chose odieuse autant que méprisable, mais une conception nouvelle de son caractère et de son rôle.
La formule exacte n'en a pas été encore donnée, mais il n'en est pas moins vrai que ce rôle de l'armée n'est plus, aux yeux du grand nombre, celui qu'elle eut aux temps de la monarchie et de Tempire. L'armée se démocratise comme toutes nos institutions, non sans résistance, car, héritière d'un grand passé, jalouse de ses traditions, elle se plie plus difficilement aux mœurs nouvelles.
Cela est si vrai qu'on a pu parler, petvdaivtbv^xv
des jours, de complot militaire. Affirmations et démentis se sont croisés, mais nous ne voulons retenir que l'impression ressentie à la suite de ces douloureuses polémiques. Et si nous ne croyons pas à un mouvement militaire, nous devons cependant avouer que Tinqualifiable conduite du général Chanoine a pu autoriser le soupçon (1). Oui, la crise a pu paraître prochaine, alors qu'on a vu, à la suite de cet esclandre sans nom, les républicains se réunir pour affirmer, soit à la Chambre, soit au Sénat, la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire.
Cependant, malgré les souvenirs de Brumaire et du 2 Décembre, malgré les tentatives de Boulanger, nous croyons que l'esprit démocratique a trop profondément pénétré notre armée, pour que les aventures espagnoles soient possibles dans notre pays.
Il paraît évident que c'est au pouvoir judiciaire de faire l'apaisement et de mettre fin à la lutte. C'est à lui, comme à un arbitre suprême, que doivent en appeler aussi bien les chefs militaires que les chefs civils. Devant sa décision, les uns et les autres doivent s'incliner, à moins de créer Tétat révolutionnaire. C'est à ce point précis du drame que nous nous trouvons et c'est là aussi ce qui donne à la situation le caractère tragique dont nous avons parlé. L'angoisse que l'on peut
(1) Le général Chanoine, qui avait succédé au général Zurlinden comme ministre de la guerre, sans avoir prévenu ses collègues, par une odieuse traîtrise, donna sa démission du haut de la tribune de la Chambre.
éprouver naît de la pensée que, dans un sens ou dans l'autre, les décisions de la Cour de cassation ne soient pas acceptées. Mais il faut toujours tenir un compte exact des circonstances et se demander froidement où pourrait conduire la violence. Si Ton se trouvait en présence d'une faction résolue à renverser la République, avec l'aide d'un prétendant, les craintes se justifieraient en partie, mais il n'en est point ainsi (1).
Non, nous ne croyons pas la République en danger, mais comment ne pas éprouver un sentiment cruel à la lecture du rapport de M. le conseiller Bard, présenté à la Cour de cassation ? La vérité, si longtemps voilée, si longtemps insultée, se fait jour, terrible, menaçante (2). Quelle page dans l'histoire de la nation ? Cependant elle devait être écrite, car le silence sur les fautes n'en abolit pas la mémoire.
Qui aurait pu croire que de telles œuvres de té-
(1) On ignorait alors, ce que le procès de la Ilaute-Cour révéla, que le duc d'Orléans avait partie liée avec Guérin et les bouchers de la Villetle.
(2) Rappelons les admirables paroles qu'il prononça en terminant son rapport : « Mettre la vérité en évidence, c'est la mission que vous impose la loi, vous l'accomplirez. Combien l'œuvre sera délicate, il est superflu de le dire. Mais que ce puisse être un motif à vous dérober, personne ne l'admettra et vous l'admettrez moins que personne. Il y a eu assez de défaillances. Dégagés de toute autre considération que celle de la justice, inaccessibles à toute suggestion, insensibles aux menaces comme aux outrages, vous êtes en présence d'un grand devoir. Vous apprécierez ce qu'il exige et vous ferez ce que votre conscience vous dictera. »
nèbres auraient pu se perpétrer impunément, là même où nous avons toujours placé Thonneurde la patrie ? Nous ne savons pas nous en consoler et une pitié immense nous saisit alors que nous devons constater combien grande était notre erreur. La France ne pouvait pas passer par une crise morale plus intense que celle qui l'atteint aujourd'hui. Ils se tromperaient profondément ceux qui estimeraient que le mal eût été moins grand, si ces débats n'eussent point été soulevés. Non, un peuple ne peut vivre que fidèle à la justice, et si la justice avait été violée, nous aurions dû dire que Theure de la décadence était venue.
Nous le savons, les périls ne sont point passés, mais du moins, à Thonneur de la France, la vérité l'a emporté sur les menaces. S'il y a des coupables et de grands coupables; du moins dans cette tragédie apparaît un héros, celui qui, au prix de sa carrière et de sa liberté, ayant découvert l'injustice, s'est écrié : « Je n'emporterai pas ce secret dans la tombe ! »
Le colonel Picquart, l'histoire le dira, a été Tincarnation de la conscience nationale. Laissons, en effet, passer le flot boueux des injures pour attendre, avec une invincible confiance, l'heure de la vérité et de la justice.
P. S. — La Cour de cassation vient de déclarer la demande de revision recevable en la forme, et qu'il serait procédé par elle à une instruction supplémentaire. Le 29 octobre 1898 restera une date célèbre dans l'histoire morale de notre France. Revue chrétienne (29 octobre 1898).
Pro Domo (1).
Un an s'est écoulé depuis le jour où l'Affaire a été engagée, année inoubliable dans l'histoire de notre pays. Lorsque la lutte éclata, un devoir s'imposait, celui de prendre parti. A écouter des conseils de trop sage prudence il eut fallu s'écarter de ce conflit et se borner à enregistrer placidement les événements. Non sans les plus sérieuses réflexions, nous avons cru qu'il était de notre devoir, pour l'honneur du Sigfna/, de ne pas accepter un tel rôle^
Une impression nous domina, dès le premier jour, née du respect que nous inspiraient les hommes qui eurent l'héroïque courage d'élever la voix pour demander la réparation d'une erreur judiciaire. Leur vie protestait de la droiture de leur intention. Par la dignité du caractère et la noblesse de leur action ils avaient droit d'être écoutés. Les preuves morales ne sont pas les moindres des preuves et pour l'oublier que d'erreurs fatales se produisent.
Il nous parut impossible que ce fut, par la plus coupable des légèretés, qu'eut été engagée une
(1) Cet article, le dernier que j'écrivis sur V Affaire dans le Signal, était aussi bien la justification de la ligne politique que j'avais suivie qu'une réponse à certains adversaires protestants qui avaient mené une campagne de dénigrement et de désabonnement contre le journal dont j'avais la direction. A dater de ce jour, je continuai la lutte dans la Bévue chrétienne.
affaire aussi redoutable, et dès lors, dans cette mêlée sombre et confuse du combat, se détachèrent des affirmations qui devaient nous guider.
Dès le 21 novembre 1897, nous disions : a Celui qui écrit ces lignes a vu flotter sur les murs de Sedan les couleurs allemandes et il ne s'en est jamais consolé. Si un crime lui fait horreur, c'est la trahison. Mais ce qu'il veut c'est suivre, avec la plus absolue impartialité la marche des événements et ne faire campagne que pour la vérité et la justice ».
A mesure que nous avancions dans ce dur travail nous devions reconnaître que la parole de Gœthe : « Au commencement était le mensonge»
s'appliquait h toutes les pages de cette navrante histoire.
Le 1" décembre 1897, j'écrivais : Une question de justice est enjeu et les personnes disparaissent devant la cause sacrée en péril.
Il y aura toujours des politiciens prêts à redire la parole célèbre : « J'aime mieux commettre une injustice que de supporter un désordre », mais il y aura toujours, en France, des hommes prêts à se lever pour combattre ce désordre suprême qui s'appelle la violation de la loi,
Et je précisais ainsi le débat :
a Un homme est condamné pour crime de trahison. Son frère obéissant à la loi de solidarité, persuadé de son innocence, met tout en œuvre pour le prouver. Où l'erreur, où la faute... qu'on ne s'y méprenne donc pas, il y a un principe engagé, celui des droits de la défense, c'est pour le
maintien de ces droits que nous combattons. » (7 décembre 1897).
Le Signal fut donc l'un des premiers à réclamer la revision. Mais son attitude lui valut de redoutables inimitiés, je ne parle pas d'adversaires auxquels la calomnie ne coûte guère, je fais allusion à ceux qui auraient dû comprendre à quels sentiments nous obéissions en réagissant contre la campagne de mensonges qui sévissait en France. Leurs accusations nous paraissaient d'autant plus injustes qu'elles étaient lancées par ceux dont nous avions pris si souvent la défense et qui ne comprenaient pas la gravité du drame qui agitait le pays.
A la veille du jour où je vais, non sans tristesse mais dans le sentiment que j'obéis à un devoir, non pas abandonner mais remettre la direction de ce journal en d'autres mains, j'ai tenu à justifier devant ses lecteurs la ligne de conduite que j'ai suivie dans des circonstances particulièrement difficiles.
On ne sort jamais, il est vrai, de pareilles luttes sans blessures, mais la certitude d'avoir combattu, sans haine ni passion, peut rendre les blessures moins douloureuses.
Ma meilleure consolation serait de penser que maintenant, nombreux parmi nos adversaires sont ceux qui reconnaissent, éclairés par les événements, que nous étions dans la droite ligne.
Signal (15 novembre 1898).
Conséquences morales et politiques de la revision.
Le 29 octobre 1898, écrivions-nous, il y a quelques semaines, restera une date célèbre dans l'histoire morale de la France. La Cour de cassation venait, de déclarer que la demande en revision du procès du capitaine Dreyfus était recevable en la forme.
La revision, ce mot si souvent répété au cours de cette terrible année, la revision désirée par les uns avec une telle ardeur, repoussée parles autres avec une telle passion, était acceptée par la magistrature souveraine.
Il convient donc de mesurer la portée de cet acte et d'en saisir la signification morale. Il y a là, en effet, un problème qui dépasse, et de loin, toutes les péripéties du drame lui-même, et Ton peut dire, avec vérité, que nous avons assisté et que nous assistons encore à une lutte où se trouvent engagées les deux forces qui se disputent l'avenir de la France.
Lorsque l'Affaire éclata, elle ne révéla d'abord qu'un procès d'un rare intérêt. A cette époque la campagne de l'antisémitisme était dans sa phase la plus aiguë, aussi l'événement fut-il exploité par la réaction. La confusion des esprits fut extrême et, profitant de ce trouble, le parti clérical se jeta dans la mêlée, avec une ardeur qui lui permit, en voilant ses desseins par des appels
éclatants au patriotisme, de grossir son armée de recrues qui allaient au drapeau, sans prendre souci de ceux qui le tenaient en main. L'histoire de la politique cléricale, au cours de Tannée 1898, appellera plus tard l'attention du penseur, car il faut remonter très loin pour retrouver une semblable passion, dans les actes comme dans les paroles, de la part d'un parti qu'on se plaisait à dire vaincu pour jamais.
Il crut que son heure était venue et, avec cette imprudence qui caractérise toujours son action, il afiirma des prétentions si hautaines que les yeux commencèrent à s'ouvrir. Mais l'ardeur de la lutte était telle et la plate-forme semblait si sûre que le parti ne tarda pas à accumuler imprudence sur imprudence, en mettant trop aisément au nombre des partisans de la trahison ceux qui résistaient à ses tentatives d'embauchage. Il crut même un moment que la rue lui appartenait et, pendant bien des jours, on eut le spectacle de jeunes gens des écoles catholiques mêlés aux camelots et ne se lassant pas de crier : <c A bas les traîtres et mort aux juifs ! '» sans qu'une protestation s'élevât contre ces menées indignes. C'est alors que Ton vit se dessiner plus nettement encore le mouvement, les attaques ne se bornant plus à la juiverie, comme disaient d'odieuses affiches, mais a à la huguenoterie et à la francmaçonnerie ». Le masque était jeté, on tentait de rallumer les haines de race et de religion.
C'était autour du procès Dreyfus que se déroulait cette action politique' dont la fin était de ^ïo-
voquer, au moment des élections générales, l'un de ces mouvements qui entraînent une nation dans une orientation nouvelle. On sait quel en fut le résultat et comment ces espérances éclatantes se trouvèrent misérablement déçues.
Qu'est-il arrivé, en effet? Alors que subitement, par le crime du colonel Henry, un revirement profond se produisait dans Topinion publique, le parti clérical commença à comprendre la gravité des imprudences commises et à craindre d'avoir à en subir les redoutables conséquences. Nous avons annoncé, il y a plusieurs mois, que ce mouvement ne pouvait manquer de se produire et que Ton verrait l'opinion se ressaisir. Et il en est arrivé ainsi, car la lutte est déclarée et semble s'annoncer plus ardente que jamais.
Que voyons-nous aujourd'hui ? Le Conseil mu* nicipal de Paris décidant de fermer les portes de ses administrations aux élèves sortant de l'enseignement congréganiste. A la Chambre, on proposait hier l'abrogation de la loi Falloux.
Etait-ce à ce résultat que croyaient tendre les meneurs du parti alors qu'ils faisaient la campagne de menaces dont nul n'a perdu le souvenir? Croyaient-ils lorsqu'ils criaient jusque dans le prétoire : « Mort aux Juifs », dans la victoire du silence qu'ils imposaient par leurs violences, qu'il leur serait répondu si promptement et si fermement par la reprise de la parole de Gambetta : « Le cléricalisme c'est l'ennemi » ?
Lorsque l'on sépare la personne de Dreyfus de ce drame et que l'on en arrive à montrer comment
ce procès a mis aux prises les défenseurs des théories les plus adverses, on comprend mieux la portée de la décision de la Cour de cassation.
Nous avons pu craindre, un moment, que l'opinion publique affolée ne rompit avec les traditions de la justice. Car si la Cour de cassation avait refusé la revision, il est difficile de dire quelles eussent été les suites de ce refus. — Et cependant les craintes sont encore justifiées, car nous avons le cœur serré en pensant que le colonel Picquart est déféré devant un conseil de guerre, sous l'effrayante prévention « de faux et usage de faux. »
Nous élevons encore notre protestation contre cette accusation. C'est mal d'avoir tenté, de porter atteinte à l'honneur de ce soldat. Mais pour qui l'a suivi sur la route de son calvaire, le doute mortel ne peut entrer dans l'âme. Comment ses accusateurs n'ont-ils pas compris qu'il ne pouvait y avoir affinité entre le crime et la vertu, et que celui qui a sacrifié sa carrière militaire à son devoir, ne saurait être de ceux qui descendent à la basse criminalité du faussaire ?
Le colonel Picquart grandira encore dans cette épreuve, et le procès qui va s'ouvrir aura de plus graves conséquences que celui du capitaine Dreyfus.
Comment M. de Freycinet n'a-t-il pas été en mesure de vaincre la ténacité cruelle du général Zurlinden ? Il y a là une interrogation qui se posera un jour ou l'autre devant la Chambre et plus encore devant le pays. Mais M. de Fre^cixveV. ^ ^xs.
souffrir de ne pouvoir faire entendre le conseil de la sagesse et plus encore de ne pouvoir le faire suivre.
On a si souvent parlé des ennemis de Tarmée que vraiment on se demande qui pouvait mieux la desservir que cette haine poursuivant le colonel Picquart.
Comment n'avoir pas compris que cet homme représente aujourd'hui, en France et dans le inonde, une force morale, et que s'attaquer à lui, c'est mettre en cause le droit sacré d'obéir, même sous les armes, à la conscience?
Non, ce n'est point un procès ordinaire que celui de ce héros, car il incarne une conception nouvelle, plus glorieuse et plus vraie, du devoir militaire. Et là encore apparaît la lutte entre le passé et Tavenir. Dès lors comment ne pas comprendre l'intérêt passionné avec lequel sera suivie dans le monde cette phase nouvelle du drame.
Aussi est-il facile de s'expliquer l'attention distraite que donne le public à une cérémonie surannée comme celle de la remise de la Toison d'Or à M. Félix Faure. La crise morale domine la situation, si elle a ses périls comment nier sa grandeur ?
Nous sommes à une heure décisive de notre histoire, heure préparée par cette année de dures souffrances, mais qui doit marquer une évolution dans le sens du progrès et de la justice.
Qu'on ne Toublie jamais, ce qui distingue la France des autres pays c'est sa fidélité, à travers ses malheurs et malgré ses fautes, à un idéal de
justice qui ne s'est pas encore voilé. Mais si le jour venait, sombre et odieux, où un innocent succomberait, indifférent à la foule, ce jour-là, la France pourrait rester au nombre des grandes puissances, mais elle aurait perdu la première et la plus noble des primautés. De là notre anxiété patriotique à TôUverture de ce nouveau procès, de là notre espérance que justice sera rendue à celui que toute conscience droite salue comme incapable d'un crime.
Nous achevions d'écrire ces lignes lorsque nous parvient la nouvelle de l'intervention des groupes républicains du Sénat pour obtenir la remise du procès du colonel Picquart. Cette démarche, d'une extrême gravité, confirme toutes nos réflexions.
La crise devient ainsi de plus en plus intense, mais rien ne saurait nous détourner de notre optimisme, Picquart sortira la tête haute du prétoire militaire.
Revue chrétienne (28 novembre 1898).
Un devoir.
Les attaques contre le protestantisme.
Nous avons suivi et nous suivrons, avec un intérêt que rien ne lassera, les douloureuses phases de l'Affaire. Il y a là un devoir qui ne peut être écarté et nous entendons le remplir, en éloignant de la discussion l'àpreté des paroles ^\,
la violence des jugements. Nous savons, par expérience, ce qu'il peut en coûter de ne pas se renfermer dans le plus prudent sinon dans le moins courageux des silences. Il est vrai que plusieurs prétendent que le chrétien, en de telles circonstances, peut se réclamer de la grande parole: « Mon royaume n'est pas de ce monde » pour, se tenant à Técart, déplorer les agitations de ce temps.
En vérité, quand il n'est pas une demeure, la plus humble soit-elle dans ce pays, où ne soit agitée chaque jour une question à la solution de laquelle se rattache l'avenir même de notre peu-? pie, nous garderions le silence? Non, et nous préférerions cent fois briser notre plume et cesser de faire paraître cette Revue, qui se glorifie dô son titre de Revue chrétienne, plutôt que de ne pas dire nettement et résolument où vont nos sympathies et quelles sont nos espérances.
On a parlé si souvent de la tour d'ivoire où s'enferment nos sceptiques, pour laisser passer, indifférents, le flot des invasions, que nous avouons ne pas comprendre les chrétiens qui se réfugient, eux aussi, à leur manière, dans le silence, sous le prétexte que la religion ne doit point être mêlée aux luttes politiques.
Nous avons voulu, du moins pour notre part, écarter cette distinction pleine de dangers, en montrant que des chrétiens se prononçaient ou-i vertement en faveur d'une cause où l'intérêt supérieur de la justice est en jeu.
On a dit et répété que c'était un malheur pour
le protestantisme d'avoir été mêlé, dès la première heure, à l'Affaire et qu'il aurait à en supporter durement les conséquences. Nous estimons de telles craintes mal fondées et nous avouons que ces appréhensions seraient autrement justifiées si le reproche contraire avait pu lui être adressé. . Le jour viendra, malgré les passions aujourd'hui déchaînées, où le bruit des polémiques s'apaisera. C'est alors que la vérité reprendra ses droits et que le départ se fera entre les clameurs et le raisonnement impartial. Nul besoin d'être prophète pour annoncer, dès maintenant, que le protestantisme bénéficiera de la défense de la justice qu'un si grand nombre de ses représentants ont soutenue avec vaillance. Force sera de ne pas le confondre avec le cléricalisme. Nous serons attaqués, disent les timorés, mais le jour où nous n'aurons plus cet honneur, rien ne justifiera notre existence.
Les minorités qui renoncent à la lutte sont destinées, sinon à disparaître, du moins à perdre toute influence.
Ces attaques, dont le protestantisme est l'objet, sont dans l'ordre des choses et ce n'est pas d'aujourd'hui que « des troubles s'élèvent à cause de la doctrine ». L'apôtre Paul fut un protestant de la première heure et lorsqu'il parla, un tumulte éclata à Ephèse. Il convient donc de ne pas s'émouvoir au-delà de la mesure, mais plutôt de juger, sans crainte, les événements, en se rendant compte des mobiles qui les ont provoqués. Il était naturel que des hommes vervus à\a^^^>\-
blique, sous la pression des circonstances et dans la conviction que nul avenir n'était réservé aux partis vaincus, ne fussent pas pénétrés de Tesprit républicain. Peu leur importait le vocable si du moins ils arrivaient au pouvoir. Ils apportaient donc avec eux Içurs traditions autoritaires et intolérantes. Qu^on lise leurs journaux, on verra bien, malgré leur protestation de républicanisme, que Tesprit clérical les inspire. Il est donc souverainement injuste de rendre le régime actuel responsable de cette campagne ; ses véritables auteurs sont connus et il suflît de nommer les hommes qui, sous tous les régimes, ont toujours été les fauteurs des discordes civiles et religieuses. Par le fait même de Tabsolue liberté dont jouit la presse, les attaques sont de la dernière violence. Mais il importe de remarquer, en même temps, combien sérieux est le correctif à ces calomnies, dans rindifîérence qu'elles rencontrent. Il s'est trouvé naguère un écrivain d'ordre inférieur qui a fait en même temps un méchant livre et une méchante action. Les journaux de la secte ont tenté de faire grand bruit de l'apparition de cet ouvrage qui dénonçait le péril protestant. Mal leur en a pris, car à peine si l'on en a dit quelques mots et encore pour déclarer que c'était un ouvrage sans portée et sans valeur.
M. Drumont a tenté de pousser les lecteurs de sa misérable feuille à troubler les représentations, de Judith Renaudin, nul ne s'est rendu à son appel.
^ U est vrai que M. René Doumic a cru devoir, à
l'occasion du drame de P. Loti, se souvenir de la magistrature littéraire qu'il exerce, malgré le privilège de la jeunesse, pour rendre quelques jugements sévères que les protestants sont appelés à méditer.
Nous ne nous attendions guère à rencontrer, sous sa plume, ces jugements qui unissent trop ouvertement la témérité à la malveillance. Il n'est pas permis à un écrivain de la valeur de M. Doumic, de parler dans un recueil comme la Revue des Deux Mondes, « des fructueuses compensations » que les protestants ont retirées de « Terreur » des persécuteurs du grand siècle. Etrange erreur, en effet, que le crime sans nom qui sema de ruines et de misères tant de contrées et jeta, à tous les vents de l'exil, des milliers d'infortunés dont le seul crime était de n'être pas catholiques. Fructueuses compensations, écrit M. René Doumic, mais encore faudrait-il en marquer le caractère et le prix, comme si nous spéculions, en vérité, sur les infortunes et les souffrances de nos ancêtres. Quels sont les privilèges ou les faveurs qui nous sont réservés ? Et nous devons entendre cette parole à la Drumont dans la bouche de M. Doumic : « Il faut leur donner beaucoup de places. »
Il vaudrait mieux réclamer l'interdiction, pour ceux qui ne sont pas de la religion de M. Doumic, de se présenter aux concours dont le résultat est de réserver des places à ceux qui les méritent.
On éprouve quelque surprise à entendre de tels propos, dignes d'autres temps, qui trahissent
des sentiments dont on ne saurait dire que la noblesse les inspire.
Plus instruit du passé, plus conscient surtout du rôle souverain de la justice dans les destinées d'un peuple, M. René Doumic s'étonnerait moins de la fidélité des protestants aux traditions de leur histoire, alors qu'il leur reproche d'évoquer le souvenir de la Révocation de l'Edit de Nantes. Il a oublié et il oublie encore que la Révocation n'a cessé d'être représentée dans l'enseignement clérical comme l'acte le plus glorieux du règne de Louis XIV. Or, tout crime doit être expié et son apologie n'est qu'une odieuse insulte à la vérité et à la justice. Notre protestation inflexible s'élèvera aussi longtemps, qu'au déshonneur de la France, il se trouvera dés écrivains et des politiciens qui tenteront de glorifier l'un des actes les plus criminels de notre histoire.
Rien ne nous détournera de ce devoir car de la justice du passé naît la justice de l'avenir. Et par là nous prétendons servir notre patrie car notre protestation empêchera le retour et la victoire de l'esprit d'intolérance.
Lorsque M. Doumic parle « d'une âpreté de rancune » que les protestants auraient gardée après deux siècles passés, il montre à quel point il méconnaît les sentiments qui les animent.
Il faudrait donc, pour lui complaire, rayer de. notre histoire le passé de la Réforme française, et P. Loti serait coupable d'avoir fait revivre un épisode de nos annales, qui montre des Français, n'en déplaise au critique de la Revue des Deux
UN DEVOIB 217
Mondes^ prêts à mourir pour laisser vivre leur conscience. Le spectacle était-il donc si commun qu'il ne pût lui agréer ?
Nous regrettons, moins pour les protestant»
que pour M. Doumic, un oubli momentané de cette critique élevée de pensée et courtoise de forme dont il se montre jaloux pour Tordinaire. Il devait assez connaître les protestants pour savoir qu'il n'était permis qu'à des jour* naux dû dernier ordre, de les accuser de rechercher « de fructueuses compensations », et de demander des places, dans les conditions dont il parlait.
On ne peut le nier, il se manifeste dans notre société un mouvement de crainte qui se traduit par un retour apeuré à la protection de l'Eglise. Aussi certains écrivains se croient-ils en devoir de déclarer, avec quelque solennité, que la Réforme est à l'origine de toutes les révolutions et qu'au catholicisme appartient sans conteste l'avenir. Depuis des années, on nous annonce que l'Angleterre se tourne vers Rome, et hier M. Bru-* netière déclarait que l'Amérique allait, elle aussi, reconnaître l'infaillibilité papale. Il y a trois siècles, du reste, que les écrivains papistes prophétisent, avec autant de fidélité que d'insuccès, la ruine de Thérésie.
Que valent ces prophéties alors que les faits, dans leur cruelle réalité, en montrent le néant? Qu'on relise, en les méditant, les pages maîtresses d'Emile de Laveleye sur VAvenir des peuples ca,tholiques, et l'on se rendra compte des dau^et^
sans nombre qui menacent les nations inféodées au papisme.
Si la France, malgré son titre de fille aînée de TEglise, n'a pas à redouter l'avenir, c'est que l'esprit de la Réforme du XVI* siècle n'a pu être proscrit et qu'il demeure au sein de la nation pour la préserver du joug romain. Si nous obéissions à des pensées sectaires, nous parlerions d'une victoire confessionnelle, mais nous plaçons la puissance de l'esprit au-dessus du pouvoir ecclésiastique. Du reste, les adversaires sérieux ne se sont jamais trompés à cet égard, et ils savent dire parfois, vaincus par les faits, que si la France a gardé les formes extérieures du catholicisme, elle a répudié son esprit. En vain parlent-ils des trente-huit millions de catholiques français, ils ne peuvent ignorer à quel point cette fantasia de millions répond peu à la réalité.
De là une raison supérieure de croire que notre pays échappera à ces redoutables dangers qui menacent les peuples soumis à un pouvoir qui représente un passé pour toujours condamné.
Revue chrétienne (30 décembre 1898).
La Ligue de la Patrie française.
Il faut en finir... Que de fois cette parole a été répétée au cours de ces dernières semaines ! Il sembTait, que les polémiques eussent dû prendre fin, Je jour où l'Affaire fut remise à ses juges na-
turels. Hélas ! il a fallu constater qu'elles grandissaient en violence. Une tactique nouvelle apparut qui devait pousser l'opinion publique à la condamnation anticipée des décisions de la Cour de cassation. Nous avons vu un magistrat, ou^ blieux de sa dignité, prétendre justifier une démission éclatante par des racontars ridicules, et se créer une misérable popularité par des articles de combat (1). Chose pire encore, un efïicier subalterne s'est transformé en policier, surveillant les premiers magistrats du pays, interprétant, à sa guise, leurs actes et leurs paroles, provoquant même une enquête dont le caractère est insultant pour la Cour de cassation (2).
Qui ne verrait là, appuyées par une indigne campagne de presse et de tribune, des manœu-^ vres coupables pour discréditer, sinon condamner d'avance, un jugement devant lequel tous devraient s'incliner ? On a blâmé, et avec raison, les attaques contre l'armée ; celles dirigées contre la magistrature seraient-elles donc moins répréhensibles ?
Le désarroi de l'esprit public est pour effrayer les plus confiants. Les divisions s'accentuent et des ligues de toute dénomination se forment,
- (1) M. Quesnay de Beaurepaire.
(2) Le capitaine de gendarmerie Herqué. Il accompagnait le colonel Picquart à la Cour de cassation et chaque jour adressait au gouverneur de Paris un rapport qui mettait en cause, d'une manière aussi odieuse que ridicule, certains magistrats de la cour qui eurent, par la suite, à se défendre contre ces méprisables accusations.
preuve trop évidente des fautes et des erreurs gouvernementales, car de quelle utilité créer ces centres d'agitation si Faction politique est normale et régulière ? Nous n'avons pu voir, sans tristesse, M. Albert Sorel devenir l'un des initiateurs du mouvement qui a amené la création de la Ligue de la Patrie Française, alors surtout que M. Jules Lemaitre, dans un discours retentissant, en a exposé le but et les principes (1). •
Il nous a été trop facile, sous les paroles prudentes de l'orateur, de retrouver Téloge de l'indifférence politique et la condamnation de l'initiative personnelle. Nous avons vu déprécier, avec élégance, les droits de la conscience, et malgré les protestations émouvantes d'attachement à la patrie, le discours a trahi le scepticisme raffiné qui caractérise toute l'œuvre de l'acadé-* micien.
La raillerie n'était pourtant pas de mise à l'endroit de ces hommes, honneur de la France pensante, dont le désintéressement a paru à tous les yeux. N'était-ce pas leur droit, un droit sacré, d'élever la voix lorsque leurs études les amenaient à la conviction qu'une erreur judiciaire avait été
(1) M. Gaston Paris écrivit, à ce sujet à M. A. Sorel, une lettre où se lisaient ces fortes paroles : « L'omission dans le programme de la Ligue de tout hommage à la magistrature au moment où on l'accable des injures à la fois les plus odieuses et les plus ridicules n'est pas la seule qui me frappe. Il n'est point question de la justice elle-même, ni de la recherche impartiale de la vérité. Cependant l'amour de la justice est le signe à la fois le plus noble et Je plus essentiel de la civilisation ».
LA LIGUE DE LA PATRIE FRANÇAISE 22t
commise? M. Lemaître est-il donc si aveugle qu'il n'ait pu constater à quel point leur protestation s'est trouvée justifiée par les faits ?
Ce soiit là sentiments étrangers à M. Lemaître ; il intervient dans la lutte, mais pour créer le silence, non sans se réserver cependant, par une étrange contradiction, de contester, aux applaudissements de son auditoire, les décisions de la Cour de cassation.
Il est un grand nom qu'il a cité imprudemment dans sa harangue, celui de Victor Hugo, car le poète eût flétri de son verbe superbe ces conseils de décadence. Qui donc, en efTet, s'est élevé aveo plus de grandeur contre l'abaissement des consciences? Qui résista avec plus de gloire, à l'insolence de la force? N'est-ce pas Victor Hugo qui a écrit dans VHistoire d'un Crime : « Ma conscience est ainsi faite, qu'elle ne met rien au-dessus d'elle. Je la sens sur nioi comme un promontoire pourrait sentir le phare qui est sur lui. Toute la vie est un abîme et la conscience l'éclairé autour de moi. o N'est-ce pas Victor Hugo qui a répondu à celui qui lui demandait : « Que mettez-vous donc au-dessus de la patrie?» — a La conscience. »
Là est la condamnation sans appel de l'œuvre de M. Jules Lemaître, et elle tombe de la bouche liàême du poète. Pour sauver la patrie, M. Lemaître est prêt à sacrifier la conscience, alor^ que seule la conscience peut sauver la patrie. Certes, si Victor Hugo était parmi nous, sa parole s'élèverait vengeresse, non pour açi^lavidvv:
M. Lemaître, mais pour la défense des droits de la justice. Ce n'est point aux côtés de l'académicien qu'il voudrait paraître, il irait droit à cette prison où se trouve un homme, que, dans son inconscience, le ligueur a essayé de persifïler d'un mot de théâtre de dernier ordre (1). Qu'il ne se laisse pas trop bercer par les vivats de ses fidèles, car sa victoire ne sera que passagère. Les jours ne sont pas lointains où de lui et de son œuvre ne restera qu'un petit souvenir (2), alors que la France saluera dans le colonel Picquart, qu'il a osé railler, celui qui, sacrifiant sa carrière à son devoir, est devenu, dans ces temps mauvais, le héros de la conscience.
^ Comme nous devions nous y attendre, les protestants ont été mis en cause par Tacadëmicien, en raison de leur âpre rancune^ dont parlait naguère M. René Doumic, à l'endroit des persécutions qui frappèrent leurs ancêtres, dans Toubli injuste que les contemporains n'en sont pourtant, en aucune manière, responsables. On sait ce qu'il faut penser de ces insinuations singulières ; non, les protestants n'obéissent point à de tels sentiments, mais nombre d'entre eux se souviennent de la flétrissure que le prophète jette sur ceux qui se rendent semblables « à ces chiens muets
(1) M. Lemaître avait osé dire de Picquart qu'il était « l'énigmatique colonel devenu le dieu des snobinettes. »
(2) Depuis, la Ligue de la Patrie française s'est effondrée ; comment ne pas rappeler le scandale du suicide de M. Syveton qui en était l'âme si M. Lemaître en avait la présidence.
qui n'osent pas aboyer », alors que l'ennemi approche de la demeure.
L'esprit du protestantisme aurait disparu de France si ses fils avaient dit avec M. Lemaitre : « Nous, simples citoyens, nous n'avons ni qualité pour établir la vérité dans cette affaire, ni moyen personnel pour l'atteindre, nous n'avons pas même le droit de la rechercher pour notre compte. »
Coupable cent fois, Voltaire, d'avoir élevé impérieusement sa protestation devant Téchafaud de Calas ; de quel droit recherchait-il la vérité ? Que ne gardait-il le silence ! Car c'est là qu'il faut en arriver avec ces raisonnements sceptiques.
Il faut aller plus loin encore, car cette condamnation méprisante des efforts individuels pour les triomphes de la vérité, frappe notre peuple luimême, dont l'une des gloires les plus pures a toujours été de prendre parti pour les faibles et les opprimés. De quel droit, en effet, les Français qui, au siècle dernier, se levèrent pour la défense de la jeune Amérique, entraient-ils dans la lutte? Ils cherchaient cependant à établir la vérité dans cette grande affaire, mais, au dire de M. Lemaitre, ils n'en avaient assurément point le droit. On a trouvé les Français sur tous les champs de bataille de la liberté, mais désormais qu'ils écoutent les conseils de notre rhéteur et ils resteront paisibles les pieds au feu.
Il faut savoir, sous la pourpre des paroles, découvrir le secret des pensées et mettre en lumière la pauvreté des conseils.
Non, rheure n'est pas encore venue d'un tel abaissement des caractères et la France n'est pas, à ce point, mûre pour la servitude.
Revue chrétienne (25 janvier 1899).
La mort de M. Félix Faure.
L'élection de M. Loubet.
M. Félix Faure, président de la République, est mort, le jeudi 16 février, emporté, en quelques heures, par une attaque foudroyante.
II est difficile, et le plus souvent injuste, de juger un homme au lendemain de sa mort, et Ton est porté à rappeler la parole des anciens: « De ceux qui ne sont plus, ne rien dire, sinon ce qui leur est favorable. » Cependant sa présidence appartient déjà à l'histoire et il est permis de la juger.
Si l'on veut comprendre l'action de M. Félix Faure dans la politique de la France, on doit se souvenir de l'ardent patriotisme qui reste surtout à l'honneur de son nom. On l'avait vu, aux jours de Tinvasion, tout abandonner pour devenir le commandant d'un bataillon de mobiles ; au lendemain de la guerre il avait tenu à être des premiers à prendre du service dans les troupes de réserve.
Nul n'avait ressenti plus douloureusement l'abaissement de la patrie, nul n'avait désiré plus sincèrement son relèvement. Ce n'est pas
ici le lieu de rappeler les étapes de sa vie politique, mais il convient de dire que si le rapprochement de la France et de la Russie se transforma en alliance, un si grand résultat est dû à la décision de M. Félix Faure, qui sut vaincre les hésitations de ses ministres et prendre la responsabilité de ce voyage de Cronstadt qui devait faire date dans l'histoire des deux peuples. Naguère encore, à une heure troublée, a]u moment où l'on pouvait craindre une rupture avec l'Angleterre, son intervention personnelle prévint le danger.
Il est à remarquer, du reste, que la presse étrangère lui a rendu un hommage unanime, preuve décisive de son influence dans les questions de politique extérieure. Ce sont là des services éminents qui ne sauraient être oubliés. Il semblait que M. Félix Faure ne se rendit peutêtre pas un compte aussi exact des difficultés de la situation intérieure. Il se savait l'élu d'une démocratie, sans doute, mais ses rapports si fréquents avec les souverains le rendaient soucieux de les égaler, en quelque manière, par un apparat et une attitude qui froissèrent les républicains de vieille date.
Nombre de ceux qui l'avaient soutenu, aux premiers jours, s'éloignèrent, s'attristant de voir l'Elysée subir des influences qui auraient dû être écartées. Plusieurs lui reprochaient d'avoir oublié cette noble parole qu'il prononça le jour même de son élection : « Je serai l'arbitre des partis, » en prenant position dans l'Affak^. \V
disparaît sans en avoir vu la fin mais non sans en avoir cruellement souffert. On pourrait croire qu'il ait eu un secret pressentiment de Tissue fatale qui menaçait sa vie, car, au lendemain du suicide du colonel Henry, quittant le Ilâvre, il disait à ses amis qu'il ne reviendrait plus parmi eux. Aussi sa mort si soudaine laisse-t-elle une impression douloureuse, celle qui s'attache aux choses inachevées qui auraient dû être grandes.
C'est sous sa présidence que la Chambre des députés a voté la loi qui a dessaisi la Chambre criminelle, jetant sur la plus haute magistrature du pays un blâme que l'on voudrait en vain pallier, par dç prétendues nécessités de salut public. Il faut savoir, en de telles circonstances, remonter avec fermeté aux principes, et ne point oublier qu'ils sont les bases de l'ordre social. Nous avons dû subir cet affront pour la Cour de cassation, que les racontars et les calomnies des adversaires ont pu déterminer une action gouvernementale. Jamais enquête n'avait été poursuivie avec un^ conscience plus exacte du devoir, et n'avait ét^ entourée de garanties plus sérieuses. Si un repro — che pouvait être adressé aux érainents magistrat^^ qui la dirigèrent, c'était, non point d'avoir cédé èmm.
des sympathies pour l'accusé, mais d'avoir mon
tré une excessive déférence pour l'état-major.
Cependant nous avons vu s'étaler la plus ridi — cule, la plus honteuse, la plus vaine des délation» ^ révélant que ces magistrats avaient été soumis âla surveillance sinon à l'espionnage de sous — ordres. En vain M. Dupuy a-t-il prétendu s'ap-
puyer sur une déclaration, du reste très vague, du premier président Mazeau, pour justifier sa demande de dessaisissement, il lui a été répondu : ou les membres de la Chambre criminelle ont manqué à leur devoir et alors ils sont justiciables du Conseil supérieur de la magistrature, ou ils n'ont pas démérité et rien ne vous donne le droit de les dessaisir (1).
Toutes les subtilités de la casuistique s'évanouissent devant cette simple remarque. On a dit qu'il n'y avait point de justice en politique, l'affirmation est détestable et jamais un chrétien ne devra souscrire à de tels arguments. Notre devoir est de déclarer que si le pouvoir politique, par habileté ou par force, peut, à un moment donné, faire plier les principes, il n'est pas en sa puissance de rendre définitives de telles victoires. Loin de là, il prépare et justifie, en même temps, de dangereuses réactions.
Il n'en est pas d'exemple plus remarquable ^ue celui offert par l'Affaire. Si, dès la première heure, le gouvernement avait pris une conscience
(1) Le président Mazeau avait écrit au garde des Sceaux pour justifler la demande de dessaisissement : « Nous ne suspectons ni la bonne foi, ni l'honorabilité des magistrats de la Chambre criminelle, mais nous craignons que troublés par les insultes et les outrages, et entraînés pour la plupart dans des courants contraires par des préventions qui les dominent à leur insu, ils n'aient plus après l'instruction terminée, le calme et la liberté morale indispensables pour faire TolTice de juges ». Nulle raison plausible, mais un outrage d'autant plus grave que le président de la Cour de cassation s'en rendait coupable.
exacte de sa gravité ; s'il avait tenu compte de l'émotion que déjà elle provoquait ; si les considérations politiques ne l'avaient pas emporté; nous n'aurions pas eu à traverser une époque, dont le souvenir ne pourra être rappelé sans honte. Et cependant il convient de ne pas se laisser dominer par la crainte. A écouter les conseils de violence, pire encore, les appels à la sédition et à la révolte, on aurait pu croire que la France était à la veille d'une révolution.
La mort de M. Félix Faure semblait favoriser une agitation entretenue, d'une manière déjà brutale, par les provocations des antisémites et des survivants du Boulangisme. Mais deux jours plus tard, au premier tour de scrutin, M. Loubet était élu président de la République, et sans secousses, troublée à peine par les hurlements de quelques mercenaires, s'opérait la transmission des pouvoirs.
Rarement élection présidentielle n'eut un caractère plus décisif et ne marqua mieux l'orientation d'une politique nouvelle. Les injures de la presse réactionnaire en ont, dès la première heure, dit la signification. Par son passé, par ses attaches, par son caractère, M. Loubet est nettement républicain. Il représentait au Sénat un département où, de longue date, s'est affirmée la tendance démocratique et qui a donné à la République d'illustres défenseurs. Simple dans ses allures, ferme dans ses convictions, d'un esprit souple et pénétrant, non sans malice, M. Loubet semble devoir être, comme on l'a déjà annoncé,
un président à l'américaine. C'est ainsi que l'évolution démocratique se dessine de plus en plus, pénétrant nos institutions et éliminant peu à peu les restes des coutumes et des mœurs des régimes disparus. Les lois dominent les agitations superficielles qui peuvent, à certaines heures, en troubler la majesté mais ne sauraient les abolir. Ces lois de l'évolution démocratique, que la nation française a librement proclamées, dirigent aujourd'hui souverainement ses destinées.
Le soir de cette journée qui vit les funérailles du président Félix Faure n'en a-t-il pas donné la preuve ? Qu'est-il advenu de cette manifestation tumultueuse que conduisait M. Déroulède ? Le général Roget s*est-il mis en marche sur l'Elysée à son appel ? Conduit au poste, comme un vulgaire camelot, M. Déroulède qui avait demandé au peuple de Paris d'être juge, peut maintenant réfléchir tristement sur le néant de sa popularité et la niaise vanité de ses projets (l).
Il faut surtout compter avec les faits, car rien n'est plus aisé que d'être victime des spéculations. Or nous nous trouvons, aujourd'hui, en présence d'événements accomplis qui doivent produire tous leurs effets. Le premier est la nomination de M. Loubet à la présidence de la République. Le second est la concentration du parti républicain qui s'est affirmée à deux reprises différentes, non
(1) Déroulède, la veille des funérailles de M. Félix Faure, avait fait placarder une affiche séditieuse qui se terminait par ces mots : « Que le peuple de Paris nous juge. »
seulement à Toccasion de la nomination du président, mais au sujet du dessaisissement de la Chambre criminelle. Si l'on se souvient des nombreux votes du Parlement à Toccasion de l'Affaire, on remarquera qu'il était difUcile d'en saisir l'exacte signification, ces votes réunissant pour l'ordinaire, ou à peu de chose près, l'unanimité des votants. Et Ton pouvait rappeler à ce sujet le proverbe : quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Mais le dernier vote, alors même qu'il a donné gain de cause au ministère, a cependant montré, à tous les yeux, qu'une minorité imposante, car elle réunissait tous les chefs autorisés du parti républicain dans ses nuances les plus diverses, se prononçait nettement, énergiquement, en faveur de la revision. Et ceci est unfait considérable, car demain cette minorité peut^ devenir la majorité ( 1 ).
Nous sommes donc porté à croire, fidèle à la — cause que nous n'avons cessé de défendre, qua:=
la justice l'emportera. Cette conviction est d'au
tant plus arrêtée qu'il est impossible que la — publication de l'enquête ne mette point en lumière l'erreur commise par le conseil de guerre. La campagne ardente menée contre la Chambre criminelle suffît à prouver la terreur qu'inspire déjà la révélation des témoignages qui ont été
(1) La loi de dessaisissement fut volée par 324 voix contre 207, mais la minorité comptait au nombre des votants : MM. Brisson, Bourgeois, Poincaré, Barthou, Miilerand^ Bouvier, Ribol, Aynard, Jonnart, Siegfried, Etienne, Pel- Jetan, etc.
produits devant elle. Le fait, aujourd'hui reconnu par des savants, tels que MM. Paul Meyer, Giry, Molinier, que le bordereau, d'après l'examen non du fac-similé mais de l'original, ne peut être que de la main d'Esterhazy, commande, de plein droit, la revision du procès.
Notre devoir est d'envisager ces questions au point de vue de l'action morale qui s'y rattache si étroitement. Il y a là un intérêt religieux qui ne saurait être méconnu que par les indifférents et les imprudents. L'œuvre de l'évangélisation serait rendu difficile, sinon impossible, au milieu de populations qui auraient laissé se voiler la noble image de la justice. Ce n'est pas une excuse pour garder le silence, de relever avant tout le caractère politique de cette agitation, c'est une défaite, car il s'agit ici surtout d'un drame moral dont les acteurs ne sont pas seulement ceux dont chacun répète les noms, mais tous les fils d'un même peuple. Ceci dit, une fois de plus, pour la justification de l'attitude que nous avons prise et dont nous n'entendons pas nous départir.
Revue chrétienne (25 février 1899).
La loi de dessaisissement au Sénat.
MM. de VogUé et Brunetière.
La crise morale que traverse la France est toujours sérieuse. Ceux qui assistèrent au mémorable débat soulevé au Sénat, dans les premiers jours de mars, par la discussion de la \o\ d^ ^^^-
saisissement, en eurent conscience. La loi fut votée mais dans des conditions telles que jamais victoire ne fut moins glorieuse pour ceux qui la remportèrent, victoire de circonstances non de principe, par cela même sans lendemain.
Nul ne doit être distrait de ses juges naturels, telle était la thèse fondamentale des éloquents adversaires de la loi, et ils la défendirent avec une puissance de conviction et de raison qui, en d'autres temps, eût triomphé de tous les sophismes de la politique.
Un gouvernement doit redouter de voir s'élever la protestation d'hommes qui, par la dignité de la vie et la noblesse du caractère, sont l'honneur d'un pays. Nul doute que le président du Conseil n'ait fait d'amères réflexions alors que se faisait entendrel'avertissement solennel de M. Bérenger. Il n'était pas une seule de ses paroles qui, venant des profondeurs de la conscience, ne fût la défense d'un droit sacré (1). LorsqujB M. Waldeck- Rousseau répondit à la harangue irritée de M. Oh. Dupuis, la netteté et la vigueur de sa discussion achevèrent l'œuvre de démonstration, rendant toute réponse impossible et ne laissant plus d'autre ressource au gouvernement que l'évocation d'une crise redoutable (2). La loi d'apaise-
(1) « Vous ne laisserez pas toucher, disait M. Bérenger, à ce trésor national, au dépôt sacré que nous tenons de nos pores, les principes mêmes sur lesquels se fonde la sécurité individuelle autant que la liberté des citoyens ».
(2) Rappelons ces admirables paroles : « Nous avons toujours été un peuple épris d'idéal et de raison. Nous
ment, comme on l'appelait, fut votée et, le lendemain, des perquisitions s'opéraient au siège des différentes ligues, nées, en ces derniers temps, du trouble des esprits et de l'absence de politique gouvernementale. Il est vrai de dire que les agitations de la rue avaient pris fin, mais, pour obtenir ce résultat, il n'avait suffi que de le désirer. Malheureusement, une simple ordonnance de police ne peut terminer le conflit. Il faut s'en persuader dans le souvenir des leçons du passé ; seule la vérité, servant la justice, rendra la paix aux esprits. La parole évangélique se réalisera dans tous les ordres : « Il n'est rien de caché qui ne doive être découvert. »
De longue date, les académiciens n'avaient tant occupé le public, et ne l'avaient occupé de manière plus fâcheuse. Partout, ils sont en grande vedette, et nul ne peut ouvrir un journal sans voir les noms de MM. F. Coppée, Brunetière, Lemaître, deLavedan, de Vogiié. Donnent-ils un exemple à suivre, nous pouvons en douter. M. de Lavedan a-t-il honoré la scène française en y lançant une pièce où il unit au plus ridicule argot l'immoralité la plus cynique ^ Nos critiques de théâtre, dont l'indulgence semble sans limite, ont été contraints à la révolte. Ils ont dit, àl'envi, que
étions avides d'égalité, et des prédications furieuses exhument, pour les vanter, des souvenirs qui sont la honte de l'histoire, essayent de précipiter toute une partie d'un peuple contre un autre. Nous étions avides de justice et l'on a pu dire, sans que partout ce peuple frémisse, que, contre le droit individuel il peut y avoir des raisons d'Etatw.
toutes les bornes étaient dépassées et l'écœurement sans précédent. N'importe, un public blasé à l'excès, mais ravi par cette rosserie qui dépassait ses espérances, a fait un succès à Tauteur pour le remercier d'avoir tout osé. Se peut-il rien de plus condamnable de la part d'un homme qui a l'honneur d'appartenir à une aussi illustre compagnie ? Nous rougissons pour les lettres françaises de cette misérable aventure, ne pouvant pas nous consoler de voir la pornographie entrer, avec tant d'insolence, à l'Académie.
Loin de nous toute pensée d'un rapprochement entre M. de Lavedan et M. de Vogué, mais comment taire les regrets et la tristesse éprouvés alors que nous avons dû lire dans le roman, que publie en ce moment la Revue des Deux Mondes^ un épisode d'une moralité très douteuse où se trouvent évoqués le nom et le souvenir de M. Félix Pécaut? Il est certain que la liberté du romancier est entière, qu'il a le droit absolu de placer ses personnages où il le veut, et M. de Vogué a raison de revendiquer hautement cette liberté primordiale de l'écrivain. Mais aussi bien n'est-ce pas là la question ; si grande que soit la liberté elle connaît cependant des frontières.
Si M. de Vogué avait eu le privilège de rencontrer Félix Pécaut, s'il avait, une seule fois, écouté la parole de cet homme, l'une des plus hautes consciences de ce temps, la seule pensée d'unir son nom à l'épisode scabreux de son roman aurait été écartée comme un sacrilège.
Que M. de Vogué soit persuadé que là est la
raison maîtresse des protestations qui se sont élevées, car nous ne saurions admettre qu'il attribue au vague de l'enseignement de M. Pécaut la faute de son élève. Nous en appellerions au témoignage de la mère Marie du Sacré-Cœur contre de telles assertions, comme à la parole émue des élèves de Fontenay.
Non, M. de Vogiié a manqué de cettevertu que l'Apôtre appelait le discernement des esprits, comme, hélas ! il en avait déjà donné la preuve alors qu'il traita le crime de Décembre « d'opération de police un peu rude ».
Il ne s'agit pas ici d'un incident vulgaire, car nous ne pouvons oublier que M. de Vogiié écrit dans la Revue des Deux Mondes. Il est vrai qu'elle s'éloigne chaque jour des traditions qui furent son honneur et qu'une polémique sectaire envahit, de plus en plus, ses pages. Cette évolution est due à son directeur, M. F. Brunetière, qui, revenu de Rome, l'inféode à un cléricalisme mondain et à un étroit nationalisme. Pourquoi ce retour à un passé condamné par l'histoire et comment expliquer cette apologie d'une foi qu'on avoue ne point posséder? M. Brunetière est malheureusement de ceux qui ne reçoivent point de leçons de Thistoire mais qui lui en donnent. Il est aussi de ceux qui supposent superbement le problème résolu et célèbrent des victoires qui ne furent jamais remportées. Son discours à Lille est venu, ces jours derniers, en donner une nouvelle preuve.
« L'âme française est catholique, a-t-il dit, e.t
les destinées de la France sont liées étroitement à celles du catholicisme. 11 est permis d'avoir les convictions les plus étrangères au papisme, mais on ne saurait être Français et anticatholique. »
Rien de plus séduisant que ces oppositions de termes ; la netteté en est absolue, mais ce n'est que du très mauvais Bossuet. Qui ne reconnaît là le démarquage vulgaire « de la religion du roi », qui servit à justifier toutes les iniquités de la politique du clergé de France aux jours de Louis XIV ? Non pas que nous songions à accuser M. Brunetière d'en appeler aux moyens violents ; mais identifier le catholicisme avec la France, c'est, par nécessité, préconiser une politique confessionnelle. Du reste, pour M. Brunetière, le catholicisme est un gouvernement, et il lui en fait gloire.
Nous connaissons, de longue date, la thèse du conférencier de Lille, et nous savons mieux encore que l'histoire la condamne. Sans remonter loin dans le passé, M. Brunetière pourrait commenter, avec un singulier profit, les résultats de cette politique qui unit les intérêts de la France et de la papauté.
Quels bienfaits avons-nous retirés des deux expéditions de Rome et que nous valut le jamais de M. Rouher, liant, semblait-il, ad œtemum les destinées du catholicisme et de l'empire?
M. Brunetière aurait approuvé la plus grande pensée du règne.de Napoléon III, la création par la France d'un empire catholique dans l'Amérique du Nord. Est-il besoin de rappeler la fin
LA LOI DE DESSAISISSExMENT AU SÉNAT 237
lamentable et honteuse de l'expédition du Mexique ?
M. Brunetière n'eût pas manqué de se ranger du côté de ceux qui, en 187Û, parlaient si ouvertement de l'écrasement de l'Allemagne protestante par la France catholique, et volontiers, logique avec ses propres déclarations, il eût redit avec l'impératrice : « C'est ma guerre ! »
En 1871, il eut applaudi ces évêques qui, dans l'oubli de nos malheurs, demandaient à l'Assemblée nationale de partir en guerre pour le rétablissement du pouvoir temporel. Il eût été fidèle du reste à ce qu'il proclame aujourd'hui : « Tout ce que nous ferons, ou tout ce que nous laisserons faire contre le catholicisme, nous le laisserons faire ou nous le ferons au détriment de notre influence dans le monde. »
Nulle hésitation possible. La papauté a considéré la suppression du pouvoir temporel comme l'atteinte la plus grave portée à son autorité, le devoir de la France est de combattre pour que cette iniquité prenne fin.
Que la politique française s'oriente comme le désire M. Brunetière et, par nécessité, elle aboutira, à une heure plus ou moins lointaine, en raison « de son rôle de nation protectrice et propagatrice du catholicisme que la France doit revendiquer », à une intervention en faveur du pouvoir temporel. Qui ne voit, par les exemples, que nous venons de rappeler, les sophismes de la thèse? On les supporterait mal d'un clérical, on ne les comprend pas d'un sceptique. Ilest\\:^\
238 LA PUBLICATION DE l'enQUÊTE
que cette incrédulité, protectrice de la foi religieuse, est d'une tenue distinguée à Theure présente, mais cette heure ne sera que passagère car il est des courants que l'on ne remonte plus.
Ce n'est pas au lendemain des désastres espagnols qu'il faut demander à un pays, comme le nôtre, d'unir ses destinées à celles d'une Eglise. La prédication de M. Brunetière restera vaine ; si la victoire du catholicisme doit dépendre de la France, nul besoin d'être prophète pour annoncer non une victoire mais une défaite.
Revue chrétienne (28 mars 1899).
La publication de l'enquête de la Cbambre criminelle.
« Il n'est rien de caché qui ne doive être découvert, » disions-nous, aux derniers jours de mars, rappelant la parole du Christ. Les événements nous ont donné raison. Rien ne dépasse, en importance, la publication de l'enquête de la Chambre criminelle, entreprise par le Figaro. L'imagination pouvait se donner libre carrière pour pénétrer dans les replis de cette ténébreuse affaire, la réalité a dépassé les suppositions les plus hardies.
Au premier plan est apparu la figure sinistre de ce bandit, dont on serait tenté de dire qu'il a Je génie du crime, soudard de haute volée, d'un
LA PUBLICATION DE l'eNQUÉTE 239
cynisme odieux, rompu à toutes les perfidies, prêt à toutes les infamies (1). Que cet homme ait fait partie de notre armée, c'est déjà trop, mais qu'il ait pu rencontrer la protection dévotieuse de ses chefs, c'en est trop. Nous avons rougi de honte lorsqu'un conseil de guerre a déclaré que ce misérable, convaincu cependant de s'être rendu coupable d'un acte immonde, n'avait rien entrepris contre l'honneur. Et cette honte est devenue plus douloureuse encore, lorsque le général Zurlinden a osé le recommander à l'indulgence du Ministre de la guerre (2). Nous sommes de ceux qui, dès la première heure, ont protesté contre toute tentative de mettre en cause l'armée, à propos de l'Affaire. Nous sommes d'autant plus libre, aujourd'hui, d'affirmer que la protection qui a couvert Esterhazy a fait plus de mal à l'armée que toutes les polémiques de la presse. La conscience s'indigne contre de telles faiblesses , et se révolte, alors que ce misérable est en liberté.
(1) Dans l'enquête, le général Roget s'exprima ainsi : « Je ne veux pas m'occuper des éléments moraux tirés de la vie privée d'Esterhazy, vie dissipée, dettes, affaires véreuses. Esterhazy n'est pas défendable sous ce rapport. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est qu'on peut être perdu de dettes sans être un traître, mais au point de vue moral, tout est possible avec un homme comme Esterhazy. »
(2) Zurlinden avait écrit à Cavaignac : « En se rapportant aux usages de l'armée il y aurait lieu d'user d'indulgence à l'égard du commandant Esterhazy, le conseil ayant repoussé les questions de faute contre la discipline et l'honneur. »
240 LA PUBLICATION DE l'ENQUÈTE
et que ce héros, qui s'appelle le colonel Picquart, est depuis de longs mois en prison. Il était grand dans son silence, il a grandi encore lorsque sa parole a été entendue. Comment marquer justement la noblesse et la gravité de sa déposition? Le souci religieux de la vérité, nulle passion, nulle haine dans ses déclarations, seule Tobéissanee à la conscience, voilà ce qui apparaît à tous les yeux.
Dans les misères de l'heure présente nul spectacle plus grand ne pouvait nous être présenté. On oublie les hontes, les crimes, pour ne plus écouter que la parole héroïque du prisonnier disant : « Je n'emporterai pas ce secret dans la tombe. »
Qu'il est aisé de comprendre le déchaînement de colères provoqué par la publication de l'enquête. La lutte contre la vérité peut, sans doute, se poursuivre longtemps encore, mais Tissue de la lutte elle-même ne saurait être douteuse. C'est en vain que des légistes outrés osent prétendre qu'aucun fait nouveau ne ressort des dépositions de cette enquête et que dès lors il n'y a pas lieu à revision, ils ne sauraient détruire l'impression laissée par les protestations vibrantes d'énergie et de sincérité en faveur de l'innocence du condamné. On demande aux adversaires la preuve décisive et sans réplique de la trahison, ils sont impuissants à la donner.
Pour se maintenir sur un terrain indéfendable, ils en sont réduits à retenir les dépositions de gens sans aveu, à recueillir les racontars de poli-
LA PUBLICATION DE l'ENQUÊTE 241
ciers véreux, en essayant, péniblement et honteusement, de transformer ces méprisables récits en preuves qui devraient être convaincantes. Pour discuter, ils sont contraints de se ranger aux côtés d'Esterhazy et de Henry, car s'ils les abandonnent, leur cause est perdue. Là est leur punition cruelle, et elle deviendra toujours plus cruelle, jusqu'au jour où ils seront contraints de se rendre à la puissance de la vérité.
Aujourd'hui nulle fuite n'est possible, nous avons trop souffert pour que le seul oubli termine cette grande affaire. Ceux qui ont accepté cette formidable lutte ne désarmeront pas, car ils savent, sans que le doute puisse effleurer leur esprit, qu'une atteinte a été portée au droit de la défense et qu'un homme à été condamné sur des accusations qu'il n'a pas connues. Et ici nous nous trouvons non en présence de soupçons mais de faits indéniables. Le général Mercier n'a pas osé répondre négativement à la question qui lui était posée, et ce silence vaut la plus certaine des affirmations (1). C'est donc l'annulation nécessaire, inéluctable, si la revision n'est pas prononcée. Il faut comprendre que les questions de personne sont secondaires et disparaissent à l'arrière-plan, mais que nous voulons savoir si
(t) Deux mois plus tard, le 5 juin 1899, la Cour de cassation, dans un arrêt solennel, déclarait que les généraux Mercier et de BoisdefTre invités à dire s'ils savaient que la communication de la pièce secrète « ce canaille de D. r> avait eu lieu, avaient refusé de répondre et qu'ils l'avaient ainsi reconnu implicitement.
242 LA PUBLICATION DE l'eNQUÊTE
les principes fondamentaux de la vie sociale seront, oui ou non, respectés dans notre pays. Protéger des coupables, si haut placés soient-ils, est et restera un crime, voilà ce que proclame la conscience publique. Malheur à ceux qui seraient assez téméraires pour l'oublier !
Nous n'avons cessé, dès le premier jour, de regarder à l'avenir avec confiance, car nous avons toujours cru les principes plus forts que les hommes. Sans doute, par la plus légitime des erreurs, dans le respect de nos traditions militaires, on, pouvait se refusera croire à la possibilité d'actes aussi criminels. Mais Texamen impartial, attentif, des faits devait et pouvait faire naître des convictions contraires. Au point de vue moral, il était impossible, que le colonel Picquart, dont chacun reconnaissait la haute intelligence et la droiture, pût se faire volontairement le défenseur dune cause criminelle en y sacrifiant l'honneur de son nom et la plus belle des carrières. Dans le même ordre d'idées, l'indignité et la bassesse d'Esterhazy devaient prouver que se ranger parmi ses défenseurs et croire à sa parole, c'était aller au devant des pires erreurs. On sait si nous avons fait fausse route,
La question ayant ce caractère, nous avons voulu la suivre avec une ferme persévérance. Il fallait prendre parti et nous avons pris parti, comme nous le ferons chaque fois que les principes seront en jeu. Car ce n'est pas une politique que nous défendons, nous prenons la défense de droits méconnus.
l'affaire DREYFUS A LA COUR DE CASSATION 243
L'heure viendra, plus prochaine que plusieurs ne le croient, où se produira une réaction dont seront victimes ceux qui ont associé, avec une déplorable imprudence, le catholicisme à une campagne d'intolérance et de haine, indigne de notre temps. Nous avons éprouvé cette crainte, dès le début de l'Affaire, et chaque jour Ta rendue plus sérieuse. On ne se rend pas assez compte de l'irritation profonde produite par ces appels à la violence et à la force dont l'Eglise est rendue responsable. Les préparatifs de guerre sont visibles à tous les yeux et Tanticléricalisme est destiné à une nouvelle fortune.
Revue chrétienne (28 avril 1899).
L'affaire Dreyfus à la Cour de cassation.
Socialisme et antisémitisme.
Nous sommes à la veille du jour solennel où la Cour de cassation prononcera son arrêt. Notre confiance est entière, la revision du procès de 1894 sera ordonnée, peut-être avec renvoi devant un autre conseil de guerre, peut-être aussi sans renvoi. La première mesure serait plus équitable, la seconde plus politique.
Nous ne pouvons admettre, un seul instant, que le capitaine Dreyfus reste victime de la plus effroyable erreur judiciaire de ce siècle.
Sans doute, nous ne pouvons encore percer à jour le mystère de la protection couçab\^ ^ç,ç,Qrc^^<^
244 l'affaire dreyfus a la cour de cassation
à Esterhazy, mais il semble pourtant que Fimpérieux désir de maintenir Tautorité des chefs explique l'attitude de plusieurs oflioiers de Tétat* major. Il leur semblait, et cette explication légitimait, pour eux, leur conduite, que si cette autorité était contestée, l'armée elle-même était compromise. L'habitude de l'obéissance passive atténue, alors qu'elle ne le fait pas disparaître, le sentiment de la responsabilité individuelle. Mais, l'esprit démocratique a pénétré l'armée et exige aujourd'hui que les lois civiles y soient respectées et obéies.
Qu'une énergique résistance se soit produite, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Les ministres de la guerre qui, les uns après les autres, ont quitté le pouvoir plutôt que de consentir à la revision, réagissaient contre cet esprit nouveau qui se manifestait dans l'armée. M. de Freycinet lui-même, a dû se convaincre qu'il ne lui était pas possible de dénouer la situation. On remarquera qu'il ne s'est pas déclaré contre la revision, qu'il n'a pas prononcé des paroles rappelant celles de MM. Billot et Oavaignac, mais que, dans le sentiment de son impuissance à satisfaire les uns et les autres, il s'est retiré. Il semble évident que la publication de l'enquête n'a pas été étrangère à sa résolution, car devant les révélations, chaque jours plus graves, qu'apportaient les documents, il n'aura pas voulu, alors que des liens si étroits l'attachaient depuis tant d'années à l'armée, devenir le justicier appelé à frapper, peutêtre, d'anciens compagnons d'armes. C'est l'ex-
l'affaire DREYFUS A LA COUR DE CASSATION 245
plication la plus plausible de sa détermination, car un vieux parlementaire comme M. deFreycinet ne pouvait être à la merci d'un incident de séance et ne devait pas renoncer au pouvoir devant les clameurs de quelques énergumènes(l)*
Il serait imprudent de préjuger la conduite de son successeur, mais M. Krantz a débuté, par un acte de rigueur, en mettant en disponibilité, par retrait d'emploi, M. le commandant Cuignet, celui-là même qui réclamait l'honneur d'avoir déccîuvert la preuve matérielle du faux Henry (2). Et Ton remarquera quelle disgrâce atteint ceux qui ont été mêlés à cette affaire et comment aucun ne semble devoir échapper à une sorte de Némésis. En même temps, les preuves sont apportées chaque jour plus fortes, plus décisives, de l'innocence du capitaine Dreyfus, et l'odieux complot dirigé contre le colonel Picquart se découvre dans sa perfidie*
Quand le silence se fera, lorsqu'il sera permis d'écrire impartialement Ihistoire de la lutte héroïque soutenue par la défense d'un droit sacré, on comprendra mieux que nous ne pouvons le
(1) M. de Freycinet, interrompu avec violence par la gauche, alors qu'il répondait à une question du député Gouzy relative à la suspension du cours de M. Georges Duruy, descendit de la tribune et donna sa démission, déclarant « qu'il ne se sentait plus l'autorité nécessaire pour rester au pouvoir ».
(2) Le commandant Cuignet, par un acte des plus coupables avait livré à M. Lasies la correspondance échangée entre M. de Freycinet et M. Delcassé à l'occasion de la dépêche Panizzardi.
246 l'affaire dreyfus a la cour de cassation
faire, dans la tourmente qui sévit encore, qu'il ne s'agissait rien moins que de l'avenir de notre société française. Si ce combat n'avait pas été engagé, si, quelques hommes de cœur et de devoir n'avaient pas fait entendre leurs protestations, nous étions victimes de Tune des plus abominables réactions dont l'histoire eût gardé le souvenir.
Que Ton n'oublie pas ces appels à la persécution, sortis des officines cléricales qui s'étalaient, avec impudeur, sur les murs de nos villes ; que l'on se souvienne de ces campagnes de diffamation dirigées par la presse catholique contre les protestants, les juifs et les francs-maçons, et l'on mesurera mieux la grandeur des dangers qui menaçaient nos libertés (1). C'était l'heure où le parti socialiste faisait encore alliance avec les nationalistes, Jaurès, seul sur la brèche, n'ayant encore pu persuader ses amis de la gravité de la faute qu'ils commettaient.
Nous essayons, non pas de retracer l'histoire des faits mais celle des idées, dans la mesure où
(1) A cette époque les Assompiionnistes faisaient distribuer partout un placard dont voici le titre : « Le complot protestant » où à la boue séculaire des calomnies contre les réformateurs « dont la lubricité et l'ivrognerie furent les moindres vices à telle enseigne, lire, que Calvin mourut d'une maladie honteuse », ils ajoutaient la calomnie non moins odieuse, contre les protestants, en disant : « Il importe de nous défendre si nous ne voulons pas que la France cesse d'être catholique et disparaisse du nombre des na< tions grâce au concours que les protestants de France accordent à l'étranger. »
l'affaire DREYFUS A LA COUR GE CASSATION 247
il nous est donné de les apprécier dans le feu même du combat. Et nous devons constater ceci : c'est que l'Affaire a eu un contre-coup dans le domaine politique dont les conservateurs comprendront trop tard l'importance. Le parti socialiste, par leur faute, par leur très grande faute, s'est affirmé, si étrange que soit le mot, comme parti de gouvernement.
Sans l'Affaire, M. Rouanet ne serait pas monté à la tribune pour défendre les juifs algériens contre les calomnies des Drumont, des Morinaud, des Marchai. Il a accablé de son mépris et flétri d'une parole vengeresse les antisémites. Mais, en même temps, et c'est là le fait important, c'est au nom du socialisme qu'il s'est fait le défenseur des victimes de la persécution, s'emparant, et de haute main, du rôle qui appartenait de droit aux modérés. Qui aurait pu croire, il y a quelques années, un tel événement possible et comment ne pas en saisir la portée ? De telle manière que ceux qui, par leur intransigeance, croyaient entraver le mouvement socialiste, ont au contraire favorisé ses progrès. Par une décision hardie, dont les conséquences ne tarderont pas à apparaître, les socialistes ont rompu, d'une manière absolue, avec les nationalistes, contraignant ces derniers à s'appuyer sur la droite cléricale. Par cela même les socialistes se sont rapprochés du parti radical qu'ils tendent, de plus en plus, à remplacer dans l'arène politique. Il importe de se rendre compte du mouvement qui va, sans -cesse, s'acçentuant et qui amène, sur le champ
248 l'arrêt de la cour de cassation
de bataille, de nouvelles troupes en faveur desquelles semble se dessiner la victoire. Qu'on n'oublie pas que depuis plus de vingt ans il est de mode d'annoncer le triomphe certain de la réaction cléricale, alors que chaque année révèle la diminution de son pouvoir et le déclin de son influence. Mais au profit de qui se fait cette évolution, sinon du peuple qui prend conscience de sa force et marche à la conquête du pouvoir?
L'attitude prise par le parti socialiste dans TAffaire contribuera singulièrement à étendre son influence, car il aura été le représentant du droit et de la justice.
Revue chrétienne (28 mai 1899).
L'arrêt de la Cour de cassation. — Le scandale d'Auteuil. — Le nouveau ministère.
Par un vote unanime, la Cour de cassation a prononcé la re vision du procès de 1894. Notre confiance était entière, mais nous n'osions espérer une si admirable, une si complète victoire. Qu'il est vrai de redire avec la Bible : a Le méchant fait une œuvre qui le trompe », en se souvenant de cette indigne campagne, qui, au mépris de tout droit et de toute justice, devait aboutir au dessaisissement de la Chambre criminelle de la Cour de cassation. M. Dupuy croyait alors, s'en référant h de honteux pointages,
l'arrêt de la cour de cassation 249
qu'il obtiendrait une majorité contre la revision, et pourrait, de sa main lourde, traiter en fous ou en révoltés quiconque ne se plierait pas devant l'arrêt qu'il aurait provoqué par ses coupables manœuvres (1). Mais il comptait, comme les siens, sans la puissance de la vérité qui se joue des habiletés des politiciens et, par sa seule force, écarte tous les obstacles. Lorsque les magistrats eurent entre les mains la documentation du procès, malgré la passion des campagnes de presse et l'excitation des esprits, la vérité se dégagea des entraves sans nombre qui arrêtaient sa marche.
On n'a pas oublié avec quel éclat M. Quesnay de Beàurepaire donna sa démission, dont la conséquence, insoupçonnée alors, devait être de lui enlever la rédaction du rapport que rédigea, son successeur, M. Ballot-Beaupré.
Rarement responsabilité plus grande pesa sur un homme, car il s'agissait moins du sort d'un infortuné que de l'avenir de la nation elle-même, et des conclusions qu'il allait poser pouvait dépendre ou la paix ou la guerre.
Le drame touchait à sa fin. Ceux qui assistèrent aux séances solennelles de la Cour de cassation n'oublieront jamais qu'en ces jours-là, ils eurent la vision éclatante de Tune des plus nobles victoires que la justice ait jamais rempoirtées dans rhistoire de l'humanité. Heure après heure, ils pouvaient voir s'écrouler les accusations sou-
(1) Dupuy, avait dit, en propres termes, alors qu'il défendait au Sénat la loi de dessaisissement : « Il n'y aura contre un pareil arrêt que des fous et dès révoltés »»
250 l'arrêt de la cour de cassation
tenues par le fanatisme clérical et réactionnaire avec autant d'habileté que de perfîdie.
Dans le grand silence de cette illustre assemblée se fît entendre la parole libératrice et vengeresse: Esterhazy e«t l'auteur du bordereau (1), parole si puissante et si vraie que le misérable, au jour même où il put la connaître, déclara qu'il en était ainsi, se réservant pour sa défense de dire qu'il avait agi par ordre (2).
Quelle réponse sans réplique à des accusations misérables, quel efîrondrement pour ces hommes qui n'ont pas cessé d'user de tout leur pouvoir pour empêcher les revendications de la justice! Qu'ils le veuillent ou non, sur eux retombent les accusations de folie ou de sédition dont on prétendait naguère charger les défenseurs de la revision. Car ce n'est pas seulement Topinion d'un magistrat éminent qui l'emporte, c'est la Cour de cassation qui se lève pour ordonner la revision. Il ne se peut rien de plus grand et de plus émouvant dans l'ordre de la justice.
(1) Voici ces paroles qui appartiennent à rhistoire: « Messieurs, après un examen appronfondi, J'ai acquis, pour ma part, la conviction que le bordereau a été écrit,^ non par Dreyfus mais par Esleriiazy. » (f juin 1899). L'arrêt fut rendu le 5 de ce même mois.
(2) « Oui c'est moi qui ai écrit le bordereau à la prière do colonel Sandherr mon supérieur et mon ami » cette déclaration faite au journaliste Serge Basset le 3 juin fut confirmée par une lettre d'Esterhazy au Matin parue dans le numéro du 8 juin. Reinach, V, 103. Inutile de dire que jamais Sandherr ne lui avait donné cet ordre et que seul il était responsable de son infamie.
l'arrêt de la cour de cassation 251
Le premier président Mazeau, dans le regret douloureux du passé, exprima son vif désir de voir la paix succéder au trouble des esprits, et reconnut, non sans humilité, que la Cour criminelle sortait glorieusement justifiée des accusations odieuses qui avaient prétendu l'atteindre. Ce fut alors que M. le président Lœw, se tournant vers M. Mazeau, répondit par ces simples et grandes paroles : J'oublie et je pardonne.
Oublier de longues souffrances, pardonner d'odieuses injures dans la pensée de servir la justice et la patrie, tel fut l'exemple donné par un magistrat héritier des traditions de notre justice française, exemple qui restera à l'honneur de son nom.
Ailleurs on ne voulait ni oublier ni pardonner. L'arrêt de la Cour de cassation fut attaqué av^c la dernière des violences, par des hommes qui s'étaient coastitués les défenseurs de l'armée. Il aurait fallu s'incliner et c'était la révolte que l'on prêchait, prédication qui ne devait pas être vaine, car le dimanche 4 juin, le champ de courses d'Auteuil était le théâtre du scandale le plus révoltant. On vit des hoipmes, auquel le rang et la naissance commandaient la plus vulgaire des .<îourtoisies, s'oublier au point de couvrir d'injures le Président de la République alors qu'il était leur hète, l'un d'eux tentant même de le frapper. C'était, du reste, aux cris de : vive l'armée ! que se perpétrait cet attentat et que se déroulaient ces scènes honteuses dont les acteurs n'étaient rien moins que comtes, barons et marquis. On
252 l'arrêt de la cour de cassation
ne peut rien concevoir de plus vilain et de plus ridicule que cette équipée de gens titrés. Car il n'est pire ironie que celle qui donne le nom de conservateurs à des hommes qui, par la folie de leur conduite, arment victorieusement leurs adversaires* Inféodés à un passé vaincu, ils oubliaient que depuis un demi-siècle existait un parti démocratique, chaque jour plus digne de son nom, qui ne tolérerait pas les insultes à la République.
En vain leurs défenseur^s tentèrent-ils d'obtenir pitié et rémission pour une folie muscadine, les républicains résolurent de venger l'outrage dont M. Loubet avait été la victime, et, quelques jours plus tard, le Président de la République était acclamé par des milliers et des milliers de citoyens.
Le lendemain le ministère Dupuy tombait et une crise ministérielle s'ouvrait dans des circonstances assez difficiles pour inspirer des craintes sérieuses. Il était évident, en effet, que l'armée, qui doit être tenue en dehors de Taction politique, subissait le contre-coup des polémiques violentes de la presse. On avait vu, à diverses reprises, des officiers supérieurs laisser publier des lettres dont le ton marquait une irritation extrême, et les plus confiants étaient obligés de reconnaître, dans ces manifestations insolites, des symptômes, sinon dangereux, du moins inquiétants (1). D'un autre côté la politique de
(1) Le général Hartschmidt, les colonels Rigollel, Saxcé, de Coubertin.
l'arrêt de la cour de cassation 253
rapaisement préconisée par M. Dupuy, avait subi le plus lamentable échec.
Par une véritable aberration, au lieu de s'ilicliner devant la décision de la cour suprême, on prétend ne la considérer que comme un arrêt d'une certaine valeur sans doute, mais de tout point inférieur à celui que sera appelé à rendre le nouveau conseil de guerre.
Au jugement de magistrats éminents entre tous, on veut non pas même égaler celui de juges improvisés, on entend que leur jugement annule celui de la Cour de cassation. Ainsi est préconisé un renversemelit des pouvoirs dont le caractère révolutionnaire doit éclater à tous les yeux non prévenus. Dès lors comment s'étonner de la composition du nouveau ministère qui, malgré l'étrangeté de la réunion de certains noms, se trouve cependant uni par la volonté de prévenir cette confusion du principe de la justice qui ferait du conseil de guerre l'arbitre suprême dans une question où se trouvant engagés de si graves intérêts ?
On peut dire, il est vrai, au premier abord que* le cabinet de M. Waldeck-Rousseau, où se rencontrent MM. de Gallifïet et Millerand, a été composé par un homme d'Etat qui a perdu le contact des milieux parlementaires, mais il faut reconnaître aussi qu'à ce cabinet est réservée une œuvre spéciale et que c'est en vue de cette fin qu'il a été constitué. Rétablir la discipline dans l'armée, voilà l'un des premiers buts à atteindre, mais qui donc est mieux qualiCvé ^ç>\yt
254 l'arrêt de la cour de cassation
cette œuvre que le général de GallifTet ? Qui donc saura mieux parler, sa circulaire aux commandants de corps d'armée n'en a-t-elle pas donné la preuve immédiate ? Qui sera mieux obéi, sinon un chef aussi illustre ? Maintenir le pouvoir judiciaire, mais n'est-ce pas M. Waldeck-Rousseau qui, au Sénat, par la dialectique la plus puissante, a montré l'iniquité de la loi de dessaisissement ? A lui, comme à M. Monis, le garde des sceaux, d'assurer le respect de l'arrêt de la Cour de cassation. C'est un ministère de défense républicaine, qui doit grouper, pour un temps, les gauches du Parlement.
Les leçons de l'histoire s'oublient facilement et l'on est porté à limiter, à une action trop restreinte, les conséquences de mouvements d'opinion qu'on estime passagers. Perdus dans la foule, nous ne percevons que des impressions isolées et Tensemble nous échappe. Cependant de temps à autre, un fait vient nous apprendre, avec éclat, qu'une étape est franchie, et que nous sommes entraînés par le mouvement plus loin que nous ne le pensions. Il y a un mois à peine nous disions : a Le parti socialiste par la faute, par la très grande faute des conservateurs, s'est affirmé, si étrange que soit le mot, comme parti de gouvernement». On nous rendra cette justice que nos pronostics n'étaient point trompeurs, puisque M. Millerand, le chef du parti a été appelé à faire partie du nouveau ministère.
Le précédent est de ceux qui engagent et, par la suite, nous verrons d'autres représentants do
socialisme revendiquer leur place dans les ministères de l'avenir. Est-ce à dire que les doctrines socialistes vont devenir, sur Theure, doctrines gouvernementales? Nous sommes loin de le penser, mais l'action du parti s'exercera par voie d'influence.
Revue chrétienne (27 juin 1899).
Le retour du capitaine Dreyfus.
Le procès de Rennes.
. Le 1" juillet, le capitaine Dreyfus débarquait sur les côtes de Bretagne. Le retour du condamné du procès de 1894, déclaré cent fois impossible par &es ennemis, était un fait accompli. On ne le fera jamais trop remarquer, la personnalité du capitaine s'efface devant la cause qu'il représente. C'est en vain que l'on prétend qu'une situation privilégiée de fortune peut seule expliquer l'extraordinaire intérêt soulevé par l'erreur judiciaire dont il fut victime. Non, il n'en est pas ainsi, c'est à d'autres causes qu'il faut remonter si l'on veut, dans un esprit d'impartialité, trouver les raisons premières de ce drame qui agite encore la France et auquel le monde entier prend un intérêt passionné.
En réalité, c'est un épisode tragique de l'éternelle lutte qui met aux prises la vérité et le mensonge. Comment vouloir faire croire, en effet, que la vie de la nation est suspendue parce qu'un
officier a été injustement et illégalement con« damné par un conseil de guerre? Si l'on veut remonter aux premières origines de TAiTaire et comprendre les raisons qui Tont rendu possible, il faut se souvenir de Todieuse campagne contre les juifs commencée par La, Libre Parole, Pendant des années, jour après jour, le poison fut répandu à flots, contaminant rapidement l'opinion publique et la préparant aux mesures persécutrices que Ton voulait faire triompher. Le plan était simple autant qu'il était odieux. Il fallait mettre les juifs hors la loi et préparer ainsi le terrain pour une proscription qui, étendant son action, frapperait plus tard, mais non moins sûrement, les protestants et les libres-penseurs.
Comment oublier la passion furieuse avec laquelle l'Affaire fut engagée et comment le commandant Henry prévint La Libre Parole que l'auteur de la prétendue trahison était un ofRcier juif (1)? Il faut revivre dans ces temps disparus pour comprendre la genèse de cette histoire.
C'est ainsi que cette accusation de trahison ne v4sa pas seulement un individu, mais s'étendit à toute une race. Aussi, lorsque M. Scheurer»
Kestner, au mois d'octobre 1897, fît connaître le sérieux de ses doutes sur la culpabilité du capitaine Dreyfus, les antisémites commencèrent-ils
(1) Henry écrivit à La Libre Parole ! « Je vous l'avais bien dit. C'est le capitaine Dreyfus qui a été arrêté le 15, pour espionnage... On dit qu'il est en voyage, mais c'est un mensonge parce qu'on veut étouffer l' Affaire. Tout Israël est en mouvement. »
une campagne de mensonges et de calomnies, dans la crainte de voir condamnée l'œuvre de 1894, et dans la pensée que la réhabilitation de Dreyfus serait en même temps celle de ses coreligionnaires.
Avec une perfidie, dont le succès les enivra, ils dénoncèrent comme des sans-patrie ceux qui demandaient la réparation d'une erreur judiciaire. En même temps ils faisaient intervenir la question religieuse, et les protestants français se voyaient l'objet des dénonciations les plus calomnieuses. Lorsqu'on se reporte au temps où quelques hommes luttaient seuls contre un mouvement d'opinion dont la passion laissait craindre la défaite de la vérité, on mesure mieux la grandeur de la victoire remportée. Nos lecteurs ne nous en voudront pas d'avoir pris parti, dès la première heure, et d'avoir écrit alors « que l'affaire Dreyfus aurait sa place dans l'histoire de ce siècle, au même titre que celle de Calas dans l'histoire du XVIIP siècle ».
Il y eut un jour où tous les voiles furent déchirés. Au lendemain de la célèbre séance du Parlement où M. Méline refusa de s'engager dans la voie de la revision, le parti clérical se crut maître de la situation. Ce n'était plus seulement l'esprit de la Ligue qui se réveillait, on se trouvait en face d'hommes qui se déclaraient prêts aux, violences. Il était permis de tout redouter d'une opinion égarée par une folie de mensonges sans exemple dans l'histoire. Il ne fallait pas être prophète pour voir que, dans cçi
conflit, pouvaient sombrer nos libertés, et que la France était menacée d'un avenir espagnol. Nous n'avons pu, un seul moment, abandonner ces pensées, dans la persuasion que les dangers les plus graves nous menaçaient et que, très particulièrement, les minorités souffriraient le plus de la victoire du fanatisme. Est-ce à dire que tout danger soit définitivement écarté ? Nous ne le croyons pas. Ce n'est jamais impunément que de telles agitations se produisent, et longtemps encore nous les verrons se continuer, moins ardentes sans doute, mais toujours périlleuses.
Il a bien fallu se convaincre que les anciens partis n'avaient pas renoncé à profiter des troubles pour provoquer une révolution. Que ce soient de vaines espérances, il n'en faut pas douter, mais que ce soit une source de conflits, rien n'est plus sûr. C'est en vain que le pape a reconnu le gouvernement de la République, les royalistes et les impérialistes n'ont pas désarmé.
On sait avec quelle ardeur les anciens partis ont combattu la revision ; aussi ne faut-il pas s'étonner de l'effroi qui les a saisis alors que la Cour de cassation a rendu son mémorable arrêt. Aujourd'hui ils mettent tout leur espoir dans le conseil de guerre de Rennes, attendant de lui une condamnation impossible.
C'est moins le procès de Dreyfus que celui de la Cour de cassation qui. à leurs yeux, devrait s'ouvrir en Bretagne. On voudrait tenir pour sans valeur la grande enquête de la cour criminelle, et le gouvernement se voit attaqué alors que,
gardien de la loi, il prescrit à la juridiction militaire de se conformer aux arrêts de la Cour suprême. Qu'on ne s'y trompe pas, le respect de l'autorité la plus élevée de la nation est en jeu en ce moment et toute défaillance gouvernementale serait la plus grave des fautes. Le conseil de guerre ne peut et ne doit juger que dans les limites qui lui ont été fixées par la Cour de cassation.
Il faut rendre à la loi le prestige qui lui a été enlevé par le scandale d'un procès, qui a fait douter de la sainteté de la justice. Nous avons vu des politiciens se mettre au-dessus des lois ; si un peuple supporte de telles aventures, il est mûr pour la servitude.
Mais nous n'avons pas à redouter de telles extrémités. Le frisson d'indignation qui a secoué l'opinion publique alors que furent connues les odieuses tortures infligées au capitaine Dreyfus, nous en est une preuve décisive. Toutes les explications sont demeurées vaines devant le fait brutal d'un déporté mis aux fers par cette double boucle dont le souvenir restera à jamais rivé au nom de M. André Lebon qui ordonna de l'imposer à Dreyfus. Une terrible responsabilité a été encourue, et il faudra rappeler la loi qui interdit toute aggravation de peines alors qu'aucun acte de révolte ne l'autorise (1).
(1) M. Lebon, sur le bruit qui avait couru d'une évasion de Dreyfus ; de sa propre autorité, ordonna par cablogramme « de le maintenir jusqu'à nouvel ordre, dans sa case avec double boucle de nuit ». Supplice horrible suvlowV, ^%.\ \fô^
La lettre tue et Tesprit vivifie, paroles sacrées méconnues par les habiles mais qui restent vraies dans tous les ordres. Se laisser guider par le seul intérêt conduit à des victoires passagères, ne vouloir dépendre que de la vérité conduit aux victoires décisives.
Revue chrétienne (28 juillet 1899).
Le procès de Rennes.
Il n'est au pouvoir de personne de détacher sa pensée des événements qui se déroulent à Rennes.
L'acquittement : mais n'est-ce pas la condamnation de plusieurs des chefs de notre armée ? N'est-ce pas une atteinte grave portée au prestige et à Tautorité de notre état-major général ?
La condamnation : mais en vérité est-elle possible ? Ne serait-elle pas la condamnation de la grande œuvre de la Cour de cassation ? Ne serait-elle pas un opprobre pour la France ?
Il est donc impossible, n'importent les points de vue si différents auxquels on peut se placer, d'envisager, sans de légitimes craintes, l'issue du procès de Rennes.
Nous n'avons pas à entrer dans le détail des
nuits torrides des tropiques, il dura quarante-quatre nuits, du 6 septembre au 20 octobre. M. Lebon savait cependant que l'attitude de Dreyfus était parfaitement soumise et résignée et qu'il était gardé jour et nuit, dans un isolement complet. Voir Reinach, II, 301.
longues séances où parurent des témoins si divers, oubliant, la plupart, qu'ils avaient à déposer sur des points précis et se posant surtout en accusateurs. Mais nous pouvons, pour de justes raisons marquer le point faible de la plupart de ces témoignages, riches en présomptions, pauvres en preuves.
Il a semblé, en vérité, que le mot d'ordre donné fut de prouver que des documents ayant été livrés, nul autre que le capitaine Dreyfus n'avait pu les remettre à l'étranger. Il y avait une règle dont on n'aurait jamais dû se départir, dans cette cruelle enquête à laquelle a été soumise la vie de cet officier infortuné, celle que résume l'adage latin : Is fecit cui prodest, et que traduit cette parole si souvent répétée : l'intérêt est la mesure des actions. Cette règle si sûre a été complètement écartée par les témoins militaires. Seul jusqu'à présent M. Bertulus en a proclamé courageusement la vérité, alors qu'il a dit : Là où il n'y a pas de mobile, il n'y a point de crime (1).
On comprendra que nous insistions sur ce côté moral du procès, dont la gravité ne devrait échapper à personne. N'est-ce pas déjà un fait remarquable qu'à l'origine, au ministère de la guerre, nul n'avait soupçonné Dreyfus et que ce fut sur une similitude d'écriture que l'Affaire fut engagée? Est-il rien de plus saisissant que cette
(1) Avec un admirable courage, il avait dit : « Je crois profondément à l'innocence. Je me compromets vis-à-vis d'un parti tout entier, il faut que ma conscience me dise que je remplis un devoir».
lecture faite au procès des états de service du capitaine, où se succèdent les notes les plus élogieuses de ses chefs, mais se terminant brusquement en 1894 par une accusation de trahison? Nulle préparation antérieure au crime, tout, au contraire, en éloigne la pensée. Le capitaine est Alsacien, sa famille a donné les preuves du plus ardent patriotisme, son frère s'est battu en duel avec un officier prussien ; de plus, sa position de fortune est excellente, sa vie privée à l'époque de l'accusation ne donne lieu à aucune critique ; dès lors quelles raisons de trahir sa patrie ?
Tout commandait de serrer de près Tétude de cette question primordiale, le but de la trahison, elle n'est pas même abordée par les ministres qui, tour à tour, déposent devant le conseil de guerre.
Par un contraste saisissant il est un homme perdu de mœurs et de dettes, besogneux à l'excès, dont la vie n'est qu'un scandale, qui présente, à tous les yeux, le caractère du traître, et par là justifie tous les soupçons. Son écriture ressemble d'une manière si effrayante à celle du bordereau qu'il avoue lui-même en être l'auteur ; ses relations avec l'attaché militaire allemand ne sont un mystère pour personne ; n'importe, les officiers se succèdent, devant le tribunal de Rennes, pour déclarer que ce misérable est incapable d'une trahison. En vain fait-on remarquer que, s'il en était ainsi, cet officier supérieur n'aurait pas dû fuir sa patrie, mais se trouver au premier rang pour la défense de son honneur; on ne tient
compte d'aucune remarque et, si étrange est l'obstination, que l'on déclare que serait-il prouvé, d'une manière certaine, qu'Esterhazy eût écrit le bordereau, néanmoins sa culpabilité ne serait pas démontrée (I). Qui peut avoir oublié ce jour où fut révélé le crime du colonel Henry, suivi de son tragique suicide? Le devoir n'était-il pas tracé et ne fallait-il pas rechercher les mobiles de ce crime ? Est-il admissible que cet événement soit sans rapport avec la trahison de 1894 et qu'on puisse écarter, par quelques paroles, toute connexité entre ces deux événements? Non, encore là le côté moral de l'affaire est laissé volontairement de côté, et Henry, cet homme assez habile pour tromper ses chefs en leur présentant un faux qui sera affiché sur les murs de toutes les communes de France, avec le certifiât d'authenticité matérielle et morale que lui donnera M. Cavaignac, sera présenté cependant comme incapable d'avoir même compris la valeur des documents dont faisait mention le bordereau. La question préalable suffît-elle pour écarter l'étude de tels problèmes? Non, assurément, et ils restent, malgré toutes les dénégations, aussi troublants et aussi inquiétants que par le passé.
Cette méconnaissance du côté moral des questions se trouve à toutes les pages du procès.
Qu'on se reporte aux premiers jours de l'Affaire.
(1) Mercier osa dire : « Quand même ce serait l'écriture d'un autre, l'examen du bordereau impose la conclusion qu'il a été fait sous l'inspiration de Dreyfus ».
Tout est mis en mouvementpour sauver Esterhazy et pour perdre Picquart. Et cependant à s'en tenir aux preuves morales, n'était-ce pas à la parole du soldat irréprochable, qu'il fallait s'en rapporter ? Ainsi tout s'est enchaîné dans une suite misérable qui commanda, par une sorte de nécessité, le faux et le mensonge. Du mépris des lois de la preuve morale naquit cette campagne de diffamation qui fait toujours rage et dont les suites ne peuvent être que funestes. On peut dire que toutes les vertus de la race, le bon sens, la méthode, la droiture, sont devenues les victimes de cette perversion.
N'a-t-il pas fallu deux longues années pour arriver à ce résultat de laisser admettre que le témoignage de l'étranger n'était pas sans valeur dans une affaire où il était directement intéressé? Car il n'est pas douteux pour personne que le nom du véritable traître ne soit connu à Berlin et à Rome. Dès lors quelle stupéfiante erreur que celle qui veut réduire à néant les affirmations solennelles qui se sont produites à Berlin et à Rome en faveur de l'innocence de Dreyfus ? Pour avoir prétendu n'en tenir aucun compte se sont produits les démentis les plus pénibles et les plus humiliants au cours du procès de Rennes.
Pourtant ce n'est pas un fait sans importance que celui de cette unanimité des voix étrangères pour proclamer la non-culpabilité de cette officier obscur. Il faut se garder des emportements du chauvinisme et, si assurément nqus sommes maître, chez nous, il n'en est pas moins vrai que
nous devons avoir quelque respect de ces lois de solidarité sociale qui régissent les relations entre nations. On ne les viole jamais impunément.
De même que nous n'admettrions pas que la parole de l'un de nos ministres, s'affîrmant solennellement à la tribune du Parlement, fût tenue pour suspecte sinon pour fausse, de même comprenons, à notre tour, les raisons pour lesquelles l'opinion à l'étranger se prononce en faveur de Dreyfus.
Tout est donc exceptionnel dans ce procès, car, dans tout autre cas, après arrêt rendu par la Cour de cassation, la nouvelle juridiction saisie eût jugé pour la forme, confirmant, sans discussion, la décision de la Cour suprême. Il nous faut subir ce triste spectacle d'une juridiction inférieure, laissant dans l'oubli la grande enquête de 1898 et prétendant reprendre à nouveau l'Affaire. Mais peut-être est-il bon qu'il en soit ainsi, car de même que la loi de dessaisissement a tourné à la honte de ceux qui la proposèrent, de même aussi ce nouveau procès, tournera-t-il à la confusion de ceux qui attendent du conseil de guerre une condamnation.
Mais pendant ces longues semaines les esprits devinrent inquiets. Les campagnes de presse se firent plus violentes que jamais et de si coupables excitations produisirent leurs fruits. Labori, le grand avocat, que la défense de l'accusé devait rendre sacré, tombait frappé par la balle d'un misérable assassin, au moment même où il allait se rendre à la barre. Le crime était çrén\édvt.4; AV
fallait réduire au silence la plus éloquente des paroles. Le misérable n'a pas pu accomplir son forfait; Labori, après de cruelles souffrances, est venu reprendre sa place au banc de la défense. Mais dans quels jours misérables vivons-nous pour qu'il faille voir témoins et défenseurs protégés jour et nuit contre les attaques des sicaires ? Et pour ajouter encore à cette confusion, le gouvernement était contraint d'agir contre les meneurs d'un complot qui visait, profltant des troubles de l'heure présente, le renversement de la République.
Les royalistes étaient à l'œuvre, prêts à provoquer une révolution, donnant la main aux nationalistes et aux antisémites. On eut le spectacle d'un agitateur vulgaire, se renfermant dans une maison de la rue Chabrol et prétendant résister, même par les armes, aux lois. Une misérable émeute éclatait à Paris, le dimanche 20 août, et une église était mise à sac par les anarchistes. Il faut noter ces tristes événements sans en aggraver la portée. Il était impossible, que le pays fût en proie, pendant de longs mois, à une véritable terreur, sans que des troubles se produisissent, mais nous inclinons à croire qu'ils marquent la fin de la crise. Les ennemis de la République ont cru, n'écoutant que leurs désirs, qu'il serait aisé de refaire à leur profit Brumaire ou Décembre ; ils ont compté sans la vitalité d'un gouvernement qui répond aux volontés du pays (1).
(1) Le 12 août Déroulède, Buffet, furent arrêtés ainsi qu'un certain nombre de leurs complices.
LA CONDAMNATION pU CAPITAINE DREYFUS 267
L'heure n'est pas lointaine où ils pourront mesurer la grandeur de leur faute, car chaque jour le parti républicain se ressaisit pour faire front à ses ennemis.
Revue chrétienne (28 août 1899).
La condamnation du capitaine Dreyfus.
Mort de M. Scheurer-Kestner.
Le capitaine Dreyfus a été condamné à dix ans de détention, avec admission de circonstances atténuantes, par le conseil de guerre siégeant à Rennes, par cinq voix contre deux, le samedi 9 septembre 1899.
La date est de celles qui ne doivent point être oubliées, car elle restera, dans l'histoire, comme un monument singulier des erreurs et de l'aveuglement des hommes. Il faut avoir pitié de ces pauvres officiers devenus, par l'ordre de roulement et au hasard des promotions, juges dans une affaire qui aurait réclamé les magistrats les plus expérimentés. Ces hommes qui, sans crainte, défieraient les batteries, devaient presque tous faiblir devant les responsabilités qui s'imposaient à eux. Ils voyaient se lever des chefs, à la parole hautaine, s'unissant moins pour témoigner que pour accabler un infortuné ; comment auraientils pu l'innocenter sans condamner ceux auxquels ils devaient obéissance ? Qu'on ne parle pas d'indépendance, de jugement libre, le triste verdict
de Rennes montre trop l'inquiétude, le trouble, l'angoisse des consciences.
Les circonstances atténuantes ne crient-elles pas, à tous les vents de la terre, la pleine, l'entière innocence du capitaine Dreyfus V Qu'on nous montre ce qui peut atténuer la grandeur de son crime! Est-ce parce qu'il est- alsacien de naissance, riche, instruit, qu'il a droit à cette étrange pitié ? Non, vous dis-je, nul n'est plus coupable et ne mérite plus sévère peine. Tout s'élève contre lui, tout le condamne sans rémission, et vous énervez la peine qu'il a encourue ?
Une si misérable contradiction est la condamnation de ces juges infortunés qui ont cru sauver l'armée en frappant légèrement l'innocent. Ils l'ont voulu coupable pour épargner les chefs qui, avec une indigne passion, l'ont si cruellement poursuivi.
Fatale erreur, car il faudra promptement se retrouver en face des droits de l'éternelle justice. Le jour môme où le verdict était rendu, la clameur de l'humanité indignée lui enlevait toute force et toute autorité.
De cejugement que reste-t-il donc aujourd'hui? La grâce, si noblement accordée parle président de la République, en a montré le néant, ne laissant au conseil de guerre que la honte, à jamais ineffaçable, de l'avoir rendu.
Il faut dégager ces événements de la fièvre des polémiques pour en mesurer toute la portée.
Jamais jugement ne se présenta dans des circonstances plus émouvantes et appuyé sur une
autorité plus grande, que celui par lequel la Cour de cassation décidait la revision du procès de 1894. L'enquête qui l'avait précédé, les longue» discussions qui la motivèrent, rendaient impossible une condamnation. Du moins, il était permis de le croire, car jamais une juridiction civile n'aurait osé s'élever contre une décision unanime de la Cour suprême qui impliquait si nettement l'innocence du capitaine Dreyfus. On voulait, qui donc en pourrait douter, que cette victime d'une erreur judiciaire fût réhabilitée par ses compagnons d'armes. C'était compter sans le parti pris^ sans l'esprit de corps, c'était méconnaître cette mentalité spéciale qui, par une véritable incon* science, faisait dire au commandant Ravary qu'il y avait deux justices.
L'histoire du procès sera écrite et révélera, par trop de preuves, à quel point furent méconnues les garanties les plus élémentaires de la défense (1). L'intervention constante, passionnée des généraux restera un scandale qui n'aurait jamais dû être toléré et qui, à lui seul, est la condamnation du verdict de Rennes. Mais ce que l'on comprendra moins encore, c'est qu'un tribunal d'exception ait volontairement laissé dans l'oubli les directions de la plus haute juridiction du pays, a Nous n'avons pas à nous préoccuper, a osé dire un jour le colonel Jouaust, de ce qui s'est passé dans une autre juridiction, » alors que son devoir
(1) L'admirable volume, consacré par J. Reinach au procès de Rennes, en a donné la démonstration la plus évldewi^.
strict était de s'en rapporter sans cesse à la ligne de conduite qu'avait tracée la Cour de cassation. Il ne faut pas se faire illusion et redire avec le général de GallifTet, dans son ordre du jour à Tarmée « l'incident est clos », car la condamnation de Dreyfus est aussi la condamnation de la première magistrature de la France.
Nous sommes de ceux qui prétendent qu'aussi longtemps que le jugement de Rennes n'aura pas été cassé, l'autorité de la justice restera atteinte dans son principe.
Sans doute il importe que le capitaine Dreyfus soit réhabilité, mais il importe autrement qu'un arrêt rendu à l'unanimité par la Cour de cassation ne soit pas considéré comme vétille par un tribunal inférieur. Il n'est pas un homme de gouvernement qui ne doive mettre tout en œuvre pour faire cesser cet intolérable scandale. Jamais argumentation plus simple, plus probante, plus décisive n'avait été proposée. Quelle était, en effet, la question à éclaircir ? Le capitaine Dreyfus a-t-il livré à l'étranger les documents dont l'énoncé se trouve dans le bordereau saisi dans une ambassade étrangère ?
Mais, tout d'abord, le capitaine a-t-il écrit le bordereau? Non, nul doute à cet égard. Cette pièce criminelle est l'œuvre d'un misérable qui s'en est reconnu l'auteur, et l'expertise, due à des hommes qui s'appellent Paul Meyer, Giry, Molinier, a prouvé l'exactitude de cette déclaration. Devant la Cour de cassation, ne l'oublions pas, sans qu'une protestation se fît entendre, l'émi-
nent rapporteur a afllrmé qu'Esterhazy avait écrit le bordereau.
Mais si Dreyfus a livré les pièces, comme le prétendent ses accusateurs, du moins est-il d'une nécessité absolue qu'il ait agi de concert avec le commandant Esterhazy, qui lui aurait servi de scribe ? Mais il est prouvé, sans qu'aucun démenti soit possible, que jamais ces deux officiers ne se sont rencontrés. Si le doute, ce doute qui doit toujours profiter à Taccusé, peut saisir l'esprit, n'est-ce pas devant cette constatation indéniable ? Il n'en a rien été cependant, et le capitaine a été reconnu coupable d'un crime dont il a été impossible de prouver la réalité. Telle est la vérité qui se dresse vengeresse et contre laquelle viennent mourir misérablement toutes les déclamations. Nous savons, il est vrai, que le nombre des adversaires est grand, que leur haine est perverse et cruelle, n'importe, c'est la vérité qui l'emportera. Sur ce point le doute n'effleure pas, un seul moment, notre esprit. Car ce sont les destinées mêmes de la France qui sont en jeu dans ce drame, notre peuple ne pouvant vivre sous le poids de cette honte. Il ne recouvrera sa paix comme sa puissance de vie que le jour où solennellement l'arrêt de Rennes aura été rayé à jamais.
Qu'on ne parle pas de représailles ; qui dit représailles dit vengeance, et il n'est question que de justice. Déjà la grâce, en faisant triompher l'humanité, annonce la victoire de la justice. Car cette grâce accordée au crime que les lvo\x\-
mes flétrissent entre tous les crimes, découvre à tous les yeux l'erreur sans nom du jugement de Rennes. Noble et courageuse a été la décision du président de la République, qui, au mépris des injures et des outrages, dans les limites de son pouvoir, a effacé tous les efîets de la condamnation.
Il a compris que cet ofïicier, au nom duquel on voulait attacher une note d'infamie, était pour le monde un héros et un martyr. Le bruit des luttes s'éteindra, des brigandages de presse il ne restera qu'un méprisant souvenir, mais nulle puissance au monde ne sera capable de faire de l'injustice la justice et de changer Tinnocence en crime. On parle d'apaisement, soit, s'il faut entendre que par là il est nécessaire de donner au pays la paix qu'il réclame ; mais si l'on veut nous contraindre à accepter, comme l'expression de la justice, l'inqualifiable arrêt de Rennes, non, et plus que jamais nous élèverons notre protestation ferme et inébranlable. La force ne saurait briser la résistance de la conscience.
Il y a deux ans, à pareille époque, Scheurer- Kestner, dans la loyauté de son âme, s'ouvrait de ses doutes et de ses craintes au général Billot qui ne sut pas comprendre la noblesse de cette démarche. Le jour où Scheurer-Kestner eut la certitude de l'erreur judiciaire commise en 1894, il comprit qu'il était de son devoir d'intervenir. Qui ne se souvient de l'atroce campagne d'injures et de diffamations dirigée contre ce vaillant qui, au mépris de la paix et de la tranquillité de ses derniers jours, commençait une des luttes les
plus héroïques dont l'histoire gardera le souvenir? 11 vit, comme il nous le disait, le vide se faire autour de lui, il connut les défections misérables ■et la calomnie le frappa dans ses affections les plus chères. Mais les fîères qualités de l'Alsace, fidélité, droiture, persévérance, vivaient en lui. Sa conscience lui rendait témoignage et rien n'ébranla son courage. La maladie devait terrasser celui que ne pouvaient atteindre les injures, •et après avoir longtemps et cruellement souffert, Scheurer-Kestner succombait le jour même où celui pour lequel il avait si noblement lutté retrouvait la liberté.
L'histoire donnera à son nom la célébrité que mérite un si pur dévouement à la cause de la justice et l'unira à celui de Voltaire luttant pour réhabiliter la mémoire de Calas.
A peine le verdict du conseil de guerre de Rennes était-il rendu que s'ouvrait le procès des inculpés de complot devant la Haute-Cour. Il serait prématuré de se prononcer, dès maintenant, sur les origines comme sur les suites de ce procès. Comme l'a dit, avec une parfaite raison, M. le sénateur Bérenger, nous nous trouvons en présence d'allégations, mais on ne saurait oublier qu'elles sont présentées par un magistrat éminent qui en a mesuré toute la portée. Sans doute, une certaine presse a prétendu présenter cette affaire d'une manière plaisante, sinon ridicule, mais la tentative ayant misérablement échoué, elle a parlé de la liberté menacée et du droit violé.
La République a-t-elle le droit de se défendre contre des ennemis qui ont juré sa ruine? La question, semble-t-il, ne devrait pas être posée, mais, à entendre certains conservateurs, la conspiration n'est pas seulement un droit, c'est un devoir. Frapper ceux qui le remplissent est un attentat, et, si la République est coupable, c'est de ne pas avoir compris qu'elle devait disparaître, sans qu'il fût même nécessaire de conspirer sa perte.
Le réveil est sans doute douloureux, les gouvernements précédents, avec une si belle placidité, ayant fermé les yeux sur les menées des ennemis de la République, qui, chaque jour, s'enhardissaient de si belle manière, qu'en plein Paris se construisait une Bastille, où quelques aventuriers projetaient de créer un centre révolutionnaire. Le fort Chabrol, comme on l'appelait, a dû se rendre, sans les honneurs de la guerre, et son commandant est sous les verrous.
Si les fauteurs de ces troubles défendaient une ^ cause sacrée, le pays éprouverait quelque émotion en voyant ces héros prisonniers de leurs ennemis. Il n'en est rien, la rue est paisible, les meneurs étant en prison, ceux qui les suivaient se dispersent. On a pu voir déjà, par certaines pièces insérées dans le réquisitoire du procureur général, que le prétendant n'hésitait pas à se servir de moyens fort méprisables pour agir sur les ouvriers, et que l'argent jouait un rôle qui n'était rien moins qu'honorable.
Il n'y a pas lieu d'insister plus sur cet événe-
ment ; nous ne voulons aujourd'hui que montrer le sérieux du procès engagé devant la Haute- Cour. Il y a un réveil de l'opinion publique, la République se défend ; il n'en était du reste que temps.
Revue chrétienne (28 septembre 1899).
Le procès de la Haute-Cour.
L'amnistie.
Juger sous l'impression du moment est une tendance à laquelle Ton cède trop facilement. Que de fois, si Ton acceptait pour réelles les accusations passionnées des ennemis du gouvernement, ne pourrait-on pas affirmer qu'une révolution, et la plus dangereuse des révolutions, est à nos portes ? Il est donc nécessaire de ne pas se laisser dominer par des craintes savamment entretenues, en se souvenant que, depuis un quart de siècle et plus, les prophètes de malheur ne se lassent pas de prédire d'effroyables catastrophes.
N'est-il pas vrai, qu'aux premiers jours de janvier, alors que la Haute-Cour arrivait à la fin d'un long et pénible procès, il était question d'un mouvement populaire qui, dans un élan irrésistible, allait tout emporter ? Or il s'est trouvé qu'en dehors de quelques articles de journaux fidèles à la polémique de barrière dont ces feuilles sont coutumières, la tranquillité la plus parfaite a régné partout. Jamais les alentours d.^ ^^
Luxembourg où se mpurait la liberté et où la justice agonisait, à en croire les zélotes du nationalisme, ne furent plus déserts. Nul ne se serait douté qu'en ces lieux venait de s'accomplir un drame, dépassant en horreur tous les crimes des grandes révolutions, si Ton avait dû s'en tenir aux déclamations antisémites. Il est apparu, au contraire, que le Sénat, malgré les injures et les outrages, avait donné le spectable d'une assemblée politique consciente de ses droits. Ne cédant ni à l'intimidation, ni à la passion, il a écarté la faiblesse et plus encore la violence. Son dédain des insolences des accusés a été absolu, il n'a voulu que faire acte de justice. C'est ainsi qu'il a estimé les comparses suffisamment punis par de longs mois de détention, mais il a frappé les chefs de peines sérieuses, qui ne leur permettent pas cependant de se poser en martyrs.
Si l'on se reporte à d'autres procès politiques, il sera aisé de constater un progrès à l'honneur de ce temps, car la modération s'est unie à la fermeté dans la répression d'actes dont le caractère séditieux était indéniable. Il est aisé de critiquer ce procès et de blâmer le gouvernement de l'avoir ouvert, mais il suffit de répondre qu'il a mis fin à des agitations dangereuses, en assurant la tranquillité de la rue. Le service rendu n'est donc pas méprisable et permet, non de se laisser séduire par un optimisme trompeur, mais de croire qu'il sera possible de surmonter d'autres difficultés.
L'une des plus sérieuses, l'une des plus trou-
blantes est celle qui résulte des tentatives faites, moins pour suspendre l'Affaire que pour la terminer par ce coup d'autorité que serait l'amnistie. On peut parler, à ce sujet, de malaise moral, car la question soulevée est avant tout une question morale. Nous tenons, dans la mesure du possible, à ne pas mettre en cause les personnes dans notre désir de juger les événements, non sous l'impression des passions du jour, mais en s'appuyant sur les principes qui survivent aux événements en les dominant.
L'apaisement est nécessaire. La France a un besoin urgent de paix et de repos, c'est le but à atteindre, mais pour y arriver, nul besoin de sacrifier un principe vital. C'est ici que s'appliquent, avec force, les paroles anciennes :
Et propter vitam vivendi perdere causas.
Lorsque la noblesse de Clermont-en-Beauvoisis déposa ses cahiers aux Etats-Généraux, on put y lire cette fîère déclaration: « Le crime étant un, il ne doit y avoir qu'une loi pour condamner les coupables, de quelque rang et classe qu'ils soient ; point d'exception pour les coupables. »
Elle traduisait un sentiment profond de l'âme populaire que froisse toute atteinte portée au principe de la justice. Dans notre démocratie, il existe plus sérieux, plus impérieux même qu'aux jours de la Révolution française, et si, à propos de l'Affaire, son expression est confuse, par suite des polémiques, nul doute qu'il n'aççarav^^^ ^W's»
tardivement avec puissance, car la vérité a toujours son heure.
Il n'est pas, en efTet, de patrie sans justice, et sacrifier la justice, c'est sacrifier la patrie. Or Tamnistie n'étant possible que par une loi, ne serait-ce pas, à l'heure présente, introduire l'injustice dans la loi ? Toute la question est là, et il n'en est pas de plus grave pour le penseur. Il est vrai qu'une politique d'expédients peut préconiser de telles mesures, mais de cruelles expériences nous apprennent de quel prix se payent de semblables aventures. Que fut le plébiscite de 1852, sinon l'amnistie éclatante du coup d'Etat de 1851? Certes la grâce accordée fut éclatante mais elle n'empêcha pas l'Empire de s'effronder à Sedan et la tache sanglante de Décembre n'a pas été efTacée. Les hommes d'Etat, dignes de ce nom, n'aventurent pas de pareilles parties, car la conscience ne laisse jamais prescrire ses droits.
Est-ce à dire qu'il faut réclamer sans tarder l'ouverture de nouveaux procès et poursuivre les coupables que désignent les polémiques ardentes de ce temps ? Ce n'est pas là, l'unique manifestation de la justice humaine, il est d'autres sanctions qui, moins violentes n'en sont pas moins redoutables. Lorsque des hommes, placés au premier rang, ont manqué au devoir, la perte seule de cette prééminence est un dur châtiment. Les peines que peuvent leur infliger les tribunaux paraissent secondaires en présence de la déchéance morale qui les atteint. Aussi, par de justes raisons, souvent ceuy. ç\vii ont conscience de
l«ur faute cherchent-ils à faire l'oubli autour de leur nom et disparaissent-ils de la vie publique.
Au lendemain de rAfïaire, qui a ébranlé, jusque dans ses fondements, notre société française, nous attendions, non une amnistie qui nous paraissait et nous parait aujourd'hui plus que jamais impossible, mais cette action lente du temps qui s'appelle Toubli. Nous avions l'espérance légitime devoir ceux qui y avaient paru, avec un éclat dangereux, se retirer désormais de la lutte en se réfugiant dans le silence. Il nous semblait qu'ils devaient se sacrifier à la France et que, par l'oubli, le calme renaîtrait dans les esprits.
Il n'en a pas été ainsi et l'histoire sera sévère pour le général Mercier, qui, de propos délibéré, par son intrusion dans la politique, a réveillé toutes les ardeurs de ces luttes si malheureuses. Avec les années on aurait pu oublier qu'il s'était rencontré un ministre, assez oublieux de ses devoirs, pour excercer sur un conseil de guerre la plus coupable des pressions, forfaiture punie par le code militaire. Que ce même ministre prétende aujourd'hui entrer, la tête haute, dans ce Sénat qui aurait dû le juger, c'est ce que la raison et la droiture françaises se refusent à accepter.
Aussi a-t-il été nécessaire de reconnaître que Tattitude prise par le général Mercier rendait illusoire toute proposition d'amnistie. Si donc les divisions se perpétuent, si les luttes se poursuivent encore, une grave responsabilité pèsera sur
rhomme qui a lancé un défi si violent à la conscience publique, qu'à moins de consentir une humiliation sans nom, elle doit le relever.
Déjà les marques d'une virile indignation ont apparu, car c'est un signe des temps que cette tentative de faire pénétrer le général Mercier dans le comité de l'Association des anciens élèves de l'Ecole polytechnique, tentative repoussée hautement par ceux qui ont été les compagnons d'armes de cet ancien ministre de la République qui demande aux royalistes d'assurer le succès de sa canditature au Sénat.
Le parti royaliste commet une faute, plus grave encore que celle dont il se rendit coupable en s'inféodant au général Boulanger,' en soutenant ouvertement la canditature du général Mercier. L'équivoque en politique reçoit toujours sa condamnation.
C'est donc la continuation d'une lutte funeste^ rendue inévitable par la provocation d'un homme dont le devoir était de disparaître en se souvenant sans cesse du procès de 1894, qu'il pouvait et devait éviter. De l'issue même de cette lutte nous ne doutons pas. Il y a des lois en histoire qui se manifestent plus qu'elles ne s'expliquent. Le chrétien, pour lequel la parole sacrée; Dieu règne, répond à une vérité immuable, croit à une tendance directrice dont le mystère lui échappe mais que les événements lui font reconnaître. Aussi est-il en droit d'affirmer, en dépit de toutes les objections, qu'il n'est de politique durable que celle qui respecte la justice. Sans doute il
LES DERNIÈRES ÉLECTIONS ET l'aFFAIRE 28t
est des circonstances où les plus sincères et même les plus habiles peuvent se trouver condamnés à l'impuissance, mais jamais elles ne deviennent si impérieuses qu^elles puissent le» contraindre à agir contre leur conscience. Oh dira que la violence et l'injustice peuvent remporter des victoires, oui, répondrons-nous, mais des victoires d'un jour. Il est méprisable de combattre pour ce qui passe, nul ne le doit dire plus haut que le chrétien qui regarde à ces choses invisibles qui demeurent éternellement.
Donc l'œuvre de la justice s'accomplira et c'est en son nom que se feront toutes les évolutionssociales qui se préparent.'
Revue chrétienne (28 janvier 1900).
Les dernières élections et l'Affaire.
Il n'y a pas d'affaire Dreyfus, avait dit M. Méline; l'incident est clos ! s'était écrié M. de GallifYet ; il n'y a plus d'affaire Dreyfus, semble vouloir dire M. Waldeck-Rousseau. Malheureusement, aux uns et aux autres, les événements ont donné et donnent un cruel démenti.
Car les élections parisiennes ont eu pour plateforme rAfïaire, et les murailles ont été couvertes^ d'affiches qui voiraient aux gémonies les dreyfusards. Il a été permis à M. Lemaitre de traiter de (c sans patrie », au nom de ia Pairie française, quiconque n'agréait point ses candidats. Dételle
282 LES DERNIÈRES ÉLECTIONS ET l'aFFAIRE
sorte que ce sont ceux qui réclament Tapaisement qui ont le plus exploité l'AfTaire à leur profit. Dès le premier jour, nous avons dit Tinquiétude que nous causait la solution qui avait prévalu à Rennes, qui, au lieu de tout terminer, remettait tout en question.
Est-ce à dire que nous croyons nécessaire une reprise politique de TAffaire, et qu'il faille repasser par les jours de luttes et de souffrances que nous avons connus ? Nous ne le croyons en aucune manière ; elle est entrée dans une phase judiciaire dont elle ne doit plus sortir.
Il fallut, alors que le capitaine Dreyfus était muré vivant dans le cachot de l'île du Diable, provoquer l'agitation qui amena sa délivrance, mais aujourd'hui il lui appartient, et à lui seul, comme à tout citoyen qui se croit victime d'une injustice d'en poursuivre la réparation. Il n'est pas admissible que, dans le souci de son honneur et de l'honneur des siens, il puisse consentir à être traité publiquement de traître par une presse qui demande l'apaisement en multipliant les outrages (1).
(1) Tel fut le sentiment du capitaine Dreyfus qui, au lendemain de la grâce accordée, écrivit : « Le gouvernement de la République me rend la liberté, elle n'est rien pour moi sans l'honneur. Dès aujourd'hui je vais continuer à poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je suis innocent. Mon cceur ne sera apaisé que lorsqu'il n'y aura plus un Français qui m'impute le crime qu'un autre a commis. »
LES DERNIÈRES ÉLECTIONS ET l'aFFAIRE 283
Il est intolérable que ceux, si nombreux, qui se refusent, comme deux des juges de Rennes, à voir dans le capitaine Dreyfus un traître, puissent impunément être accusés d'être les complices d'une prétendue trahison. Que Tapaisement se fasse, nous le désirons avec ardeur, mais il doit y avoir unanimité pour exiger que ce ne soit pas par le sacrifice d'un principe de justice, sauvegarde -même de notre état social. Il n'est pas de passion plus mauvaise conseillère que la vengeance : elle peut détruire, elle ne saurait édifier. Nous pensons que l'oubli peut se faire, car il est au pouvoir des innocents de pardonner les injustices, dans le sentiment que leurs souîTrances ,ont servi une gande cause.
Qui donc pourrait penser que l'amnistie, si elle eût été prononcée aux jours où vivait encore l'illustre Grimaux, eût possédé le pouvoir d'efïacer le souvenir de l'injustice dont il fut victime ? Nul n'a oublié cette déposition, que traversait un amour si profond de la patrie, par laquelle Grimaux, obéissant à son devoir de citoyen, devant la justice de son pays, témoignait en faveur de ce qu'il estimait la vérité, déposition qui, au mépris du devoir accompli, amenait sa destitution de professeur malgré la grandeur des services rendus. Il est mort, dans les premiers jours de ce mois, victime d'un déni de justice qui, lui enlevant ses instruments de travail, le réduisit à l'inaction.
L'amnistie est impuissante devant de tels caractères.
Revue chrétienne (28 mai 19QQ\,
284 LA QUESTION DE l'aMNISTIE
La question de l'amnistie.
L'extrême lassitude des esprits, après une période si troublée, exigeait Tapaisement, il ne faut donc pas s'étonner si la question de l'amnistie s'est posée. Il y a des limites de tension qui ne peuvent être dépassées sans danger. Si la paix ne peut être encore signée du moins une trêve peut la préparer. Ceux qui la rompront auront une lourde responsabilité. Déjà le parti nationaliste, en perpétuant le conflit,ne se rend pas compte de la sourde irritation que ses menées provoquent et qui se traduira, nous en avons l'assurance, par une défaite.
Notre foi chrétienne nous interdit le découragement. S'il ne s'agissait, dans la lutte engagée, que de la victoire d'un parti politique, nous pourrions nous désintéresser d'un semblable débat, mais des intérêts d'un autre ordre sont en jeu. Il n'est pas admissible que lorsqu'une question de justice est en jeu, il nous soit permis de ne pas prendre parti. Les destinées de la religion sont en cause et les avertissements ne nous manquent pas, pour nous faire comprendre qu'au triomphe de nos adversaires correspondi'ait une réaction cléricale dont nous aurions à souffrir. Du reste, la lutte n'a pas été vaine ; ne sufïit-il pas de se reporter aux jours où Scheurer-Kestner, avec sa loyauté alsacienne, son courage si simple et si grand, apportait à la tribune du Sénat sa pro-