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LE VOTE DE L*AMNÎST1E

Nul doute à cet égard, le jour viendra où, loin des clameurs de la foule et de la presse, cette œuvre de justice s'accomplira, et rien ne sera plus conforme aux traditions de notre pays.

Revue chrétienne (28 octobre 1900).

Le vote de l'amnistie, ses conséquences.

Il faudra donc toujours reparler de l'Affaire, car pendant ce mois de décembre, au Parlement et dans la presse, elle n'a cessé d'être à l'ordre du jour. Il semble que le gouvernement ait voulu, par une concession suprême, laisser, pour une dernière fois, libre cours aux discussions, pour décréter enfin, par l'amnistie, un éternel silence. Mais nombreux ceux qui sont contraints, dans la sincérité de la conscience, d'assurer que les paroles, même les plus éloquentes, seront impuissantes à mettre fin au drame le plus angoissant de ce temps. Nous l'avons dit dès le premier jour et nous ne pouvons que le redire au lendemain du vote sur l'amnistie. Le président du Conseil a soutenu qu'elle était un acte politique et l'on ne saurait y contredire ; il eût été préférable qu'elle fût un acte de justice; son côté politique ne nous échappe pas, mais le principe de justice sociale qu'elle soulève est d'une importance autrement grande.

L'honneur de la Cour de cassation est engagé dans cette affaire. Admettre,* uïv ^e\A \w^\.^\v\.^

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qu'un tribunal d'exception peut mettre en échec la Cour de cassation, c'est détruire Tordre judiciaire dans notre pays. Il est impossible d'abandonner cette préoccupation qui domine tout le débat, sans encourir les plus graves responsabilités. Du reste, on a pu voir que seule une nécessité politique temporaire a pu contraindre la majorité à voter l'amnistie. Le mot était sur les lèvres et non dans les cœurs. On se défend mal contre le pressentiment qu'une nouvelle phase de TAfTaire se prépare. L'heure semble prochaine où de nouvelles révélations se produiront, dues à l'imprudence indignée de personnes qui, trompées audacieusement mais se croyant dans la vérité, produiront des documents nouveaux. Nous voyons déjà réapparaître, avec une extraordinaire inconscience, l'histoire de la correspondance de l'empereur d'Allemagne. Et à quel moment cette agitation se produit-elle?

Immédiatement après le vote de l'amnistie qui devait clore toutes les discussions !

Il faut compter avec le travail lent, mais irrésistible de la conscience qui déjoue les habiletés de la politique. Quelles étapes franchies, du reste, depuis deux années ! Qui aurait pu prévoir que la Chambre entendrait la noble et fîère protestation de M. Guyesse et l'ardente philippique de M. Breton? Involontairement on se reportait aux jours où M. de Mun, dont le silence aujourd'hui est plus éloquent que ses plus célèbres discours, montait à la tribune pour sommer le ministre de la guerre de déclarer que le capitaine Dreyfus

avait été justement et légalement condamné. M. Trarieux, au Sénat, prenait la défense du colonel Picquart, aux applaudissements de tous, et montrait en lui un héros de la justice. Ce sont là des faits dont on ne peut diminuer Timportance et qui impliquent des conséquences. Il est impossible, sans doute, de les dire immédiates ou prochaines mais elles demeurent inévitables. La France ne peut pas être entravée, dans sa marche, par une telle obsession, car si un pouvoir absolu, et au prix de quels dangers, peut organiser et décréter le silence, comme le fit Louis XIV pour r a affaire des poisons », dans une démocratie, gouvernement du peuple par le peuple, de telles solutions sont sans issue, et c'est à la vérité et non à la force que doit appartenir le dernier mot.

Revue ôhrétienne (28 décembre 1900).

A propos de quelques livres récents.

Au lendemain de la Saint-Barthélémy, alors que la France était encore sous la terreur du plus détestable des crimes, le 15 septembre 1572, l'avocat Pierre Carpentier faisait paraître sa lettre à Fr. Portus « par laquelle il monstre que les persécutions des Eglises de France sont advenues, non par la faulte de ceux qui faisaient profession de la religion, mais de ceux qui nourrissaient les factions et conspirations qu'on appelle la Cause ». Pour lui le massacre ^^Uwx-

vait justifié parce que les protestants, se lassant de la soufTrance, avaient résisté à leurs persécuteurs; seuls les amis de la paix à outrance méritaient d'être considérés comme dignes du nom de réformés, les autres n'étaient que factieux et conspirateurs. Nulle apologie de cet exécrable forfait n'a laissé dans l'histoire souvenir plus méprisable, car son auteur se disait fidèle de cette Eglise persécutée. Au nom de Carpentier s'unit une flétrissure que les siècles ne pourront enlever.

C'est de très loin, nous le reconnaissons, que M. l'avocat Gaston Mercier marche sur les traces du pamphlétaire du XVP siècle, mais on avouera qu'il a singulièrement choisi son heure pour publier son livre sur V Esprit protestdLnt, accueilli par les applaudissements de M. Charles Mauras, celui-là même qui parlait de réserver aux protestants « des coups de fusil », et loué, d'une manière si touchante, par ia Semsiine religieuse de Paris.

Au moment où les protestants sont accusés par des adversaires sans scrupules, de faire cause commune avec les ennemis de leur patrie ; lorsque l'illustre Ooligny est insulté à la Chambre ; quand l'esprit de la Réforme est dénoncé au Parlement comme un esprit de révolte et de sédition, M. Gaston Mercier, protestant, fait paraître un ouvrage où sont présentées les humbles excuses de ceux que l'on insulte et que l'on outrage. Nos illustres ancêtres avaient lutté pour la Cause, nombreux parmi leurs descendants ceux qui ont pris païti daivs V Affaire. Carpentier

condamnait la Cause, M. Gaston Mercier condamne l'AiTaire. Libre à lui, sans doute, mais il lui était interdit d'insulter ceux qui, obéissant à un strict devoir de conscience, s'étaient levés pour protester contre une injustice. Ils étaient les héritiers de ces protestants de France qui, pendant plus d'un siècle, au péril de leur vie, dans l'opprobre et la souffrance, n'acceptèrent pas cette chose jugée qui s'appelait la Révocation de l'Edit de Nantes. Il fallait montrer combien les attaques dirigées contre les protestants étaient justifiées, aussi M. Gaston Mercier évoque les événements de Madagascar et en appelle à l'autorité de M. de Mahy, et il ose nous demander de a confesser nos fautes ».

Nous ne saurions oublier, pour notre consolation, mais à sa honte, que M. Gustave Mercier a osé publiquement, ouvertement, porter contre la Cour de cassation la plus odieuse des accusations. Que l'on écoute ces paroles : « La Cour de cassation, toutes chambres réunies, sous la près» sion d'une certaine presse, à la solde d'un syndicat créé tout exprès pour la réhabilitation du traître, cassa l'arrêt du Conseil de guerre de 1894, sous le prétexte que des irrégularités de forme avaient été commises pendant le délibéré des juges. »

M. Mercier ne veut pas que Ton attaque l'armée et il a cent fois raison, mais il lance contre la plus haute autorité judiciaire de la France une atroce calomnie. Des magistrats, l'honneur et la droiture mêmes, sont désignés par lui comme a^ta^w^^^ortl^SX

à un mandat sacré, car ils ont délibéré sous la. pression d'une certaine presse, et le jugement solennel qu'ils ont rendu, après une enquête sans précédent dans l'histoire, est basé non sur le droit et la justice, mais sur un prétexte, c'està-dire, ou les mots n'ont aucun sens, contrairement au droit et à la justice. Et celui qui écrit ainsi est avocat, se présente à la barre et plaide devant des magistrats. C'en est assez pour juger l'homme et son œuvre ; nous n'en avons du reste que trop parlé, mais son livre avait fait quelque bruit et il convenait d'en marquer ici exactement la valeur.

C'€st ainsi que l'Affaire réapparaît à chaque instant dans la vie de la nation, car elle attend sa solution dernière. N'est-il pas vrai que la cause doit en être attribuée, sans contestation, moins aux agitations politiques qu'au problème moral qu'elle soulève. Ils sont toujours plus nombreux ceux sur lesquels pèse lourdement le souvenir d'une faute commise qui n'a eu ni réparation ni pardon. Sans doute, en se laissant aller à la vie enfiévrée de ce temps, il paraît possible de créer l'oubli du passé. L'oubli n'est pas la fin des choses. Il en est d'un peuple comme d'un homme sur lequel pèse le souvenir d'une faute, le principe de sa vie demeure atteint, alors même qu'il fait le silence sur cette faute. Or chaque jour nous apporte des révélations qui font mieux comprendre la profondeur de la crise que nous traversons. Sans doute, cette crise est dans une période décroissante et le bvervCait de cet apaise-

ment est indéniable car il prépare une solution pacifique. v

Il suffît de lire, avec le respect auquel il a droit, le noble livre qu'Alfred Dreyfus vient de faire paraître pour s'en convaincre (1). Que ceux qui doutent encore mais qui veulent savoir, lisent ces pages déchirantes et ils seront convaincus que jamais traître en ce monde n'aurait pu les écrire. La vérité naît du martyre. La monotonie de cette vie de souffrances ne lassera que l'indifférence, elle sera un témoignage puissant de véracité pour celui qui sait réfléchir. Un tel livre est un acte moral pour le penseur. Il suit dans la souffrance mais dans la reconnaissance, celui qui, malgré Teffl-oyable misère de sa destinée, garde au cœur l'invincible volonté de la sauvegarde de son honneur. Alfred Dreyfus a dit quelque part, en son journal, que nulle situation n'est plus lamentable que la sienne et qu'aucun chrétien n'a eu à passer par des tortures semblables à celles qui le déchirèrent. Ma pensée chercha alors, sur les galères royales, nos glorieux forçats pour la foi, et à la Tour de Constance nos indomptables Cénevoles, en proie h des souffrances dont la mort seule, pour le plus grand nombre, les délivra, mais ils savaient, du moins, pour quelle grande cause ils donnaient leur vie. Et l'infortuné ignorait pourquoi il subissait son martyre, pourquoi, par ordre de M. André Lebon,

(1) Alfred Dreyfus, Cinq années de ma vie, 189i-1899. Paris, Charpentier.

il était rivé par une double boucle, sous un ciel de feu, à un lit d'agonie. « Quel est le mystère de ce drame? écrit-il. Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à ce qui s'est passé. Etre condamné sans preuves tangibles, sur la foi d'une écriture, quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme, n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser? » Que la démoralisation ne soit pas venue briser son âme, que la folie n'ait pas fait son œuvre de mort, c'est là miracle. Il n'est pas un homme de cœur, n'importent ses opinions politiques, qui puisse demander h là fraude d'expliquer ce cri incessant de protestation et de révolte qui traverse tout ce livre. Plus encore l'inflexible volonté dans la revendication de son innocence montre à tous les yeux que le crime ne pouvait avoir souillé son âme. Ou la parole de riiomme n'est qu'éternel mensonge, ou ce cri de douleur que rien n'arrête est l'affirmation éclatante de la vérité. Mais qu'est-il besoin d'insister? La Cour de cassation n'a-t-elle pas, par le plus solennel, par le plus libre des jugements, déclaré qu'Alfred Dreyfus n'était pas l'auteur du bordereau qui avait motivé sa condamnation par le Conseil de guerre, et, ces jours derniers, n'avons-nous pas eu la preuve décisive que le misérable Esterhazy avait écrit cette pièce fatale, par sa propre déclaration recueillie devant le consul de France à Londres? Est-il admissible, pour qui réfléchit, que la protestation de l'innocent et l'aveu du coupable restent lettres mortes et que la justice ne revendique pas ses droits ?

L'histoire a déjà commencé son œuvre réparatrice et la publication par Joseph Reinach de VHistoire de l'affaire Dreyfus, dont le premier volume vient de paraître, en est la preuve. Nec spe, nec metUi ni par crainte, ni par espérance, telle est la devise de l'historien qui nous donne un livre destiné à survivre aux publications sans nombre nées de ce tragique événement. Il ne cède pas en effet à la crainte, et ce n'est point l'espérance qui le guide, seul le souci de la vérité l'inspire. J'ai eu sous les yeux une lettre de Michelet où il rappelait que le soin de la chronologie historique, allant jusqu'à la constatation stricte de l'heure même des événements qu'il racontait, l'avait conduit, dans nombre de cas, à la découverte de l'exacte vérité. C'est de cette rigoureuse méthode que s'est inspiré M. Joseph Reinach dans son récit du procès de 1894 qui devait être le début de l'Affaire. Ainsi s'est éclairée, d'une manière admirable, l'origine obscure du drame. Rien de plus poignant que de suivre ainsi, d'heure en heure, la marche de ces événements, car leur enchaînement est si fort que nul des acteurs du drame ne peut échapper à la responsabilité qui pèse sur lui. Ni le silence, ni les protestations, encore moins les calomnies ou les outrages ne pourront remplacer les réponses que Ton est en droit d'attendre de ceux qui se trouvent inculpés dans l'Affaire. Toujours maître de lui, sans passion, laissant les faits parler, l'historien écrit l'un des livres les plus terribles de ce temps. Il ne fallait sans doute ^^•s.

à une époque comme la nôtre l'âpre satire d'un Ju vénal, ou le fouet cinglant d'un Hugo, le scepticisme courant eût fait bon marché de leurs rimes vengeresses. Mais la critique historique n'a pas accompli impunément son œuvre parmi nous, et puisque le fait seul est maître, l'historien a pris la place du poète et a demandé au fait d'être le grand justicier.

De réponse à ces pages terribles, il n'y en aura pas, on ne refait pas l'histoire. Mais si grand que les adversaires puissent désirer le silence, alors même qu'ils l'organiseraient avec passion, il y a des prescriptions impossibles, et M. Joseph Reinach a fait une opposition que rien ne poiirra lever.

Nous ne sommes plus aujourd'hui dans la tourmente, alors que les vociférations troublaient la rue et que le prétoire était assailli, mais nous n'avons pas encore cette paix qui ne peut naître que de la victoire de la justice. La lutte, cependant, n'a pas été vaine, car chaque jour a marqué une marche en avant dans la revendication des droits. Qui nous aurait dit, aux jours où la seule idée de la possibilité d'une erreur judiciaire de la part de juges militaires était considérée comme une atteinte à l'honneur de l'armée, qu'un projet de réforme de la justice militaire serait présenté au Parlement par le ministre de la guerre luimême? S'il fallait une justification d'une loyale pensée dénoncée comme un crime, celle-ci doit suffire. C'était aimer virilement l'armée que de réclamer pour elle les garanties d'une entière

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justice et de vouloir que, dans une démocratie comme la nôtre, le soldat fût traité en citoyen.

Le côté moral et religieux de la politique ne peut et ne doit rester indifférent au chrétien. Il y a là des intérêts d'un ordre si élevé que leur méconnaissance ne peut être que nuisible à la religion elle-même. Il n'y a pas d'évangélisation sérieuse dans une société où régnent le scepticisme moral et l'indifférence politique. La lutte des partis pour le pouvoir n'apparaît que dans un plan très reculé à nos yeux, et les compétitions personnelles à une place plus reculée encore. Mais quand il s'agit de luttes d'où l'idée de justice peut sortir vaincue et V Affaire en offrait un tragique exemple, le silence nous apparaît comme une faute morale, plus encore, comme un manquement à notre devoir de chrétien. Sur ce point on nous a trouvé et on nous trouvera encore irréductible.

Revue chrétienne (29 mai 1901).

La mort d'Emile Zola.

Emile Zola est mort, victime d'un accident vulgaire, dans la pleine puissance de son talent, laissant inachevée une œuvre immense. A celui qui fut un héros de la justice, justice est due. Autour de son cercueil se sont déversés les injures et les outrages de ses ennemis. Sa tombe avait droit à un respectueux silence, il n'en a rien été, passons et oublions.

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Nier le génie de l'écrivain, c'est nier la réalité. De ses mains, laborieuses à Texcès, il a élevé un monument que les années respecteront longtemps; mais il a écrit moins en penseur qu'en observateur. Son œuvre est documentaire plutôt que créatrice. On s'y reportera pour retrouver, dans son réalisme violent et parfois repoussant, l'image fidèle d'une société disparue.

Il y a trop de virilité dans sa plume pour qu'on fasse de lui Tun de ces vils pornographes, malfaiteurs littéraires, dont notre époque abonde. Mais, descendant dans les bas-fonds de la société, par la description vivante de ses plus honteuses passions, il a créé un milieu littéraire que devaient envahir tant d'écrivains du dernier ordre qui ont mis en exploitation réglée les vices les plus dégradants. Il est plus aisé de décrire le mal que de le faire hair, encore moins que de le détruire. On ne l'avoisine jamais sans danger et le fuir reste encore le plus sûr moyen de le vaincre. Mais Zola n'avait rien de commun avec ces dégénérés de la plume, il était, dans cette mêlée du naturalisme, comme le savant scrutant, impassible, les plaies les plus répugnantes. Il cherchait le vrai sans reculer jamais. On ne saurait méconnaître ce caractère distinctif de son œuvre, alors même que trop souvent il ait blessé, et d'une manière profonde, les sentiments et les délicatesses des lecteurs les plus libres d'esprit. Il a surtout méconnu Tune des grandes forces sociales, la religion, car il ne l'a jamais connue guepar les fautes et les erreurs de ses défenseurs.

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