LE PROCÈS ESTERHAZY
Lettre au Ministre de la Guerre.
Paris, le 7 janvier 1898.
Monsieur le Ministre,
P^Les journaux qui passent pour être le mieux renseignés publient la note suivante :
« L'ordonnance de mise en jugement môme ne serait pas lue en audience publique.
» A la vérité, le conseil de guerre pourra, malgré les conclusions du commissaire du gouvernement, décider qu'il y a lieu à débats publics, — mais une telle solution est improbable.
» Les mômes motifs d'ordre supérieur qui firent solliciter le huis clos par le commandant Brisset, dès l'ouverture des débats du procès Dreyfus, subsistent toujours; ils. sont bien davantage impérieux aujourd'hui.
)) Malgré les considérations émanées des partisans de la publicité des débats, rien ne saurait prévaloir contre une
raison qui, en la circonstance,, devra primer toutes les autres, l'intérêt bien compris de la sécurité du pavs. )>
Il serait, en effet, inadmissible que les secrets intéressant la défense nationale fussent livrés en pâture à la curiosité publique, aussi légitime qu'elle puisse paraître parfois.
En théorie, le Conseil de guerre est lui-même juge du huis clos; en réalité, c'est vous, monsieur le ministre, vous seul.
Permettez-moi de vous soumettre une observation.
Que le huis clos soit total ou partiel, il y a quelqu'un qui saura tout. C'est celui qui écrivait: « Je voudrais être tué comme capitaine de uhlans en sabrant des Français! » — que le chef de bureau des renseignements vous a dénoncé dès 4896, — que vous avez mis en non activité pour de prétendues infirmités temporaires.
Vous avez promis, au Sénat, de verser tout le dossier Dreyfus au Conseil de guerre. Dès lors, les pièces secrètes de ce procès, si graves, si redoutables que vous n'avez pas voulu les montrer aux patriotes les plus éprouvés, elles seront connues du commandant Esterhazy.
Tous ces autres secrets dont la divulgation, dit-on, conpromettrait les intérêts de la défense nationale, ils seront connus du commandant Esterhazy.
Mais la France ne connaîtra pas les dépositions décisives, et un cauchemar douloureux continuera à peser sur la conscience de ce noble pays.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma très haute et très respectueuse considération.
Joseph Reinach.
Député,
Membr':> do la Commission de l'Armée.