DEVANT LE CONSEIL D'ENQUÊTE
A la suite de cet article, M. Joseph Reinach fut traduit, ■ CD sa qualité de capitaine de cavalerie territoriale, par le général Billot, devant un conseil d'enquête présidé par le général de Kirgcncr de Planta.
Le conseil se réunit le 24 juin ; M. Joseph Reinach y : donna lecture de la déclaration suivante :
Mon général,
Invité à me présenter devant le Conseil d'enquête que vous étiez appelé ù présider, je n'ai pas hésité à répondre à la convocation qui m'était adressée. J'ai voulu témoigner ainsi publiquement de ma déférence pour les ordres de l'autorité militaire, de mon respect pour les chefs qui siègent dans cette enceinte.
J'y ai tenu d'autant plus qu'il m'a paru que cette démarche pourrait contribuer peut-être à diminuer le malentendu que des passions détestables essayent de
créer entre l'armée et un grand nombre, un nombre, tous les jours croissant, de nos concitoyens.
On accuse les honnncs qui poursuivent la revision d'un procès désormais, hélas! historique, on les accuse de travailler à discréditer l'armée. J'ignore, je veux ignorer si, parmi ceux qui réclament cette revision, il en est qui n'ont point pour l'armée les sentiments que j'ai au fond du cœur. Ce que j'affirme, c'est que rien au monde n'ébranlera jamais, dans le cœur de celui qui est devant vous, ces sentiments de respect et d'amour. L'honneur de ce grand être moral qui s'appelle l'armée française — est, par lui-même, supérieur à toutes les erreurs, à toutes les défaillances individuelles. 11 est sorti intact des plus douloureuses défaites, des pires aventures politiques. Même ce n'est point aux heures de ses plus glorieuses victoires que l'armée est le plus chère aux patriotes. C'est aux heures, tristes et sombres, des défaites, que cette armée a été le plus tendrement aimée de quiconque était digne du nom de français. Son honneur n'est pas plus en cause aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été; il ne peut jamais être en cause. Il est indépendant des événe- -ments passagers, quels qu'ils soient : il plane au dessus d'eux.
Eh bien, messieurs, si j'ai associé mes modestes efforts à ceux du patriote alsacien qui a entrepris la revision du procès Dreyfus, ce n'est pas seulement par un sentiment de pitié pour un homme que je n'ai jamais vu, dont la religion m'importe peu et que je sais innocent; ce n'est pas seulement parce que j'ai le souci invincible de la justice éternelle et du droit ; c'est encore par amour de cette armée à qui j'aurais voulu, àj]ui je veux, pour ma part, faciliter une œuvre de réparation d'où elle sortira, non i»as diminuée comme
le prétendent ceux qui la méconnaissent, mais grandie et fortifiée, comme l'est tout être humain qui, naturellement faillible, reconnaît loyalement une erreur.
Vous avez entendu, messieurs, la lecture de mes étals de service; vous savez maintenant si, depuis près de vingt-cinq ans que je suis inscrit sur les contrôles de l'armée, j'ai été, d'abord un soldat, puis un ofiicier scrupuleusement soucieux de ses devoirs et de S3s moindres obligations. Et ceux d'entre vous, messieurs, qui m'ont suivi, de près ou de loin, en dehors de l'armée, n'ignorent peut-être pas avec quel zèle, avec quelle passion, soit comme écrivain, soit comme député, je me suis préoccupé de toutes les questions qui intéressent la défense nationale. J'ai pu rendre ainsi à cette grande cause quelques services; il me sera permis de dire que j'en ai été récompensé par l'estime et par l'affection de quelques-uns des hommes qui ont le plus puissamment contribué h restaurer notre grandeur militaire.
Je pense, messieurs, n'avoir été infidèle ni à moimême ni aux enseignements que j'ai reçus de ces hommes, à travers les derniers et pénibles incidents qui ont agité la conscience de ce pays. J'ai soufi'ert, autant que qui que ce soit, de la violence et de l'âpreté de ces luttes. Mais je suis certain de n'avoir jamais ni prononcé ni écrit une seule parole qui puisse passer, aux yeux d'un esprit libre et impartial, pour une injure à cette armée dont Gambetta a dit, après Victor Hugo, qu'elle est, à tous, notre suprême espoir et notre suprême pensée.
Oui, certes, j'ai jugé les actes de certaines autorités militaires; mais je les ai jugés dans la pleine et entière indépendance que la Constitution et la loi reconnaissent à tous les citoyens; cette liberté, ces droits, je dois les défendre.
Je crois pouvoir, messieurs, démontrer en peu de mots que le paragraphe 9 de l'article 22 du décret du 31 août 1878 n'est pas applicable dans l'espèce. Il vise le cas d'un officier de l'armée territoriale ou de la réserve qui, — je cite textuellement, — « en dehors » de la période d'activité, aurait adressé à un de ses » supérieurs militaires ou publié contre lui un écrit » injurieux. » Ce que l'auteur de ce décret a voulu frapper, cela apparaît avec la clarté de l'évidence; c'est le cas d'un officier qui, pour des motifs particuliers, spéciaux, personnels, aurait injurié un des chefs hiérarchiques sous les ordres duquel il a été placé. Cela est si vrai que, pour me déférer à vous, il a fallu modifier, dans la dernière convocation qui m'a été adressée, — car j'en ai reçu plusieurs qui étaient contradictoires, et ces hésitations, ces retouches successives sont bien significatives, — cela est si vrai qu'il a fallu modifier dans cette dernière convocation le texte même de cet article et substituer arbitrairement à ces mots : « publié contre l'un de ses supérieurs » ceux-ci : « publié contre ses supérieurs un écrit injurieux. »
Ce délit nouveau, car c'est un délit nouveau, un délit que l'auteur du décret de 1878 n'a pas prévu, l'ai-je commis ? M. le rapporteur du Conseil vous a lu mon article en entier, et je le remercie de ne pas s'en être tenu à quelques passages isolés, sans lien les uns avec les autres, oii n'eût point apparu la pensée dominante de mon article; je le remercie de ce procédé si loyal et si équitable; — et vous avez pu juger à quel sentiment angoissé, profondément patriotique, j'ai obéi en l'écrivant. Du jour où j'ai connu, dans toute son étendue, le danger qui menace et la République, et la France, et l'armée, j'ai considéré qu'avertir ceux qui le peuvent écarter était pour moi la plus impérieuse des obli-
gâtions. Dénoncer l'écueil, ce n'est pas le faire surgir; je l'ai signalé. Savoir ce que je savais, ce dont je suis certain, et ne pas le dire, c'eût été une lâcheté. Si je m'étais tu, bien des tristesses, bien des amertumes m'eussent été épargnées, et cet uniforme ne serait pas en jeu. 3Iais ma conscience n'eût été qu'une loque, et pour peu qu'il m'en fût resté, j'eusse eu le mépris de moi-même.
J'ai compris autrementmes devoirs. Vous ne pensez pas que je sois allé de gaîté de cœur au devant du concert d'injures, d'outrages et de dénonciations qui a précédé l'ordre ministériel de réunir ce Conseil. J'ai prévu toutes ces choses, cette enquête exceptée. J'ai tout pesé, et, coûte que coûte, j'ai dit la vérité.
11 m'eût été facile d'établir devant vous par des témoignages incontestables l'absolue exactitude de chacune de mes assertions. Mais vous n'auriez pu entendre ces témoins sans vous faire juge du fond même du litige. Si j'ai donc donné d'abord une liste de témoins à M. le commandant rapporteur, ce n'était pas dans la pensée de les faire entendre ici; c'était pour faire entendre ailleurs que je n'avais point parlé au hasard, que je suis en mesure de prouver tout ce que j'ai écrit. Je tiens d'ailleurs, mon général, à votre disposition une lettre qui confirme, de la façon la plus catégorique, mon article. La voici :
Oxford, 23 juin.
Monsieur,
•l'appi'euds par les journaux que vous èlcs soupçonné à Paris d'être l'uuleur de l'article que j'ai public dans la National Heview du mois do juiu cl dont vous avez traduit quelques lignes dans le Siècle.
Je n'ai point le plaisir de vous connaître ; je crois cependant devoir, en honnête homme, déclarer par les présentes que je suis le seul et unique auteur de l'article de la National Review. Je suis un ami de la France, j'ai toujours souhaité sa prospérité et sa grandeur ; c'est ainsi que j'ai cru utile de publier les informations que j'avais puisées, au sujet de l'affaire Dreyl'us, aux sources les plus sûres et les plus authentiques.
Aucun démenti autorisé ne sera opposé aux faits que j'ai établis sur la foi des autorités les plus incontestables.
Je suis assuré ainsi que le colonel de Schwarzkoppen ne niera pas qu'il donnait une mensualité de deux mille fiancs à son informateur habituel, le commandant Esterhazy.
Je vous affirme que l'Etat-Major français est menacé de voir publier par des journaux étrangers les fac-similés des documents qui ont été vendus par Esterhazy au colonel de Schwarzkoppen et qui sont tous écrits de sa main.
Je vous affirme que cette éventualité a failli se réaliser au mois de février de la présente année et que l'épée de Damoclès est toujours suspendue sur la tète de l'Etat-Major.
Ami sincère de la France, je prie Dieu que les officiers de l'Etat-Major puissent agir sagement, pendant qu'il en est temps encore, et faire preuve des qualités et du courage qui ont toujours caractérisé éminemment l'armée française.
Je vous autorise à publier ma lettre dans les journaux et à la communiquer aux juges du conseil militaire.
Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.
Frédéric Corxw.\llis Convbe.\re, de l' Université d'Oxford.
Voilà, messieurs, ce que m'écrit spontanément l'auteur de l'article du National lieview, qui est l'un des hommes les plus considérés de l'Université d'Oxford, l'un des écrivains les plus autorisés de son pays, qui tient ces renseignements de première main. Mais, cela dit, pour éclairer vos consciences, je ne saurais, par
une discussion de fond, soumettre à votre jugement des questions que la loi, dans sa sagesse, et, j'ajoute, dans sa sollicitude éclairée pour l'armée, a soustraites à votre compétence. Si j'ai diffamé quelqu'un dans mon article, qu'on me traduise devant les tribunaux qui sont chargés de juger les diffamateurs. Et si je n'ai difiamé personne, et je n'ai ni injurié ni diffamé qui que ce soit, alors il importe, non pas à moi seul, mais à tous ceux qui tiennent une plume dans ce pays, que je ne laisse point porter atteinte en ma personne, par une voie détournée, aux libertés nécessaires, indispensables, qui sont établies par la loi, — et plus encore qu'à ces libertés : aux droits essentiels de l'homme et du citoyen tels qu'ils ont été proclamés par la Révolution française.
.l'ai le droit, comme citoyen libre, d'un pays libre, de discuter les actes du pouvoir militaire comme ceux du pouvoir civil. J'ai usé de ce droit depuis plus de vingt ans, j'en ai usé, étant déjà officier de l'armée territoriale, contre des personnalités militaires qui, quelle que fût la vivacité de mes polémiques, n'ont jamais cru pouvoir me le contester. Le général Boulanger lui-même n'a jamais songé à me déférer à un conseil d'enquête.
C'est pour sauvegarder ce droit, messieurs, pour défendre la liberté de la presse et, aussi, pour n'avoir aucune responsabilité dans cette tentative de faire descendre loin de sa tâche sacrée, dans l'arène des partis politiques, l'armée dont vous êtes ici les représentants, c'est pour ces causes qu'après m'être présenté devant vous, pour vous témoigner mon respect, j'ai, non pas le droit, mais le devoir de décliner votre compétence.
Sans aborder la discussion de fond, je conclus donc, messieurs, à ce qu'il vous plaise vous déclarer incompétents.
Le conseil d'enquèle conclut à la révocation de M. Joseph Reinach. Le décret de révocation fut soumis aussitôt par le général Billot, dont ce fut le dernier acte, au Président de Ja République qui le signa le jour môme. Quelques jours après, M. Joseph Reinach était déféré, en même temps que M. Zola, par M. Gavaignac, qui avait remplacé M. Rillot comme ministre de la guerre, au conseil supérieur de la Légion d'honneur. AL Joseph Reinach s'étant pourvu devant le Conseil d'Etat contre la décision du conseil d'enquèle, le conseil supérieur ajourna sa décision à son égard.
LA NOiïlIIflÉE [yiANDRILLE
9 juillet 1898.
M. le ministre de la Guerre a raconté avant-hier à la Chambre que le commandant de Mitry avait rendu compte que le capitaine Anthoine lui avait dit qu'il tenait du commandant d'Attel que celui-ci avait entendu dire au capitaine Dreyfus que « s'il avait livré des documents, c'était dans le but d'en obtenir en échange de ceux qu'il donnait ». {Journal officiel, page 1958, col. 3).
Je lis dans le mémoire de Voltaire pour Donat Calas :
Un poiulrc, noninié Malis, dit que sa femme lui avait dit qu'une nommée Mandrille lui avait dit qu'une inconnue lui avait dit avoir euleadu les cris de Marc-Antoine Calas, à
une autre extrémité de la ville. (OEuvres de Voltaire, tome j XXXVI, p. 132). ^
Il n'y a, comme on voit, que les noms de changés. ,
M. le ministre de la Guerre a dit encore que, le 6 janvier 1895, le capitaine Lebrun-Renault aurait inscrit sur une feuille détachée de son carnet une note oii il aurait relaté le propos suivant tenu, quelques instants avant l'horrible cérémonie de la dégradation, par le capitaine Dreyfus : « Le ministre sait bien que, si je livrais des documents, ils étaient sans valeur et que c'était pour m'en procurer de plus importants. »
Si l'infortuné Dreyfus, dans l'affolement d'une attente angoissante, a dit quelque chose, n'aurait-il pas dit : « Si f avais livré des documents, c'aurait été...? »
Est-il possible, est-il vraisemblable qu'il ait dit : « Le ministre sait bien... »?
Est-ce que le ministre le savait?
Je vais montrer plus loin qu'il n'en était rien.
Ce qu'on sait, en revanche, par le témoignage dej MM. Clisson, Dumont et Fonbrune, c'est que le capi-1 taine Lebrun-Renault a passé la soirée du 6 janvier au Moulin-Rouge, qu'il y a raconté la cérémonie tragique à laquelle il avait assisté dans la matinée, et qu'il n'y a fait aucune mention des prétendus aveux du capitaine Dreyfus.
Est-ce en revenant du Moalin-Rouge, est-ce trois ans après que M. Lebrun-Renault a inscrit ces lignes étranges sur une feuille détachée de son calepin?
Le fait que cette feuille est détachée n'a-t-il pas éveillé l'esprit critique de M. le ministre de la Guerre qui est, à ses moments perdus, un historien?
M. le ministre de la Guerre a dit encore que le général Gonse avait rendu compte, le 6 janvier, au général de Boisdeffre que le capitaine Dreyfus aurait dit au capitaine Lebrun-Renault : « Le ministre sait que je suis innocent; il me l'a fait dire, dans la prison, il y a trois ou quatre jours, par le commandant du Paty de Clam, et il sait que, si j'ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c'était pour en obtenir de sérieux. »
S'il est exact que M. Lebrun-Renault ait tenu ce langage à M. le général Gonse, celui-ci, M. le général de Boisdeffre et M. le général Mercier sont impardonnables de n'avoir pas fait recueillir aussitôt et enregistrer, sous une forme régulière, les aveuxde Dreyfus.
Le général Mercier, en effet, tenait essentiellement à avoir les aveux de Dreyfus; or, Dreyfus n'avait cessé de protester de son innocence.
Si la version de M. le général Gonse est conforme à la vérité, il faut l'accepter tout entière, c'est, en effet, un principe fondamental du droit que l'aveu est indivisible. Que signifie cette phrase : « Le ministre 5r//^ que je suis innocent ; il me l'a fait dire dans la prison »?
L'absurdité est patente et crève les yeux.
Ce qui s'était passé dans la prison, le voici : Le 31 décembre 1894, le jour morne oii le pourvoi de Dreyfus avait été rejeté, oij sa perte était devenue irrévocable, le commandant du Paty était venu le trouver. Au nom du ministre, dont la conscience était vi-
siblement inquiète, le commandant du Paty avait demandé à Dreyfus s'il n'avait pas été peut-être victime de son imprudence, s'il n'avait pas voulu simplement amorcer les Allemands, s'il ne s'était pas trouvé entraîné dans un fatal engrenage.
(( Je suis innocent, avait répondu Dreyfus, je n'ai rien à avouer; je ne connais aucun agent, je n'ai jamais voulu amorcer personne; je suis innocent de ce dont on m'accuse.
— Alors, déclara M. du Paty de Clam, si vous dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle. »
Niera-t-on cette conversation ? Voici une lettre qui en fait foi. Elle a été écrite après que M, du Paty de Clam eut quitté la prison du Cherche -Midi :
Monsieur le ministre,
J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam, auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même jamais commis ia moindre imprudence.
Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander, mais, au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.
Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grâce que je sollicite.
Alfred Dreyfus.
Cette lettre est au ministère de la guerre; M. Cavaignac peut se la faire présenter. Elle a été publiée par M. Bernard Lazare; elle n'a jamais été démentie.
L'aveu que le capitaine Dreyfus avait refusé de faire à M. du Patv de Clam, mandataire du ministre de la
Guerre, comment, pourquoi l'aurait-il fait, le jour de la dégradation, à deux inconnus, M. Lebrun-Renault et M. d'Attel?
11 y a à cela une impossibilité morale qui ne devrait pas échapper à M. Cavaignac.
M. le ministre de la Guerre n'a, pour s'en convaincre, qu'à jeter les yeux sur la lettre suivante que Dreyfus, quelques heures après sa dégradation, écrivait à son avocat, M° Démange :
Prison do la Santé.
Samedi.
Cher Maître,
J'ai tenu la promesse que je vous avais faite.
Innocent, j'ai affronté le martyre le plus épouvantable qu'on puisse infliger à un soldat; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j'ai souflert la torture la- plus terrible qu'on puisse s'imaginer. Ehl que j'eusse été plus heureux dans la tombe ! Tout serait fini, je n'entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l'oubli de toutes mes souffrances.
Mais hélas, le devoir ne me le permet pas, comme vous me l'avez si bien montré.
Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver àladécouverte de la vérité, àla réhabilitation de mon nom.
Hélas ! quand tout celasera-t-il fini, quand serai-jede nouveau heureux ?
Enfin je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'hui, à toutes les souffrances qui m'attendent encore.
Soutenez-moi, cher Maître, de votre parole chaude et éloquente ; faites que ce martyre ait une fin, qu'on m'envoie le plus vite possible là-bas où j'attendrai patiemment, en compagnie de ma femme, que l'on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu'on me rende mon honneur.
Pour le moment, c'est la seule grâce que je sollicite. Si l'on a des doutes, si l'on croit à mon innocence, je ne demande qu'une seule chose pour le moment : c'est de l'air, c'est la société de ma femme et alors j'attendrai que tous ceux qui m'aiment aient déchiffré cette lugubre affaire. Mais qu'on fasse le plus vite possible, car je commence à être à bout de résistance. C'est vraiment trop tragique, trop cruel, d'être innocent et d'être condamné pour un crime aussi épouvantable.
Pardon de ce style décousu, je n'ai pas encore les idées à moi, je suis profondément abattu, physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd'hui.
Pour Dieu donc, cher Maître, qu'on abrège mon supplice immérité.
Pendant ce temps, vous chercherez et j'en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.
Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux.
A. Dreyfus.
M. Cavaignac, dans la séance du 13 janvier dernier, avait demandé à M. Méline et à M. le général Billot de publier le rapport écrit du capitaine Lebrun-Renault sur la dégradation du capitaine Dreyfus.
M. le ministre de la Guerre a dit avant-hier que, s'il ne faisait point passer ce document sous les yeux de la Chambre, c'est qu'il était d'une date postérieure à la dégradation.
Cela est exact; ce rapport date du mois de novembre 1897.
Mais M. le ministre de la Guerre est-il certain que ce rapport ne renferme pas autre chose que de contradictoires et inintelligibles propos?
Enfin, M. le ministre de la Guerre a-t-il interrogé .lestémoins ùqui le capitaine Lebrun-Renault aaffirmé, au contraire, que le capitaine Dreyfus ne lui avait fait aucun aveu, qu'il n'avait pas cessé de protester, hautement, invinciblement, de son innocence?
31. le ministre de la Guerre veut-il qu'on lui désigne ces témoins? Il s'en trouve, parmi eux, dont la parole ne fera doute pour personne, — surtout pour lui.
« Je déclare, a dit M. le ministre de la Guerre, que, dans ma conscience, je ne puis admettre qu'un homme ait prononcé ces mots : « Si j'ai livré des documents... » s'il ne les avait pas livrés en effet. »
M. le ministre de la Guerre a parfaitement raison ; personne, dans sa conscience, ne l'admettrait plus que lui.
Mais la question est précisément de savoir si Dreyfus a en effet prononcé ces mots. Et tout démontre qu'il ne les a pas prononcés. C'est sur les prétendus aveux de Dreyfus que M. le ministre de la Guerre a déclaré qu'il fondait surtout sa conviction. Or, les vagues attestations de propos mal entendus, que démentent tous les écrits, toutes les paroles, tous les actes du condamné, ces bribes incohérentes qui ont été portées avant-hier à la tribune, ne résistent pas au moindre examen ; ellesneconstituent pas le commencement d'une preuve : il n'y a pas un magistrat français, ou même turc, qui en retiendrait une syllabe.
« S'il s'agissait d'un innocent, a dit encore M. Cavaignac, tout ce qu'on voudrait; mais, puisqu'il s'agit d'un coupable, rien ! »
Non, rien, pour le coupable, monsieur le ministre de la Guerre, rien pour le coupable, pour le traître, que la juste rigueur des lois. Mais Dreyfus est innocent.
La reuision, c'est l'honneur de l'armée.
DE LA LUIYIIÈRE
7 avril 1898.
Le grand poète qui célébra la Révolution française comme « la plus belle espérance qui ait jamais fait tressaillir poitrine humaine », disait en mourant : « De la lumière! encore de la lumière I »
Nous, républicains, qui sommes restés fidèles à la Révolution, qui avons foi dans la justice et dans la vérité, nous sommes bien portants, quoiqu'on dise la coalition noire qui se rue à l'assaut de nos principes, et nous disons aussi : « De ta lumière ! encore de la lumière ! »
Nous nous sommes juré que toute la lumière serait faite sur l'atroce erreur qu'expie là-bas, sur son rocher, sous le ciel tropical, au milieu des supplices et des angoisses, le capitaine Alfred Dreyfus. Les cris des oiseaux de nuit ne sont pas pour nous effrayer. La lumière se fera. Le soleil est déjà haut sur l'horizon.
Le premier Conseil de guerre, celui qui a acquitté Esterhazy, va se réunir. Que décidera-t-il ?
Le 20 janvier dernier, M. Emile Zola et M. Perrenx étaient assignés devant la Cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation d'avoir diffamé ce Conseil, l'un en écrivant, l'autre en publiant ce qui suit :
Lettre à M. Félix Faure, président de la République.
Première colonne de la première page :
« Un Conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter » un Esterhazy, soufflet suprèmeà toute vérité., à toute » justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souil- » lure. L'histoire écrira que c'est sous votre présidence » qu'un tel crime social a pu être commis. )>
Sixième colonne de la première page :
« Ils ont rendu cette sentence inique qui à jamais pèsera » sur nos Conseils de guerre, qui entachera désormais de » suspicion tous leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre » a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. »
Deuxième colonne de la deuxième page :
«... J'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert /) cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le )) crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. »
Lesdits passage contenant l'imputation de faits de nature à porter atteinte à l'honneur du gouvernement militaire de Paris avant siégé les 10 et H janvier 1898, et relatifs à ses fonctions, et de l'avoir ainsi publiquement diffamé, et ce à raison de ses fonctions.
L'arrêt de la Cour d'assises ayant été annulé par la Cour de cassation, toute la procédure suivie par M. le général Billot ayant été déclarée illégale par les verdict souverain de la Cour suprême, il ne subsiste plus rien de ce procès que le souvenir des grandes vérités qu'il a révélées et celui des violations de la loi
Ce ulhan 159
ou de la procédure qui ont et ■ si fortement commentées par l'éminent procureur général Manau.
Légalement, juridiquement, il ne reste rien de ce procès illégal, de ce verdict sans base.
Et alors le Conseil de guerre qui va se réunir se trouve dans la situation où il se serait trouvé, le lendemain de la publication de la lettre de Zola à M. Félix Faure, le lendemain des impérieuses sommations que le comte de Mun adressait à M. Méline, si M. le général Billot, ministre de la Guerre, avait connu la loi qu'il était chargé d'appliquer.
A ce moment-ià, si le Conseil de guerre avait été convoqué régulièrement, comme la loi l'exige, comme M. le général Billot avait été informé par un avocat distingué que la loi l'exige, quelle eût été la décision de cette assemblée?
La question ne se pose même pas : le Conseil de guerre eût réclamé des poursuites contre Zola.
Aujourd'hui, oii la situation est exactement la même, la question au contraire se pose, et mille influences sont en jeu pour empêcher le Conseil de guerre de poursuivre Zola.
Alors que l'arrêt de la Cour d'assises n'existe plus, déchiré en miettes, la lettre de Zole subsiste, elle, tout entière.
Devant quoi donc, quand la lettre de Zola surnage seule dans ce naufrage de poursuites illégales, hésiterait, reculerait le Conseil de guerre ?
Tout simplement devant la Lumière, devant la lumière qui a jailli du premier procès, -devant celle
plus éclatante encore qui jaillirait d'un second procès oii il ne serait pas permis au président des assises, et cela de par la décision de la Cour suprême, d'établir une inadmissible distinction entre le procès Dreyfus et le procès Esterhazy.
Quand l'avocat de Zola demandera demain à M. Salles, à M. Démange, à M. le colonel du Paty de Clam, à M. Henry, à M. le général Mercier, aux juges du Conseil de guerre qui a condamné Dreyfus : « Oui ou non, des pièces secrètes ont-elles été communiquées, en violation de la loi, h l'insu de l'accusé et de la défense ? »
Le président ne pourra pas dire : « La question ne sera pas posée. »
Et les témoins qui auront prêté serment de dire toute la vérité, qui savent que le faux témoignage est puni des travaux forcés, les témoins répondront. L'aveu par le silence ne suffit plus. Il faudra parler.
Et alors, il faudra bien que M. le ministre de la .Justice saisisse la Cour de cassation, qui n'attend le jugement qui a condamné illégalement Dreyfus que pour l'annuler!
Voilà devant quoi hésitent tous ceux qui veulent que le capitaine Dreyfus soit le « Traître ».
Devant ces questions — et quelques autres encore 1
Eh bien, supposons — nous avons assisté à tant de choses invraisemblables qu'une de plus ne serait pas pour nous surprendre ! — supposons que le Conseil de guerre juge qu'il n'a pas été diffamé par Zola et décide de ne pas réclamer des poursuites contre lui : la
lumière se fera quand même, la vérité éclatera quand même à tous les yeux.
Si la lumière ne se fait pas là, elle se fera ici. Si la vérité n'éclate pas à droite, eile éclatera à gauche. Voilà tout.
Car la lumière se fait tous les jours.
Ne s'est-elle pas faite, un peu plus, lundi matin, quand le Siècle a publié cette lettre, désormais historique, de Berne ^ ?
Ne s'est-elle pas faite, un peu plus encore, lundi soir, quand Esterhazy n'a pas trouvé, et pour cause, un mot à répondre à tant de formidables révélations ?
Ne s'est-elle pas faite davantage encore mardi, quand tous les journaux qui repoussent la revision, ceux qui reçoivent la visite des PaufQn de Saint-Morel et l'inspiration pure de la rue Saint-Dominique, ont gardé le silence, piteusement, lamentablement, devant ces révélations, silence qui ressemble à un aveu ?
Ne s'est-elle pas faite encore plus, hier mercredi, quand les journaux du monde entier ont reproduit la lettre de Berne, et quand aucun démenti, pas un seul, et pour cause, n'a été essayé ?
Et aujourd'hui, et demain, et après-demain, la lumière se fera encore plus, si claire, si éclatante, que les aveugles eux-mêmes, ceux qui ne veulent pas voir, la verront quand même et en seront éblouis?
Ce silence de la presse dominicaine, qui e?t un aveu, ce silence de la libre presse européenne, qui est une confirmation, arrêtons-nous un instant pour les cons-