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L'ESPION

21 avril 1898.

Les journaux de la rue Saint-Dominique ont cessé de présenter Esterhazy comme un héros. Ils ont fini par reconnaître l'authenticité des lettres à Mme de Boulancy. C'est bien.

Ils esquissent, en revanche, une dernière manœuvre. Ils essaient de faire croire qu'Esterhazy a été un espion, non pas au service de l'Allemagne, ainsi que l'affirment, sans qu'un démenti leur soit opposé, le général de Schwarzkoppen et le colonel Panizzardi, — mais au service de la France.

Je réponds et vais prouver péremptoirement qu'Esterhazy n'a jamais été un espion au service de la France.

Première preuve.

Si Esterhazy avait été, à une époque quelconque, chargé d'un service de contre-espionnage, le général de Boisdefïre, chef de l'Etat-Major général l'aurait su.

Supposer que le général de Boisdefïre ne l'aurait pas* sa, ce serait le taxer d'imbécillité, de sottise, d'impéritie.

Or, le 4 décembre dernier, dans une note officielle publiée par l'agence Havas avec l'agrément du ministre de la guerre, note fameuse qui donna lieu à l'interpellation de M. de .Alun, que disait, qu'affirmait sur son honneur de soldat M. le général de Boisdefl're?

Textuellement ceci :

« Le général de Boisdeffre n'a jamais vu ni connu le commandant Esterhazy, auquel il n'a jamais fait ni fait faire la moindre communication. »

Le général de Boisdefïre aurait pu n'avoir jamais vu Esterhazy, si celui-ci avait été chargé d'espionner pour le compte de la France.

Mais il l'aurait certainement connu.

Or, il affirme ne l'avoir jamais « ni vu ni connu. »

Si Esterhazy avait été un espion au service de la France, le général de Boisdefïre, chef d'Etat-Major général, aurait eu à lui faire ou à lui faire faire des communications.

Or, il affirme ne lui avoir jamais fait ni fait faire la moindre communication.

Donc, Esterhazy n'a pas été un espion au service de la France.

Le prétendre, c'est donner un démenti au général, l'accuser d'avoir publiquement menti.

Deuxième preuve.

Le service des renseignements, d'où dépendent les .espions, a eu pour chefs successifs, depuis six ans, le colonel Sandherr, le colonel Picquart, et le général Gonse, qui, de son propre aveu, a pris le service des mains du colonel Picquart.

Or, ni le colonel Sandherr, ni le colonel Picquart, ni le général Gonse n'ont jamais employé Esterhazy comme espion.

Le général Gonse et le colonel Picquart sont, l'un et l'autre bien vivants. Ils seront témoins au procès de Versailles. On pourra les interroger. Après avoir juré de dire toute la vérité, ils affirmeront tous deux qu'Esterhazy n'a jamais été employé comme espion par le gouvernement français.

Le colonel Sandherr est mort, mais voici la preuve qu'il n'a jamais employé Esterhazy comme espion.

En 4892, Esterhazy fut nommé commandant et dé" signé, successivementj pourDunkerqueet pour Rouen.

Il protesta vivement contre ce qu'il considérait comme une disgrâce, demanda à rester à Paris.

Or, le ministère de la Guerre refusa formellement de garder Esterhazy à Paris.

Si Esterhazy avait été un agent au service de la France, le bureau des renseignements, le colone Sandherr, le ministère de la Guerre, ne l'auraient pas éloigné de Paris; ils l'y auraient maintenu pour /acililer ses relations avec le colonel de Schwarzkoppen.

Or, Esterhazy fut envoyé en province.

Esterhazy, en province, a pu continuer à espionner pour le compte de l'Allemagne.

On sait, au ministère de la Guerre, quels documents secrets et confidentiels il a fait copier à Rouen.

On sait, au ministère de la Guerre, quels documents secrets et confidentiels il a fait copier au camp de Chàlons.

Il a été affirmé, dans ce journal, et sans que cette assertion ait pu être démentie, que la mobilisation du 3*^ corps, dont le siège est à Rouen, était connue à Berlin.

Mais, si Esterhazy avait été un espion au service de la France, le colonel Sandherr l'eût fait maintenir à Paris, auprès du colonel de Schwarzkoppen. Il n'eût pu espionner que là, non ailleurs, pour le compte de la France.

Troisième preuve.

Dans le courant de l'année 1896, quand le colonel Picquart acquiert la preuve qu'Estcrhazy est un espion au service de l'Allemagne, il en informe le général de Boisdelfre, le général Gonse, le général Billot, ministre de la Guerre. (Voir procès Zola, audience du 11 février 1898.)

Si Esterhazy avait été un espion au service de la France, qu'aurait dit le général Gonse au colonel Picquart quand il lui dénonça Esterhazy?

Evidemment ceci :

« Mon cher ami, vous faites fausse route, Esterhazy n'est pas un espion au service de la Prusse, c'est pour notre compte qu'il espionne. »

Or, le général Gonse prescrit au colonel Picquart non pas d'abandonner son enquête contre Esterhazy, mais de la poursuivre avec méthode, « pour arriver

à la manifestation de la vérité. » (Lettre du 10 septembre.)

Et, de même, le général de Boisdeffre.

Et, de même, le général Billot, ministre de la Guerre.

D'un mot, d'un seul, le général Billot, le général de Boisdeffre, le général Gonse, auraient pu arrêter l'enquête du colonel Picquart.

Il leur suffisait de lui dire : « Esterhazy est un espion à notre service.»

Or, ce mot, ni le général Gonse, ni le général de Boisdeffre, ni le général Billot, ne l'ont dit.

Donc, Esterhazy n*a point été un espion — au service de la France.

Quatrième preuve.

A la même audience du 11 février 1898, il a été raconté par le colonel Picquart qu'à la veille de l'interpellation Castelin, M. Maurice Weil, ami d'Esterhazy, et Esterhazy lui-même, avaient reçu des lettres anonymes leur annonçant qu'ils seraient dénoncés à la tribune comme complices de Dreyfus.

Esterhazy prend peur; troublé au dernier degré, il fait supplier un député, qui devra en déposer à Versailles, de porter ces lettres au ministère de la guerre, de le protéger, de le défendre.

Si Esterhazy avait été un espion au service de la France, il eût tranquillement porté ces lettres anonymes à l'un de ses chefs. Il ne se serait pas ému. Il n'aurait pas perdu la tête.

Donc, Esterhazy n'a pas été un espion au service de la France.

Cinquième preuve.

Au cours de la même année 1896, Esterhazy a fait demander par deux députes au ministère de la guerre de le faire revenir de Rouen à Paris. Il voulait même entrer au service des renseignements.

Or, le général Billot, ministre de la Guerre, a refusé péremptoirement de rappeler Esterhazy à Paris.

Si Esterhazy avait été un espion au service de la France, le général Billot ne se fût pas exprimé sur son compte avec cette dureté; il eiU saisi la balle au bond.

Esterhazy se répandit en violences outrageantes contre ses chefs, les injuria dans des articles de la Libre Parole.

Donc, Esterhazy n'a pas été un espion au service de la France.

Sixième preuve.

Si Esterhazy avait été un espion au service de la France, il ne serait pas allé, le 16 octobie dernier, menacer le colonel de Schwarzkoppen et lui proposer cette infamie : d'aller affirmer à Mme Dreyfus que c'était bien son mari qui était le traître.

Le colonel de Schwarzkoppen a fait ce récit au colonel Panizzardi.

Le colonel Panizzardi l'a fait à M. Henri Casella.

M. Henri Casella, sous la foi du serment, l'a affirmé dans le Siècle.

Le colonel PanizzarJi a certifié ce récit. Le colonel de Schwarzkoppen ne l'a pas démenti. Donc, Esterhazy n'a pas été un espion au service de la France.

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