UNE PLAISANTERIE DE SA FAÇON
24 août 1898.
« Mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces » canailles nne plaisanterie de ma façon... »
Au moment où le commandant Walsin-Esterhazy écrivait à Mme de Boulancy cette phrase, quelle était la plaisanterie qu'il préméditait? Sur ceux qu'il désigne ainsi : « ces canailles », point de doute : c'est, dans sa pensée, les chefs de l'armée, « nos n grands chefs, poltrons et ignorants, qui iront une » fois de plus peupler les prisons allemandes » ; c'est « le peuple français, ce peuple qui ne vaut » pas la cartouche pour le tuer », « tous ces gens » que les Allemands mettront à leur vrarie place avant
«qu'il soit longtemps », « cette France maudite i ». Mais quelle vengeance en tirera-t-il?
Il entrevoit en attendant, quelques perspectives charmantes: c'est « les Allemands, jetant leurs fusils » en arrivant à Lyon et ne gardant que les baguettes » pour chasser les Français devant eux »; c'est « un » rouge soleil de bataille, Paris pris d'assaut et livré » au pillage de cent mille soldats ivres, et, dans cette » fête qu'il rêve, lui-même, en capitaine de Uhlans, » tué en sabrant des Français ».
Toute l'âpre haine du pandour national contre la France est dans ces lignes, comme elle suinte, d'ailleurs, pour qui sait observer, de ses moindres propos, de tous ses actes. Il y a, dans la longue série des ennemis de la France, peu d'hommes qui l'aient autant, aussi furieusement haïe. Cette haine est sa caractéristique. Ni le Misogallo d'Alfleri, ni Menzel le Franzosenfresser, « le mangeur de Français », n'en approchent. Il y a, chez ces écrivains, de la déclamation. Point ou peu de rhétorique chez Fsterhazy. C'est la haine naturelle, congénitale, irrésistible, du Vandale contre Athènes.
Pour la sinistre nuit, l'Aurore est un scandale.
11 la hait, il veut lui faire du mal, un mal cruel; ce sera sa joie, sa joie secrète, mystérieuse, d'autant plus vive, qui illuminera les ténèbres de cette àme, que d'avoir fait, lui, lui seul, un mal énorme à « cette France maudite ».
1. « Je regrette de tout mon cœur d'avoir remis les pattes dans cette France maudite. »
Il est devenu espion et traître, aux gages de la Prusse, à deux mille francs par mois. Et c'est déjà un commencement de vengeance. Car il ne faudrait pas croire qu'il n'a livré à l'Allemagne que des broutilles sans valeur, comme les documents qui sont énumérés au bordereau. Ce jour-là, dans sa double nalure d'escroc et de traître, il était moins traître qu'escroc. Celui dont il a été, pendant quatre années, de 1892 à 4896, le fournisseur habituel, a dit qu'il était impossible d'être mieux « servi » qu'il ne l'avait été par Esterhazy. Il a reçu de lui les notes les plus précieuses sur la mobilisation du 3*^ corps d'armée dont le siège est à Rouen. S'il lui avait été permis de choisir luimême parmi les documents qui intéressent notre défense nationale, le colonel de Schwarzkoppen n'aurait pas opéré avec plus de discernement et d'intelligence qu'Esterhazy,
Mais il y a déjà eu, dans toutes les armées du monde, dans les plus braves et les plus disciplinées, des traîtres et des espions. N'être qu'un espion de plus, ce n'était pas assez. C'est une autre vengeance qu'Esterhazy voulait tirer de « ces canailles », autrement atroce. FA c'est celle qu'il savoure, à lente gorgée depuis près d'un an. C'est d'être à la fois le traître, le plus insigne traître qui ait jamais sali l'uniforme français, et celui qui se fait acclamer par la foule aveuglée comme «. la victime des juifs », celui qui force, l'un après l'autre, tous les pouvoirs publics de la République française à couvrir son crime.
Il faudrait un Balzac ou un Shakespeare pour anal3^ser et dcVrire les joies sauvages de ce scélérat extraordinaire, quand il voit ce qu'il a fait à cette (( France maudite », depuis quelques mois, rien qu'avec cette menace : l'aveu de sa trahison. Cette trahison qu'un autre expie là-bas, depuis des années, sous un ciel de feu, au milieu d'horribles tortures, — un autre qui a toujours servi loyalement la France, dont l'àme généreuse débordait d'amour pour la sainte patrie, qui lui avait donné sa vie, qui l'acclamait, d'une voix forte, tout le long de l'abominable supplice delà dégradation, qui, depuis, sous l'iniquité tous les jours plus lourde, dans l'effondrement de tout, brisé, saignant, mourant, n'a pas laissé échapper contre elle une parole d'amertume et la proclame, encore et toujours, son espoir et son unique amour, — cette trahison, c'est sa sauvegarde. Il a dit : « Ne me touchez pas, ou j'avoue. » Et on n'ose pas le toucher, car ce serait la constatation officielle, irrévocable, écrasante, de la plus lamentable des erreurs judiciaires. Et peut-on la reconnaître, cette erreur dont un juif est victime?
Et, sous cette menace de l'aveu de son crime, les crimes succèdent aux crimes pour empêcher l'honorable aveu d'une erreur depuis longtemps incontestable, évidente et manifeste. Et les pires ruines, les plus pitoyables, ce ne sont pas tous ces hommes qui ont été frappés, outragés, calomniés, jetés en prison, chassés de l'armée, livrés aux injures de la canaille, parce qu'ils ont lutté pour la vérité et la justice. On peut les frapper, ces hommes, mais on ne les désho-
nore pas; ils restent debout, la tète haute, la conscience sereine, et, selon le mot fameux, toutes les pierres qu'on leur jette, c'est le commencement du piédestal. Mais c'est les autres, tous ceux qui ont capitulé devant l'odieuse menace, tous ceux dont l'unique effort, depuis que ce héros de Plutarque, le colonel Picquart, a découvert l'auteur de la trahison, consiste à protéger le traître, à le soustraire au châtiment, à tromper la France et l'armée.
Que sont devenus, depuis que se joue cette sinistre comédie, tant de républicains, hier encore l'orgueil de leur parti? Par peur, je ne dis pas de l'opinion, mais du triumgueusat qui la tyrannise, ils ont glissé de lâcheté en lâcheté^ dans l'inextricable misère oi^i ils se débattent aujourd'hui, ayant tout renié, foulé aux pieds tous leurs principes, bu toute honte, n'osant plus prononcer eux-mêmes le mot de « justice », qui leur brûlerait les lèvres, et sévissant contre quiconque le prononce comme contre un insulteur. Qu'est devenue la loi dans le pays de Montesquieu? Qu'est devenue la justice dans le pays de Voltaire? Qu'est devenue la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen dans le pays qui a fait la Révolution? Voici des officiers : ils serrent la main du traître, publiquement, par ordre, pour ne pas le mécontenter, parce que ne pas serrer cette main serait dire qu'elle est celle d'un traître. Voici des juges : est-ce des arrêts qu'ils rendent? Voici la représentation nationale : tour à tour, avec la même unanimité, elle acclame le ministre qui a juré mensonge rement que la condamnation de l'innocent a été régulière, et le ministre qui avoue cynique-
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ment qu'elle ne l'a pas été. Voici le peuple : il est trompé.
Cet homme étonne, après tant de jours beaux et rudes, Par son indifférence au fond des turpitudes, Ceux mêmes qu'ont d'abord éblouis ses vertus '.
Et le monde se demande quand finira cette éclipse de la France, de cette France, depuis tant de siècles le plus radieux tlambeau de l'humanité.
Or, tout cela c'est son œuvre, l'oeuvre de cet infâme. Qu'est-ce que « le rouge soleil de bataille » dont il rêvait en comparaison de ces affreuses ténèbres? Qu'estce que « Paris pris d'assaut » en comparaison de la justice démantelée et livrée par ceux qui en ont la garde? Il écrivait : « Si, ce soir, on venait me dire que je serais tué demain, comme capitaine de Uhlans, en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux. « Voici qui est mieux : il vit, il garde son uniforme d'officier français, et des Français, par centaines, i^ar mifliers, se déshonorent pour lui. Il doit être « parfaitement heureux ». Il a ajouté à l'histoire la plus lumineuse qui soit depuis celle de la Grèce une page noire que rien n'effacera. Est-ce assez? Est-il assez vengé?
Il parait que cela n'est pas encore assez. Il n'a été acquitté que par un Conseil de guerre et par une Chambre des mises en accusation. Il faut qu'il le soit encore par le Conseil d'enquête devant lequel, après de longues hésitations, M. Cavaignac a fini par le renvoyer.
M. Drumont reproche vigoureusement à son ami, le
\. Annn? t'ivriblp, prologue.
ministre de la Guerre, cette « sotte concession ». Quels griefs ose-t-on invoquer? Les lettres à Mme de Boulancy? M. Drumont ne daigne même plus en contester l'authenticité. Il avait juré d'abord qu'elles étaient fausses, qu'elles avaient été fabriquées parles juifs, et Esterhazy aussi l'avait juré au général de Pellieux, et les experts, eux aussi, avaient juré que les lettres étaient maquillées. La Libre Parole n'y voit aujourd'hui que « le cri d'une âme ulcérée ». (Numéro du lundi 22 août.) « Combien d'autres glorieux serviteurs, généraux peut-être, s'écrie le journal nationaliste, ont tenu parfois des propos dont il serait injuste, dixsept ans plus tard, de leur demander compte ! »
Et, tout de suite, effrontément, le chantage recommence. Il est déjà dans cette phrase : « Combien d'autres glorieux serviteurs, Généraux peut-être... )) Pour qui connaît les procédés habituels d'Esterhazy, cela signifie qu'il tient en réserve, quelque part, un petit papier signé d'un général qui, lui aussi, aurait écrit comme le Uhlan, « dans des circonstances spé- » ciales, aune femme qui lui disait ; Parlez-moi comme » à votre mère ». (Même numéro, page 1, colonne 6.) Puis, la menace, vague d'abord, se précise ; pesez chacun de ces mots : (( Les juges enquêteurs ont-ils d'ail- » leurs la certitude qu'Esterhazy ait toujours agi seul, )) sans conseil, sans direction peut-être, et que, certains » des actes qu'on lui reproche, il en ait eu l'initiative )) personnelle et seul enporte la responsabilité? )) Comme la Libre Parole n'entend pas dire, évidemment, que Du Paty, ou le colonel Henry, ou le général de Pellieux, ou le général Gonse, ou le général de Boisdefîre, ont collaboré à la rédaction des lettres à Mme de Boulancy, elle insinue probablement autre chose que le général de Boisdeffre, ou le général Gonse, ou le gêné-
rai de Pellieux, ou le colonel Henry, ou Du Paty doivent comprendre à mi-mot. Est-ce que, par hasard, la Libre Parole contesterait l'arrêt de la Chambre des mises en accusation qui a refusé d'attribuer à Du Paty l'inspiration ou la confection des faux Blanche et Speranza? Reprendrait-elle à son compte les aveux de la fille Pays?
Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse de telle vilenie ou de telle autre — car, dans cette histoire, quoi qu'on fasse, tous les poissons crevés remonteront à la surface de l'eau — la menace est claire. EtDrumont, le maître lui-même, insiste. Pour montrer que le seul souci de la vérité l'anime, il atteste d'abord qu' (( Esterhazyn'a jamais été son ami, qu'il n'a jamais été le collaborateur de la Libre Parole et que les feuilles juives mentent en affirmaiit cela ». — Soit dit en passant, M. Drumont n'est pas tout à fait d'accord avec Esterhazy, qui a raconté lui-même, dans VFcho de Paris du 48 novembre, « qu'il avait été averti, par M. Drumont, directeur de la Libre Parole, mon ami », et qui a avoué être l'auteur des articles signés (( Dixi » qui parurent dans la Libre Parole. 11 n'y a donc pas que « les feuil- )) les juives qui mentent » ! — Et alors cet air de bravoure ; (( Les membres du Conseil d'enquête feront ce » qu'ils voudront, tnais il me paraît utile et nécessaire » de leur montrer ce qu'ils vont faire. S'ils livrent Es- » terhazy au Syndicat juif et allemand, ils donneront )) raison àla campagne organisée parSchwarzkoppen et » par Panizzardi qui sont deux espions avérés... C'est » l'engrenage : après Esterhazy, ce sera Du Paty de » Clam, après Du Paty Henry, Lauth,de Boisdefîre, et » après de Boisdeffre Mercier... En abandonnant leur
)) malheureux camarade, les représentants de l'armée » s' abandonneront eux-mêmes... »
Vous voilà averti, Cavaignac, comme le fut, au mois de décembre dernier, votre cousin Du Paty, par l'autre maître-chanteur, Esterhazy, quand celui-ci lui fit dire qu'il tenait de l'expert Belhomme que l'authenticité des lettres à .Mme de Boulancy avait été reconnue et consignée dans un rapport, qu'il lui importait autant d'être couvert sur le chapitre de ces lettres que sur la question du bordereau et que, dès lors, s'il n'était pas débarrassé de toutes les charges, il se suiciderait, mais pas avant d'avoir livré à la publicité les petits papiers de Du Paty.
Que fit Du Paty? Très pâle, il entra dans une violente colère et s'écria : (( C'est un chantage! » Puis il céda, et, avant d'avoir été reconnues comme authentiques par M. le juge d'instruction Bertulus, il fut déclaré par les experts que les lettres à Mme de Boulancy avaient été (( maquillées ».
Et vous, Cavaignac, que ferez -vous? Que fera le Conseil d'enquête?
Esterhazy va pouvoir partir, comme il l'écrivait à Mme de Boulancy et comme le lui conseille un journaliste officieux. Il a fait (( à toutes ces canailles une plaisanterie de sa façon ».