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LA REVISION, C EST L HONNEUR DE L'ARMÉE

1" septembre 1898.

De toutes les vilenies qui se sont accumulées pendant de longs mois, la plus détestable, la plus funeste est celle qui a consisté à faire croire à un grand nombre de braves gens, à faire répéter par tous les imbéciles que poursuivre la revision du procès du capitaine Dreyfus, c'est porter atteinte à l'honneur de l'armée.

C'est cette idée, habilement lancée dès le lendemain de la condamnation de Dreyfus par ceux qui l'exploitaient dans d'inavouables intérêts, perfidement entretenue ensuite par les passions politiques, c'est cette idée qui a créé entre tant de bons citoyens le plus douloureux, le plus dangereux des malentendus. « Ce » sont les termes, a dit Voltaire, et non les choses qui » révoltent l'esprit humain. » L'opinion n'a pas regardé dans la formule; elle l'a acceptée : tout le mal est venu de là.

En quoi l'honneur de l'armée était-il intéressé à ce qu'une erreur judiciaire ne fût pas reconnue, réparée? On ne se l'est même pas demandé. Qui donc peut avoir la prétention d'être infaillible? Les juges civils ne l'ont jamais eue; les juges militaires ne l'avaient jamais eue jusqu'alors. Il était arrivé, trop souvent, hélas! aux uns comme aux autres, d'être trompés, de se tromper. Les uns et les autres, ceux qui portent l'hermine et ceux qui portent l'épée, n'avaient jamais craint de reconnaître, quand elle leur avait été démontrée, l'erreur qu'ils avaient pu commettre de bonne foi. Ils avaient pu hésiter, plus ou moins longtemps, entre leur erreur et la vérité. Ce qu'il y a de moins bon dans l'âme humaine avait pu s'insurger en eux; ils s'étaient souvent obstinés contre l'évidence. Mais la pensée ne leur était jamais venue, ils ne l'avaient jamais osé formuler, que la revision d'un jugement inique pût être une atteinte à l'honneur de la magistrature, soit militaire, soit civile.

Une pareille formule n'est pas seulement imbécile, puisqu'elle identifie l'honneur d'une grande personne morale, qu'il s'agisse de la magistrature civile ou de l'armée, avec la prétendue infaillibilité de quelques individus. Elle est encore un véritable acte de révolte contre la loi, puisque le législateur y a inscrit ce principe, qui la domine, que tous les jugements, militaires ou civils, sont susceptibles d'être revisés et annulés.

On n'avait qu'à ouvrir les annales judiciaires : elles sont pleines d'erreurs, loyalement commises, loyalement reconnues par des militaires ou par des civils.

Et, quand il s'agit d'une erreur commise par un conseil de guerre, une pareille formule était pire encore : une véritable injure à l'armée. Oui, ceux qui ont in-

suite l'armée, ce ne sont pas ceux qui lui demandaient de réparer l'injustice commise contre un soldat; ce sont ceux qui se faisaient de l'honneur de cette armée, de l'armée française, une si mince et si misérable idée qu'ils le confondaient avec le maintien d'un seul jugement. Quoi! l'honneur de l'armée française serait atteint parce que la bonne foi de sept officiers aurait été surprise, parce que sept officiers auraient condamné injustement un de leurs camarades, parce qu'ils feraient l'aveu de leur méprise ! Est-ce que cet honneur avait été atteint par la trahison elle-même, quel qu'en fût l'auteur '? Un officier commet un crime : l'honneur de l'armée reste intact. Un officier, investi de la fonction déjuge, se trompe : l'honneur de l'armée serait atteint! Quoi ! l'honneur de cette armée, de cette grande personne morale, l'une des plus grandes qui soient dans l'histoire, qui n'a été ni diminuée ni seulement effleurée par les pires défaillances individuelles, ni par la défaite ni par les participations aux attentats contre la loi, ni par le connétable de Bourbon ni par Bazaine, cet honneur serait en jeu parce que sept officiers se seraient trompés ou auraient été trompés !

C'est cependant cette monstrueuse sottise, qu'on rougit de discuter, qui s'est dressée comme un mur contre les partisans de la revision du procès Dreyfus, qui, si longtemps, a arrêté leurs efforts.

D'oil venait l'imbécile et détestable formule? Il eût suffi dé s'en enquérir pour la juger. C'est le jour même oii l'infortuné Dreyfus subissait l'atroce supplice de la dégradation que la Libre Parole, qui savait dès lors à quoi s'en tenir et déjà tremblait devant la vérité, publiait ces lignes qu'il faut lire et relire : « Que ceux » qui, pour des raisons que nous ne recherchons pas » en ce moment, doutent de l'équité et de la parole

» d'honneur des sept officiers qui composaient le Con- » seil de guerre, que ceux-là osent le dire : ils trou- » veront à qui parler. A l'heure actuelle, c'est insulter » l'armée française qu'élever la voix, si timidement » que ce soit, en faveur du misérable qui porte le » deuil de son honneur. »

Et voilà le sophisme lancé : il va lentement empoisonner l'esprit public. Demain, il ne sera pas seulement sous la plume des derniers des pamphlétaires. 11 sera sur les lèvres des prétendants à la couronne de France comme des ministres de la République, de M. Méline et de M. le duc d"Orléans, et des représentants de la nation, républicains ou royalistes, socialistes ou bonapartistes, et de tout un peuple égaré et trompé. Ce n'est point des invectives isolées, individuelles, qui motivent ces colères. Non, ce qui constitue la prétendue injure à l'honneur de l'armée, c'est le fait, le seul fait de demander la revision. Vous ne le nierez pas, monsieur Cochin, vous qui écriviez : u Qui aura droit » à notre confiance et à- notre foi, quelle convention » sociale, quelle institution restera debout, si nous )) doutons des officiers de notre armée siégeant en M Conseil de guerre? Le peuple de Paris a compris » tout de suite que le seul fait de discuter le jugement » de Dreyfus, même avant les gros mots de M. Zola, » était une injure formidable à l'armée! » {Revue de Paris du 1" avril.)

Et c'est ce sophisme qui fausse tout, qui ferme à la lumière des yeux qu'on s'était habitué à croire clairvoyants, qui pèse sur tant de consciences et qui les vicie! Ils croyaient, sans doute, et en toute sincérité, défendre l'honneur de l'armée, ces officiers qui acquittaient le véritable traître, parce que le condamner c'eût été mettre en cause le jugement qui avait frappé

Dreyfus. Et de quoi s'agissait-il? De l'honneur de sept ofticiers qui avaient condamné ce malheureux? Personne n'avait jamais mis en doute cet honneur; tous, les uns comme les autres, ceux qui ont su dominer leur indignation et leur douleur comme ceux qui les firent éclater, tous avaient rendu hommage à la bonne foi de ces officiers. De quoi donc alors? De l'honneur de l'Etat-Major? Est-ce que le bureau des renseignements est tout l'Etat-Major? Hélas t il s'agissait de l'honneur de Du Paty et de Henry!

Oui, voilà ce qui depuis des mois et des mois est abrité sous ce grand nom, sous ce mot admirable et sacré : Thonneur de l'armée! C'est l'honneur de Henry et de Du Paly.

Deux hommes ont été les principaux instruments d'un crime judiciaire. Que ce crime soit découvert, ils sont perdus. Alors, pour se sauver, ils entassent crimes sur crimes. Pour que l'innocent reste au bagne et que le plus infâme des traîtres échappe à la justice, ils ne reculent, eux, devant aucun forfait. Et Paris a entendu crier : « Vive Esterhazy! » Et la France a failli compromettre devant le monde et devant l'histoire sa vieille gloire de soldat de la Vérité et du droit! Et cela s'est passé sous la République !

Tous deux ont avoué aujourd'hui; je dis bien : tous deux. L'un, le fils du. peuple, dans un dernier hoquet de vieille probité paysanne; l'autre, publiquement souffleté depuis des jours et des jours, par le silence. Et allez-vous dire maintenant, parce qu'il s'est trouvé dans l'armée française, avec le Uhlan national, un Du Paty et un Henry, que l'honneur de cette armée en est atteint?

Je vous laisse pour compte ce sacrilège. La lumière éclate. Que reste-t-il d'un jugement qui a été l'œuvre

de tels hommes, qui a été défendu par de tels crimes Une grande leçon pour tous, une immense pitié, e l'irrésistible volonté de faire justice, toute la justice Honte à qui se souviendrait des injures, des humilia tions, des souffrances subies pour cette belle cause qu a été la nôtre! C'est joyeusement que nous les offron en sacrifice à la France. N'est-ce pas, mon colonel vous qui, demain, allez être rendu à l'armée, à cett armée qui, depuis Hoche et Marceau, n'a pas eu d plus noble fils que vous? Vous l'avez dit, le premier à des chefs aveugles, qui doivent pleurer amèremen aujourd'hui de n'avoir point cru votre loyale parole que « le beau rôle » c'était, pour l'armée, de prendr l'initiative de la réparation que c'était, à la fois, soi intérêt et son honneur. La revision, c'est l'honneur de l'armée.

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