POURQUOI ESTERHAZY A PRIS LA FUITE
12 octobre 1898.
Il est l'auteur du bordereau; il a commis cent autres actes de trahison; il a été, pendant quatre ans, espion à la solde de la Prusse, aux gages de deux mille francs par mois. Mais ce n'est pas pour cela seul qu'il a pris la fuite.
M. Cavaignac, quand il fut nomme ministre de la Guerre, dit, de sa voix la plus sèche : « Je donne quarante-huit heures aux dreyfusards pour se taire. » Il avait son plan, qui n'était point très compliqué.
Il était, alors, convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus. On peut dire que cette conviction n'était pas d'un homme très perspicace, d'un historien qui ne se paye pas de mots, d'un psychologue qui ne saurait admettre qu'un acte quelconque puisse être dépourvu de mobile. Elle n'en était pas moins très
sincère. Elle renosait sur peu de chose : sur les affirmations réitérées de Boisdeffre, d'Henry et de Du Paty. Elle n'en était que plus solide.
Cependant, il voulut voir par lui-même. C'était son devoir. Boisdeffre lui apporta le dossier. Il lui montra les deux dépêches relatives à « ce canaille de D... ». Cavaignac ne douta point qu'elles ne s'appliquassent à Dreyfus. Il lui montra la dépêche qui avait été fabriquée par Henry en novembre 1896. L'historien de la Formation de la Prusse contemporaine lui trouva tous les caractères de la plus parfaite authenticité matérielle et morale. Il lui montra, sinon les photographies des lettres du comte de Munster à l'empereur d'Allemagne, du moins les prétendus rapports, écrits par ordre, de quelques bas espions allemands. Le ministre jugea que la démonstration était mathématique. Il décida donc de porter à la tribune de la Chambre et devant le pays les principales de ces preuves qui avaient transformé sa propre conviction en certitude. Sa certitude deviendrait dès lors celle de la Chambre et celle du pays.
Boisdeffre ni Du Paty ne trouvèrent rien à objecter. Le coup de massue dont Billot avait menacé Scheurer- Kestner, ils étaient ravis de le voir enfin porter par Cavaignac. Tout était pour le mieux. Cela fait, la culpabilité de Dreyfus ainsi démontrée, tout devenait facile. Si les « dreyfusards », par impossible, continuaient à crier, on les coffrerait. M. Cavaignac croyait au « Syndicat ». On sait, en effet, qu'il proposa un peu plus tard, comme la chose la plus naturelle du monde, à M. Brisson d'arrêter et d'envoyer devant la Haute Cour Scheurer-Kestner, Trarieux, Jaurès, Ilrbain Collier, Clemenceau, Bernard Lazare, Mathieu Dreyfus, Yves Guyot et moi-même. C'était la deuxième partie
je son plan. Boisderfre et Du Paly y applaudirent. Mais le plan de M. Cavaignac comportait une troisième partie. Il y avait, dans l'affaire Dreyfus, quelque :;hose qui le gênait : c'était Esterhazy. Puisqu'il îtait convaincu que Dreyfus était l'auleur du bordereau, il ne croyait point qu'Esterhazy fût un traître. Pourtant, Esterhazy salissait l'affaire. La passion avait aeau aveugler M. Cavaignac, elle ne l'aveuglait pas m point de prendre Esterhazy pour un honnête lomme. Les lettres à Mme de Boulancy lui paraissaient plutôt fâcheuses. Cet officier supérieur, qui ^ivaitavec une fille publique, lui répugnait. Esterhazy, nalgré les embrassides du prince Henri et du marquis ie Rochefort, était le côté faible de sa démonstration. 5i les juifs l'avaient « choisi pour le substituer à Dreyîis », c'est qu'ils savent calculer. Lui, Cavaignac, poytechnicien, calculerait mieux qu'eux. Il débarrasse- 'ait l'affaire d'Esterhazy. Alors, sa cause, à lui, Cavaignac, serait pure et claire, lumineuse « comme le soleil », aurait dit Billot. En môme temps qu'il établirait par A plus B, avec le faux Henry, la culpabilité le Dreyfus, et se préparerait à coffrer le Syndicat, il înverrait donc Esterhazy devant un conseil d'enquête ît le chasserait de l'armée.
Boisdeffre, j'imagine, dut regarderGonse,qui regarda lenry, qui regarda DuPaty. lisse comprirent d'un coup l'œil. Cette troisième partie du plan de Cavaignac déduisait tout. Esterhazy ne se laisserait pas chasser de 'armée. Il avait, lui aussi, son point d'honneur. Tous les jcélératsenont, et, d'après tous lescriminalistes, même mx galères. Le Uhian avait cette manie de vouloir s:ar-
derl' uniforme de commandant et, sur cet uniforme français, la croix. Il briserait tout plutôt que de s'offrir en victime expiatoire. Il les tenait. Pour qu'un infâmeprocès ne fût pas revisé et qu'un innocent restât au bagne, ils s'étaient faits ses protecteurs, ses complices. C'était l'Etat-Majorqui l'avait sauvé, couvert, conseillé et dirigé depuis six mois, muni de la piècelibératrice, recommandé aux experts, à Pellieux, à Ravary. Il n'avait rien fait que par l'ordre de ses chefs. C'était par ordre qu'il avait dû se taire devant l'effroyable interrogatoire d'Albert Clemenceau, à laCour d'assises. C'était par ordre qu'il n'avait point poursuivi Mathieu Dreyfus en dénonciation calomnieuse. C'était Du Paty qui lui avait dicté les fameuses dépêches au colonel Picquart. Il était leur homme, à ces grands chefs^ et ils étaient ses prisonniers. Mais comment dire cela à Cavaignac?
Ils étaient sans scrupules, sans pudeur, et Cavaignac était capable de bien des choses. Cavaignac a fait, sans remords, arrêter Picquart. Il nous eût fait arrêter et déporter sans plus d'inquiétude de conscience. Il ira encore loin, très loin, très bas. Mais il y a presque toujours, jusque dans les âmes les plus sombres, un petit feu qui ne s'éteint pas. Invinciblement, ils sentirent que Cavaignac se révolterait devant une aussi honteuse complicité, comme il devait se révolter devant le faux d'Henry. Il ne supporterait pas une pareille confidence; il n'entrerait pas dans une pareille association. Lui aussi, il briserait tout.
Ils se regardèrent. Qui oserait parler? Personne ne l'osa, pas même l'homme de toutes les besognes, Henry. A l'heure même oij la Chambre acclamait Cavaignac et votait d'enthousiasme l'affiche de son discours, Esterhazy était déféré à un conseil d'enquête. Tout était perdu.
C'est un extraordinaire forban qu'Esterhazy; il est, lui, le scélérat parfait. Le soir du 7 juillet, dès qu'il sut qu'il était renvoyé devant un conseil d'enquête, il arrivait chez Du Paty, la menace à la bouche. Il ne lui suffisait pas de ne pas être à l'ile du Diable ; il voulait rester dans l'armée. Il le dit nettement, froidement, entre quatre yeux, à Du Paty.
L'instruction Berlulus retarda le dénouement. Ici, par exception, Esterhazy n'était que complice : l'auteur principal du crime, du faux, était Du Paty. Sauver Esterhazy, c'était sauver Du Paty. On les sauva tous les deux. Esterhazy, prêt à parler, se tut. La Chambre des mises en accusation rendit l'arrêt que la Cour de cassation a flétri. Un tel service — j'entends celui que Du Paty avait rendu à Esterhazy — méritait peut-être quelque gratitude. L'Etat-Major espéra, pendant un instant, que le Uhlan, reconnaissant, se laisserait faire devant le conseil d'enquête. « Vous voulez rire? » dit Esterhazy. M. Cavaignac, obstiné, ne plaisantait pas, lui non plus. Le conseil d'enquête se réunit, Esterhazy parla.
11 comparut deux fois devant le conseil, le 27 août pour la seconde fois. C'avait été son dernier délai. Il avait juré à Mme de Boulancy de ne pas partir « avant »de jouer à toutes ces canailles un tour de sa façon ». Il tint parole. Voici les dates, plus éloquentes que toutrécit: 24.\out, première séance du conseil cl' enquête; 27 AOUT, deuxième et dernière séance; 30 août, aveux et arrestation d'Henry; 31 août, suicide d'Henri/, mise en réforme d' Esterhazy, démission de M. le général de Boisdeffre.
202 VERS LA .lUSTICE PAR LA VÉRITÉ
Et le lendemain, dans le désarroi universel, pendant que tous les yeux sont fixés sur le 3Jont-Va]érien Esterhazy commence ses préparatifs de départ; il dispa^ rait. Drumont jure que son ami n'a point quitté Paris • le même jour, le Uhlan passe, à pied, en Belgiquepuis, d'Ostende, il gagne Londres.
^ L'enchaînement des feits et des causes est-il assez évident:^ La ÎVémésis divine a-t-elle assez bien travaillé? Le bandit n'avait point pesé la charge de son arme. Il ne voulait qu'avertir, que blesser les protec leurs qui l'avaient lâché dans la suprême partie. D'un seul coup, il les a tués, les perdant et se perdant luimême. Henry suicidé, Boisdelfre démissionnaire, Du Paty en retrait d'emploi, le voici seul maintenant Seal Il est fixé sur le destin qui l'attend. 11 préfère à cette petite lie, l'île du Diable, cette grande île, le royaume à la ceinture d'argent, l'Angleterre. 11 prend la fuite
Voilà pourquoi Esterhazy a dit adieu à la France • parce que ses protecteurs ne sont plus, parce qu'entre la justice, le jour où elle se réveillera, et lui il n'y aura plus rien, - rien que son crime. Son crime, il le veut bien avouer et même s'en faire gloire; mais il ne veut pas l'expier.
Et son aveu, c'est sa fuite. Et je comprends que les esprits dénués de critique ne reconnaissent pas l'évidence qui jaillit de ses confidences, de ses conversations avec M. Strong ou tel autre. Mais l'aveu de sa fuite crève les yeux. Que craint-il s'il est innocent, s il n'a pas écrit le bordereau, même s'il l'a écrit, ce qui est un autre mensonge, par ordre? Et, dès lors, à tous ceux qui ont encore le cynisme ou l'inconscience
de prétendre que Dreyfus est coupable, il n'y a plus qu'une chose à dire : « Dites à Esterhazy de rentrer! » Dites-le lui, Cavaignac, et vous, monsieur le général de BoisdefTre, et vous tous, Drumont, Ilumbert, Rochefort, Déroulède, Vervoort, Henri d'Orléans, vous tous qui l'avez acclamé, embrassé, serré dans vos bras, qui avez au cri profané de « Vive l'armée! » joint celui de : « Vive Esterhazy! » Dites-lui donc de rentrer, sommez-le de rentrer, de se justifier, de vous justifier...
A'ous ne le lui direz pas. Vous vous tairez...
Alors, taisez-vous!