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LES LETTRES DE LA DAIYIE VOILÉE

28 juillet 1898.

Nous avons établi, preuves en mains, les faits suivants :

Le complice en faux d' Esterhazy et de la fille Pays, c'est M. Du Pat y de Clam.

L'officier qui a averti Esterhazy, qui a trahi, pour sauver le traître, le secret des enquêtes, qui a renseigné Esterhazy, qui l'a documenté, conseillé, conduit par la main, c'est M. Du Paty de Clam.

La faussaire « Spcranza », la « dame voilée », l'inventeur de tant de machinations criminelles, les unes odieuses, les autres stupides, c'est M. Du Paty de Clam.

Celui qui a fait sortir de la caisse secrète du minis-

1ère de la guerre le « document libérateur », qui l'a donné à Eslerliazij, c'est M. Du Paty de Clam.

L'inspirateur des dépêches « Blanche )) et « ^>eranza », le complice de ces faux, c'est M. Du Paty de Clam.

Aucun démenti n'est intervenu, n'a même été tenté.

Cependant la presse d'Esterhazy, - notamment le journal où M. le commandant Pauffin de Saint-Morel porta, dans une occasion fameuse, le drapeau du bureau des renseiguements, — V Intransigeant annonce pour aujourd'hui une surprise.

Ouelle surprise? L'aveu officiel, non plus seulement l'aveu par le silence, de la complicité de Du Paty dans le crime de faux pour lequel Esterhazy et la tille Pays sont déji\ inculpés? Cet aveu n'étonnerait que ceux qui comptent sur le gouvernement d'aujourd'hui pour couvrir, comme les couvrait le gouvernement d'hier, des crimes patents, indéniables, cent fois démontrés. On escompte donc autre chose, — tout simplement l'escamotage de l'instruction, la clôture de l'instruction, par ordre, avant qu'aient été entendus tous les témoins, avant que le principal accusé — c'est Du Paty de Clam — ait été mis sur la sellette, ailleurs que devant l'opinion, avant que tous les documents, toutes les preuves soient sortis de leur cachette.

Il est acquis que la dame voilée, c'est Du Paty. Il ne faudrait pas en conclure cependant que ce soit Du Paty qui ait écrit les lettres de la dame voilée et de Speranza.

Esterhazy, devant le conseil de guerre, a déclaré

(audience du 10 janvier) avoir reçu une lettre de Speranza et plusieurs lettres, de la dame voilée.

La première à la date du 20 octobre 1897.

Esterhazy prétendait l'avoir reçue à la campagne. J'ai déjà montré que c'était un mensonge. Le 20 octobre, ainsi qu'en témoigne une lettre, fréquemment reproduite, d'Ksterhazy à 31. Autant, le Uhlan était à Paris. Ce n'est donc pas à la campagne qu'il aurait reçu cette lettre.

Je dis bien : « Ce n'est pas à la campagne qu'il l'aurait reçue. « Cela ne signifie pas qu'il l'aurait reçue à Paris ni ailleurs. En passant, je signale seulement un premier mensonge.

Cette lettre disait — je cite textuellement la réponse d'Esterhazy au général de Luxer — « que le lieute- » nant-colonel Picquart avait soudoyé des soldats du » régiment d'Esterhazy pour avoir de son écriture et » qu'il avait constitué un dossier dans lequel il y avait » des pièces fausses. »

Il n'y avait qu'un officier d'Etat-Major qui pût fournir les éléments de cette assertion d'Esterhazy.

Il était faux que le colonel Picquart eût soudoyé des soldats pour avoir de l'écriture d'Esterhazy; mais il était exact que le colonel Picquart s'était procuré des spécimens de cette écriture. « Avec l'assentiment de » mes chefs, a dit le colonel au procès Zola (t. I, p. 285), » j'allai trouver le colonel du régiment auquel appar- » tenait le commandant Esterhazy. Je lui demandai » dos spécimens de son écriture; il me les remit sous » forme de lettre ayant trait au service. »

Il était faux que le colonel Picquart eût introduit

des pièces fabriquées dans le dossier d'Esterhazy ; mais il était exact qu'il avait constitué un dossier de cet officier.

« Je n'avais jamais entendu parler, dit plus loin Esterhazy, du colonel Picquart. » Qui donc, sinon Du Paty, pouvait informer Esterhazy que le colonel Picquart avait constitué, un an auparavant, un dossier contre lui et réuni des spécimens de son écriture?

Si Du Paty a été découvert, livré, trahi par quelqu'un, c'est donc par Esterhazy lui-même.

Une autre preuve que la prétendue Speranza, dont Ilsterhazy disait avoir reçu l'avis le 20 octobre, n'est autre que Du Paty, résulte de l'allégation que le dossier, réuni parle colonel Picquart, contenait des pièces fausses.

Quelles pièces fausses? Le petit bleu.

Ce n'est donc pas dans la dépêche Blanche du 10 novembre qu'apparaît pour la première fois l'infâme accusation que « Georges aurait fabriqué le petit bleu ».

Cette dépêche, qui ne peut émaner que de Du Paty, qui émane de lui, — le fait est acquis, — n'est ainsi que la réédition de l'avis qu'Esterhazy prétend avoir reçu, le 20 octobre, à la campagne, où il n'était pas, de la Speranza qu"'il avait inventée. C'est sur cet avis qu'il a brodé sa réponse, du 40 janvier, au général de Luxer.

C'est, par conséquent, le même individu qui a stylé Esterhazy en octobre, sous le nom de Speranza, et qui a dicté, en novembre, la dépêche Blanche.

Conséquent avec lui-même, il reprenait, en octobre

1897, ce nom de Speranza dont il s'était servi un an auparavant, le 15 décembre 1896, pour la fausse lettre au colonel Picquart, la lettre où il prenait le demi-dieu pour un chef du « Syndicat ».

Esterhazy, devant le Conseil de guerre, a déclaré avoir reçu, outre la lettre de Speranza, des lettres de la dame voilée. L'une, lettre ou carte-télégramme, à la date du 24 octobre, lui donnant rendez-vous au pont Alexandre III. Une autre, au cours do l'enquête du général de Pellieux, lui fixant une nouvelle entrevue, où il ne put se rendre, « parce qu'il était entouré d'une collection d'immondes gredins qui l'enveloppaient et le suivaient botte à botte ».

Il affirmait, au surplus, que la dame voilée n'était pas Speranza.

Pourquoi Esterhazy a-t-il tenu à préciser que la dame voilée et Speranza, cela faisait deux femmes? Ce n'était peut-être pas simplement pour compliquer son roman. Quoi qu'il en soit, il l'a déclaré :

- «Vous avez été avisé, lui dit le général de Luxer, de la campagne, entreprise contre vous, par cette dame?

Esterhazy, — Par deux personnes : par l'auteur de la lettre signée Spei^anza et par la dame voilée.

Le général de Luxer. — Reconnaissez-vous cette lettre?

Esterhazy. — C'est la lettre que j'ai reçue à la campagne, à Sainte-Menehould.

Le général de Lu.xer. — Croyez-vous que la dame voilée soit l'auteur de cette lettre?

Esterhazy. — Non, mais elle est l'auteur de la seconde lettre donnant le rendez-vous.

Le tîÊNKHAL DE LuxEit. — 13u l'estc, ces lettres sont écrites de la inème façon. »

Comment Esterhazy sait-il que Speranza n'est pas la dame voilée, que ce n'est pas la dame voilée qui lui a écrit à la campagne? « C/est, dit-il, qu'il a demande à la dame voilée, quand il l'a vue au pont Alexandre III. si c'était elle qui lui avait écrit à la campagne et qu'elle lui a répondu qu'elle ne savait pas ce qu'il voulait dire. » (Audience du 10 janvier, p. 424 de la brochure Yves Guyot, la Revision du procès Dreyfus.)

En tout cas, la dame voilée lui donna « des renseignements pareils à ceux de la lettre signée Speranza sur le colonel Picquart et sur ce qui devait se produire ».

Elle lui fixa ensuite l'entrevue oij elle devait lui remettre le document libérateur.

Je ne ferai à personne l'injure de discuter de pareilles calembredaines; il n'est pas besoin de démontrer que la dame voilée, — dont la police n'a jamais retrouvé, ni d'ailleurs recherché, le cocher, — n'a pas plus existé que Speranza dont Esterhazy n'a jamais pu recevoir la lettre à la campagne où il n'était plus. Il serait également superflu de démontrer que les renseignements, étrangement identiques, qui auraient été fournis à Esterhazy tant par la dame voilée que par Speranza, ne lui ont été donnés que par Du Paty.

C'est l'évidence, c'est clair comme la lumière du jour.

Il n'en reste pas moins que, si Speranza et la dame voilée n'ont jamais existé que dans l'imagination de

Du Paty et dans la crédulité des badauds, Esterhazy a produit devant la justice une lettre signé Speranza et des lettres de la dame voilée.

Esterhazj- a remis ces lettres au général de Pellieux ; le général de Pellieux les a transmises au commandant Ravary ; Ravary les a transmises, à son tour, au général de Luxer, qui, le 40 janvier, à l'audience du Conseil de guerre, les avait sur son bureau et les a montrées publiquement (le huis clos n'était pas encore prononcé) à Esterhazy.

Je n'étais pas là quand Esterhazy a remis ces lettres au général de Pellieux ; mais le général de Luxer n'a pu les produire à l'audience publique du 10 janvier que parce qu'il les avait trouvées dans le dossier Ravary ; et Ravary enfin ne pouvait les tenir que du général de Pellieux qui ne pouvait les tenir que d'Esterhazy.

Donc, ces lettres existaient encore à la date du 40 janvier. « Reconnaissez-vous celte lettre ? » disait le général de Luxer à Esterhazy en lui montrant ia lettre Speranza. Et Esterhazy la reconnaissait. Et quand Esterhazy dit que Speranza n'était pas l'auteur de la seconde lettre donnant le rendez-vous : « Du reste, reprit le général de Luxer, ces lettres sont écrifes'de la même façon. »

Du moment qu'il résulte des déclarations du général de Luxer qu'il avait ces lettres, le 10 janvier, sur son bureau, il faut que ces lettres existent, aujourd'hui encore, au ministère de la guerre, oi!i elles ont dû être déposées, comme faisant partie intégrante du dossier Esterhazy, avec les autres pièces de ce dossier.

Si ces lettres n'existaient plus, il faudrait en effet qu'elles eussent été brûlées ou détruites.

Celui qui les aurait détruites ou brûlées aurait commis un crime.

Xon seulement il aurait commis un crime, prévu par le Code pénal i^article 439) et qui entraine la réclusion, mais, par cette destruction même, il aurait manifesté de sa terreur de voir examiner ces lettres par un juge plus averti que l'honorable général de Luxer.

Je veux croire que les lettres de la Dame voilée et de Speranza n'ont pas été détruites, que ce crime n'a pas été commis.

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