‹ Vers la justice par la véritéChapitre 37 sur 68 · PAGE D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PAGE D'HISTOIRE

31 juillet J898.

J'écris ce résumé pour les lecteurs qui n'aiment pas les détails et qui ne se souviennent pas toujours des incidents antérieurs à ceux du jour. 11 est probable que l'histoire ne s'expliquera pas fort dilïéremment sur l'affaire Du Patv de Clam.

Au mois d'avril 1894, un agent secret du ministre de la Guerre lui apporta une lettre qu'il avait soustraite à l'ambassade d'Allemagne. Cette lettre énumérait un certain nombre de documents que son auteur envoyait ou offrait à l'attaché militaire prussien, le colonel de Schwarzkoppen. L'autour de cette lettre, qui n'était pas signée, qu'on appela le bordereau, ne pouvait être qu'un officier.

Quand l'Etat-Major eut ce bordereau, il décida tout de suite que l'officier qui l'avait écrit devait appar-

tenir à l'Etat-Major. Un examen un peu attentif aurait, au contraire, dû conduire à la conclusion que le traître était un officier de troupe.

L'Etat-Major ouvrit une enquête préliminaire; elle consista à examiner les écritures des officiers employés dans les bureaux, à les comparer avec celle du bordereau.

Le 5 octobre, le ministre de la Guerre fit appel à un officier qui passait pour avoir des connaissances graphologiques, le commandant Du Paty de Clam. Cet officier avait été gravement compromis, quelque temps auparavant, dans une vilaine histoire de lettres anonymes; il s'occupait de spiritisme; son cerveau était détraqué; il voyait des espions partout, jusque dans sa propre famille. 11 était, de plus, violemment antisémite. Il affirma, après deux jours d'examen, que le bordereau était de l'écriture d'un officier juif, le capitaine Alfred Dreyfus.

Le chef du bureau des renseignements était un colonel Sandherr qui était, lui aussi, antisémite et dont le cerveau était également malade : il devait mourir, peu après, de paralysie générale. Sandherr accueillit avec joie les conclusions de Du Paty.

Le 9 octobre, M. Gobert, expert à la Banque de France, fut commis à fin d'examen. Il conclut que le bordereau n'était pas de l'écriture du capitaine Dreyfus. Ce rapport, remis le 13 au matin, ne faisait l'affaire ni de Sandherr ni de Du Paty. Les pièces furent envoyées aussitôt à M. Bertillon, qui n'était pas expert et qui était, lui aussi, un maniaque, bien que d'une autre espèce que Du Paty et Sandherr. Le soir même, M. Bertillon déclara que le bordereau était l'œuvre du capitaine Dreyfus.

Avant même que M. Bertillon eût fait son rapport,

2/L) \EKS L\ JLSÏICl: l'AH LA VERITE

dans l'après-midi du 13, le capitaine Dreyfus recevait une lettre l'invitant à se trouver, le lendemain 15, au ministère de la guerre, sous prétexte d'inspection générale.

Dès le lendemain 14, Du Paty de Clam était délégué par le ministre de la (îuerre comme officier de police judiciaire à le lie t de procéder à l'instruction de l'affaire. En même temps, l'ordre était donné au directeur de la prison du Cherche-Midi de préparer une cellule.

Le 15 octobre, quand le capitaine Dreyfus arriva au ministère, Du Paty lui dicta une lettre dans laquelle étaient énumérés les documents figurant dans le bordereau. Dreyfus écrivit de son écriture la plus normale, la plus tranquille. Cette page se trouve au ministère de la (iuerre ; les accusateurs du capitaine n'ont jamais osé la reproduire. Cependant Du Paty, roulant des yeux furibonds, accusa Dreyfus de trembler. Puis, tout à coup, il lui déclara que son trouble était la preuve de son crime et le lit arrêter par le chef de la sûreté et le commandant Henry, qui conduisirent l'infortuné au Cherche-Midi.

Du Paty de Clam procéda alors à une perquisition chez Mme Dreyfus à qui il avait annoncé, avec d'affreuses menaces et avec la défense d'en parler, l'arrestation de son mari. Cette perquisition ne donna rien. Du Paty en conclut que « tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit à temps ».

Pendant quinze jours le capitaine Dreyfus ignora l'accusation qui pesait sur lui. Du Paty venait le voir dans sa prison et l'insultait. Quand Dreyfus protestait de son innocence, Du Paty répliquait: « L'abbé Bruneau disait aussi qu il était innocent et cependant il est mort sur l'échafaud. »

Les procédés de Du Paty étaient ceux d'un inquisiteur. Un jour, avant de voir le capitaine Dreyfus, il dea-iandaau commandant Forzinetti, chef de la prison, s'il ne pouvait pas pénétrer dans sa cellule, porteur d'une lampe assez puissante pour projeter un Ilot de lumière au visage du capitaine qu'il voulait surprendre de façon à le démonter.

Une autre fois, posant une question brusque au capitaine Dreyfus, il observait le bout de son pied. L'ayant vu remuer, il en conclut que cette action réflexe était une preuve certaine de sa culpabilité. Il raconta plus tard cette prétendue expérience physiologique aux membres du conseil de guerre qui le crurent fou.

Il remit, le 34 octobre, son rapport au ministre de la (luerre. Celui-ci avait des doutes, hésitait à engager une aussi grave affaire sur des preuves dérisoires: il avait recommandé le plus absolu secret. Pour forcer la main au ministre, Du Paty fit annoncer l'arrestation de l'officier juif dans la Libre Parole. La campagne antisémite était déchaînée.

Du Paty fut un des témoins à charge au procès du capitaine Dreyfus. Il incrimina Gobert, l'expert de la Banque de France, qui avait conclu que le bordereau n'était point du capitaine. Gobert n'eut pas de peine à se justifier. Du Paty lui présenta ses excuses : l'expert lui refusa la main.

Dreyfus fut condamné sur la production illégale de pièces secrètes qui ne s'appliquaient pas à lui, dégradé, déporté aux îles du Salut. Du Paty, qui avait été le principal auteur de l'iniquité, s'institua le gardien de cette condamnation.

Le colonel Sandherr, chef du bureau des renseigne-

ments, était atteint de paralysie générale ; il fut remplacé par le colonel, alors commandant Picquart.

Au cours de l'été de 1896, le colonel Picquart découvrit que l'auteur du bordereau était un officier d'infanterie, ancien zouave pontifical, le commandant Walsin-Esterhazy. Ce misérable était, depuis 4892, aux gages de l'attaché militaire allemand. Il recevait de lui deux mille francs par mois.

Les chefs de l'Etat-Major, après avoir accueilli d'abord avec faveur les révélations du colonel Picquart, ne tardèrent pas à reculer, par un coupable amourpropre, devant l'œuvre de réparation et de justice à laquelle les conviait cet officier. Les anciens collaborateurs du colonel Sandherr mirent aussitôt tout en œuvre pour dissiper les doutes qui naissaient dans l'opinion publique au sujet de Dreyfus. Le 14 septembre, le journal V Eclair publiait un article qui racontait, en détail, l'instruction de l'affaire par Du Paty, donnait un texte, d'ailleurs inexact, du bordereau, révélait l'existence et la communication d'une pièce secrète où l'on substituait, de façon infâme, le nom de Dreyfus à l'initiale D. Cette publication devait, dans la pensée de ses auteurs, couper court à toute campagne de revision.

L'Etat-Major obtint de la faiblesse coupable du ministre de la Guerre l'éloignement du colonel Picquart qui avait découvert le crime d'Esterhazy. En même temps, on faisait parvenir au ministère une fausse lettre de l'attaché militaire italien à l'attaché militaire allemand. Le colonel de Panizzardi y recommandait au colonel de Schwarzkoppen de ne jamais parler de leurs rapports avec le juif Dreyfus. Cette pièce a été fabriquée par un faussaire aux gages de Du Paty. Le ministre la crut authentique.

Le colonel Picquart n'avait pas plutôt quitté Paris que le cabinet noir du ministre de la Guerre saisissait ses lettres à la poste. Dans l'une d'elles il était question de quelqu'un qu'on appelait le demi-dieu. Il s'agissait du commandant Lallemand, qui était désigné sous ce nom dans la société de la comtesse de Comminges. Du Paty crut qu'il s'agissait d'un chef du « Syndicat », de quelque personnage influent qui poursuivait, avec le colonel Picquart, la revision du procès Dreyfus. Il fit fabriquer aussitôt une fausse lettre qu'il signa du nom de Speranza et qui était ainsi conçue : « Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi, l'œuvre est compromise, parlez et le demi-dieu agira. » (15 décembre 1896.)

Cette lettre, saisie à la poste, fut montrée au ministre comme une preuve des intrigues du colonel Picquart ; elle ne fut pas envoyée à son destinataire qui eiU découvert aussitôt la fourberie de Du Paty. '

Mais Du Paty ne devait pas rester longtemps à l'abri de la crainte de voir reviser le procès inique dont il avait été l'instrument. Il apprit, au mois d'octobre 1897, qu'un sénateur républicain, Scheurer-Kestner, avait acquis, de son côté, la preuve de l'innocence du capitaine Dreyfus et qu'il allait parler et agir.

Aussitôt Du Paty, inquiet, se remit à l'œuvre. Son premier soin fut d'avertir le véritable traître, le commandant Walsin-Esterhazy. Celui-ci, affolé, se précipita chez l'attaché militaire allemand et le supplia de le sauver. « Il suffira, lui dit-il, que vous alliez affirmer à Mme Dreyfus que son mari est coupable. »

Le colonel prussien répondit : « Etes-vous fou, monsieur le commandant '? »

Le concours infâme que le colonel de Schwarzkoppen avait refusé de prêter au traître, Du Paty le lui apporta avec une audace croissante.

Comme Esterhazy songeait à fuir, Du Paty le retint. La fuite, c'eût été l'aveu, par suite, la revision du procès Dreyfus, l'effondrement de l'œuvre principale de Du Paty, la découverte de ses mensonges et de ses faux. Pour rassurer Esterhazy, Du Paty, avec l'aide d'un complice, fit sortir de l'armoire de fer du ministère de la Guerre l'une des pièces secrètes du procès Dreyfus qu'il remit au traître pour qu'il s'en servît comme d'un document libérateur. Il lui raconta tout ce qu'il savait de l'enquête du colonel Picquart. Esterhazy en fit un récit, plein d'odieux mensonges et de calomnies de toutes sortes, que le journal la Croix refusa de publier et qu'il fit paraître dans le journal de son ami Drunîont, sous la signature Dixi.

11 y racontait qu'il avait été averti, non point assurément par Du Paty, mais par une femme mystérieuse, qu'il appelait Speranza. Les fourbes se laissent toujours prendre par quelque endroit. C'était une singulière maladresse que de donner à cette informatrice le nom de Speranza dont Du Paty avait déjà signé son faux du 15 décembre, la lettre où il était question du

demi-dieu.

Puis Du Paty tenta d'intimider et de compromettre à la fois le colonel Picquart. Le 10 novembre, cinq jours avant la dénonciation de Mathieu Dreyfus et alors que le nom d'Esterhazy n'avait pas encore été prononcé, Du Paty chargea Esterhazy et une fille Pays, qui était la maîtresse du traître, d'envoyer au colonel Picquart une dépêche ainsi conçue : « Arrêtez denv-

dieu, tout est dL'Couvert, affaire grave. » Il croyait ou feignait de croire que le demi-dieu, qui était le commandant Lallemand, était Scheurer-Kestner. Cette dépêche était encore signée Speranzn.

Comme Esterhazy etlafille Pays avaient mal adressé cette dépêche, l'envoyant fi Tunis, alors que le colonel Picquart était à Sousse, Du Paty confectionna le jour même un second faux. Il télégraphiait au colonel : « On a des preuves que le petit bleu a été fabriqué par Georges. » Le petit bleu était la pièce qui avait révélé au colonel Georges Picquart la trahison d'Esterhazy. Le faussaire essayait déjà de faire croire que cette pièce était un faux. Il avait signé la dépêche du nom ^de Blanche, qui est le prénom de la comtesse de Comminges. ]\Ille de Comminges était une amie du colonel Picquart. Elle savait de longue date ce dont Du Paty pouvait être capable.

Ces faux avaient pour objet de faire croire au ministre de la Guerre que le colonel Picquart était l'âme d'un infernal complot. Les faussaires firent raconter dans l'un des journaux qui était à leur dévotion, la Libre Parole, que le colonel Picquart avait reçu en Tunisie des dépêches très compromettantes de Scheurer- Kestner. C'étaient celles qu'ils lui avaient eux-mêmes envoyées.

Le colonel Picquart déjoua cette vilenie en dénonçant tout de suite ces dépêches au ministre de la Guerre. Le ministre ouvrit une enquête qui n'aboutit point, sans doute parce qu'il n'avait pas envie de savoir la vérité. Il fallut que le colonel Picquart déposât luimême une plainte au parquet. Le juge d'instruction ne tarda pas, alors, à découvrir les coupables.

Tout le temps que dura le procès d'Esterhazy, à la suite de la dénonciation de Mathieu Dreyfus, Du Paty

de Clam ne cessa de conseiller et de guider le traître dans sa défense. Il communiquait avec lui par divers intermédiaires. Il se multipliait en démarches auprès des personnages influents et de certains journaux.

Quand le juge d'instruction Bertulus eut réuni les preuves du crime de Du Paty, il décida, conformément à son devoir, de le poursuivre avec ses complices, Esterhazy et la fille Pays. Il s'éleva un débat pour savoir qui, de la justice militaire ou de li justice civile, était compétent pour juger Du Paty. Cependant, l'opinion publique était édifiée; de toutes parts, on s''étonnait qu'un colonel de l'Etat-3Iajor ne trouvât pas un mot de protestation contre les terribles articles où un successeur du fameux Junius révélait, dans le journal le Siècle, les faux qu'il avait commis. On apprit bientôt que...

Page 1