ENQUÊTES A FAIRE
4 août 1898.
M. Esterhazy a été nommé chef de bataillon le 10 juillet 1892. C'est de 1892 à 1896 qu'il fut au service de l'attaché militaire allemand, aux gages de deux mille francs par mois.
On sait les efforts qu'il fit pour être maintenu en garnison à Paris, les démarches répétées qu'il fit faire par des députés pour être attaché au ministère de la Guerre.
Le lA" régiment de ligne, oii il fut nommé en 1893, était en garnison à Rouen. Son séjour à Rouen, au siège du commandement du 3^ corps d'armée, lui permit de livrer à la Prusse des renseignements détaillés sur la mobilisation de ce corps d'armée. Il reçut, pour
28 'i VERS LA JUSTICE PAR LA VÉRITÉ
cette livraison, une rémunération spéciale. Ces faits ont été cent fois affirmés pendant qu'Esterhazy était encore en liberté. Il n'en est pas moins vrai qu'Esterhazy eut toujours le plus vif désir d'être nommé à Paris, ce qui lui aurait donné plus de facilités pour son triple métier d'espion, d'agioteur et de viveur.
Quoi qu'il en soit, Esterhazy était toujours par les chemins. On ne voyait que lui à Paris. Quand M. Iluret fit sa fameuse enquête à Rouen, les officiers du 74"= ~ c'était le 18 novembre, au lendemain de la dénonciation de Mathieu Dreyfus — se montrèrent peu surpris de l'accusation qui venait d'être portée contre celui qui avait été leur camarade. « On n'est pas étonné », dit l'un d'eux au rédacteur du Figaro. Et un autre : « Il ^) s'absentait souvent de Rouen, très souvent, télé§ra- » phiait et téléphonait beaucoup à Paris. Il se vantait )) volontiers de 'ses relations et de son influence au mi- » nistère. »
Esterhazy a-t-il eu des complices dans sa trahison? C'est assez d'un traître dans l'armée française, fût-il un rastaquouère, comme disaient les officiers de Rouen. En tout cas, Esterhazy voyait beaucoup de monde, beaucoup d'officiers. Tout naturellement, il causait avec ces officiers des afi'aires militaires. Il les questionnait sans avoir l'air de rien. Il se renseignait ainsi, auprès de l'un ou auprès de l'autre, sur bien des sujets. De tout ce qu'on disait il tirait parti. Le colonel de Schwarzkoppen était aussitôt avisé. j
Un jour, un agent vient informer le ministère de la; Guerre qu'un officier supérieur, lequel était âgé d'en-: viron cinquante ans, fournissait à une puissance étrangère tels et tels documents. Or, tels et tels documents. étaient précisément ceux dont avait parlé au colonel Picquart, alors chef du bureau des renseignements, un
officier qui connaissait Esterhazy et qui avait été avec lui dans le même régiment. (Déposition du colonel Picquart, procès Zola, t. I, pages 285 et 286. )
Le colonel Picquart {même déposilion, p. 285) avait eu également la preuve qu'Eslerhazy, (( qui, assurément, ne s'occupait pas exclusivement de son métier, — loin de là, — manifestait cependant une très grande curiosité pour tous les documents ayant trait à des choses tout à fait confidentielles et pouvant avoir un intérêt particulier au point de vue militaire » .
Enfin, il était notoire qu'Esterhazy « faisait copier chez lui pas mal de documents qu'il se procurait ». (Tome I,/). 286.)
Pourquoi les faisait-il copier?
Sur cet ensemhle défaits, M. le ministre de la Guerre a-t-il ordonné une enquête sérieuse?
C'est le 14 novembre dernier, à la veille de la dénonciation qu'il pressentait, de M. Mathieu Dreyfus, qu'Esterhazy a remis au ministère de la Guerre le document libérateur qu'il prétendait tenir de la « dame voilée )).
Nous savons aujourd'hui que la « dame voilée » c'était Du Paty de Clam.
C'était Du Paty de Clam qui avait remis à Esterhazy le document secret, sorti des archives du ministère de la Guerre, de l'armoire de fer du bureau des renseignements.
Quand Esterhazy eut ainsi remis au ministère de la Guerre le document à la foi ultra-secret et libérateur
qu'il tenait de Du Paty de Clam, que fit le ministre de la Guerre, qui était alors le général Billot?
Il se contenta d'accuser réception à Esterhazy de cet envoi par la lettre suivante qu'Esterhazy lui-même fit paraître dans le Figaro du jeudi 18 novembre :
Commandant,
Le ministre de la Guerre vous accuse réception du document que vous lui avez fait remettre à la date du 14 novembre, document qui vous a été donné, avez-vous dit, par une femme inconnue, et qui serait, ajoutez-vous, la photographie d'un document appartenant au ministère de la Guerre.
{Signature illisible).
Le pli, dit le Figaro, était revêtu du cachet ministériel.
Ainsi, chose incroyable, un document secret, ultrasecret, sort des archives du ministère de la Guerre ; il se trouve dans la poche d'un officier qui a été déjà, en 1896, accusé de trahison et d'espionnage par le chef du bureau des renseignements; cet officier est, par conséquent, le receleur d'un document volé, — et le ministre de la Guerre, tremblant on ne sait devant quoi, accuse réception de ce document au receleur, simplement, par écrit, et fait semblant de croire à l'invraisemblable et ridicule histoire de la dame voilée!
Comment ce document a-t-il pu sortir du ministère de la Guerre? M. le général Billot, qui n'est point curieux, s'en est informé vaguement. Ce document était dans une armoire de fer. La garde de cette armoire était confiée au chef du bureau des renseignements, celui qui avait succédé au colonel Picquart. M. le général Billot a-t-il interrogé à ce sujet M. le général Gonse et M. le colonel Henry? Que lui a-t-on répondu?
De quelles réponses s'est-il contenté ? Comment, pour- (juoi n'a-t-il pas ordonné une enquête judiciaire?
Il y avait quelqu'un qui avait laissé sortir le document libérateur du ministère de la Guerre.
Il y avait quelqu'un qui l'avait remis à l'officier accusé de trahison.
La chose à faire était toute simple, indiquée par le bon sens, prescrite par le souci le plus élémentaire et de la justice qui était bravée et de la défense nationale dont les secrets couraient les grandes routes: c'était — même en dehors de l'aiiaire de trahison — de mettre la main sur l'olTicier receleur, sur Esterhazy, d'instruire contre lui pour recel.
Esterhazy aurait rapidement parlé, avoué, tout avoué.
Aujourd'hui la responsabilité de M. Cavaignac est bien plus grave que celle de M. le général Billot.
M. le général Billot n'a pas voulu savoir; en tout cas il n'a fait aucun effort sérieux pour savoir de qui Esterhazy tenait le document secret.
Mais, M. Cavaignac, lui, le sait: c'est Du Paty de Clam qui a joué le rôle de la dame voilée; c'est Du Paty de Clam qui a remis le document à Esterhazy.
De ce fait. Du Paty se trouve déjà coupable de complicité de recel.
Il reste à savoir comment Du Paty, lui-même, a eu ce document.
Il n'y a que deux hypothèses possibles:
Ou il l'a volé; Ou il l'a reçu de quelqu'un.
S'il l'a volé, c'est un crime de plus à son actif. S'il l'a reçu de quelqu'un, s'il a surpris la bonne foi de quelqu'un, il faut qu'on sache qui est ce quelqu'un.
Le cercle du bureau des renseignements est très étroit.
Quand M. le ministre de la Guerre se décidera-t-il à ordonner, sur cet ensemble de faits, une enquête sérieuse ?
LA VÉRITÉ EN lYiARCHE
6 août 1898.
Nous ne connaissons pas encore officiellement la décision de la Chambre des mises en accusation.
D'après les uns, elle aurait déclaré que le juge d'instruction Bertulus n'est pas compétent pour connaître de la plainte visant Du Paty.
D'après les autres, elle aurait décidé que M. Bertulus est compétent pour informer sur les faux Blanche et Speranza.
Nous serons fixés aujourd'hui; nous attendons sans impatience la communication que M. le procureur général n'a pas cru devoir faire dès hier soir.
Quelle qu'elle soit, la décision de la Chambre des mises en accusation ne sauvera, en effet, aucun des coupables.
La Vérité s'est mise lentement en marche; elle avance, depuis quelques semaines, à grands pas.
Il n'y a personne aujourd'hui, pas même le ministre de la Guerre, pour soutenir sérieusement que le bordereau n'est pas l'œuvre d'Esterhazy.
Il n'y a plus personne aujourd'hui pour soutenir sérieusement que le jugement qui a condamné le capitaine Dreyfus est régulier.
Nous avons mis 3P Salles au défi de contester qu'il tient d'un des juges de 189-4 que des pièces secrètes leur ont été communiquées, en dehors de l'accusé et de son défenseur, en violation de la loi et du droit. *
M' Salles s'est tu.
M. Cavaignac, lui, avec une imprudence que certains n'ont pas fini de lui reprocher, avait parlé; il avait lu à la Chambre ces pièces, il les avait fait afficher sur tous les murs de France.
Voilà des mois et des mois qu'Esterhazy est accusé publiquement d'avoir été, de 1892 à d896, l'espion aux gages de la Prusse, à 2,000 francs par mois, d'avoir vendu au colonel de Schwarkoppen 162 pièces dont les originaux sont à Berlin et les photographies à Rome,
Esterhazy s'est tu, et ni M. le ministre de la Guerre Billot, ni M. le ministre de la Guerre Cavaignac n'ont osé protester.
Aucun des journaux qui ont, avec nous, dirigé ces terribles accusations contre un homme qni fait encore partie de l'armée française, qui porte encore sur son dolraan de uhlan la croix de la Légion d'honneur, — aucun de ces journaux n'a été poursuivi.
La loi est là, la loi de 1881 : elle permet de poursuivre devant le jury vingt journaux républicains, radicaux et socialistes, qui, tous les jours, accusent de trahison et d'espionnage un officier; et le parquet reste immobile, et le gouvernement ne bouge pas.
Quoi encore ! M. Rochefort jure qu'il n'a jamais connu celui qu'il appelait encore (( le brave commandant ». Et M. Drumont oublie qu'il l'a eu comme collaborateur. Et, si le prince Henri d'Orléans revenait demain, il ne l'embrasserait plus, en plein Palais de Justice !
Esterhazy n'est pas encore jugé, c'est vrai : il est déjà condamné.
Et, de même, Du Paty.
L'instruction, en ce qui concerne Du Patj^ serat-elle, comme on l'a annoncé, enlevée à 31. Bertulus ?
Ce ne sera qu'un aveu de plus, une preuve de plus.
Voilà plusieurs semaines que Du Paty est accusé par la même presse républicaine qui a fait la lumière sur les crimes d'Esterhazy.
Il est accusé de s'être livré, lors du procès Dreyfus, aux plus coupables, aux plus odieuses machinations.
Il est accusé d'avoir continué, avec une incroyable audace, ses machinations contre le colonel Picquart, quand celui-ci, alors chef du bureau des renseignements, avait démasqué Esterhazy.
Il est accusé d'avoir fabriqué faux sur faux, d'avoir été le collaborateur, le guide, le tuteur d'un traître dans une campagne scélérate — pour tromper l'opinion, pour tromper la justice.
Il est accusé d'avoir fabriqué à l'adresse du colonel Picquart deux dépêches mensongères, frauduleuses, dont il a signé l'une du nom d'une femme respectable entre toutes, qui avait eu l'honneur de mériter sa haine parce qu'elle savait ce dont il était capable.
Il est accusé d'avoir organisé la mystification de « la dame voilée », d'avoir ainsi contribué à surprendre la bonne foi des juges.
Il est accusé d'avoir, devant le chantage d'Esterhazy qui le menaçait de publier les billets échangés entre eux, poursuivi les plus criminelles intrigues.
11 est accusé de toutes ces indignités et de tous ces crimes par la presse d'abord, par des témoins en chair et en os ensuite, par des documents irréfutables; il en
est accusé enfin par l'ordonnance du juge d'instruction Bertulus.
Et Du Paty, comme Esterhazy, se tait; et le ministre de la Guerre se tait, lui aussi. Pas un mot de protestation, pas un démenti. Et ce n'est plus seulement la Dresse républicaine qui s'indigne de ce silence, c'est M. Paul de Cassagnac, cjui n'est pas, j'imagine, du « Syndicat » !
Quoi ! le Siècle n'est pas poursuivi en diffamation devant la Cour d'assises de la Seine ! Et V Aurore n'est pas poursuivie ! Et le Rappel! Et le Radical! Et la Petite République! Et la Fronde! Et les Droits de V Homme! Et M. Christian Esterhazy n'est pas poursuivi, lui non plus, devant la Cour d'assises, en diffamation !
C'est que la Cour d'assises, c'est la lumière, et l'on n'en veut pas, de la lumière !
3Iais ce silence, cette résignation, cette fuite, et tout le reste, toutes ces tentatives désespérées^ à la façon des noyés, de se raccrocher aux branches pourries de l'incompétence, c'est encore l'aveu, l'irrévocable aveu, l'aveu qui sort des choses.
Nous saurons tout à l'heure si la magistrature civile, si la Chambre des mises en accusation a ou non fait son devoir, si elle essaye ou non de sauver les coupables malgré l'évidence, si elle tient ou non à mériter les suffrages de la Libre Parole.
Mais alors même — ce dont je veux douter — alors même que la Chambre des mises en accusation n'aurait pas fait son devoir, tout son devoir, elle n'empêcherait pas, rien au monde ne saurait plus empêcher le Destin de s'accomplir.
Les masques sont arrachés.