ARRÊT SECRET
On lit dans V Intransigeant :
M. Christian Esterhazv n'a d'ailleurs en sa possession aucune lettre; il n'a aucun témoin de son entrevue avec le colonel Du Paty de Clam.
Nous répondons :
M. Christian Esterhazy a en sa possession des lettres qui ne laissent aucun doute sw l'exactitude de son récit, en ce qui concerne notamment les rapports de son cousin et de Du Paty de Clam.
M. Christian Esterhazy a des témoins qui, comme lui, ayant juré de dire toute la vérité, l'ont dite.
Est-ce clair?
En attendant; l'arrêt de la Chambre des mises en accusation est toujours tenu secret.
On dit que l'arrêt prononce l'incompétence de M. le juge d'instruction Bertuluspour connaître de la plainte déposée par le colonel Picquart contre Du Paty.
Du Paty, bien que complice de la fille Pays dans l'affaire du faux Speranza, et bien que le faux Blanche soit connexe du faux Speranza, ne serait justiciable que devant la justice militaire.
Une telle décision nous paraîtra, tant qu'elle ne sera pas officielle, absolument invraisemblable.
Elle renverserait tous les principes connus du droit.
Elle serait l'abaissement du pouvoir civil devant le pouvoir militaire.
Elle serait la négation des dispositions formelles, catégoriques, du Code d'instruction criminelle et du Code militaire lui-même.
Elle serait contraire à la justice, au bon sens.
On dit encore autre chose.
On dit que la Chambre des mises en accusation, après avoir examiné le témoignage de M. Christian Esterhazy, aurait apprécié qu'aucune charge sérieuse ne pourrait être relevée à rencontre de Du Paty.
Une telle décision nous paraîtra — encore plus que la première — tant qu'elle ne sera pas officielle, absolument invraisemblable.
La Chambre des mises en accusation peut — et
encore est-ce douteux — puiser dans ses pouvoirs propres le droit de retenir une affaire, d'évoquer le fond et de statuer de piano. Insuffisamment renseignée, elle peut encore déléguer à l'un de ses membres les fonctions de juge d'instruction pour interroger les prévenus, entendre les témoins, se livrer à toute enquête utile pour la manifestation de la vérité.
Mais ce qui ne lui est pas permis — et cela est hors de doute — c'est de juger de piano une affaire, alers que l'instruction n'est pas complète et même qu'elle n'a pas commencé, ce qui est le cas de Du Paty.
Ce qui lui est interdit, c'est, par avance, d'annihiler un témoignage; c'est, par avance, de suspecter, de chercher à discréditer un témoin, dont la déposition peut être importante ailleurs, qu'elle n'a pas entendu, qu'elle n'a même pas vu, sur le compte duquel elle n'a et ne peut avoir eu aucun renseignement.
Une pareille justice serait une justice à la Ravary.
Une pareille décision constituerait un abus de pouvoir.
Et il y a encore, en France, Dieu merci ! des juges pour les abus de pouvoir.
On dit encore...
Mais que ne dit-on?
IN'ous nous refusons à croire que de gaieté de cœur, pour essayer de sauver pendanp quelques jours encore un couple de faussaires, dont l'un est en outre un traitre, un ('S[)ion et un escroc — la Chambre des mises en accusation ait rendu un arrêt qui serait contraire au Droit, qui demain volerait en éclats au choc
irrésistible de la Vérité et qui déshonorerait devant l'histoire ceux qui l'auraient rendu.
Xous nous refusons à croire à des bruits de couloir, à des racontars d'antichambre.
Nous attendons, très tranquillement, de connaître ofiiciellement les considérants et le dispositif de l'arrêt de la Chambre des mises en accusation.
EUPATORIA
8 août 1898.
J'ait dit que Du Paty avait été le g-uide, le tuteur, le conseiller d'Esterhazy pendant la durée de l'enquête Pellieux et de l'instruction Ravary.
C'est Du Paty qui a inventé l'histoire de la « dame voilée », qu'il avait déjà mise en œuvre dans une précédente alïaire dont M. Lozé et le général Davoust connaissent tous les détails.
C'est Du Paty qui a fabriqué les fausses dépêches Blanche et Speranza.
C'est Du Paty qui a remis au traître le document libérateur.
C'est encore Du Paty qui a inventé l'histoire du capitaine Brô, qu'Esterhazy a servie, d'abord dans son journal, la Libre Parole, puis devant le Conseil de guerre.
Voici comment Esterhazy a raconté cette histoire devant le Conseil de guerre le 10 janvier 1898.
« EsTERHAZY. — En voyant le bordereau publie' par le Malin rapproché des spécimens de mon écriture, j'ai été frappé de la ressemblance de certains mots qui paraissaient décalqués. Cette idée de décalquage m'a frappé. Je me suis demandé comment l'auteur de la publication du bordereau avait pu avoir de mon écriture. Mon écriture a, malheureusement, traîné chez bien des gens dontle métier est de prêter de l'argent; de plus, j'ai été témoin dans un duel (Crémieu-Foa). A ce sujet, j'ai reçu beaucoup de lettres d'officiers auxquels j'ai répondu. J'ai pensé que M. Mathieu Dreyfus avait pu en avoir quelques-unes. Mais cela n'était pas suffisant. Je me suis souvenu qu'au mois de février 1893 j'ai reçu à Rouen, oii j'étais alors, une lettre d'un officier attaché à l'Etat-Major du ministère de la Guerre, me disant qu'il était chargé de faire une étude sur le rôle de la cavalerie légère dans la campagne de Crimée, qu'il savait que mon père avait commandé une brigade à Eupatoria, et il me demandait de lui envoyer les documents que je pouvais posséder sur cette époque. Je fis un petit travail de sept à huit pages in-folio que j'ai envoyé à ce monsieur; le capitaine Brô, rue de Châteaudun...
Le général de Luxer. - Quel numéro?
II. Je ne me le rappelle pas. Après avoir envoyé ce travail, j'ai été surpris de n'en pas recevoir de nouvelles. J'ai cherché au ministère de la Guerre; le capitaine Brô n'y était plus : il était parti sans laisser d'adresse, mais j'ai su qu'il était en garnison à Toulouse. Je lui ai écrit, et il m'a répondu en me disant
qu'il ne savait pas ce que je voulais dire. J'ai envoyé une lettre au chef d'Etat-Major général de l'armée en lui demandant de faire une enquête et de me confronter avec le capitaine Brô. Je n'ai pas eu de nouvelles de cette démarche.
D. Vous n'avez jamais retrouvé le capitaine Brô?
R. Non, mon général.
D. Vous lui avez écrit une lettre, et il vous a dit qu'il n'avait pas reçu les renseignements?