II. Il m'a écrit qu'il ne me les avait pas demandés
D. C'est-à-dire que vous avez fini par retrouver le capitaine Brô, qui vous a déclaré ne vous avoir jamais rien demandé.
R. Parfaitement.
D. D'après les recherches faites, on n'a pas trouvé, rue de Ghàteaudun, l'adresse du capitaine Brô; mais l'adresse qui s'en rapprochait le plus est celle de M. Hadamard, beau-père de M. Dreyfus.
R. Parfaitement.
D. Et le capitaine Brô vous a bien déclaré qu'il ne vous avait jamais rien demandé?
R. Oui, mon général.
D. Le capitaine Brô a écrit, d'autre part, qu'il n'a jamais rien reçu du commandant Esterhazy au sujet de renseignements sur la campagne de Grimée. »
Si le général de Luxer avait eu l'habitude des affaires judiciaires, il aurait dit à Esterhazy :
« Vous mentez. Vous racontez d'abord que c'est en voyant le bordereau publié par le Matin rapproché des spécimens de votre écriture que vous avez été frappé de la ressemblance de certains mots qui parais-
saient décalqués. C'est alors? le 29 octobre 1897, que vous auriez écrit au capitaine Brô la lettre que vous avez versée à l'instruction. Or, le fac-siraile du bordereau a paru dans le J7a//n du 10 novembre 1896, c'està-dire un an auparavant, et il n'a été rapproché alors d'aucun spécimen de votre ('criture. C'est seulement le 15 novembre 1897 que vous avez été dénoncé par Mathieu Dreyfus comme l'auteur du bordereau. C'est le 10 novembre 1897 que Mathieu Dreyfus a su votre no.mdeM. de Castro, qui avait reconnu, dans l'écriture du bordereau, votre propre écriture. Donc, il n'est pas vrai que c'est en voyant le bordereau publié par le Matin et rapproché des spécimens de votre écriture que vous avez eu l'idée du décalquage et écrit le 29 octobre au capitaine Brù. Donc, tout votre récit croule par la base. Vous êtes un menteur, un imposteur. »
Ce petit discours aurait eu tou. ■ 'a rigueur d'une démonstration mathématique, par A plus B.
Il n'en restait pas moins que le 29 octobre 1897, bien avant qu'il eût été dénoncé par Mathieu Dreyfus, bien avant que son nom eût été prononcé, Esterhazy avait écrit la lettre suivante au capitaine Bro :
Mon cher camarade,
Permettez-moi de faire appel à vos souvenirs pour un renseignement du plus grand iatcrêt pour moi. En février 1896, je vous ai envoyé sur votre demande une notice relative au rôle joué en Crimée par le 4'* hussards à Eupatoria, un des régiments qui se trouvaient alors sous les ordres de mon père. Bien que je vous aie envoyé ce petit travail chez un de vos amis, rue de Lafayettc ou rue de Chàteaudua, si
mes souvenirs sont exacts, parce que vous alliez partir en permission, je n'ai pas reçu de réponse de vous. J'aurais grand intérêt à savoir, le plus tôt possible, si vous n'auriez pas le souvenir d'avoir à cette époque, ou par la suite, prêté ce petit travail, sans valeur pour eux, à un de vos camades du ministère de la Guerre.
Veuillez agréer, etc.
Comment, pourquoi Esterhazy avait-il imaginé d'écrire cette lettre au capilaine Brô, qui ne lui avait jamais demandé un travail sur Eupatoria?
Personne, d'ailleurs, n'avait jamais demandé ce travail à Esterhazy. C'était encore une fable inventée de toutes pièces. L'ami qui demeurait rue de Lafayette ou rue de Châteaudun — le beau-père du capitaine Dreyfus demeure rue de Châteaudun — était, lui aussi, une invention scélérate.
L'explication est fort simple. Il suffît de se rapporter à l'acte d'accusation de M. Besson d'Ormesche ville contre le capitaine Dreyfus. On y lit :
« Tout l'interrogatoire subi devant M. l'officier de police judiciaire est émaillé de dénégations persistantes et aussi de protestations du capitaine Dreyfus contre le crime qui lui est reproché. Au début de cet interrogatoire, le capitaine Dreyfus avait d'abord dit ((u'il lui semblait vaguement reconnaître dans le document incriminé l'écriture d'un officier employé dans les bureaux de l'Etat-Major de l'armée; puis, devant nous, il a déclaré retirer cette allégation qui, d'ailleurs, devait tomber d'elle-même en présence de la dissemblance complète et évidente du type graphique
de l'écriture de l'officier visé avec celle du document incriminé. »
L'officier dont l'écriture avait paru au capitaine Dreyfus ressembler vaguement à celle du bordereau, c'était le capitaine Brô.
L'officier de police judiciaire devant lequel il avait prononcé hypothétiquemcnt ce nom, c'était Du Paty de Clam.
Du Paty de Clam s'est souvenu, au bon moment, du nom du capitaine Brô.
C'est Du Paty qui a inventé l'histoire du prétendu manuscrit Eupatoria.
C'est Du Paty qui a fait écrire par Esterhazy la lettre du 29 octobre 1897 au capitaine Brù.
C'est Du Paty qui, de compte à demi avec Esterhazy, a réussi à surprendre ainsi la bonne foi des juges du Conseil de guerre, à tromper la justice militaire.
Nous retrouverons cet incident au prochain procès Zola.
Toutes les puissances du monde auront beau se coaliser; la lumière, toute la lumière se fera sur cette ténébreuse affaire.