‹ Vers la justice par la véritéChapitre 42 sur 68 · PAGE D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PAGE D'HISTOIRE

(Suite.)

11 août 1898.

Je continue le résumé de l'affaire Du Paty de Clam. J'en étais resté à l'ordonnance par laquelle le juge d'instruction Bertulus avait décidé de poursuivre Du Paty avec ses complices, Esterhazy et Marguerite Pays, pour faux et usage de faux.

Cette ordonnance fut frappée d'opposition à la fois par le procureur de la République et par le colonel Picquart.

Par le colonel Picquart, parce que M. Bertulus s'était déclaré incompétent en ce qui concerne la fabrication du faux Blanche. Le juge reconnaissait la matérialité du faux commis par Du Paty; mais il estimait que, la fille Pays n'y ayant point participé, Du Paty relevait de ce chef de la justice militaire.

Par le procureur de la République, parce qu'il contestait, d'une manière générale, la compétence de la justice civile en ce qui concerne les deux faux Blanche et Speranza. dont était accusé Du Paty. Cette thèse était contraire au texte formel de l'article 76 du Code militaire, lequel renvoie devant les tribunaux ordinaires les militaires qui, dans la perpétration d'un crime ou d'un délit, ont des complices civils.

La Chambre des mises en accusation fut saisie de cette double opposition. Elle se réunit le 2 août.

On en était là, quand un cousin du commandant Esterhazy raconta à un rédacteur du Siècle qu'il avait été, pendant l'hiver 1897-1898, l'intermédiaire entre son parent et Du Paty. Il précisa les nombreux rendez-vous, presque quotidiens, qu'il avait eus avec l'officier d'Etat-Major qui avait été le principal metteur en œuvre du procès Dreyfus et qui avait par conséquent, un grand intérêt personnel à en empêcher la revision et à sauver le véritable traître, Esterhazy.

D'après ce récit, dont la sincérité frappa les esprits impartiaux, Du Paty avait été le guide, le conseiller, le protecteur infatigable d'Esterhazy. C'était Du Paty qui avait fabriqué ou fait fabriquer les fausses dépêches destinées à compromettre le colonel Picquart, inspiré les articles qu'Esterhazy avait publiés dans la Libi'e Parole sous la signature Dixi. C'était lui encore qui avait fait sortir de l'armoire secrète du ministère de la Guerre la pièce qui servit de document libérateur à Esterhazy. La fable de la Dame voilée avait été inventée par Du Paty; ce n'était, d^ailleurs, de sa part, que la réédition d'une comédie qu'il avait jouée dans une autre affaire.

M. Christian Esterhazy avouait, entin, qu'il avait lui-même, sous la dictée de son cousin, composé les

lettres de la Dame voilée ou de Speranza, destinées à surprendre la bonne foi du général de Pellieux.

11 avait fait, d'ailleurs, toutes ces déclarations, appuyées sur des preuves écrites, devant le juge d'instruction et sous la foi du serment.

Ces révélations produisirent une impression d'autant plus vive que Du Paty ne risqua aucun démenti.

Ce fut, dès lors, un étonnement général quand le bruit se répandit, le 5 août, que la Chambre des mises en accusation, siégeant à huis clos, avait décidé que le juge Bertulus n'était pas compétent pour connaître de la plainte du colonel Picquart contre Du Paty et qu'aucune charge ne pouvait être relevée contre le complice d'Esterhazy et de Marguerite Pays. C'était, disait-on, la méconnaissance à la fois de l'évidence et des textes les plus impératifs de la loi.

Une décision si inattendue et d'une telle importance semblait, en tout cas, devoir être rendue publique. Cependant le Parquet refusa de la communiquer à qui que ce fût, même, à l'avocat de la partie civile.

M. Trarieux, sénateur, ancien garde des Sceaux, fidèle au beau rôle qu'il avait assumé de ministre de la Justice in parlihus fidelium justitise, avait exposé, dans une lettre à M. Yves Guyot, directeur du Siècle, la question de droit. La Chambre des mises en accusation ne pouvait apprécier le fond de l'affaire sans un vérital)le excès de pouvoir. D'autre part, les arrêts unanimes de la Cour de cassation font résulter le faux de signatures imaginaires, toutes les fois qu'il y a intention de nuire et préjudice possible.

On continua à cacher l'arrêt de la Chambre. C'était,

cette fois, sur le terrain de la justice civile, la suite du combat désespéré de l'Ombre contre la Lumière.

Le prince de Bismarck, qui venait de mourir, avait toujours démenti, avec indignation, qu'il eût tenu le fameux propos : « La force prime le droit. »

Ce silence obstiné des magistrats chargés de rendre la justice eut une conséquence qui est unique dans l'histoire du droit : le colonel Picquart se pourvut en cassation contre un arrêt qui ne lui avait pas été signifié. (8 août.)

Du Paty se contenta de ce jugement rendu dans les ténèbres et tenu secret à la façon des arrêts du Conseil des Dix.

Le plus fougueux des journalistes bonapartistes, M. Paul de Cassagnac, avait observé, dans un article qui fit grand bruit, que Du Paty, souftleté par les accusations âeJunius, se devait à lui-même, devait à l'Etat-Major et à l'armée, de poursuivre le Siècle devant la Cour d'assises. Du Paty fit annoncer qu'il avait obtenu de son parent et ami, M. Cavaignac, ministre de la Guerre, l'autorisation d'intenter un procès à ceux qu'il appelait « ses calomniateurs ».

Sûr et certain de pouvoir établir la vérité à lagrande lumière de la Cour d'assises, le Siècle répondit laconibuement à cette menace par ces deux mots : «Allons-y! »

Du Paty se tut aussitôt. Cet aveu par le silence fut enregistré, non sans scandale, par les journaux. Juniiis renouvelait impitoyablement son défl, tous les matins. Un rédacteur de V Aurore, M. Philippe Dubois, démontra, par des preuves et des arguments irréfutables, que c'était Du Paty qui avait fait paraître, dans VE-

clair du 14 septembre 1896, le fameux article qui avait révélé l'existence de la pièce secrète et donné, pour la première fois, un texte, d'ailleurs inexact, du bordereau. Les amis de Uu Paty avaient eu l'audace d'imputer l'inspiration de cet article au colonel Picquart.

Ainsi Du Paty faisait accuser le colonel Picquart de ses machinations, tout comme Esterhazy accusait le capitaine Dreyfus d'être l'auteur du bordereau.

31. Brisson, président du conseil, assistait, impassible et muet, à tous ces faits sans précédent, même en Tartarie. Tous les yeux se tournèrent vers la Cour de cassation...

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