‹ Vers la justice par la véritéChapitre 43 sur 68 · LA PEUR DE LA LURIIÈRE · texte numérisé non relu

LA PEUR DE LA LURIIÈRE

11 août ms.

Le Parquet avait à signifier hier à M. le colonel Piequart l'ordonnance de M. le juge d'instru;tion Bertulus relative h la plainte portée par lui contre les auteurs des faux commis à son préjudice par Esterhazy et la fille Pays.

Cette ordonnance n'a pas été signifiée in extenso au colonel Piequart.

Trois faux avaient été dénoncés à M. Bertulus :

4° La lettre Speranza du 45 décembre 1896;

2° La dépêche Speranza du 10 novembre 1897;

3" La dépêche Blanche du même jour.

Le juge d'instruction n'ayant pas reconnu la participation d'Esterhazy et de la fille Pays au premier de ces faux a prononcé à leur profit, de ce chef, un nonlieu.

Les ayant reconnus, au contraire, coupables en ce qui concerne les deux autres faux, il les a renvoyés,

de ce second et de ce troisième chef, devant la Cour d'assises.

Que fait le Parquet?

Il ne signifie à M. le colonel Picquart que la partie de l'ordonnance qui est relativ'e à la lettre Speranza, au non-lieu prononcé de ce chef par le juge.

Mais il supprime de l'ordonnance, qu'il avait le devoir de signifier in extenso, toute la partie, considérants et dispositifs, qui est relative aux fausses dépêches et qui motive le renvoi d'Esterhazy et de la fille Pays devant la Cour d'assises.

M* Labori, au nom de M. le colonel Picquart, a immédiatement protesté contre cette extraordinaire mutilation.

Par une sommation à M. le procureur général, il a réclamé la signification de l'ordonnance in extenso, selon son droit.

Que disaient donc ces considérants dont on a une crainte si mal dissimulée ?

Qu'a voulu le Parquet en ne les notifiant pas?

Si ces considérants avaient lavé de l'accusation portée contre eux Esterhazy et la fille Pays, à qui fera-t-on croire qu'on ne se fût pas empressé de les signifier à M. le colonel Picquart, de les produire au grand jour?

Et comment voulez- vous que tout le monde ne soit pas persuadé que, si ces considérants et ces dispositifs n'ont pas été produits, c'est parce qu'ils accablent de preuves irréfutables le Uhlan et sa maîtresse?

Et cette hypothèse suffit-elle encore? Et comment le Parquet ne s'est-il pas dit que cet acte, qu'il croit sans doute ingénieux et habile, va se retourner de toute sa force non seulement contre Esterhazy et la fille Pays^ mais contre celui qui a été, dans ces faux,

leur inspirateur et leur instigateur, contre ce Du Paty qu'on ne sait quelle puissance occulte veut sauver à tout prix et qu'on perd, au contraire, plus irrémédiablement encore, devant l'opinion, par cette peur de la lumière.

Et de pareils faits, dont on ne trouverait pas l'analogue sous l'Empire, se produisent au lendemain du jour où le législateur, par le vote de la loi du 8 décembre 1897, a voulu abolir les derniers vestiges de l'instruction secrète !

Est-ce le ministre de la Guerre qui est ministre de la Justice?

Et cela se passe, Monsieur Brisson. sous un ministère dont vous êtes encore le chef nominal, — et sous un gouvernement qui s'appelle encore la llépublique !

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