‹ Vers la justice par la véritéChapitre 44 sur 68 · HENRY · texte numérisé non relu

HENRY

LE COUP DE lYlASSUE DU GÉNÉRAL DE PELLIEUX

18 février 1898.

Des paroles d'une extrême gravité ont été prononcées hier à la Cour d'assises.

Le général de Pellieux et le général Gonse sont venus, l'un après l'autre, déclarer à la barre que, deux ans après la condamnation du capitaine Dreyfus, à la veille de l'interpellation Castelin,une pièce était tombée entre les mains du ministère de la Guerre et que cette pièce démontre d'une façon décisive la culpabilité du condamné.

A la suite de cette déclaration, M" Labori a exigé, au nom de la défense, que ce nouveau document, qu'on venait de jeter dans les débats, fût apporté à l'audience, que le général de Boisdeffre fut appelé à s'en expliquer.

Le général de Boisdeffre n'était pas là; la Cour, après un bref délibéré, a accepté les conclusions de M" Labori et a remis l'audience à aujourd'hui.

Pour éviter toute confusion au suji't de cet inci.Ient,

iS.

il est nécessaire de préciser et de classer, une bonne fois, les différentes pièces secrètes qu'on voit émerger successivement dans l'affaire Dreyfus.

Il y a d'abord la pièce que M. le général Mercier a fait communiquer, en dehors de la défense, aux membres du conseil de guerre qui a condamné Dreyfus.

Cette pièce, qui a été révélée pour la première fois par VFclaijuln 14 septembre 1896, est une lettre de M. de Schwarzkoppen à M. Panizzardi, lettre qui se termine, d'après Y Eclair, par ce postscriptum : « Cette canaille de D... devient bien exigeant. »

Ce n'est pas de cette pièce qu'il s'est agi hier. On sait seulement que l'authenticité n'en est pas contestée et que, d'après les déclarations formelles des ambassades intéressées, déclarations qui ont été reçues par M. Ilanotaux, elles ne s'appliquent pas au capitaine Dreyfus.

Il y a ensuite une série de plusieurs lettres formant un dossier dont le colonel Sandherr aurait, selon la déposition du lieutenant-colonel Henry, montré à ce dernier, le 14 décembre 1894, deux lettres, en lui faisant jurer de n'en jamais révéler le contenu.

Ce dossier a été ensuite remporté par le colonel Sandherr et on ne l'aurait jamais plus revu.

11 y a lieu de croire que ce dossier se compose de la prétendue correspondance échangée entre Dreyfus et l'empereur d'Allemagne, correspondance dont l'existence a été bruyamment révélée par M. Henri Rochefort, dans V Intransigeant du mois de décembre dernier.

Comme cette révélation a fait l'objetde deux démentis catégoriques du gouvernement actuel et de M. Charles Dupuy, il est manifeste[que le ministère de la Guerre lui-même considère actuellement ces lettres comme de

simples faux, fabriqués par des personnes intéressées à faire condamner Dreyfus,

Ce n'est pas encore de ces dossiers-là qu'il s'est agi hier.

Vient enfin une troisième pièce dont il avait été fort peu question jusqu'à présent.

On savait seulement, par une indiscrétion du Cri de Paris, que le ministère de la Guerre avait en main, depuis environ un an, un nouveau billet du même attaché militaire étranger à son collègue et conçu à peïi près en ces termes : « Je pars pour Berlin, tu pars pour » Rome; il est bien entendu que, pour nos gouverne- » ments respectifs, nous n'avons jamais eu affaire avec » Dreyfus. »

Cette pièce ridicule, gui pue le faux, n'avait jamais été sérieusement invoquée dans les polémiques actuelles.

Il était réservé à MM. les généraux Gonse et de Pellieux de donner la mesure de leur esprit critique en la faisant intervenir hier dans les débats, au cri de guerre : « Allons-y ! »

Ils ont donné, en racme temps, d'intéressants renseignements sur le contenu exact de la pièce et sur la date précise oii elle est parvenue au service des renseignements.

La pièce, ou plutôt les pièces, seraient, d'une part, une carte de visite au nom de l'attaché militaire en question, carte portant au dos une recommandation insignifiante signée d'une initiale conventionnelle.

Puis, un billet conçu à peu près dans les termes qu'avait fait connaître le Ci'i de Paris : « J'apprends » qu'une interpellation va être faite à la Chambre sur )> l'affaire Dreyfus; il est bien entendu que nous ne

» connaissons pas ce Juif. » Signé de la même initiale conventionnelle.

Le piquant de l'affaire, c'est que ce document, que n'a point connu le colonel Picquart, serait arrivé néanmoins au ministère avant l'interpellation Castelin.

Or, nous savons aujourd'hui, de source certaine, par la déposition de M. le colonel Picquart, confirmée par celle du général Gonse, que le colonel Picquart avait fait la remise de ses services les 15 et 16 novembre 1896 et qu'il est parti en mission le 16 novembre au soir, « l'avant-veille de l'interpellation Castelin. »

L'interpellation Castelin aeu lieu le 18 novembre 1896.

C'est donc, entre ces deux dates, c'est-à-dire le 17 novembre 1896, seul jour disponible, que l'inepte document : « Ne parlons pas de ce Juif » est tombé, comme par hasard, entre les mains de l'Etat-Major.

Quelle est la dame voilée, quel est le Lemercier- Picard qui a apporté, qui a fabriqué ce faux ridicule ?

Une enquête s'impose à ce sujet. Espérons que ce n'est ni M. le général de Pellieux ni M. le général Gonse qui en seront chargés.

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