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LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE ET LE JURY

21 février 1898.

L'audacieuse déclaration de M. le général de Boisdetïre dans l'audience de samedi a provoqué, dans toute la presse indépendante, un même mouvement d'indignation :

« N'est-il pas iosolite, dit le Tempfi, que le chef de l'Etat- ' Major général vienne poser devant les douze jurés une sorte de question de confiance ? Que devient la liberté des jurés ? »

M. Ranc, dans le Badical, s'adresse au ministre de la Ciuerre :

« L'anarchie, lui dit -il, bat son plein h la rue Saint-Dominique; tout le monde v commande, y gouverne, y règne, excepté vous. »

Les républicains du Sénat et de la Chambre, ceux qui ne sont pas terrorisés par les menaces de la presse iuimonde, ceux qui sont dignes encore du nom de repu-

blicains, tiennent, dans les couloirs du Palais-Bourbon et du Palais du Luxembourg, le même langage. L'écho en est arrivé jusque dans un autre palais.

Aussi bien, le discours du général de Boisdeffre est-il encore plus grave que l'on ne croit. Les gens peu informés n'y ont vu qu'une menace à l'adresse du jury. Condamnez Zola ou l'Etat-Major donne sa démission! En vérité, le discours s'adresse encore bien plus à M. le général Billot qu'au jury. M. de Boisdeffre, qui « branle depuis longtemps dans le manche », a imaginé de S3 faire imposer par le jury au ministre de la Guerre. D'une pierre, deux coups.

Le général de Boisdeffre a eu, pendant assez longtemps, l'ambition d'être ambassadeur en Ptussie. A cet effet, il faisait passer dans les journaux, déjà dévoués à la petite coterie de la rue Saint-Dpminique, des notes perfides annonçant le prochain départ de M. de Montebello et son remplacement par M. de Boisdeffre.

Avertis de cette campagne, M. Hanotaux, ministre des Affaires Etrangères, et le général Billot, ministre de la Guerre, la firent cesser. Tous les détails de cet incident sont connus; on pourra, si le général de Boisdeffre y tient, les raconter.

Aujourd'hui, M. de Boisdeffre a dû renoncer à toute ambit.ion d'aller jamais représenter la France en Russie. Depuis qu'il est devenu le protégé de M. Rochefort, il n'est jugé nulle part, avec plus de sévérité, qu'en Russie. M. Rochefort passe, en Russie, pour le représentant de la révolution anarchiste, nihiliste et communiste. Etre protégé par lui, c'est, aux yeux de la Russie, une tache indélébile. M. de Boisdeffre a lu les journaux russes, les articles qu'y ont publié les plus hauts dignitaires de l'Empire. 11 est fixé.

Le général de Boisdeffic se cramponne donc à l'Etat-

Major. Le syndicat de Mun-Rochefort ne suffit plus. Le père Du Lac s'est trop maladroitement démasqué. De là, l'appel au jury de la Seine.

Le Siècle a déjà dit quelle était l'origine de la fausse dépêche qui avait « motivé » l'intervention de M. de Mun dans la séance du 4 décembre. Les journaux de la rue Saint-Dominique racontaient, depuis plusieurs jours, que les partisans de la revision du procès Dreyfus allaient publier une dépêche de M. de Boisdelï're à M. Estcrhazy : « Revenez, je vous couvre. » Or, jamais les partisans de la revision n'eurent entre les mains cette dépêche. Cette histoire avait été inventée de toutes pièces par les amis de M. Esterhazy. Ce furent eux qui mirent la dépêche en circulation, l'attribuant au prétendu syndicat. C'est à ce clou forgé par la presse cléricule'que le général de Boisdeffre accrocha sa lettre à l'Agence Havas, que M. de Mun accrocha son discours.

On sait avec quelle violence ['Intransigeant attaque le général Billot, avec quel enthousiasme il célèbre le général de Boisdeffre. D'oii provient ce contraste ? Le général de Boisdelfre répondra peut-être qu'il n'écrit ni n'inspire les articles de V Intransigeant. On n'a pas oublié que, le lendemain du jour où il avait dîné avec ]\LM. Rochefort et Laguerre, le général Boulanger avait donné sa parole d'honneur qu'il n'avait pas vu M. Rochefort depuis six mois. Cependant, il suffirait à M. de Boisdeffre de dire un mot pour que V Intransigeant cessât de le célébrer aux dépens du général Billot, outragé et traîné dans toutes les boues. Or, ce mot, M. de Boisdelfre ne le dit pas.

L'Intransigeant a raconté cinquante fois que le général Billot avait l'intention de remplacer le général de Boisdelfre à l'Etat-Major; il a même nommé son

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successeur éventuel, qui est un général républicain. D'où venait à V Intransigeant cette information? Quelle femme voilée lui avait porté cette nouvelle? Dans quel intérêt l'annonçait-on ?

Ou nous nous trompons fort ou cette femme voilée est la même qui renseignait M. Esterhazy.

M. Millevoye a provoqué, l'autre soir, un immense éclat de rire, dans une réunion tenue à Suresnes, en racontant qu'il existait des lettres de Dreyfus à l'Empereur d'Allemagne et de l'Empereur d'Allemagne à Dreyfus. V Intransigeant avait déjà servi ces papiers Norton, plus bêtes que ceux du nègre, à ses lecteurs. Deux démentis de l'Agence Havas avaient répondu à ces articles de M. Rochefort. D'où venait cette ineptie?

Nous aurions entre les mains la preuve matérielle que cette ineptie a été mise en circulation par M. de Boisdeffre que nous ne fournirions pas cette preuve. Notre patriotisme nous le défendrait. Mais le patriotisme de M. le général de Boisdeffre ne lui a pas interdit de confirmer, devant le Jury de la Seine, l'authenticité d'une prétendue lettre de M. de Schwarzkoppen à "M. de Panizzardi, au sujet « du juif Dreyfus », lettre qui n'est pas un faux moins stupide et moins manifeste que les lettres à ou de l'empereur d'Allemagne.

Si le général Billot n'avait pas considéré cette lettre comme un faux, eût-il hésité à la montrera M. Scheurer-Kestner? C'est parce qu'il la considérait, tout comme la considère le colonel Picquart, comme un faux ridicule et inepte, que le général Billot s'est contenté d'en menacer l'honorable sénateur. M. de Pellieux et M. de Boisdeffre n'ont pas eu les mêmes scrupules. Croient-ils donc aux jurés de la Seine moins d'esprit critique, moins de clairvoyance, moins d'intelligence

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