‹ Vers la justice par la véritéChapitre 47 sur 68 · HALTE LA · texte numérisé non relu

HALTE LA

2 septembre 1898.

Halte là!

M. Cavaignac a refusé de commettre le crime de couvrir celui du colonel Henry. Je ne suis pas des amis de M. le ministre de la Guerre. J'aurais cru cependant lui faire injure en l'en félicitant.

Mais de ce que M. Cavaignac n'a pas voulu se faire le complice du colonel Henry, il y a peut-être quelque exagération à conclure que M. ministre de la Guerre a bien mérité de la patrie, qu'il est le justicier impeccable dont la parole ne saurait faire doute désormais pour personne, et que ceux-là seraient de mauvais citoyens qui ne s'inclineraient pas à l'avenir, sans discussion et sans murmure, devant l'autorité d'un homme tel que lui.

C'est cependant cette campagne qu'engagent, depuis hier, les journaux qui n'avaient pas assez d'injures, il n'y a pas trois jours, pour ceux qui se permettaient de

mettre en doute l'inepte document dont le général Billot avait menacé M. Scheurer-Kestner, comme d'un coup de massue, dont les généraux de Boisdefîre, de Pellieux et Gonse, avaient proclamé l'incontestable authenticité devant le jury de la Seine, que M. Cavaignac enfin avait fait afficher solennellement sur toutes les murailles de nos 36,000 communes.

L'audace de cette nouvelle tentative en faveur de M. le ministre de la Guerre n'a d'égale que celle des précédentes entreprises d'apothéose au profit du môme personnage.

Les républicains qui s'y prêteraient, après les terribles expériences dont ils viennent d'être les témoins, ne seraient pas que des imbéciles. Ils mériteraient les pires destins.

Ils ont, en effet, des comptes, et des plus sérieux, à demander ù M. Cavaignac.

Ils ont à lui demander d'abord comment, deux jours à peine après son installation au ministère de la Guerre, il a pu prendre sur lui de venir déclarer à la Chambre et au pays qu'il avait fait du dossier de l'affaire Dreyfus l'étude la plus attentive et que sa conscience lui permettait d'affirmer que l'infortuné capitaine avait été, sinon légalement, du moins justement condamné.

M. Cavaignac n'est pas un politicien quelconque : il a la prétention d'être un historien, presque un intellectuel. Et son sens critique n'a rien trouvé à objecter au plus stupide, au plus manifeste des faux ! « J'ai pesé, disait-il à la Chamljre. parlant au nom du gouvernement de la République et au nom de l'armée, j'ai pesé l'authenticité matérielle et l'authenticité morale

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de ce document. » Comment en avait-il pesé l'authenticité matérielle? Pour ce qui est de l'authenticité morale, M. le ministre de la Guerre n'éprouvait aucun embarras à croire que l'attaché militaire d'Allemagne avait, et dans quel style ! recommandé à son collègue d'Italie de mentir à son gouvernement, comme il était prêt à mentir au sien.

C'est entre mille documents que M. Cavaignac avait choisi celui-là comme devant emporter les convictions les plus rebelles. Que doivent être, juste ciel îles 999 autres documents, moins probants, que M. Cavaignac avait eu le teinps d'étudier en quarante-huit heures?

Quand un homme, quand un ministre, et dans quelles circonstances, après quels avertissements ! a commis une pareille erreur; quand, après s'être laissé aussi grossièrement tromper, il a trompé de la sorte une Chambre novice et tout un grand pays ; quand il a exposé ainsi ce grand pays et cette Chambre à la risée du monde, il a le devoir d'être modeste et, sous peine d'être taxé d'impudence ou d'inconscience, d'imposer silence à des thuriféraires qui ne parlent pas. peutêtre, sans y avoir été conviés.

M. le général de Boisdeffre n'avait trompé, après avoir été, lui aussi, trompé comme un enfant, que le jury de la Seine. Il n'a pas cru devoir conserver ses hautes fonctions à l'Etat-Major. Cette leçon de dignité a été perdue pour M. Cavaignac.

M. Cavaignac a mis lui-même la main au collet du colonel Henry. Mais dans quelles conditions?

Comment! c'est le 15 août, que M. le ministre de la Guerre, de son propre aveu, aurait, d'après son pro-

pre récit, découvert que le chef du bureau des renseignements avait commis le plus abominable des faux, et c'est le 29 août seulement qu'il se décide à agir !

Que fait-il dans l'intervalle? Ce ministre de la Guerre ne peut laisser à un vice-président le soin de présider le conseil général de la Sarthe. Alors qu'il sait déjà la vérité, il va prononcer des discours, faire émettre des vœux qui sont des outrages au bon sens et à la vérité. Alors qu'il est détrompé, il laisse le pays s'enfoncer un peu plus encore dans le mensonge et dans l'erreur. C'est une conscience d'une nature toute spéciale que celle de M. Cavaignac.

Le colonel Henry a reconnu, dans le cabinet du ministre, qu'il était l'auteur de la fausse lettre de 1896. Mais, enfin, qu'a-t-il avoué? A qui fera-t-on croire que le colonel Henry a commis ce crime pour le plaisir de le commettre? H était hypnotisé, c'est l'évidence, dans la pensée de rendre irrévocable la condamnation du capitaine Dreyfus, d'enfoncer un peu plus un innocent dans le sépulcre. Mais il y en avait un autre qui avait, lui aussi, quelque intérêt à cette infamie. L'a-t-il nommé? Cet autre ne s'est-il douté de rien, n'a-t-il rien vu ?

Et, là-dessus, ce n'est pas au Cherche-Midi, comme le voulait la loi, à la prison des militaires accusés d'un crime, que M. Cavaignac fait conduire celui des faussaires qui a avoué. C'est au Mont-Valérien, où les mesures les plus élémentaires de surveillance n'ont pas été prises.

H y avait un témoin, indispensable, entre tous, à la manifestation de la vérité. Ce témoin est mort.

Et l'on s'étonnera demain, quand de nouvelles légendes viendront obscurcir encore cette ténébreuse affaire, troubler l'esprit populaire et l'affoler!

Et pendant que le colonel Henry se tue d'un coup de rasoir dans la gorge, que devenait l'autre faussaire, celui qui n'est pas un simple roturier, qui est à la fois marquis et cousin de M. le ministre de la Guerre?

Il a été dénoncé, celui-là, comme le machinateur du procès Dreyfus, comme l'auteur des trames les plus odieuses contre le colonel Picquart, comme le collaborateur et le conseiller d'Esterhazy.

Il a été dénoncé comme l'auteur des faux les plus éhontés.

Il a été dénoncé comme étant celui qui a fait sortir du ministère de la guerre le document libérateur, qui en a armé le traître, qui a joué le rôle de la Dame voilée, qui a tourné en dérision la justice de son pays, qui a accumulé faux sur faux, mensonges sur mensonges, crimes sur crimes.

Souffleté tous les matins, pendant un long mois, par tant d'accusations infamantes, il est resté coi, insensible. Il a été sommé de poursuivre ceux qu'il appelait ses diffamateurs, de les traduire devant la grande lumière de la Cour d'assises. Il s'est réfugié dans l'ombre, avouant par le silence.

Il est l'un des principaux auteurs de toutes ces ruines, de tous ces désastres, de toutes ces hontes. Sans lui, peut-être, cette page sombre n'aurait pas obscurci notre histoire.

Et, de par la volonté de M. Cavaignac, il reste impuni. Un magistrat se trouve qui a le courage de regarder cet homme en face, de ne pas trembler devant lui : ses arrêts sont brisés.

Il est vrai que le colonel Picquari; est toujours en prison. (]et (( individu », comme l'a appelé M. Cavaignac, ce (( monsieur », comme l'a appelé le général de Pellicux, a conunis en effet deux grands crimes.

Il a, sous la République, réclamé la justice égale pour tous, même pour un juif, même pour un Alsacien. Il a démasqué, le premier, les faussaires.

Tels sont les titres de M. Gavaignac.

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