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COWIIÏIENT A ÉTÉ FABRIQUÉE LA LETTRE HENRY

3 septembre 1898.

Deux faussaires ont été les auteurs de la condamnation du capitaine Dreyfus : l'un est mort; l'autre est le parent ou l'ami de M. le ministre de la Guerre.

Le lundi 15 octobre d894, quand le colonel, alors commandant Du Paty de Clam, remit aux mains du conmiandant, depuis colonel Henry, le capitaine Dreyfus pour le conduire à la prison du Cherche-Midi, l'accusation portée contre Dreyfus reposait sur une seule pièce : le bordereau.

Ce bordereau avait été soumis à un expert honorable et compétent, M. Gobert, qui avait conclu, après examen, qu'il n'était pas de l'écriture du capitaine Dreyfus; il avait été communiqué ensuite à un maniaque, qui n'était pas expert, et qui .-wait déclaré aussitôt que le bordereau était l'œuvre du juif.

C'était si bien l'unique chef d'accusation que toute l'enquête dont le colonel Du Paty de Glim fut chargea, comme officier de police judiciaire, par le général Mercier, ne porta que sur cette pièce.

Le d5 octobre, quand le capitaine Dreyfus arriva au ministère de la Guerre, la dictée que lui fit Du Paty était celle d'une lettre où étaient énumérés les documents figurant dans le bordereau. J'ai déjà fait observer que les accusateurs du capitaine Dreyfus n'ont jamais osé produire cette dictée, écrite d'une écriture normale et tranquille, qui, mise en regard du bordereau, suffirait à démontrer l'innocence du condamne.

Toute l'enquête du Cherche-Midi ne porta que sur le bordereau. Avant même que le capitaine Dreyfus en eût connaissance, Du Paty s'acharnait à lui dicter, jusqu'à soixante et quatre-vingts fois, des mots pris dans le texte de cette pièce-.

Il les faisait écrire au capitaine Dreyfus assis, debout, couché, la main nue, la main gantée.

Du Paly emportait ensuite ces fragments d'écriture, les faisait photographier et découpait dans la photographie les mots qu'il avait dictés au capitaine Dreyfus.

Il découpait ensuite ces mêmes mots dans une photographie du bordereau.

Puis il revenait au Cherche-Midi. Il mélangeait ces fragments photographiques, ceux du bordereau et ceux qui provenaient de la dictée faite à sa victime, et il faisait prendre au capitaine Dreyfus l'un ou l'autre de ces fragments, lui demandant de dire si le fragment était ou non de son écriture.

Pas une fois le capitaine Dreyfus ne se trompa; il reconnut toujours ce qui était de son écriture et ce qui n'en était pas.

Toute l'accusation dirigée contre le capitaine Dreyfus reposa cependant sur le bordereau.

On connaît ce passage de l'acLe d'accusation du commandant d'Ormescheville : « Au moment de son arres- » tation, le 45 octobre, lorsqu'on le fouilla, Dreyfus » dit : « Prenez mes clés, ouvrez tout chez, moi; vous » ne trouverez rien. » La perquisition qui a été prati- » quée à son domicile a amené ou à peu de chose près » le résultat indiqué par lui. Mais il est permis de pen- » ser que, si aucune lettre, même de sa famille, sauf » celles des fiançailles adressées à Mme Dreyfus, au- » cune note, même de fournisseurs, n'ont été trouvées » dans cette perquisition, c'est que tout ce qui aurait » pu être en quelque façon compromettant avait été » caché ou détruit à temps. »

L'acte d'accusation de M. Besson d'Ormescheville débute ainsi : « La base de l'accusation portée contre le » capitaine Dreyfus est une lettre missive, écrite sur » du papier pelure, non signée et non datée, qui se » trouve au dossier. »

Donc, au moment oii s'ouvre le procès, une seule pièce : le bordereau.

Le procès ne porte que sur cette pièce.

Les commérages d'antichambre, les bas rapports de police, n'ont pas résisté à la discussion. Un incident, toutefois, vaut la peine d'être rapporté.

Le colonel Henry, attaché au bureau des renseignements, avait déposé une première fois, contre le capitaine Dreyfus. L'audience est suspendue. A la reprise, le colonel Henry redemande la parole. H déclare « qu'une personne honorable lui a affirmé qu'un offi-

» cier du deuxième bureau trahissait. » Dreyfus appartenait à ce bureau.

Dreyfus se dresse à son banc, il somme Henry de nommer cette personne honorable, de l'amener à l'audience.

Henry ne trouve que cette réponse : « Ce qui a été » confié à un officier, il ne doit pas même le dire à son » képi. »

Si le colonel Henry n'était pas mort au Mont-Valérien, il pourrait dire aujourd'hui quell(î est cette personne honorable, qui ne Tétait peut-être pas. H pourrait dire aussi avec qui il avait causé pendant la .suspension d'audience. Du Paty était là.

Mais le colonel Henrj- est mort, parce que M. Cavaignac, qui avait le devoir de l'envoyer au Cherche- Midi, l'a envoyé au Mont-Valérien.

Le procès se poursuit. H ne reste que le bordereau. Le commandant Bris;:,et, commissaire du gouvernement, le constate è la fin de sa réplique. H abandonne, en termes formels, tous les éléments dits moraux de l'acte d'accusation de M. d'Ormescheville. H brandit le bordereau. « Il reste cela, dit-il aux juges, et c'est de l'écriture de Dreyfus. »

M. Démange, avocat de Dreyfus, n'a connu que cette seule pièce : le bordereau.

ni

Les juges se retirent dans la salle du conseil. Ils vont acquitter Dreyfus. C'est alors que, sur l'ordre du ministre de la Guerre, en violation de la loi, de l'article 101 du code militaire, de toute équité et de toute justice, les pièces secrètes leur sont communiquées.

M. Cavaiiinac a donné à la Chambre connaissance

de ces pièces : ce sont deux lettres du colonel de Schwarzkoppen au colonel Panizzardi, la lettre fameuse : « Ce canaille de D... »

Quelqu'un affirme sur l'honneur aux juges du conseil de guerre que cette initiale s'applique au capitaine Dreyfus; les juges, trompés, condamnent.

. Ce quelqu'un mentait.

Dans sa lettre du 9 juillet à M. le président du Conseil oiî il se déclarait prêt à établir devant toute juridiction conipétente que la pièce qui porte la date de J896 est un faux, — c'est la pièce fabriquée par Henry,

— le colonel Picquart se déclarait également prêt à établir que les deux pièces qui portent la date de 1894

— ce sont les pièces secrètes — ne sauraient s'appliquer au capitaine Dreyfus.

Le colonel Henry, — qui avait, quelquefois, l'aveu loyal, — a reconnu lui-même devant la Cour d'assises, au procès Zola, que ces deux pièces, que la pièce : « Ce canaille de D... » n'avaient jamais appartenu au dossier Dreyfus.

« Jamais la pièce « Canaille de D... » n'a eu de rap- » port avec le dossier Dreyfus. Je le répète : jamais. » Jamais ces deux pièces, le dossier Dreyfus et la pièce » « Canaille de D... », n'ont eu aucun rapport. » (Compte rendu sténographique, t. I, p. 375.)

Faut-il rappeler à M. le ministre de la Guerre que les gouvernements allemand et italien ont déclaré, à dix reprises, que, jamais, ni directement ni indirectement, leurs agents n'avaient eu affaire au capitaine Dreyfus ?

Et il serait na'ïf, surtout, de faire appel au sens critique de M. Cavaignac. Quand on a pesé, comme il l'a fait, « l'authenticité morale » du document dont les plus humbles des intellectuels avaient reconnu tout de

suite, dont j'écrivais moi-même, ici, le jour où il fut produit pour la première fois par le général de Pellieux, (( qu'il pue le faux », on perdrait son temps à lire l'admirable article oij Jaurès établit, avec la clarté de l'évidence, que « Ce canaille de D... » ne peut désigner un officier d'Etat-Major. M. Cavaignac ne comprendrait rien aux lumineuses déductions, aux démonstrations irréfutables de Jaurès. Ce qu'il faut pour convaincre M. Cavaignac, c'est des preuves matérielles, des quadrillages de papier qui ne concordent pas.

« Ce canaille de D... m'a porté pour vous, écrit le colonel de Schwarzkoppen au colonelPanizzardi, douze plans directeurs de... » Ici le nom d'une forteresse des Alpes dont l'attaché italien avait évidemment intérêt à connaître les plans directeurs, c'est-à-dire les levés topographiques au 10,000^ M. Panizzardi, ainsi qu'il résulte de la première pièce lue par M. Cavaignac (mars 1894), avait rompu avec « ce canaille de D... » qui n'était resté qu'au service de M. Schwarzkoppen. « Ce canaille de D... » prie Schwarzkoppen de le faire rentrer en grâce auprès de son collègue italien. (C'est la lettre, interceptée, du 10 avril 1894.) Et, pour décider Panizzardi à le reprendre, c ce canaille de D... » lui fait envoyer par Schwarzkoppen douze plans directeurs de Briançon ou de Nice, par exemple. — Je dis : par exemple, mais il y a des gens qui me comprendront.

Et « ce canaille de D... », qui est ainsi aux gages de deux attachés militaires qui dans l'espace d'un mois, de mars au 10 avril 1894, fait, au moins, deux visites à l'attaché militaire allemand et une à l'attaché italien, qui porte lui-même, chez Schwarzkoppen, un aussi gros paquet que celui des douze plans directeurs de Nice ou de Briançon, qui sollicite avec cette bassesse

sa rentrée au service de l'attaché italien par l'intermédiaire de l'attaché allemand, dont ces deux diplomates parlent entre eux avec cette désinvolture méprisante comme d'un laquais, que Panizzardi renvoie et que Schwarzkoppen recommande sans empressement, ce serait un espion aussi rare, aussi précieux, qu'un officier breveté d'Etat-Major, ce serait le capitaine Alfred Dreyfus !

J'entends bien; M. Cavaignac peut répondre : « Un officier d'Etat-Major : pourquoi pas ? Est-ce qu'un officier d'Etat-Major est incapable de commettre un crime? Henry? DuPaty?... »

0 honneur de l'armée !

Et, si je pouvais croire M. Cavaignac capable d'un effort psychologique, je lui répondrais : « Un crime. Oui, certes, hélas! Mais celui-là, et de cette façon-là, non. Entre un officier qui trahit et un valet qui vend, il y a, il y aura toujours, au moins dans la forme, quelque différence. »

Enfin, en ce qui concerne Dreyfus, en ce qui concerne l'impossibilité que « ce canaille de D... » désigne Dreyfus, je n'aurais qu'à citer textuellement cette forte page de Jaurès : « Quoi ! ce même Dreyfus que l'acte d'accusation représente comme la prudence et comme la prévoyance mêmes ! C'est ce même Dreyfus qui déguise son écriture par les complications inouïes que lui attribue Bertillon et qui ne garde chez lui aucune pièce compromettante! C'est ce même Dreyfus dont la police n'a pu su se rappeler aucune démarche suspecte auprès des légations étrangères! C'est ce même homme qui aurait, dans l'espace d'un mois, franchi trois fois au moins la porte des légations (allemande et italienne) [avec de gros paquets de documents sous le bras ! C'est cet homme orgueilleux et

riche qui aurait été mendier auprès des attachés une rentrée en grâce, après des scènes bassement violentes ! Cela est criant d'invraisemblance et d'absurdité ! ))

Mais, encore une fois, de cette critique, pourtant élémentaire, des textes, et de cette simple psychologie, il est démontré que M. Cavaignac est incapable. Ce qu'il lui faut, c'est, à la lumière d'une lampe, des quadrillages de papier qui ne s'adaptent pas l'un sur l'autre exactement. Et alors je lui dis :

Cherchez parmi les agents civils, infimes, du ministère de la Guerre en 1894, un D... ^ à qui son emploi ait pu donner quelque facilité de voler des documents, des pièces topographiques ou autres. Ne faites pas chercher par Du Paty, bien que, je me hâte de le dire, ce n'est évidemment pas son U... qui soit en cause. Non, ce n'est pas Du Paty — et ce n'est même pas Esterhazy, Mais faites chercher par quelqu'un qui ait la volonté de trouver. Il trouvera.

Donc, en 1894, il y avait au ministère de la Guerre deux « preuves » de la culpabilité de Dreyfus : le bordereau, qui est d'Esterhazy, et la pièce « ce canaille de D... » qui ne s'applique ni à Esterhazy ni au capitaine Dreyfus.

Ce dossier était mince, et plus d'un trouvait, en effet, que c'était mince.

Un peu plus tard, le colonel, alors commandant, Picquart, remplace le colonel Sandherr à la tète du bureau des renseignements. Henry reste sous ses ordres.

Le « petit bleu » met le colonel Picquart sur la

piste d'Esterhazy. Avec l'assentiment de ses chefs, du général Billot, du général de Boisdeffre, du général Gonse, il demande des spécimens de son écriture. Le colonel du régiment auquel appartient Esterhazy les lui remet sous forme de lettres ayant trait au service. Dès qu'il a ces lettres entre les mains, il est frappé de l'étonnante ressemblance entre cette écriture et celle du bordereau {Procès Zola, déposition du colonel Picquart, t. I, p. 285.)

Le colonel Picquart fait photographier ces lettres d'Esterhazy. Il en montre une à Bertillon qui répond tout de suite : « C'est l'écriture du bordereau. » Et, après réflexion, suivant son idée de maniaque : « Les juifs font depuis un an exercer quelqu'un pour avoir l'écriture du bordereau. Ils y ont parfaitement réussi, c'est évident. »

Il montre un autre échantillon de l'écriture d'Esterhazy, sans nommer celui-ci, à DuPaty. Et aussitôt: « C'est, répond Du Paty, l'écriture de Mathieu Dreyfus. » On sait que Du Paty avait imaginé que, pour écrire le bordereau, le capitaine Dreyfus aurait fait un mélange de son écriture avec celle de son frère.

La preuve était faite.

Seulement, voilàDuPaty averti, et Henry l'est aussi, qui, comme subordonné du colonel Picquart, a été au courant de toute l'affaire du Petit bleu. Tous deux savent maintenant que le colonel Picquart est en marche sur le chemin qui conduit à la vérité. Le bordereau attribué à son véritable auteur, c'est l'innocence de Dreyfus. Alors tout le monstrueux échafaudage s'écroule, tout l'infâme procès qui est leur œuvre à tous les deux, à Du Paty et à Henry, qui est « l'honneur du bureau ». Qu'il s'écroule, ce procès maudit, et ce n'est pas seulement Esterhazy, le traître, qui périt

SOUS ses débris; c'est eux aussi, les deux félons qui ont tout machiné, tout conduit, qui ont menti à leurs chefs, menti aux juges, qui ont trompé la justice et qui ont fait condamner un innocent.

A tout prix coûte que coûte, il faut empêcher cela.

Et, de jour en jour, le danger devient plus pressant. Le ministre (c'est le général Billot), le général de Boisdeffre et le général Gonse n'ont pas su arrêter l'enquête du colonel Picquart. A l'objection hideuse que quelqu'un a osé lui faire que ce n'est pas lui qui est à l'île du Diable : « Croyez-vous, a-t-il répondu, que je descendrai avec un pareil secret dans le tombeau? » Il va, ce colonel de malheur, droit devant lui; il poursuit son enquête, il veut la lumière, il la cherche partout, rien ne l'arrêtera pour arriver à la manifestation de la vérité.

Que faire?

Il y a deux ans, en 1894, au début de l'affaire Dreyfus, c'est l'opinion publique trompée par la presse, par la Libre Parole, par V Eclair, qui ont reçu de l'Etat- Major la nouvelle de l'arrestation de l'officier juif que le général Mercier voulait tenir encore secrète, — c'est l'opinion qui a pesé sur le ministre, qui a emporté ses hésitations, ses honorables scrupules. Il faut recommencer le même coup. Et V Eclair du 14 septembre publie le fameux article sur la pièce secrète « ce canaille de D. )), qu'un officier de l'Etat-Major qui a suivi le procès a pu seul lui faire communiquer — Du Paty ou Henry? — et oii l'initiale D..., par un premier faux, est remplacée par le nom de Dreyfus.

Cependant le colonel Picquart ne désarme pas.' Il a vu la manœuvre, il la dénonce au général Gonse; il lu' écrit le 14 septembre, le jour même où paraît l'article de V Eclair : « .Te crois devoir affirmer encore une fois

qu'il faut agir sans retard. Si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés dans une situation inextricable, et nous ne trouverons plus les moyens d'établir la vérité vraie. »

La bombe a raté. Il faut trouver autre chose. D'autant plus que la situation s'aggrave. D'autres encore que le colonel Picquart sont sur la voie de la vérité. C'est Mathieu Dreyfus qui poursuit, avec une indomptable obstination, la réhabilitation de son frère. C'est un écrivain courageux, Bernard Lazare, qui annonce la « vérité sur l'affaire Dreyfus ». C'est Démange qui n'abandonne point son malheureux client. C'est M. Paul de Cassagnac lui-même, qui a des doutes et qui ne craint pas de les exprimer dans son journal. Un premier frisson ébranle la conscience publique.

Par bonheur, on annonce une interpellation à la Chambre. C'est un antisémite fougueux, boulangiste d'hier, qui va interpeller. Voilà la branche de salut. Le gouvernement s'inquiète. Il n'a pas le goût des interpellations. Celle-ci paraît particulièrement gênante. Les ministres, d'autre part, ont la réputation d'être d'honnêtes gens. Avant de répondre à M. Castelin ils vont, sans doute, avoir la curiosité de savoir, de voir clair dans cette affaire mystérieuse. Déjà, le ministre de la Justice a reçu d'un député, au sujet de la pièce secrète, de l'illégalité révélée par VEclair, une lettre qui pose une question embarrassante. Que sera-ce quand le général Billot, ministre de la Guerre, interrogé par ses collègues, leur répondra : « A'oilà plusieurs mois que le chef du bureau des renseignements,

officier du plus rare mérite, a découvert que le capitaine Dreyfus est innocent, que le bordereau est l'œuvre d'un autre? »

Il faut donc agir sur le général Billot, le convaincre de la culpabilité de Dreyfus, lui persuader que le colonel Picquart est un rêveur, trompé par les apparences, hanté, hypnotisé par une idée fixe, l'amener à écarter cet honnête homme qui a soif, le misérable, de vérité et de justice.

Mais comment?

Ceci est le secret de M. Méline et de ses collègues, secret qu'ils ne peuvent pas trahir aujourd'hui, j'en conviens, secret cependant qui aura le sort de tous les secrets. Oui ou non, à la veille de l'interpellation Gastelin sur l'affaire Dreyfus, le général Billot, ministre de la Guerre, les a-t-il informés de l'enquête du colonel Picquart? Leur en a-t-il mis les pièces sous les yeux?

Si le général Billot a fait son devoir en informant ses collègues, je les plains.

Mais le général Billot a-t-ii fait son devoir?

Quoi qu'il en soit, c'est sur lui qu'on a agi. Les gardiens du procès Dreyfus ont connu ses perplexités, ses hésitations. On ne devient pas d'un seul coup ce que le général Billot a été depuis. Il a commencé par encourager le colonel Picquart dans ses recherches. Il faut l'arrêter, l'arrêter net, par un coup de massue.

Et c'est alors, à l'heure dite, qu'arrive au ministère de la Guerre, par une voie qui n'était pas la voie ordinaire de ces sortes de papiers, la prétendue lettre du colonel de Schwarzkoppen au colonel Panizzardi : (( J'ai luqu'un député va interpeller sur Dreyfus. Si..., je dirai que jamais j'avais des relations avec ce juif.

3i4 VERS LA JUSTICE PAR LA VÉRITÉ

C'est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il faut qu'on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »

Est-ce à son chef direct, au chef du bureau des renseignements, au colonel Picquart, que le colonel Plenry remet ce papier qu'il a fabriqué, de son propre aveu, ou fait fabriquer?

Il n'en a garde. Il connaît la clairvoyance du colonel, son esprit de critique. Il sait que celui-là ne croit pas que l'Empereur d'Allemagne puisse écrire luimême à un espion ni que Schwarzkoppen puisse écrire, de ce style, de pareilles insanités au collègue italien qu'il voit tous les jours. C'est à un autre qu'il l'apporte. A qui? Au général Gonse? Au général de Boisdeffre? Quoi qu'il en soit, le général de Boisdeflre s'est laissé convaincre, tromper. Il porte le faux inepte au ministre de la Guerre, Et le sens critique de M. le général Billot vaut celui de M. Cavaignac.

Le colonel Picquart est encore chef du bureau des renseignements; il le sera encore, nominalement, pendant plusieurs mois. Le ministre de la Guerre, le chef de l'Etat-Major général le font-ils venir? Disent-ils, loyalement, à cet officier d'élite, irréprochable, au plus jeune colonel de l'armée française : « Tenez, voyez, vous vous êtes trompé, voici la preuve de votre erreur. » Hélas! ils n'en ont garde, soit qu'ils se défient de la clairvoyance de Picquart, ce qui serait effroyable, soit qu'ils aient trop de confiance dans la leur. Que de malheurs, s'ils avaient agi loyalement, ils auraient évités à l'armée, à la France et à eux-mêmes !

Non, ils ne montrent pas au colonel Picquart la lettre dont Henry, avant de mourir, s'est reconnu l'auteur responsable. On se contente de lui en parler, d'un

LES FAUSSAIRES 3'i5

ton sans doute narquois, lui refusant d'ailleurs t(jute explication.

Il y a une pièce nolannnent, a dit Picquart à la Cour d'assises, qui est arrivée au miuistère de la Guerre à un moment bien déterniiûé, au moment où le commandant Esterhazy avait besoin d'être défendu, où il était devenu nécessaire de bien prouver que l'auteur du bordereau était un autre que lui. Eh bien! ille est arrivée à point. On ne me Ta jamais montrée, mais on m'en a parlé, tout en ne voulant jamais me dire d'où elle venait. Mais je trouve que cette pièce, étant donné le moment où elle apparaissait, étant donnés surtout les termes dans lesquels elle était conçue, termes qui sont absolument invraisemblables, eh bien! cette pièce, il y a lieu de la considérer comme un faux.

Voilà ce que le colonel Picquart aurait dit, dès le mois de novembre 1896, au général Billot, si celui-ci avait, comme il le devait, montré au chef du bureau des renseignements la pièce qui venait de lui arriver.

11 ne la lui montra pas. L'avant-veille même de l'interpellation Castelin, le colonel Picquart reçut l'ordre de partir en mission. Et, le 18 novembre, à la tribune de la Chambre, le général Billot affirmait, pour la pr-emière fois, que le capitaine Dreyfus avait été justement et régulièrement condamné.

Ainsi, ce n'était point pour apporter au public une preuve décisive de la culpabilité de Dreyfus que Henry, comme on essaye de le dire, a fabriqué sa fausse pièce. C'était pour tromper le ministre de la Guerre, pour briser l'enquête du colonel Picquart, pour sauver, avec Esterhazy, les artisans de la condamnation de Dreyfus.

Aussi bien la pièce secrète était-elle destinée à rester comme un mystérieux épouvantait. Quand le général de Pellieiix la sortit au procès Zola, ce fut à l'insu

du gouvernement, du ministre de la Guerre. Ce faux abominable a causé bien des malheurs; je dirai seulement qu'il a failli en causer bien d'autres.

Maintenant, dans le huis clos du cabinet ministériel, qu'a dit au ministre de la Guerre le colonel lïenry ?

Il a avoué son crime; n'a-t il dit que sa propre faute ■? Il n'était pas le seul artisan de la condamnation de Dreyfus. Oui donc a-t-il voulu sauver avec lui? At-il, à lui tout seul, inventé cette atroce machination ? Il ne paraissait pas, le misérable, avoir l'esprit bien inventif. Ce n'est pas lui qui eût imaginé le roman de la dame voilée, celui du document libérateur, et « Speranza », et la dépêche « Blanche », et toutes les trames, ténébreuses et scélérates par où Du Paty, un an plus tard, a essayé, à son tour, de sauver Esterhazy.

Il y a, comment n'en être pas frappé? une singulière analogie entre le procédé de Du Paty, que j'ai raconté plus haut, pour mêler à l'écriture du bordereau celle du capitaine Dreyfus, et le procédé qui a été employé pour fabriquer la lettre de 1896, le mélange de mots forgés et de mots empruntés à un document authentique.

On ne doit accuser sans preuve personne, pas même les pires scélérats. Ce qui est, d'autre part, l'évidence, c'est que Henry, tel qu'on l'a connu, tel qu'il apparaît, soldat rude et grossier, n'a pu inventer un aussi ingénieux procédé. Ici encore, il n'a été que le bras. Un autre a commandé auquel il a obéi. Et c'est encore l'ëvidence que les faux matériels, d'une imitation si parfaite, ne sont pas de récriture de Henry. Il a fallu à

cette besogne un troisième complice, je ne sais quel faussaire de profession, quelque Lemercier Picard.

Il ne faudrait donc pas que M. Cavaignac se ilattàt d'avoir le droit de garder le secret de ce terrible huis clos. Il était un juge ce jour-là, quand il ordonna l'arrestation du colonel Henry. La mort du faussaire a fait de lui un témoin.

Et, en attendant qu'il soit appelé à répondre sur toutes les circonstances de l'aveu qu'il a recueilli, il n'est pas possible que sa conscience ne lui parle pas. (Jue reste-t-il du procès de Dreyfus, des prétendues preuves sous lesquelles ce malheureux a été écrasé?

J'ai connu un Cavaignac qui n'eût pas hésité : il eût lui-même, au nom de l'armée, demandé pour son honneur la revision d'une sentence inique. Il y a, chez beaucoup d'hommes d'Etat, un républicain, mort jeune, auquel ne survit qu'un ministre. Je voudrais croire que le républicain que j'ai connu n'est pas mort tout entier.

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