LE DOSSIER ULTRA-SECRET
5 septembre 1898.
Quand le général de Boisdefîre fut forcé de reconnaître qu'il avait été trompé grossièrement par un faussaire et qu'il avait, à son tour, trompé le jury de la Seine, il eut au moins le mérite de se juger rapidement lui-même, de partir aussitôt, proprement.
Cet exemple a été totalement perdu pour M. Gavaignac, 11 a fallu lui arracher sa démission au forceps. Ce rageur blême crie en s'en allant qu'il demeure convaincu de la culpabilité de Dreyfus.
Sur quelles preuves s'appuie cette conviction de M. Cavaignac ?
De toutes les prétendues preuves qui avaient été alléguées au procès de 4894, de toutes celles que M. Cavaignac a portées à la tribune de la Chambre^ il n'en subsiste plus une seule.
Tout le monde sait que le bordereau est l'œuvre d'Esterhazy. Dans le discours où il présentait le faux inepte et grossier de Henry comme (a preuve décisive de la
LES FAUSSAIRES 3't'.)
culpabilité du capitaine Dreyfus, M. Cavaignac, luimême, n'aplus osé parler du bordereau, seule base légale cependant de la condanmation.
M. Cavaignac lui-même, dans ce même discours, n'a pas osé affirmer que la pièce « ce canaille de D... », la pièce secrète qui a surpris la bonne foi des juges de -1894, s'appliquât d'une manière certaine à Dreyfus. Il a reculé devant une affirmation formelle qui eût été un mensonge. Il a insinué la chose assez vilainement. Il savait qu'il y a des gens qui savent que D... n'a jamais désigné le capitaine Dreyfus. Je suis certain de ne pas être démenti quand je déclare que, si M. Cavaignac s'était donné la peine de consulterai. Ilanotaux, celuici l'aurait édifié en cinq minutes. Mais M. Cavaignac a préféré consulter son ami Du Paty.
Enfin, la pièce que M. Cavaignac déclarait souverainement décisive, la pièce Pellieux, la pièce Henry, faut-il dire ce qu'il en reste?
Alors, sur quoi se base la conviction de M. Cavaignac ?
Je l'ai dit hier : sur le dossier ultra-secret, sur les prétendues lettres du capitaine Dreyfus à l'Empereur d'Allemagne et de l'Empereur d'Allemagne au comte de Munster.
Cela paraît absurde, invraisemblable; mais c'est ainsi.
C'est à ces lettres que font allusion les officiers désemparés de l'ancien Etat-Major, qui vont criant que ces pièces, si elles sont produites au procès de revision, déchaîneront la guerre.
M. Cavaignac avait dit à bon droit, dans son discours du 7 juillet, que nous sommes maîtres chez nous.
Je connais M. Cavaignac : il n'aura pas de cesse qu'il ne se soit infligé un démenti à lui-même, qu'il n'ait
juré que les preuves décisives, vraiment décisives, de la culpabilité du capitaine Dreyfus, ne peuvent pas être produites au grand jour.
M. Gavaignac, dont la crédulité dépasse celle de M. Milievoye, a l'ambition de tomber au-dessous de M. ])rumont Je veux le consoler dans sa retraite : cette ambition-là, il la réalisera.
Quel est l'auteur de ces faux ineptes, ridicules, abjects? Tant de faussaires ont travaillé, depuis deux ans, depuis la disgrâce du colonel Picquart, au bureau des renseignements! Gomment choisir entre tant de Du Paty, de Henry et de Lemercier-Picard?
Remarquez, en passant, que le destin de ces deux derniers faussaires a été le même. Lemercier, l'auteur de la pièce Otto, est trouvé pendu à une espagnolette, comme le prince de Gondé. Henry se coupe la gorge. Etrange, mystérieuse analogie! Quelle est cette fatalité qui se répète ?
Eh bien, je dis que ces lettres, que ces faux monstrueux, infâmes, il faut qu'on les produise et, quand on les aura produits, qu'on en recherche et qu'on en découvre les auteurs.
M. Rochefort a itérativement affirmé, dans l'Intransigeant, qu'une haute personnalité militaire lui avait montré ces lettres.
M. Rochefort a-t-il menti? Je ne le crois pas. Mais, s'il n'a pas menti, qu'il la nomme, la haute personnalité, ou qu'il reconnaisse publiquement qu'il a été trompé, lui aussi, comme un simple Gavaignac ou un simple Milievoye.
Gar le prétendu danger de guerre qu'invoquent encore certains individus, ce n'est que la dernière arme pourrie des faussaires aux abois, des scélérats qui ont senti passer le vent du glaive — ou du rasoir.
Quand M. Cavaignac a lu à la tribune le faux Henry, il a passé une phrase parce qu'elle eût été trop menaçante pour la paix.
Il y aurait aujourd'hui quelque cruauté à faire ressortir l'effroyable niaiserie de cette précaution oratoire, bien digne, au surplus, de l'homme qui déclarait avoir pesé l'authenticité matérielle et l'authenticité morale de l'inepte document, qui, cinq jours après, le 12 juillet, répondait en ces termes à l'admirable lettre du colonel Picquart : « La Chambre n'admettra pas plus que le gouvernement qu'on mette en discussion la lettre d'un individu qui a affirmé qu'un document qu'il n'avait jamais vu prescrite tous les caractères d'un faux. »
(( Individu », monsieur Cavaignac, vous avez dit: « Individu )), en parlant du colonel Picquart!
Eh bien 1 il nous faut la collection complète de tous vos autres faux, aussi niais, aussi stupides, aussi peu dangereux, en raison de leur ineptie, pour la paix du monde, que les papiers Norton ou les autographes du pauvre Chasles, les lettres — en français — de Vercingétorix à César et de Marie Madeleine à Jésus.
M. le capitaine Guignet les connaît sans doute, puisqu'il affirme, lui aussi, sa conviction que le capitaine Dreyfus est coupable. Hélas! capitaine, la façon même dont vous avez découvert le faux Henry vous condamne, vous aussi, au silence. Votre sens critique vaut celui de MM. Millevoye et Cavaignac. Cette pièce puait le faux. Vous ne l'avez pas senti. Foin de preuves morales ! 11 vous a fallu des preuves matérielles, des quadrillages qui ne concordaient pas.
Il est probable que les quadrillages des lettres de l'Empereur d'Allemagne concordent. Et ça, c'est une preuve, puisqu'on n'a point de pièces de comparaison.
La parole est à M. le marquis de Rochefort.