‹ Vers la justice par la véritéChapitre 52 sur 68 · AUTRES FAUX · texte numérisé non relu

AUTRES FAUX

10 septembre 1898.

Mon cher Junius,

Il n'y a pas, aux dossiers secrets et archi-secrets de l'affaire Dreyfus, que des faux du genre de celui que M. Cavaignac a produit à la tribune de la Chambre, que le général de Boisdeffre a laissé produire devant la Cour d'assises de la Seine malgré l'engagement d'honneur qui avait été pris par M. Hanotaux.

Il y a encore, notamment , des faux que j'appellerai des faux concertés et qui dénoncent chez les misérables qui les ont commandés une scélératesse qui n'a d'égale que la naïveté des ministres et des hauts dignitaires qui en ont été les dupes.

Vous ne serez point surpris si je vous dis qu'il y a, dans l'armée allemande, comme, hélas ! dans l'armée française, comme dans les armées les plus vaillantes et les plus disciplinées, des espions et des traîtres, — des Esterhazy qui vendent, pour douze deniers, les secrets qu'ils ont pu surprendre.

Ce ne sera pas une révélation pour vous, qui connaissez la politique et l'histoire ; ce ne sera pas une révélation pour l'Empereur d'Allemagne.

Eh bien, il s'est trouvé un jour oiî les hommes qui avaient intérêt à faire maintenir la condamnation du capitaine Dreyfus, à étouffer la vérité et à tromper la justice, ont fait faire par leurs espions prussiens des lettres qui accusaient l'héroïque martyr de l'île du Diable.

Il a suffi à ces bandits de promettre un pourboire supplémentaire aux bandits prussiens qui étaient leurs agents et qui se firent leurs complices, qui étaient à leurs gages, qui étaient à leur merci, qu'une indiscrétion calculée aurait perdus.

Ils n'ont eu qu'à dire : « Vous m'enverrez demain tel rapport ou vous serez dénoncés. » Et ils ont été obéis.

Ainsi, autrefois, les brigands de grande route : « La bourse ou la vie ! »

Et voici le modèle de l'un ou de l'autre de ces rapports écrits par ordre :

A M. le Chef du bureau des renseignements, rue Saint- Dominique,

Paris.

Excellence,

J'ai reçu voire honorée du... et la promesse d'une augmentation de cinq cents marks par mois.

Je m'empresse, selon votre désir, de vous confirmer que le nommé Alfred Dreyfus était un espion à la solde du gouvernement impérial.

Notre Empereur a donné sa parole de gentilhomme et

de soldat chrétien que son gouvernement n avait jamais entretenu, directement ou indirectement, aucun rapport avec Dreyfus.

M. le comte de Munster, ambassadeur cl' Allemagne à Paris, M. le comte de Dulow, ministre des Affaires Etrangères, et M. le colonel de Schwarzkoppen ont fait, sur l'honneur, la même affirmation.

Entre les attestations solennelles d'un souverain, d'un diplomate, d' un ministre et d'un officier, et la tnienne, celle d'un hoynme qui trahit son pays, celle d un espion à gages, du rebut de C espèce humaine, aucune hésitation ne sera possible le jour oii vous produirez le présent rapport. .

Les Rochefort et les Drumont, les Millevoyc et les Judet, récuseront, comme venant de l'étranger, la parole de V Empereur, de son ambassadeur, de son ministre.

Mais mon attestation, commandée et payée, celle d'un traître et d'un espion, ils la proclameront une preuve irréfutable et sacrée.

Je suis, Excellence, votre très humble et très obéissant valet.

Ne croyez pas, Junius, que je plaisante. Tel est bien le modèle des faux suprêmes avec lesquels les complices du colonel Henry tâchent à entraver l'œuvre de justice et de vérité.

Voilà ce qui est écrit sur et entre les lignes de ces abominables papiers.

Voilà les dernières cartouches de la bande de faussaires et de scélérats que l'armée française vomit avec horreur, que, pour son honneur et pour l'honneur de la République, il faut frapper impitoyablement, sans souci des criailleries, des menaces vaines et des hi-

deuses tentatives de chantage des auteurs de ces crimes et de leurs complices.

Et j'entends bien que les Drumont et les Rochefort diront demain : « Vous avez beau jeu à demander la revision, la revision au grand jour, en pleine lumière, le huis clos du Champ de Mars. Car ces preuves irréfragables, ces lettres ineples, ces rapports infâmes, comment les produire sans risquer de déchaîner la guerre? »

Non, cent fois non, cet ignoble appel à la lâcheté, à ce qu'il y a de plus vil et de plus bas dans l'âme humaine, à la couardise des uns et à la niaiserie des autres, non, cet appel ne sera pas entendu.

Faut-il vous rappeler, Junius, faut-il rappeler à ces effrayeurs ce que M. Cavaignac disait si bien, — oui, si bien, car il faut être juste même pour M. Cavaignac, — le 7 juillet dernier, â la tribune de la Chambre des députés?

Je cite textuellement le Journal officiel, page 1957, colonne 2:

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — Nous sommes maîtres de traiter nos affaires chez nous comme nous l'eatendons.

M. LE COMTE d'Elva. — A la bonne heure ! Voilà ce qui s'appelle parler carrément.

M. AuGÉ. — Ce sont là des paroles qui réconfortent !

M. CouYBA. — C'est le langage d'un vrai Français I

M. Paul Déroulède. — Merci pour la France, monsieur le ministre !

Aujourd'hui qu'il s'agit de passer de la parole à l'action, est-ce que M. Cavaignac et les cinq cent cinquante députés qui l'applaudissaient, et M le comte d'Elva, et M. Auge, et les chansonniers Couyba et Déroulède, auraient, par hasard, changé d'avis?

N'auraient-ils poussé que pour la galerie ces cris de fierté patriotique qui furent enregistrés par le Journal officiel^

Je me refuse, quant à moi, à porter contre eux une pareille accusation.

Non. aujourd'hui comme hier, la France est maîtresse chez elle, maîtresse de traiter ses affaires comme elle l'entend.

Et il n'y a point de pilori assez haut pour y clouer ceux qui font à la France, à l'armée française, une aussi sanglante et imméritée injure que de lui dénier le droit d'ouvrir ses fenêtres et de juger en pleine lumière.

La peur est un mot qui n'est pas français. Croyezmoi, Junius, ce n'est pas pour la France que tremblent un Du Paty, un Millevoye, un Drumont, et ce Rochefort apportant, une fois de plus, à l'heure du danger, le même dévoiement qu'en 4870, au bruit lointain des canons allemands.

Et puis il y a une autre raison, plus pratique, plus modeste, que je dois vous faire connaître.

La Gazette de Cologne a dit déjà des lettres de l'Empereur d'Allemagne que le gouvernement français pouvait, sans crainte aucune de complication diplomatique, publier ces faux ridicules, que son souverain s'en amuserait et ne s'en fâcherait pas.

Et je ne pardonnerai jamais, quant à moi, à la répugnante lâcheté des antisémites et des patriotes de caféconcert, je ne leur pardonnerai jamais de nous avoir attiré cette permission dédaigneuse de l'officieuse Gazette, cette humiliation, cette honte.

Mais, en ce qui concerne les rapports, écrits par ordre, des espions prussiens, il est inutile de solliciter de nouveau, par d'ignobles articles épeurés, la permission de l'AllerHagne.

On peut les produire impunément et sans danger devant la commission spéciale du ministère de la Justice, devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation, devant le Conseil de guerre. On peut les y produire et en reproduire les fac-similés dans tous les journaux, par cette raison, toute simple, qu'ils ne sont signés, comme toutes les lettres d'espions, que d'initiales conventionnelles, ou qu'ils ne sont pas signés du tout.

Est-ce qu'Esterhazy a signé le bordereau? Pourquoi les Esterhazy prussiens seraient-ils plus bêtes que le Uhlan national, le « cher commandant » de M. de Pellieux, le « brave commandant » de M. de Rochefort?

Qu'on n'allègue donc pas que ces pièces ineptes et infâmes ne peuvent pas être produites, parce que les produire, ce serait déchaîner la guerre et brûler nos agents.

On peut les produire sans danger, sauf pour les misérables qui les ont fait fabriquer. Dire le contraire, c'est mentir, mentir sciemment.

Au surplus, ces documents puent tellement le faux que ni M. de Pellieux ni M. Cavaignac lui-même n'ont osé les produire publiquement.

Ils n'ont produit que la pièce Henry, jugeant, avec raison, qu'elle puait moins fort. L'air en est cependant encore empesté.

Ai-je besoin d'ajouter que cet autre dossier ultrasecret a été probablement forgé, avec des anti-dates, à l'époque oii le colonel Henry était chef du bureau des renseignements?

Tels sont, Junius, les derniers faux de l'Etat-Major.

HisTORicrs.

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