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CEUX QUI ONT PEUR

12 septembre 1898.

... Ils ont senti passer le vent du glaive, — du rasoir. La revision du procès Dreyfus, ce n'est pas seulement la réhabilitation d'un innocent. C'est encore, dans les ténèbres savamment accumulées depuis quatre ans, dans une accumulation eschylienne de crimes, un jet invincible de lumière. A qui fera-t-on croire que Henry, ce Lemercier-Picard galonné, et Lemercier- Picard, ce Henry civil, aient commis leurs faux pour le plaisir?

Le général de Miribel disait de Henry : « C'est l'o- » béissance faite homme; je lui ordonnerais de se jeter » par la fenêtre ; il ne me demanderait pas pourquoi, » il se précipiterait. » Henry, Lemercier, ont agi par ordre. Par ordre de qui? Voilà pourquoi M. Zurlinden, après M. Cavaignac, déclare qu'il est impossible de faire la revision. L'on saurait qui a commandé à Henry de se jeter, non pas par la fenêtre, mais dans le crime.

Il y a quelqu'un dont les nuits sont atroces; il y entend sonner le terrible éclat de rire de Henry quand M. Cavaignac a donné l'ordre d'arrêter cet infâme héros de l'obéissance passive. « Mais qu'ai-je fait? Pourquoi m'arréte-t-on ? » Les scribes officiels euxmêmes ont noté ces paroles du misérable, pendant que le fourgon funèbre d'artillerie l'emmenait, au triple galop, au Mont-Valérien, à la mort. Et l'on a mis aussi une hâte par trop indécente à annoncer qu'il avait déclaré n'avoir pas de complices pour que cela soit vrai.

S'il n'avait pas eu de complices, si l'on était certain qu'il n'en a pas eu, il y a longtemps que l'enquête serait ouverte, publiquement, au grand jour. C'est l'évidence qu'il en a eu — et la preuve qu'il en a eu, une preuve matérielle qui ne saurait échapper au capitaine Cuignet ni à M. Cavaignac lui-même, c'est qu'aucune enquête n'est ouverte sur ce drame et qu'on proclame que la revision est impossible .

Car c'est là la nouvelle formule. La chose jugée, l'honneur de l'armée, on n'en parle plus. Non, la revision est impossible. Pourquoi? Elle est impossible, vous dis-je. Ce peuple angoissé, qui veut savoir ce qu'on a fait de son armée et s'il y a encore une justice, doit se contenter de cette réponse.

11 ne s'en contentera pas.

Impossible : pourquoi? Parce que M. le général Zurlinden aurait, en compulsant les dossiers, acquis la conviction que le capitaine Dreyfus est coupable. Mais, alors même que les collaborateurs de M. le général Zurlinden dans cet examen n'auraient pas été précisément les hommes à qui le plus élémentaire bon sens devait lui défendre de s'adresser, les incapables qui s'étaient solennellement portés garants du faux Henry,

et, qui sait? le lampiste Gribelin et peut-être Du Paty lui-même, alors mêuie M. le ministre de la Guerre n'aurait aucune qualité pour prononcer. Je suis prêt, très sincèrement et sans marchander, à reconnaître à M. le général Zurlinden toutes les qualités, toutes les vertus que l'on voudra. Mais il y a quelque chose qui est au-dessus de M. le général Zurlinden, comme audessus de M. Zola, ainsi que le rappelait M. Périvier : c'est la loi.

A qui la loi donne-t-elle qualité pour se prononcer sur les pourvois en revision? S'il n'y a plus de loi sous la République, dites-le. Si le Code Napoléon a été déchiré à coups de sabre, dites-le. Mais tant que vous ne l'aurez pas dit, tant que les lois n'auront pas été jetées à l'égout, je suis bien forcé de vous rappeler que la Gourde cassation, seule, a qualité pour se prononcer sur les pourvois en revision. Oui, elle seule. Et tout le reste est abus de pouvoir, déni de justice, usurpation, tyrannie et anarchie.

Oui ou non, vivons-nous sous le régime de la loi ou sous celui de l'arbitraire? Sommes-nous la République française ou le Turkestan ? Vous n'avez qu'un droit, qui est pour vous le plus impérieux des devoirs : c'est de saisir la Cour de cassation.

Je ne sais ni ce que dit ni ce que pense M. le général Zurlinden, seulement ce qu'on lui fait dire. Et lui fait-on dire que Dreyfus est coupable ? 11 n'est pas qualifié pour le dire. Et, s'il le dit, oh sont ses preuves? Le bordereau, seule base légale de la condamnation de Dreyfus? Il est d'Esterhazy, — La lettre : « Ce canaille de D... »? Le colonel Picquart s'est fait fort de démontrer devant toute juridiction qu'elle ne s'applique pas à Dreyfus. L'avez-vous entendu? Il y aurait cependant quelque droit, étant celui qui vous a dé-

nonce comme un faux la pièce dont le général de Pellieux, elle général Gonse, et le général de Boisdeffre, et M. Cavaignac attestaient l'absolue authenticité. — Alors, quoi? Les lettres à l'Empereur d'Allemagne, qui furent montrées par une haute personnalité militaire à M. Rochefort? La Gazette de Cologne vous a octroyé la permission de les produire au grand jour, pour le divertissement du monde entier. — Les rapports de vos espions? Ce sont des faux encore plus ineptes et plus monstrueux encore. S'ils existaient de son temps, M. le général Mercier les eût montrés au Président de la République pour calmer ses scrupules; il n'a pas eu l'audace de les soumettre à M. Casimir- Périer. N'ont-ils pas été fabriqués depuis? — A la Cour de cassation, vous dis-je, à la Cour de cassation.

Non, tout ce que l'on fait dire à M. le général Zur- Jinden, c'est que la revision est impossible. Pourquoi? C'est bien simple. A cause des responsabilités qu'elle mettrait en jeu, des crimes qu'elle découvrirait. Et qui prête ce langage ou cette pensée à M. le ministre de la Guerre? Ceux qui dans la presse, ont été^, depuis quatre ans, les auxiliaires, les collaborateurs, les c jmplices peut-être de ceux qui ont commis ces crimes et qu'on voudrait sauver.

On ne les sauvera pis.

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