LA VOIX DE L'ILE
16 septembre 1898.
Ce sera la honte de notre critique littéraire que pas un de ses grands ni de ses petits maîtres n'ait eu le courage de consacrer un article, une ligne, à cet admirable livre, à ces lettres dont Zola a dit noblement (( qu'elles resteront, comme un monument impérissa- )) ble, lorsque nos œuvres, à nous écrivains, auront » peut-être sombré dans l'oubli », aux Lettres d'un Innocent. Non, pas un, ni ce Sainte-Beuve de sacristie qui a édité les Provinciales et pense comme le P. Mascarenhas, — ni ce Chateaubriand en melchior qui s'agenouillait si élégamment devant « toute la souffrance humaine » d'une héroïne de roman, et qui n'a pas trouvé un pleur pour cette sublime, mais vivante douleur, — ni ce Stendhal de boudoir dont la psychologie pénétrait jusqu'aux recoins les plus mystérieux des cœurs, et qui n'a pas su distinguer un martyr d'un traître, un héros d'un faussaire, — ni tous ces petits jeunes [gens, arrivistes littéraires, aussi méprisables
que leurs confrères politiques de la même génération, du même « bateau », qui ont détourné les yeux de ce poème de toutes les misères et des plus atroces tristesses, mais dont le répertoire n'a jamais assez d'épithètes louangeuses pour le dernier-né d'un académicien. Il n'y a pas eu de défaillances que dans l'armée; il y en a eu partout, et, aussi, parmi les « intellectuels ». C'est un grand sujet de mélancolie.
Ce qu'il y a de plus beau dans ces Lettres d'un Innocent, ce n'est pas peut-être cette clameur continue, déchirante, tragique, inlassable, vers la justice, ce cri de douleur et de vérité, toujours le même, « comme si, » selon l'image incomparablement belle de Jaurès, la » protestation de la conscience, à force de se répéter, » ressemblait enfin à une plainte de la nature ». Elle ne prouve, après tout, que l'innocence de l'infortuné qui agonise là-bas, sur ce rocher nu, au milieu de l'Océan. Mais c'est sa confiance inaltérable dans la France, un amour de la patrie qui n'a point, à travers les iniquités et les tortures, diminué d'un atome. Cela est véritablement unique. Pas un cri de révolte ou seulement de colère, dans cette pauvre tête, prématurément blanchie, pas une parcelle de l'àme fauve deCoriolan. Cette patrie qui lui a tout ôté, son honneur, son bonheur, sa femme, ses enfants, son épée, cette patrie qui le crucifie, il l'adore, ce juif, comme aux jours où elle lui souriait le plus doucement et ouvrait à sa belle ambition de soldat les plus vastes et les plus brillants horizons. 0 cœur admirable, cœur deux fois français, cœur d'Alsacien !
Et autre chose encore est non moins beau : c'est dans une lettre qui ne fait point partie du volume, la dernière qu'il a écrite à sa femme, cette pensée, ce seul rêve d'avenir : d Si le destin veut que je vole le terme
)) de cet épouvantable drame, il ne saurait rester pour » nous que le désir de la solitude et de la retraite, un » stoïcisme, s'il se peut, de l'honneur, une jjitié imf> mense pour la misère humaine. »
Il serait évidemment inutile de chercher à faire comprendre aux aboyeurs de l'antisémitisme ce que cette pensée renferme de noblesse morale et combien grande est cette âme qui, plongée au plus profond abîme de la souffrance, songe ainsi à la souffrance des autres. Il s'en dégage, d'autre part, une leçon qui ne doit être perdue pour aucun de nous, que je veux, que je dois dire. Ils sont, assurément, sans circonstance atténuante, ceux des compagnons socialistes qui disaient: « Que nous importe Dreyfus! il n'est pas des nôtres, de notre classe, c'est un officier et c'est un riche! » Mais cette ignominie de quelques-uns, cette haine de classes qui n'est pas entièrement factice, qui sort de ce qu'il y a de plus laid et de plus bas dans la boue humaine, que les uns ont attisée avec une stupide scélératesse, que les autres, dans leur non moins stupide égoïsme, n'ont pas su éteindre par la bonté et par la sainte pitié, ne rehaussent-elles pas encore le mérite de tant de braves gens, de tous ces déshérités de la fortune qui, sans peur, sans compter, au risque, parfois, de compromettre le pain quotidien de leurs enfants, se sont jetés dans cette grande lutte pour la vérité et pour la justice, alors que se taisaient lâchement tant d'autres, heureux, riches, indépendants, puissants, qui n'avaient rien à perdre et dont l'impérieux devoir eût été de parler?
Je suis de ceux qui ne changent pas de principes au gré des flots, du vent, des événements, quelque redoutables qu'ils soient. Mais ce n'est point changer de principes que de reconnaître plus clairement à la lumière des faits, d'apprécier plus vivement que par le passé,
devant de pareilles preuves, la vaillance, le désintéressement et la générosité d'hommes dont il est arrivé aux meilleurs de nous, à travers les orages et les injustices fatales de la politique, de ne pas estimer suffisamment les vertus. Cette rude, cette terrible bataille devient une victoire. C'est le moment de dire, ce que je n'aurais pas voulu dire hier, que ce qui doit résulter de cette confraternité des éléments les plus disparates dans une même lutte pour le droit éternel, c'est chez tous, chez nous d'abord, et, j'espère, aussi chez eux, un plus profond sentiment de fraternité républicaine et humaine. Nous pouvons bien, sans honte, les uns et les autres, dire notre confiteor ;}& le dis, pour ma part, avec fierté. Aux uns comme aux autres, il nous est arrivé de prononcer contre ceux qui ne pensent pas comme nous des paroles de colère ou de haine. Hier, cela était fâcheux. Demain, cela serait impie.
La voix qui vient de l'île lointaine, de l'île maudite hier, sacrée demain, consacrée par le plus affreux des martyres, cette voix de l'homme à qui la France va avoir .la joie de rendre librement tout ce qu'elle lui avait ôté dans un jour d'erreur, elle nous dit, cette noble voix, qu'au-dessus de tout doit planer « la pitié immense pour la misère humaine ». Je plains de tout mon cœur ceux qui n'entendraient pas cette pieuse objurgation. Pour moi, je suis sûr qu'elle résonnera, tant que je vivrai, tous les jours plus forte, au plus profond de mon âme.