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LE POUVOIR CIVIL

18 octobre 1898.

Depuis près de trente années que fonctionne le régime parlementaire, on a cessé d'accorder de l'importance aux déclarations initiales des ministères successifs. Jupiter se rit des serments des amoureux : le peuple rit des promesses ministérielles. Le peuple a le plus grand tort. On doit toujours lire a,vec attention les déclarations des ministres. Les gouvernements font toujours le contraire de ce qu'ils ont promis de faire. Une fatalité inéluctable le veut ainsi. M. Méline avait promis la paix sociale : il a déchaîné dans les esprits, sinon dans la rue, la guerre civile. M. Brisson avait promis la suprématie du pouvoir civil : voilà pourquoi le général Zurlinden, malgré la volonté formelle du gouvernement, s'est emparé du colonel Picquart ; et pourquoi Picquart, en violation de la loi, est toujours au secret ; et pourquoi le procureur général, quand Laborl s'adresse à lui, bredouille quelque chose d'inintelligible ;

et pourquoi Sarrien n'ose rien dire; et pourquoi la toge s'incline devant le sabre.

Les libéraux, sous l'Empire, se contentaient de demander la liberté comme en Autriche. Les républicains, sous la République, en sont réduits à ce degré d'humiliation qu'ils doivent rappeler à un ministère radical les paroles, sinon les actes, de Napoléon. C'était cependant un despote comme le monde n'en avait pas vu depuis Timour ou Mahomet IL On accordera que le principe d'autorité ne lui était pas inconnu. Il avait aussi, M. Félix Faure en conviendra, quelque souci de l'honneur de l'armée, de ses droits et même de ses privilèges. Il a fait fusiller le ducd'Enghien, mais il n'aurait pas laissé sur la poitrine d'un traître la croix de la Légion d'honneur. Or, voici ce que Napoléon disait, dans la séance du 14 floréal an X, au Conseil d'Etat :

« Dans tous les pays, la force cède aux qualités ci- » viles. J'ai prédit à des militaires qui avaient quel- » ques scrupules que, jamais, le gouvernement militaire » ne prendrait en France, à moins que la nation ne fût » abrutie par cinquante ans d'ignorance. Toutes les ten- » tatives échoueront, et leurs auteurs en seront victi- » mes. » Il prédisait sa propre chute. « Ce n'est pas » comme général que je gouverne, mais parce que la » nation croit que j'ai les qualités civiles propres au » gouvernement. Si elle n'avait pas cette opinion, le » gouvernement ne se soutiendrait pas. Je savais ce » que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la » qualité de membre de l'Institut ; j'étais sûr d'être com- » pris par le dernier tambour.

» Il ne faut pas raisonner des siècles de barbarie » aux temps actuels. Nous sommes trente millions » d'hommes réunis par les lumières, la propriété et le » commerce; (rois ou quatre cent mille militaires ne sont

» rien auprès de celle masse. Outre que le général ne » commande que par les qnalilés civiles, lorsqu'il n'est » plus en fonctions il rentre dans l'ordre civil. Les sol- » dats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. » Varmée, c'est la nation. Si l'on considérait le mili- » taire, abstraction faite de tous ses rapports, on se » convaincrait qu'il ne connaît point d'autre loi que la » force, quil rapporte tout à lui, quil ne voit que lui. » L'homme civil, au contraire, ne voit que le bien gé- » néral. Le propre des militaires est de tout vouloir des- » potiquement ; celui de V homme civil est de tout soumet- » tre à la discussion, à la vérité, à la raison. Elles ont » leurs prismes divers qui sont souvent trompeurs ; » cependant la discussion produit la lumière. Si l'on n distinguait les hommes en militaires et en civils, on » établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une na- » tion. »

Ainsi parlait Napoléon. Il n'a point su conformer ses actes à ses paroles. La folie carlovingienne s'est emparée de lui. Sa prophétie s'est aussitôt accomplie. Il est tombé d'une chute de Titan, entraînant la France dans sa perte. Mais ces admirables paroles n'en restent pas moins. Avant de devenir fou, matériellement fou, selon le témoignage de son ministre Decrès, il voulait que la suprématie appartînt au pouvoir civil. Il ne prenait pas le mot d'intellectuel pour une injure; il revendiquait, après Rivoli et les Pyramides, la qualité de membre de l'Institut. Il était sûr, ce faisant, « d'être compris par le dernier tambour ».

Ah ! ce dernier tambour de la Révolution, si fier de voir son général échanger ses épaulettes d'or pour les palmes vertes de l'Institut et l'épée de Marengo pour l'épée à poignée d'ivoire, qui nous le rendra pour qu'on en fasse tout de suite le chef suprême de l'armée, d'au-

tant plus vraiment soldat qu'ilest plus respectueux du pouvoir civil et des lois? Qui nous le rendra, ce dernier tambour qui battit, au pont d' Aréole, la charge dont l'écho n'a pas fini de résonner, mais qui n'eût point permis qu'on confondît sa cause avec celle de quelques ci-devant galonnés, protecteurs d'un traître et de deux faussaires?

Mais quoi? Il n'est point mort, ce petit tambour, il est toujours vivant, il est toujours l'armée de la République et de la France, et, s'il souffre, c'est de cette injure qu'on lui fait de le croire capable de battre la charge contre la Loi et de prendre pour des ennemis les défenseurs de la Justice et du Droit. Il sait, lui, oîi mènent « ces opérations de police un peu rudes » qu'on célébrait, l'autre jour, en pleine Académie, avec un majestueux cynisme, comme si la nation était déjà suffisamment abrutie, selon la parole de Napoléon, par cinquante ans d'ignorance, depuis la loiFalloux. Il n'a point, lui, oublié Sedan. Et c'est pour ne point retourner là-bas, dans ce lieu « le plus affreux de notre histoire », qu'il veut, lui aussi, le premier intéressé, que ce soit la toge qui soit souveraine.

La suprématie du pouvoir civil, Monsieur le présisident du Conseil, c'est le premier intérêt de l'armée. Elle a assez des mots, des vains mots qu'emporte le vent: il lui faut la chose. Il faut que la Charte soit une vérité. Or, Picquart est-il libre ? Non.

LA

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