LA DEIVIONSTRATION EST FAITE
19 janvier J898.
A Monsieur le Ministre de la Justice.
L'article sur la Pièce secrète que le Siècle a publié vendredi dernier a eu les honneurs d'une immense reproduction dans la presse de Paris et de province. 11 fait encore l'objet des commentaires au Sénat et à la Chambre des députés.
La démonstration qu'une pièce secrète, qui d'ailleurs no s'appliquait pas au capitaine Dreyfus, avait "été communi(piée à ses juges en dehors de la défense n'a rencontré aucune contradiction, aucun démenti.
Cette démonstration était appuyée sur des documents
officiels. M. Ravary, qui les avait produits, a pu être blâmé de son imprudence. Mais les documents officiels n'en subsistent pas moins, irréfragables, décisifs.
La démonstration de cette abominable illégalité était appuyée d'autres témoignages. Aucun d'eux n'a été contredit. Il convient de préciser.
Nous écrivions d'abord :
Il convient de dire tout de suite que cette communication, en chambre du conseil, d'une pièce ignorée de la défense, fut l'œuvre exclusive de M. le général Mercier, ministre de la guerre.
Ses collègues du ministère, que présidait 51. Charles Dupuy, ont déclaré, les uns après les autres, {à la seule exception de M. Dupuy), que le général Mercier ne leur avait jamais fait connaître que le bordereau, qu'il ne leur avait jamais fait part de la pièce secrète.
M. Guérin, ministre de la Justice dans le cabinet Dupuy, l'a déclaré et ne me démentira pas.
De même, M. Poincaré, minisire des Finances.
De même M. Leygues, ministre de l'Instruction publique.
De même M, Barthou, ministre des Travaux publics.
De même M. Delcassé, ministre des Colonies.
De même les deux ministres de l'Agriculture et du Com-' merce.
Le ministre de la Marine du cabinet Dupuy était M. Félix Faure, aujourd'hui Président de la République. J'affirme que M. Félix Faure a ignoré alors la communication de la pièce secrète.
Le ministre des Affaires Etrangères était, alors comme aujourd'hui, M. Hanotaux. .T'affirme que M. Hanotaux a ignoré, au moment où elle s'est produite, cette communication.
L'agence Ilavas, qui est l'agenco nalurelle des anciens membres du cabinet Dupuy qui sont aujourd'hui ministres, est restée muette.
M. Guérin, M. Poincaré, M. Leygues, M. Delcassé, M. Viger, M. Lourties, ont acquiescé par leur silence public — et par leurs conversations particulières.
Nous écrivions ensuite :
Le Président du Conseil des ministres était M. Charles Diipuj. Je lui demande nettement : (( Oui on non, le général Mercier vous a-t-il informé de cette violation du droit et de la loi qu'il avait commise? »
On peut regretter pour M. Charles Dupuy qu'il n'ait pas répondu à cette interrogation nette et précise.
11 serait pénible de croire que ce républicain a été, à un degré quelconque, le complice de l'illégalité qui a été commise par le général Mercier.
Nous écrivions plus loin :
Le Président de la République était M. Casimir-Périer. J'affirme, — et ne serai pas démenti, — qu'il ne fut pas informé par le général Mercier de cette illégalité abominable que cet honaète homme n'eût point tolérée.
Il a connu la pièce secrète plus tard, après le jugement ; il l'a connue par le général Mercier; le général Mercier, qui s'inquictaitdes'doutes de M. Casimir Périer dans l'affaire Dreyfus, lui montra la pièce secrète pour lever ses scrupules. M. CasimirPérier ne trouva pointquela pièce fût probante ; M. Mercier se garda bien de dire au Président de la République
qu'il avait fait communiquer cette pièce en dehors de l'accusé et de la défense, aux juges réunis en chambre du conseil.
M. Casimir-Périer n'a opposé aucun démenti à cette catégorique assertion.
On a fait remarquer, à la Chambre, que les amis particuliers de l'ancien Président de la République ont voté contre l'ordre du jour de M. le comte de Mun dont le gouvernement a subi, la mort dans l'àme, l'addition à l'ordre du jour de M. Marty.
Vous avez lu, plus loin. Monsieur le ministre, le passage suivant :
La pièce secrète fut révélée pour la première fois à un vieil et très honorable avocat, M^ Salles par un des membres du conseil de guerre qui raconta tout simplement, tout naturellement, cette chose atroce. Cet officier, ignorant, bien que juge, des dispositions formelles du Code militaire, en fît le récit comme d'un incident tout simple, tout naturel. « Taisez-vous, malheureux! lui cria le vieil avocat. Mais c'est une chose épouvantable, abominable ! Ne racontez plus jamais cela à personne. »
L'officier fut quelque temps à comprendre ; il comprit enfin ; il s'est tu depuis.
Le vieil avocat a lu et relu l'article du Siècle: il ne l'a pas démenti.
Enfm, l'article du Siècle affirmait que les ambassades d'Italie et d'Allemagne, imprudemment — pour ne pas dire plus — mises en cause par V Eclair., dans l'intérêt de M. le général Mercier, avaient déclaré itérati-
vement à M. le ministre des Aflaires Etrangères que la fameuse phrase : « Cette canaille de D. » ne s'appliquait pas au capitaine Dreyfus, dont l'existence ne fut révéle'e à ces ambassades et à leurs attachés, militaires, jMM. de Panizzardi et de Schwarzkoppen, que par le procès même de cette infortunée victime de la sottise, de l'ignorance et du fanatisme.
L'Agence Ilavas attend encore le démenti de ces deux ambassades.
M. le ministre des Affaires Etrangères se tait.
La démonstration est donc faite.
Qu'attendez-vous, Monsieur le ministre, pour agir? pour sauver l'honneur du ministère républicain que préside M. Méline, oîi vous venez d'entrer?
Attendez-vous qu'il soit trop tard?