LUI
Acquittement par ordre.
Je disais, hier, que le faux documeut Henry fut révélé au général de Pellieux par le général Billot pour tlisculper la trahison. En effet, c'est ainsi que fut obtenu l'acquittement d'Esterhazy, par ordre, ainsi que l'affirme Zola.
On s'apprête à condamner le colonel Picquart, ce qui serait un crime de plus, puisqu'il n'a rien révélé qui intéresse, à un degré quelconque, la sûreté de l'Etat. Mais Pellieux, mais Boisdeffre, mais Billot, ayant porté le plus grave préjudice à la France par des révélations de pièces secrètes, d'ailleurs fausses, tombent directement sous le coup de la loi. Je dis Billot, car il est clair que si Pellieux a rendu public à la Cour d'assises, avec le concours de Boisdeffre, le contenu d'une pièce secrète qui s'est justement trouvée un faux, c'est que Billot la lui avait communiquée, ou Boisdeffre sur l'ordre de Billot. Le général de Pellieux n'est pas de l'Etat-Major. A aucun titre, il ne lui appartenait de connaître un document secret. Pourquoi donc ministre et chef d'Etat-Major lui firent-ils cette communication au mépris de la loi? Ah! voilà précisément la clef du mystère. C'est que M, de Pellieux était juge d'instruction du traître Esterhazy.
Tous ceux qui ont assisté au procès de Zola, devant le jury de la Seine, n'ont pas oublié avec quelle emphase M. de Pellieux fit état de ses pouvoirs judiciaires. Quand on lui reprocha sa perquisition illégale
chez le colonel Picquart, il n'eut qu'une réponse : « Je n'ai pus excédé mes pouvoirs de magistrat. »
D'après ce militaire, le magistrat est un homme qui dispose des lois à son aise. En tout cas, M. de Pellieux était juge : il le proclame lui-même. Or, c'est à ce titre do juge, pour le mettre en demeure de se prononcer dans le sens du Gouvernement, que Billot lui fit communiquer la pièce fausse de Henry. Il s'agissait de faire la conviction du juge qui instrumentait contre Esterhazy, et comme Méline avait déclaré <[ue l'affaire Dreyfus et l'afFaire Esterhazy étaient deux choses distinctes, qui n'avaient entre elles aucun rapport, Billot, pour bien montrer qu'il n'était pas dupe du mensonge de son chef, résolut de prouver au juge Pellieux qu'il devait disculper Esterhazy dans l'afTaire du bordereau et, pour cela, lui fournit, sur d'autres points, despreuves dcciswes delà culpabilité de Dreyfus. Malheureusement la preuve décisive se fondait sur un fiiux, et, depuis la démarche du comte Tornielli — et même avant, puisque Picquart le lui avait dit à luimême — Billot ne l'ignorait pas.
Je dis que Billot communiqua ce faux pour faire la conviction du juge. Je le dis et je Je prouve.
Quand Scheurer-Kestner comparut pour la première fois devant le magistrat Pellieux, il se trouva en face d'un homme tout confit en douceur exquise. Je le vis le lendemain, et voici textuellement ce qu'il me dit :
— Mon ami, tout va bien. Le général de Pellieux est un honnête homme. Il m'a dit textuellement qu'il ne rechercherait rien que la vérité sans se préoccuper des conséquences pour qui que ce soit, et son interrogatoire m'a montré qu'il disait vrai. Il m'a déclaré que je pouvais lui parler avec une aussi complète franchise que si je parlais au général Saussier lui-même, qu'il savait mon ami, à qui chacune de mes paroles serait fidèlement rapportée. Là-dessus, j'ai répondu à toutes ses questions de mon mieux, et je suis content d'avance, puisque, moi aussi, je ne recherche rien que la vérité.
196 VERS LA UÉPAHATION
Ainsi s'exprima cette Ame simple. A quelques jours delà, je revis mon Scheurer-Kestncr, que je trouvai fort décondt. Ce fut une très différente histoire.
— J'ai de nouveau comparu, me dit-il, devant le général de Pellieux. Quelle surprise ! J'ai trouvé un homme totalement changé. L'autre jour, j'étais en confiance. Aujourd'hui j'ai trouvé un homme uniquement préoccupé d'objecter quelque chose h tout ce que je disais. Cela devint si fort que je ne pus m'empèher de lui en faire la remarque : « Mais, général, lui dis-je, il y a quelques jours, vous étiez tout autre? » Et saistu ce qu'il me répondit? — « Je crois bien. Dans ce temps-là^ je n avais pas vU les preuves de la cidpabilitc de Dreyfus. Maintenant je les ai vueS- Est-ce que votre ami Billot ne vous les a pas montrées P Demandezlui donc de vous les faire voir, et vous serez fixé. »
Ainsi parla le juge d'Esterhazy, convaincu (par son propre aveu) de l'innocence du traître, parce que son ministre lui avait montré les prétendues preuves de la culpabilité de Dreyfus.
Si j'avais parlé au dernier procès de Versailles, j'aurais raconté cette histoire en face du général de Pellieux, qui n'aurait pas pu me démentir, car j'étais autorisé par Scheurer-Kestner a citer textuellement les paroles du juge d'Esterhazy, recueillies sur un carnet de notes au sortir de l'interrogatoire. Sous la dictée de Scheurer-Kestner, j'écrivis le texte exact. Je ne puis pas le reproduire ici, mot à mot, parce que j'écris de la campagne, n'ayant pas le texte sous la main; mais je m'en suis tenu aussi près que me l'a permis ma mémoire, et je garantis le sens d'une façon absolue. Scheurer-Kestner le confirmera quand il sera nécessaire.
De tout ceci, je prends la liberté de conclure :
1° Que le général Billot a délibérément violé la loi qui lui imposait le devoir de ne révéler à personne tout ou partie des pièces secrètes, et que, s'il arrive jamais qu'il y ait une justice en France, il doit être poursuivi et condamné de ce chef.
2° Que le général Billot, d'après le général dePellieux lui-même, n'a eu d'autre but, en manquant à ses devoirs, en violant la loi, que d'agir sur l'esprit du juge, ainsi que le juge lui-même l'a reconnu, parlant h un témoin. Que le général de Pellieux, objet d'une telle confidence, ne pouvait faire autrement que de se rendre à l'avis de son chef suprême intervenant, au mépris des lois, dans une procédure judiciaire, pour amener le juge à une opinion déterminée. Que, dans l'espèce, il s'agissait, suivant Billot, de prouver l'innocence d'Esterhazy, en ce qui concerne le bordereau, par des preuves établissant, sur d'autres points, la culpabilité de Dreyfus. Que ces preuves étaient fausses, mais que, eussent-elles été vraies, il n'en résulte pas moins du fait constaté que l'intervention illégale du Ministre de la Guerre auprès d'un juge militaire équivaut, manifestement, à « C acquittement par ordre ^^ alfirmé par Zola.
3" Que le résultat de l'intervention du Ministre de la Guerre, appuyée de pièces fausses, a été, sans contestation possible, d'attenter h la liberté du juge et de fausser toutes ses appréciations. C'e^st ainsi qu'on a vu le général de Pellieux conclure,- s«/?s expertise préalable, que le bordereau n'était pas d'Esterhazy, et ajouter foi, sans contrôle, à tous les mensonges du traître. C'est ainsi qu'on a vu,, après le grotesque rapport Ravary, le général de Luxer conduire les débats de manière a favoriser Esterhazy, tandis que le général de Pellieux, qui se tenait derrière lui, intervenait dans la discussion, en violation des lois et de toutes les règles des débats judiciaires.
C'est ainsi qu'on a vu le commissaire du Gouvernement reprocher à un témoin de manquer de bienveillance envers le traître, et s attirer cette réponse : « Je ne suis pas ici pour être bienveillant. Je suis ici pour dire la vérité. « D'où il résulte clairement que Billot ne s^est pas borné à imposer au juge de Pellieux sa volonté d'innocenter Esterhazy, par le procédé susindiqué, mais qu'il a manifestement opéré la même
198 VERS I.A HÉPARATIOX
pression sur l'esprit des juges du conseil de guerre dont Pellieux a ouvertement troublé la liberté.
De tous ces faits, la conclusion dernière, c'est que l'intervention de Billot auprès de Pellieux, fût-elle seule prouvée, suffit à constituer un fait nouveau qui met h néant l'acquittement d'Esterhazy.
18 septembre 1898.
uv
Conséquen€es.
La revision est décidée. Il faut que, cette fois, toutes les garanties de justice instituées par la loi soient scrupuleusement observées. Je vois que tous ceux qui se sont donné tant de peine inutile pour empêcher la revision, se rabattent maintenant sur la revision à huis clos. Depuis que quelques-uns des faux de l'Etat-Major sont connus, et les autres soupçonnés seulement; depuis que, grâce à l'Etat-Major, les pièces secrètes courent le monde dans la poche des traîtres; depuis que nous avons vu le huis clos de l'affaire Dreyfus aboutir à la violation de la loi, à la condamnation de l'innocence ; depuis que nous avons vu le huis clos de l'afïaire Esterhazy aboutir à la violation de la loi, à l'acquittement du crime; depuis que nous avons constaté l'immense effort d'arbitraire et de mensonge dont tous les pouvoirs de l'Etat se sont montrés capables, il n'y a plus qu'un moyen de rétablir la paix dans les esprits, c'est la justice au
VERS LA RKPAUATION 199
grand jour, sous le libre contrôle de l'opinion publique.
Le fantôme des menaces de guerre s'est évanoui sous les risées, et quant aux prétendus secrets d'Etat, nous savons maintenant ce qu'ils dissimulent de machinations honteuses contre la justice et contre la vérité. Le général de Pellieux avait essayé de nous faire croire que si l'on s'obstinait à rechercher les responsabilités de l' Etat-Major (où trônaient les faussaires et les complices des faussaires), il n'y aurait plus de confiance en l'armée. C'était outrager les soldats de la France et le peuple français tout entier. BoisdefTre et Gonse, et Lauth, et du Paty de Clam, et Henry, sans parler de Billot et de Cavaignac, ont été balayés à grands coups de lumière. Ecoutez maintenant la réponse du général de Négrier à M. de Pellieux :
Jamais, à aucune époque, les chefs de l'armée nont été plus respectueux des lois, plus unis, plus prêts à ge dévouer les uns pour les autres; jamais nous n avons eu plus de confiance dans nos troupes, et cette confiance, les troupes nous la rendent en toutes circonstances. Elles nous en donnent la preuve.
Il était impossible de mieux faire justice des menaces de l'Etat-Major. Gardons le souvenir des paroles de ce soldat, et comprenons enfin que la confiance ne se fondera jamais sur le mensonge.
Je veux signaler de même, en passant, l'énergique protestation du général Metzinger, qui nous montre « l'armée aussi dédaigneuse des menaces de l'extérieur que des provocations des mauvais citoyens ».
La « grande muette » parle tout le temps, comme on voit, et elle dit vraiment d'excellentes choses. « Le dédain des menaces de l'extérieur? ■> Réponse topique à ceux qui nous prédisent la guerre, si nous osons instituer la justice au grand jour dans la République française. « Les provocations des mauvais citoyens »? Réprobation manifeste des propos odieux de Pellieux,
de BoisclefTie, à la Cour d'assises de la Seine. Il est bon que la condaniuatlon de tels hommes et de leurs dignes acolytes Henry, du Paty de Clam et autres (qui occupent le premier rang dans la catégorie des mauvais citoyens) vienne d'un soldat justement anxieux de dcfifaeer l'honneur de l'armée.
Quant a moi, qui n ai jamais cessé de rendre hommage au drapeau, je me suis toujours gardé de confondre l'armée avec ceux qui la compromettent, sous prétexte de la couvrir. Ce n'est pas moi qui dirai que le patriotisme militaire peut commander de faire des faux. Car je tiens que c'est dégrader l'amour de la patrie de le mettre en opposition avec le besoin de justice, avec le culte de vérité, qui d'abord contrebalancent en nous les primitifs instincts de brutalité sauvage.
C'est pourquoi je suis bien sur de servir utilement mon pays, et de déplaire seulement aux « mauvais citoyens », militaires ou civils, qui font leur joie de l'iniquité et leur pâture du mensonge, en réclamant justice pour le colonel Picquart.
Qu'a-t-il fait? Comment ce méchant bèta de Cavaignac, qui n'a malheureusement pas l'excuse des bonnes intentions, a-t-il pu livrer un homme, qui est un héros, à ce glaive que le moine Didon rage de voir rester au fourreau, et qui n'a épargné la trahison du Uhlan que pour frapper celui qui l'a dénoncée? Il a suin, pour cela, de considérer comme secret d'Etat les lettres du général Gonse, confiées par Picquart à son conseil, sous le sceau du secret professionnel, pour sa défense en cas de mort. Et le guet-apens de Gabès montre que la précaution n'était que trop justifiée. Dire que ces pièces intéressent, au moindre degré, la sûreté de l'Etat est un honteux mensonge. Je ne puis croire que Brisson, au moment où il a déjoué les pièges tendus de toutes parts, et décidé de faire la revision honnête, ne comprenne pas que sa résolution est l'éclatante justification de tous les actes de Picquart.
VEKS LA RÉPARATION 201
Du premier jour, Picquart prévit l'épouvantable crise et adjura ses chefs de la conjurer en faisant justice de la trahison, en exposant aux yeux de tous l'impartiale vérité. Ses chefs refusèrent de l'entendre. Ils prêtèrent l'oreille aux faussaires qui leur apportaient la justification menteuse de leur prétendue infaillibilité. Et le chef du bureau des renseignements fut Irappé, et il va l'être encore, ose-t-on dire, pour avoir, dans l'exercice de ses fonctions, découvert un espion en acte de trahir- On le chassa de l'armée, mais sa mise en réforme — par un coup providentiel, si j'ose dire — emporta la plus belle revanche : son remplacement par le chef, aujourd'hui reconnu, des faussaires.
Est-il possible que le châtiment des criminels n'implique pas que justice soit rendue à celui qui les a fait connaître? Picquart a dénoncé la trahison d'Esterhazy, aujourd'hui indiscutée. Où sont les faux patriotes qui acclamaient le traître et mêlaient ignoblement les cris de : P/Ve Vannée ! et de : Vive Estel'hazijl Je les vois au ban de l'opinion. La conséquence n'est-elle pas la justification de Picquart? La rhétorique même de tous les cabotins du patriotisme jlambard n'exige-t-elle pas que Picquart soit glorifié? Et l'amour sans phrases de la patrie ne nous obligerait-il pas à honorer le bon serviteur comme à châtier le traître ?
Les poursuites contre Picquart? Tous ceux qui y ont participé, tous ceux qui y participeront encore, auront sur eux la tache ineffaçable. Picquart a offert la vérité. L'histoire dira que c'est uniquement pour cette cause qu'il fut frappé. Picquart n'a livré aucun secret d'Etat. Il aurait pu avoir la tentation de le faire pour sa défense. La pensée ne lui en est pas venue.
Mais du Paty de Clam, lieutenant-colonel d'Etat- Major, a livré une pièce secrète, lui. Et à qui? A un traître, pour sa défense. A un traître, de la trahison de qui il ne pouvait pas douter. Et, pour comble, il
n'est pas douteux qu'il ait fabri(jué avec Henry le faux de C Eclair. Son châtiment? Une ridicule punition disciplinaire, après les efforts désespérés de Cavaiornac et de Zurlinden pour le sauver. Il n'est pas poursuivi.
Pellieux, Boisdeffre, pour faire condamner Zola, ont livré une pièce secrète au public. Et cette pièce était un faux, et le Gouvernement, averti, avait donné sa parole de n'en pas faire usage. Et la conséquence a été le discours de M. Cavaignac et le discrédit jeté sur la République française par le honteux vote unanime de la Chambre. Pellieux et Boisdeffre ne sont pas poursuivis.
Le ffénéral Billot, dans l'espérance de m'induire à cesser ma campagne pour la justice et pour la vente — dont il avait peur — m'a fait révéler, par un colonel envové tout exprès, un secret très sérieux sur l'état de notre défense. Je suis convaincu que son délégué n'a commis, dans ses conversations privées, aucune imprudence. Il n'en est pas moins vrai que nous sommes au moins deux qui savons ce que nous ne devrions pas savoir. Pour sauver son portefeuille, Billot a trahi un secret de la défense nationale. Ce crime est puni par les lois. LegénéralBillot est-il poursuiviPNon.
Le même général Billot, et Boisdeffre déjà cité, ont révélé une pièce secrète (fausse naturellement) au général de Pellieux, juge instruisant contre Esterhazv, pour obtenir ainsi, en violation de toutes les lois un acquittement du traître. Scheuier-Kestner en témoignera dès qu'on prendra la peine de le lui demander. Il n'est pas douteux que pareille communication ait été faiie aux autres juges. Et ni le général Billot ni Boisdeffre ne sont poursuivis.
Et pourquoi a-t-on fait toutes ces choses? Parce que le général Mercier avait violé la loi en révélant à des jugesdespièces secrètes pour obtenir la condamnation d'un officier contre qui il n'avait pas de preuves suffisantes. Le général Mercier est-il poursuivi? Pas encore.
Que conclure de tout cela, sinon que le premier "^ acte de la procédure de revision est la libération du colonel Picquart.
' 19 septembre 189H.
Pour commencer.
Des conséquences de la revision, que j'envisageais sommairement hier, la plus urgente est, à n'en pas douter, la mise hors de cause du colonel Picquart. Les poursuites exercées contre l'ancien chef du buieau des renseignements sont le fait de M. Gavaignac. Cela n'est pas niable. Pourquoi, jusqu'aux quelques semaines de dictature de l'étrange ministre qui osa proposer un coup d'Etat à ses collègues, n'avait-on jamais songé à procéder judiciairement contre l'homme dont le seul crime fut de découvrir la trahison d'Esterhazy? C'est que l'on croyait, après l'avoir chassé de l'armée pour l'unique raison qu'il avait bien servi la patrie, le tenir dans le silence par la crainte d'un procès où l'on comptait trouver des juges pour le condamner, quoi qu'il put dire. Tout allait bien ainsi, tant que l'existence du Gouvernement reposait sur le fameux mensonge de Billot :« Dreyfus a été condamné lês^alement et justement. » Dans la sérénité de sa conscience, Picquart attendait son jour.
Mais voilà que ce sombre nigaud de Gavaignac, qui avait basé sa conviction de la culpabilité de Dreyfus
201 VEnS LA RÉPARATION
sur la léaonde des ^ aveux à Lebrun-Renault avant «nème de connaître es documents, imagine de faire partager sa conviction à ses concitoyens par les procédés de raisonnement qui, dans sa simplesse, lui ont paru décisifs. On sait le reste de l'histoire. Seulement on oublie, depuis la vérité connue, que ce qui parut clair en ce temps-là, ce lut le mensonge. Par la vertu du laux, Henry, du Paty de Clam étaient rois, et M. Cavaignac ne pensait, n'agissait que par eux. Quand Picquart se leva pour dire tranquillement : « La pièce est fausse, et je le prouverai quand on vous dra )), Henry et du Paty de Clam jugèrent que le jour était venu de perdre à jamais ce porteur de vérité. A l'instigation de ces faussaires, Cavaignac, affolé de voir que les preuves, qui suffisaient à son intelligence, paraissaient dérisoires au public, exigea de Brisson, sous peine de démission et de crise, l'arrestation de Picquart. Tout cela était, il faut bien l'avouer, d'une logique excellente. Quand les faussaires régnent, l'honnête homme n'est à sa place qu'en prison.
Seulement, depuis que ces faits se sont passés, il est arrivé cette surprise que les Euménides, la Providence, ou la fatalité des choses, ont fait justice de ces criminels (en attendant la suite), comme il arrive immanquablement tôt ou tard. Alors tout a changé. Qu'est devenu Cavaignac, avec ses deux hommes de confiance : du Paty de Clam et Henry? H promène dans la solitude son rêve d'halluciné, plein de confiance aux faux dont il se faisait fort d'établir l'authenticité, à la seule condition de jeter en prison ceux qui se permettent de discuter ses fallacieuses preuves. Oui ! Il lui fallait seulement, pour avoir raison, boucler dans un cachot bien noir ses adversaires. W ne demandait que cela, le doux homme. -Moyennant ([uoi, il se chargeait de faire triompher sa manière de voir.
Hélas! Henry est mort trop tôt. Sa déception fut si grande ! Il paraît qu'il ne put jamais comprendre la raison de son arrestation. «Pourquoi moi, murmurait-
VEnS LA KEPARATIOX 205
il, et pas les autres? » Il fallut un coup de rasoir pour interrompre ce raisonnement. Sans la précipitation de cette mort, on eût organisé la défense du faussaire bien mieux encore qu'on ne' l'a fait quand sa tombe fut fermée, et le malentendu entre lui et ses chefs eût pu se dissiper à la gloire de tout le monde. Malheureusement, le faux fut constaté" sans atténuation possible, et l'on eut beau ne pas faire d'autopsie et ne pas ouvrir d'enquête, après avoir escamote les papiers du mort, il subsista des doutes — tant le monde est enclin aux soupçons — sur la perspicacité du ministre qui avait pris le monde entier à témoin qu'un faux était une pièce authentique. Ainsi disparut Cavaignac de l'affiche, c'est le cas de le dire.
Puisqu'il est parti, puisqu'il a dû subir l'affront de voir du Paty de Clam, qu'il sauva au prix de la violation des lois (voir l'arrêt de la Cour de cassation), frappé par son successeur, pourquoi l'œuvre de ces trois hommes, Cavaignac, du Paty de Clam, Henry, subsiste-t-elle contre le colonel Picquart? Un tel scandale doit, au plus tôt, prendre fin. La politique de bascule qui consisterait, tandis qu'on fait la revision du procès Dreyfus, à frapper l'homme qui l'a rendue nécessaire en découvrant le véritable traître, ne serait plus qu'une odieuse tartuferie dont M. Brisson porterait le déshonneur. On ne peut point faire au mensonge sa part. La vérité publique veut la justice complète.
Le châtiment des criminels a pour contre-partie nécessaire la justification de celui qui les a découverts. La huitième chambre déjà, l'a formellement reconnu, tout en statuant par un refus sur la demande de mise en liberté du colonel Picquart. Elle a dit, en termes exprès, que « l'aveu d'un faux commis par le lieutenantcolonel Henry, faux qui a entraîné son suicide, peut avoir les conséquences les plus sérieuses en ce qui . concerne les faits reprochés au lieutenant-colonel Pic- * quart ». Quand on ajoute au suicide d'Henry l'expulsion de du Paty de Clam, le renvoi de Lauth, la
20(3 VEHS LA RÉI'AHATIOX
tlémission de BoisdefTre, l'offre de démission de Pellieux, et les suspicions qui pèsent sur Gonse, tous témoins contre Picquart, n'est-ce pas le procès jugé, avant l'ouverture des débats, par l'effondrement de tous les accusateurs? Ainsi que je l'ai déjà dit, la libération du colonel Picquart e^ la préface de la revision du procès Dreyfus. W
Quant au procès de revision lui-même, qu'il suive paisiblement son cours. Nous ne demandons rien que la justice pour tout le monde, la justice honnête, la justice claire aux yeux de tous, cai' nous venons de constater les effets de la justice à huis clos. Cette satisfaction nous sera certainement donnée, car le général Zurlinden disparait, se jugeant impuissant désormais à couvrir les méfaits de l'Etat-Major. Il s'en va en déclarant que l'examen approfondi du dossier l'a maintenu dans sa conviction que Dreyfus est coupable. Cette opinion vaut tout justement celle de M. Cavaignac, qui, nous le savons maintenant, ne valait rien. Elle a été faite par les mêmes hommes qui ont fait la conviction de M. Cavaignac, et par les mêmes procédés de critique dont nous avons pu apprécier la valeur. M. Zurlinden n'est pas juge de Drevfus, pas plus que M. Cavaignac. Comment peutil avoir la prétention de juger sur des pièces ignorées de l'accusé? Qu'il laisse parler la justice, et, s'il le peut, qu'il explique comment une punition disciplinaire lui a paru suffisante contre le cousin de M. Ca-
vaionac, coupable seulement de faux, de vol de docu-
ment secret, sans parler des graves soupçons qui
l'impliquent dans la trahison d'Esterhazy.
La lettre de M. Zurlinden est tout simplement le dernier trait du Parthe Félix Faure, car le Président, (jui le mit là tout exprès' contre Brisson, est visiblement de moitié dans le coup. Il s'agit d'impressionner d'avance les juges militaires devant qui comparaîtra Dreyfus, et de renouveler ï ordre de Mercier, manifesté par la pièce secrète. Chaque chose en son temps. Nous avons déjoué d'autres machinations plus graves
P. S. — J'écris ces articles, de la campagne, à dix heures de Paris. On m'envoie un numéro du Gaulois où je suis pris à partie. Le^journal du Juii d'Etat- Major, Arthur Meyer, baptisé de TEglise dans de basses cuvettes d'eau bénite au Lubin, prétend m'enrégimenter parmi ceux qui refusent le salut au drapeau. Une phrase de mon article d'hier, mise là tout exprès en prévision des jésuiteries, m'en sépare nettement pour la centième fois. C'est parce que j'aime la patrie, que je ne veux pas revoir Sedan où nous a conduits « la caste militaire » (le mot est d'un ancien rédacteur du Gaulois) que sert à genoux M. Arthur Meyer. C'est parce que j'aime l'armée — qui n'est pas autre chose que la France sous les armes — que je la veux un instrument de défense nationale, et non l'outil de guerre civile aux mains de l'Eglise des Didon coupe-têtes et des « youpins n de sacristie qu'ils emploient. C'est parce que je ne confonds pas les Henry et les du Paty de Clam avec l'armée elle-même que je puis vraiment dire que j'honore l'armée, tandis que M. Arthur Meyer lui fait outrage.
20 septembre 1898.
LYI
Dernières cartouches.
Au moment où la procédure de revision commence, mon étonnement, quand je jette un coup d'oeil sur l'œuvre de ces derniers mois, est qu'il ait fallu un si
208 VEHS I.A RÉRARATION
lonpr temps pour obtenir ce résultat si simple : un honinic jugé suivant les lois. Car, toute la fumée du combat dissipée, il est aisé d'apercevoir aujourd'hui ([u 11 n'a jamais été question d'autre chose.
Le mal est venu de ce que les pouvoirs publics organisés pour la défense des lois se sont insurgés contre Tordre légal : juges, soldats, Président de la République, ministres et Parlement. Toutes ces puissances coalisées ont, chacune en ses formes particulières, fait fi de la justice et de la légalité. L'ouverture de la revision est la rentrée pure et simple de la République française dans le droit. 11 eût été si simple de n'en pas sortir! Ce qui m'émerveille, c'est que l'opinion publique ait eu besoin de ces longues discussions, de ces polémiques violentes, de ce déchaînement de colères, de ce vain conflit de mensonges et de faux officiels contre la vérité, désarmée mais invincible, pour comprendre qu'il n'était d'autre refuge contre le désordre des esprits et l'anarchie des pouvoirs que la justice de la loi.
En d'autres pavs, l'unanimité de la presse n'eût pas manqué de rappeler chaque membre du corps gouvernant à son devoir. Chez nous, il n'en a pas été de même. Les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l'ancien régime nous a laissé d'oligarchies cléricales et militaires, pour s'accommoder sans de vives résistances au triomphe de l'impartiale justice sur la violence et sur l'arbitraire. Ils ont tout fait pour dérouter l'opinion, et, pendant une période qui nous a paru démesurément longue, ils y ont réussi.
Rappelez-vous de quel front tous les organes de l'Etat-ÀIajor, recevant les communications du colonel Henry, le failssaire, nous menaçaient de l'intervention de l'étranoer et nous montraient la guerre imminente. Aujourd'hui, lisez la réponse de M. Cornély lui-même :
Et de quoi d'ailleurs pourraient s'inquiéter les bons citoyens ? D'une intervention de l'étranger ? En serions-
VEnS LA nÉPAUATIOX 209
nous donc là, qu'après vingt-sept ans d'efforts et de travail, après des sacrifices acceptés sans compter par nos patriotiques populations afin ^d'avoir une armée formidable, nous fussions encore assez faibles, assez malheureux, assez déprimés pour ne pas oser administrer la justice sans l'agrément du vainqueur, pour ne pas oser être les maîtres chez nous ?
Les gens qui ont recours à cet argument de miséricorde outragent à la fois le bon sens et la fierté nationale qui ne veut pas que nous soyons obligés de demander à l'étranger la permission de condamner ou d'absoudre, de confirmer ou d'abroger.
En tout cas, aucun d'eux n'est militaire, car je me refuse à croire qu'il y ait un militaire français qui sacrifie quoi que ce soit à la crainte de la guerre.
J'en appelle à tous mes lecteurs. Dans toute ma campagne d'articles quotidiens ai-je jamais dit autre chose? Je n'ai qu'une réserve à faire. La dernière phrase du rédacteur du Figaro me paraît d'une ironie trop cruelle pour le général Mercier, pour le général Billot et tous ceux qui, à leur exemple, ont proposé de sacrifier la loi, garantie de justice, à « la crainte de la guerre ». Soyons généreux aux vaincus.
A-t-on oublié les fioritures de Billot et de toute sa bande sur «l'honneur de l'armée? » C'est encore le même Cornély qui va répondre :
Les bons citoyens seraient-ils inquiets de la crainte de voir l'armée abaissée parce qu'on revise le jugement d'un conseil de guerre, ou désorganisée, déshonorée — on a osé parler de l'honneur de l'armée ! — parce que quelques officiers attelés à une besogne indigne d'eux ont pu commettre des fautes et devenir repréhensibles ?
Mais c'est se moquer du monde que de faire supporter à des corps, à des professions, à des castes, le poids des erreurs ou des défaillances de quelques-uns de leurs membres.
Es-ce que la réhabilitation des victimes des erreurs judiciaires déshonore la magistrature qui leur a donné des juges?
... Qu'on me montre donc une corporation composée
210 vnns la réparation
tlhomnies qui ne soil pa.'» sans cesse traversée par le scandale îles laules individuelles!
Non! Quoi qu'il arrive, larniée sortira intacte de cette crise qui se passe en dehors d'elle. Elle en a vu bien d'autres, depuis le connétable de Bourbon jusqu'à Bazaine!
Pas un de nos lecteurs qui ne puisse témoigner que j'aie cent fois répété et ressassé jusqu'au dégoût ces mêmes remarques, sans réussir à me faire entendre des polémistes de mauvaise foi cjui n'avaient d'autre argument, pour empêcher la justice, que de nous représenter, en dépit de l'évidence, comme des ennemis de la France et de l'armée.
Quant h la fameuse objection des secrets d'Etat intéressant la séjcurité de la patrie, ce sont les faits eux-mêmes qui se sont chargés d'y répondre. On a découvert que les secrets d'Etat dont il s'agissait étaient d'abord des faux, et qu'ils intéressaient, non la sécurité de la France, mais la sécurité des criminels. Ainsi nous avons appris que le premier intérêt d'un peuple civilisé est de sauverla justice des machinations du crime, et il est apparu à tous que, dans une affaire où tant de passions ont si gravement obscurci les plus claires notions d'équité, il n'y a plus qu'un moyen de refaire la paix des consciences : la vérité totale en plein jour.
C'est ce point gagné qui est notre victoire. A l'accusé de répondre aux charges qui pèseront sur lui. Que la justice loyale fasse son œuvre, et nous serons satisfaits.
Mais comment ne pas dénoncer dès à présent l'entreprise qui se continue pour fausser le verdict qui doit être rendu dans la pleine liberté des juges? Après Boisdeffre, après du Paty de Clam, après Henry, après Billot, après Cavaignac, instruments dociles de cet Etat-Major plutôt discrédité, voici que Zurlinden, étudiant le dossier avec l'aide du général Roget, chef de cabinet de M. Cavaignac, du capitaine Cuignet, du cabinet de M. Cavaignac, et du général Renouard, ancien sous-chef d'Etat-Major du général de Bois-
VKRS LA HÉPAIIAIIOX 211
dcfFrc à nous légué par M. (lavaignac, s'érige de son autorité privée en juge de Dreyfus, et, sans Tavoir entendu, sans connaître ses réponses sur des pièces dont il ignore l'existence, se substitue aux juges futurs pour le condamner une seconde fois, en violation des lois qui le protègent.
Ce n'est pas tout. Pour impressionner la justice civile, devant laquelle les amis des faussaires voient avec crainte comparaître aujourd'hui le colonel Picquart, et pour venir en aide aux fabricateurs, quels qu'ils soient, du faux de VEcloir, on nous a raconté que M. Zurlinden n'avait pas craint de se faire l'exécuteur testamentaire des dernières volontés de Henry le faussaire, et de préparer les éléments d'une poursuite contre le colonel Picquart, accusé d'avoir fait un faux (oui, un faux contre les faussaires! N'est-ce pas admirable?) pour noircir Esterhazy, officier français, traître en fuite, que Boisdeffre, Cavaignac et Billot ont précieusement gardé dans les rangs de la Légion d'honneur. Cette fois, c'était trop. M. Zurlinden lui-même a dti faire démentir l'extravagante machination que lui prêtaient ses amis.
Dernières cartouches des faussaires. Pour eux la bataille est perdue, à condition que M. Brisson soit capable de se rester fidèle à lui-même. A ceux qui s'étonneraient qu'il pût me rester un doute là-dessus, je demanderai ce qu'ils pensent de l'insigne faiblesse d'un chef de Gouvernement qui, dans la lutte terrible où il est engagé, ne craint pas de donner aux grands complices des faussaires, à ceux par l'ordre de qui les faux ont été' commis, l'appui du gouvernement de Paris. Le général Zurlinden, en effet, feint jésuitiquement d'ignorer que Dreyfus a été condamné en violation des lois. Pourquoi? sinon pour couvrir les crimes de l'Etat-Major, que la revision tant redoutée doit faire apparaître au grand jour. Voilà l'homme qu'on rétablit dans son ancien poste de gouverneur de Paris, sous prétexte que cela fut l'objet d'un marchandage entre lui et M. Félix Faure.
212 VERS LA HÉPAllATION
M. Brisson n'a pas réfléchi qu'il paraissait ainsi s'associer d'avance à l'entreprise de pression illégale oro-anisée par les représentants du jésaitisme éperonné sur la conscience des juges éventuels de Dreyfus. Le ministère est maintenant sauvé des néfastes influences qui faillirent le perdre et jeter la France en de mortels désordres. Il a eu le courage de réagir contre les exigences du césarisme et de la Compagnie de Jésus. S'il faiblit, c'est la justice livrée, c'est la République perdue. S'il ose aller jusqu'au bout de son devoir, la gloire lui restera de la vérité rétablie dans ses droits, cle la justice restaurée, de la paix faite dans les esprits par la victoire définitive de la Révolution française sur la sombre coalition des moines et de
l'armée de Condé.
21 septembre 1898.
Le retour offensif des faussaires.
Grâce à la lâcheté de M. Brisson, nous avons un retour ofTensif des faussaires. Est-ce lâcheté qu'il faut dire, ou imbécillité? Les deux qualités ne sont pas contradictoires.
Lorsque M. Zurlinden accepta d'être ministre pendant huit jours pour protéger les faussaires, il passa avec Félix Faure, pour le compte de qui il opérait, un marché dont les clauses indiquent chez lui des sentiments fort éloignés des grands désintéressements de
l'histoire. Ce général nous faisait la grâce d'accepter le portefeuille de la Guerre pour donner un coup de main aux complices de Henry. Mais, comme il pensait bien que cela ne durerait guère, il stipula qu'il lui serait permis de ne pas se donner de successeur, afin de reprendre sa place dès que Brisson, s'étant vu berner, lui signifierait l'ordre de départ. Car, nous en sommes venus là, que les hautes sinécures militaires sont instituées, non plus dans l'intérêt de la patrie, mais pour le plus grand avantage de certains individus placés sous le patronage des forces d'ancien régime maîtresses de la République.
Brisson donc trouva tout naturel qu'un tel marché lui fût offert par Félix Faure, et ne comprit même pas, sans parler du scandale de ce trafic des fonctions militaires, que l'énoncé seul de la transaction indiquait l'intention peu déguisée de le prendre pour dupe. Le reste de l'histoire est connu. Sur les sommations violentes des césariens et des antisémites, Zurlinden, après une lettre de démission dont le seul but est de couvrir les hautes complicités de l'Etat-Major dans les affaires Henry, du Patv de Clam et autres, fut triomphalement réinstallé dans sa grasse prébende. Un bon tour .
Mais l'Etat-Major, qui joue sa suprême partie, n'en pouvait rester là. La découverte des officiers faussaires avait mis à néant l'instruction contre le colonel Picquart. Tous ses accusateurs étaient perdus, compromis, entachés tout au moins de suspicions graves. Le procès croulait par la base. La veille au soir, le président de la huitième chambre déclarait à M® Lr.bori que le tribunal était hors d'état de juger l'accusé, et lui annonçait que le parquet demanderait la remise indéfinie de l'affaire. Dans ces conditions, la mise en liberté s'imposait. On le reconnut d'un commun accord
C'était le coup de grâce des faussaires. M. Zurlinden, gouverneur de Paris, ne pouvait accepter cette éclatante défaite de l'Etat-Major. M. Brisson l'ayant mis en situation de reprendre la lutte pour le compte de
214 VRIIS LA RÉPARATION
ceux qui condamucnt un innocent sur des pièces fausses et acfjuittent Esterhazv traître, il se jeta d'élan tlans la mêlée. Son premier acte fut d'obtenir de lu tartuferie d'un Chanoine, la transmission d'un dossier que lui-même, Zurlinden, avait préparé contre Picquart. Il s'agissait du petit bleu accusateur d'I:Lsterhazy, que la bande de Henrv (bo?i juge) dit être un faux fabriqué par Picquart.
Depuis la lameuse lettre du 31 mai 1897, où le faussaire Henry adressait à son supérieur le colonel Picquart une lettre de menaces et d'outrages préalablement revue et corrigée par Boisdeffre et par Gonse, tous les labricateurs de faux n'ont cessé de jurer que Picquart avait fabriqué le « petit bleu». Leurs mensonges ont éclaté à la Cour d'assises. Henry s'est fait justice dans des conditions que le public ne connaît pas encore, sur lesquelles la lumière est en train de se faire. jNIais il reste les autres, et les autres ne veulent pas lâcher prise, car ils combattent pour leur peau, sinon pour l'honneur. De là, le retour offensif dont M. Zurlinden a pris la tête.
Tous (;es gens savent que la calomnie ne peut pas résister à cinq minutes d'examen. Ils savent que Henry et toute sa troupe immonde, conjurés contre Picquart,. auraient depuis longtemps fait poursuivre l'homme qu'ils honoraient d'une mortelle haine, s'ils avaient pu découvrir contre lui l'ombre d'une preuve. Mais ils comptent, pour un temps, parer ainsi à l'effet qu'auraient produit sur l'opinion l'ajournement indéfini du procès et la mise en liberté de Picquart.
Et puis il y a le Cherche-Midi, avec ses mauvaises chances. Le colonel Picquart l'a hautement rappelé devant ses anciens chefs, tout pâles, qui n'osaient affronter son regard. « Je ne sais ce qui m'attend là-bas », dit-il, d'une voix vibrante : « Peut-être le lacet de Lemercier-Picard? Peut-être le rasoir de Henry? En ce cas, je le proclame d'avance, ce sera un assassinat. » Toute la salle a frémi, le mot tombait comme un coup de massue sur le général Gonse,.
VEIIS LA RKPAnATION 2J5
qui organisa le guot-apotis de Gabès, où Picqiiait devait trouver la moit. Le répondant de Henry devint subitement livide. Il semblait qu'un nuage lui passât sur les yeux. Et je me rappelais ce qu'il répondit à la Cour d'assises, quand on lui parla de cette tentative manqnée d'assassinat par ordre : « Nous ne faisons pas tuer nos officiers. « Et je songeais, en même temps, à ce misérable Billot qui me fit dire par le colonel X. . . , aujourd'hui général, qu'à la place de Mercier il aurait fait assassiner Dreyfus.
.Quelles garanties avons-nous aujourd'hui que demain Picquart ne sera pas trouvé mort dans sa cellule, avec une fausse lettre sur sa table expliquant son « suicide « à l'avantage de l'Etat-Major? Quelle garantie? Aucune. Brisson? Brisson qui fit arrêter l'homme coupable de vouloir lui démontrer que le faux était un faux? Brisson qui aujourd'hui fait poursuivre pour faux la victime des faussaires? Brisson qui laisse fuir Esterhazy, le traître, et livre le héros Picquart aux tortures du Saint-Office militaire? Oh non! 11 laissera faire, et pleurera comme pas un.
Quant à la presse amie, elle a bien fait l'apologie u faux. L'apologie de l'assassinat ne la gênera guère. Voilà où nous en sommes ar.jourd'hui sous le règne de Brisson et de Félix Faure. Félix Faure est de mèche avec les grands complices de Henry. Il ne dépend plus de lui de nous causer de surprise. Mais Brisson mendiant tour à tour les faveurs des amis de la vérité et des partisans du mensonge; Brissoji qui se vante de vouloir la justice, et qui donne des armes à l'Etat-Major de Boisdeffre contre la justice et contre la vérité; Brisson qui remplace Boisdeffre par son ancien sous-chef, chargé de le continuer; Brisson qui laisse Gonse dans un emploi qui n'est pas de son grade pour maintenir les bonnes traditions de l'Etat- Major ; Brisson qui n'a d'autre but en poursuivant Picquart que d'obtenir le pardon des césariens et des cléricaux de tout habit, au milieu de qui Philippe d'Orléans vient de prendre, en son charabia, une
210 VEIIS LA RÉPAIIATIOX
place si distinguée; Biisson qui met à lu tête de tous ses ennemis Zurlinden pour combattre l'œuvre de justice dont il feint d'être le champion ; Brisson qui, lorqu'un prétendant le menace ouvertement de la guerre civile dans une affiche où tous les républicains sont honnis, sauf M. Cavaignac, pousse l'inconscience jusqu'à mettre le chef de cabinet de ce même Cavaignac, le général Roget, à la tête d'une brigade dans Paris; Brisson qui nous mène, en se lamentant sur sa destinée, aux catastrophes dernières, qu'en dire de celuilà? Plus bête que lâche, ou plus lâche que bête? Les deux.
'22 septembre 1898.
LYIII
Laî dictature des faussaires.
Nous n'avons pas de gouvernement, ou plutôt nous avons celui de Zurlinden et de son Chanoine entre les mains de qui Brisson, avec sa troupe radicale, s'est rendu à merci. Labori peut témoigner que, jusque dans la salle d'audience de la huitième chambre, je refusai de croire aux nouvelles poursuites annoncées contre Picquart par les feuilles clérico-césariennes, sur confidence de Zurlinden. Chanoine et C'®. En vain le bon défenseur de Picquart arguait que cette sorte de presse est le porte-parole naturel du gouverneur de Paris, je protestais, répétant : « Brisson ne permettra jamais cette infamie! »
VEIIS LA «ÉPAIIATIOX 2l7
Je luisais trop cl li<)nneur à Brisson, à Sarrien, à Bourgeois, à toute la bande de la radicaille qui livre la République et la France — avec les garanties de justice, londement des Etats civilisés — à la bande des laussaires éperonnés (jui ne se sont jusqu'ici montrés de taille ([ue contre des citoyens sans défense. Vraiment j'aime mieux Cavaignac. Celui-là veut seulement faire arrêter les hommes qui demandent la justice égale pour tous. C'est un hommage, et Philippe d'Orléans a compiis qu'il lui devait le salut, dans son manifeste, en récompense d'intentions si profitables à sa monarchie. Les autres, plus jésuites que toute la jésuitière, se présentent comme soutiens du droit, comme champions de la vérité, et, faisant la revision, prépaient une seconde édition du coup de Mercier, plus canaille, si c'est possible, que la première.
On a vu qu'Esterhazy s'est enfui a Londres, grâce aux complicités de l'Etat-Major. Le traître, acquitté par le patriotisme des juges militaires, a tout aussitôt commencé son chantage. Il a fait annoncer par deux ou trois journaux — notamment l'Observer et le Daily News — qu'il allait tout révéler, avec preuves il l'appui. On pense si la rue Saint-Dominique fut prompte \\ capituler devant les menaces de l'espion sauvé par les faussaires pour perdre l'innocent. Aujourd'hui, Esterhazv fait savoir par solicitor à la presse qu'il ne dira rien. Il paraît que les saint-dominicains ont fourni l'argument attendu contre les révélations imminentes.
Mais le danger pour eux vient de deux côtés : Esterhazv leur complice, le colonel Picquart, qui les dénonce tous. Après s'être garés du traître, il leur fallait frapper le héros à la tête. C'est pour cela que Félix Faure a voulu que Brisson replaçât Zurlinden à son ancien poste. Il s'agissait, pour le gouverneur de Paris, d'achever le coup qu'il avait préparé, sur les indications de 1 Etat-Major, comme Ministre de la Guerre.
VERS LA UEPARATION
C'est ce qui fut lait, conformément au programme de IKlysée. /urliiidcn, reprenant un dossier de Cavaignac, préparé par du l'aty de Clam, avait proposé, en Conseil des ministres, de poursuivre Pic- (juart. H lui fut répondu par un refus sommaire. A peine replacé dans ses fonctions de gouverneur, il s'empare à nouveau du dossier qu'il avait expédié luimême à son intérimaire et, de SOn propre chef, entame les poursuites relusées par le Gouvernement, (.'est ainsi que Brisson entend « la suprématie du pouvoir civil sur le militaire ». Le fait est que, de ce jour, il n'y eût plus de Ministère, Brisson s'étant soumis sans mot dire, et ayant abdiqué devant la révolte du soldat soutenu par le Président conspirateur. Il n'existe plus (ju'un pouvoir : le duumvirat Zurlinden-Faure, chargé de nous imposer les volontés de l'Etat-Majoi', ([ui veut se venger de Piccjuart, aujourd'hui son prisonnier par la trahison de Brisson, et qui veut surtout se laire l'exécuteur testamentaire de Henry en organisant le fiasco delà revision.
L'I'^tat-Major, on le sait, est toujours aux mains de Boisdelfre par Renouard, son ancien sous-chef. L'esprit de Ileniy, de du Paty de Clam, de I^auth, continue de régner en ces lieux. Henry ne pouvait plus vivre, car h( note oiricielle a menti, qui disait qu'il s'était reconnu se'/// c(;upaljle. 11 avait désigné un de ses complices, le plus haut précisément. Lji jour il sera dit comment on le contraignit à la mort. Si Brisson, ce jour-là, avait marché sur les criminels, il avait la victoire. 11 ne sut (jue geindre en trémolos de mélodrame. Jamais on ne vit tel déchet d'humanité lamentable. Croiriezvous <jue «e chef d'Etat, il y a deux semaines, n'avait pas lu le compte rendu du procès Zola? Croiriez-vous ({u'un autje ministre apprit, il y a quelques jours, avec stupéfaction, qu'il se trouvait des contiadictions entre les rapports des experts du procès Dreyfus et C(uix du procès Esterhazy? Il ne cessait de répéter à son interlocuteur: a Vraiment?... Vous en êtes sur ?.. . C est très curieux! c'est très curieux! « Cela est encore
préférable à la parole d'un troisième : « Je ne veux pas connaître un mot de cette allaire... Je ne veux pas êlre pris entre mon intérêt et mon devoir. »
Pendant que nos ministres s'instruisaient par ces procédés divers, BoisdefTre, d'abord ellondré, reprenait toute son assurance et réoi'ganisait, pour le suprême combat, la troupe effarouchée des (aussaires. 11 n'y avait qu'un coup «jui pût porter — asséné sur Picc[uart. Félix Faure, par Zurlinden, se chargea de l'afFaire. De là l'intrigue de ce Ministère de huit jours, aboutissant à la lettre de démission qui est un ordre aux juges (uturs de condamner Dreyfus — ordre endossé par Brisson nommant Zurlinden gouverneur.
De Iti, enfin, ce couronnement suprême de la machination Zurlinden-Chanoine, rendue possible par la seule lâcheté de Biisson : les poursuites contre Picquart, prévenu cV a'>>oir fait un faux pour compromettre (!) Esterhazy, l'espion aux gages de l'Allemagne. Henry avait porté cette accusation contre son ancien chef. On ne l'a pas cru quand son uniforme lui assurait le respect. On le croit dès qu'il est reconnu faussaire.
Ainsi l'on sauve encore une fois Esterhazy, ainsi l'on arrête, au dernier moment, ses révélations. Il va revenir, je pense, promener parmi nous sa Légion d'honneur. Ainsi l'on détruit l'autorité du principal témoin dans le procès de revision. Ainsi l'on jette le désarroi dans l'esprit public, en accusant de faux l'homme qui dénonça les faussaires. Ainsi l'on se met en mesure, par la main mise sur un Gouvernement en décomppsition, de faire avorter la revision ou de la faire aboutir à une seconde condamnation aussi monstrueuse qu-e la première. Il s'agit simplement d'empêcher la Cour de Cassation d instruire l'aflaire à nouveau, comme la loi lui en fait le devoir. Qu'on laisse seulement faire les maîtres de Henry, ils ont dans leur dossier tous les faux nécessaires pour recondamner Drevfus h plaisir, après avoir exécuté Picquart sur les faux témoignages organisés par les (abricateurs patentés de la bande.
220 VEHS I.V lUa'AllATiO.N
Voilà le coup ([iii se prépare, ot dont nous serons témoins à brève éohéance — puisque le Gouvernement s'est lait complice — si l'opinion publique le permet- La justice et la vérité ont contre elles tout ce qui possède un pouvoir dans la République française, depuis le Président de la République et ses ministres jusqu'il la Chambre, jusqu'aux juges qui ont lait leurs preuves contre Dreyfus et pour Esterhazv, sans parler du procès Zola.
Une « caste militaire » nous tient et prétend faire de la France sa chose. Le 2 décembre et les fusillades de Mai sont ses titres à l'intérieur, Sedan et Metz, les garanties qu'elle nous ofTre contre l'étranger. Dans la sombre averiture où nous sommes engagés, toutes les puissances constituées de l'Etat ont pris parti pour la dictature du faux et du mensonge. Une certaine opposition elle-même a choisi cette occasion de se rallier avec éclat au Gouvernement protecteur du plus grand crime contre la patrie. On voit des journaux radicaux, non des moindres, défendre le forfait par raison d'Etat, et se prononcer en faveur du parti des faussaires dont le duc d'Orléans, après l'Eglise, a pris la tête. Jamais, depuis la Révolution, la France, qui connut tant de désastres, n'avait traversé une crise si redoutable.
Le dénouement est proche. Si l'opinion peut réagir, qu'elle se hâte. Nous sommes au bord du crime final. Déjà Rrisson n'existe plus, agenouillé sous le sabre. Je me refuse à croire que le peuple français hésite à exiger la justice au grand jour des criminels dont son aveuglement a fait ses maîtres. Mais, si telle est sa volonté, c'est à lui de la dire assez haut pour qu'elle soit entendue. Dans la trahison de tous les pouvoirs, il ne peut attendre son salut que de lui-même. Il a la liberté de parler. Qu'il en use. Sinon ce sera demain la grande capitulation de la Révolution française, et, qui sait? peut-être le coup mortel à la patrie.
?3 septembre 1898.
VEns LA nÉPAHATION 221
Assassins !
Eh bien! ils tiennent enfin leur proie. Ils l'ont en leur pouvoir, ce colonel Picquart qui, seul contre les faussaires et leurs grands complices, avec le cou sous le lacet de Lemercier-Picard ou le rasoir de Henrv, les fait trembler encore. Ils le gardent au fond de Vin /jace, se promettant de ne le rendre qu'au carcan du bagne. Félix Faure, Zurlinden leur ont fait cette joie. 11 a suffi d'un coup d'Etat contre le Gouvernement établi, courbé sous les exigences du sabre. C'est Brisson qui aura cette page d'histoire, avec Sarrien, Bourgeois, qui prirent le Gouvernement « pour installer la suprématie du pouvoir civil sur le militaire )>. Ils ont capitulé sans bataille, en cela inférieurs à Bazaine qui, au moins, livra des combats a pour l'honneur ».
Il faut que cela soit ainsi pour que Félix Faure puisse envoyer sa dame et sa demoiselle à la Bourboule accompagnées d'un officier français, en service commandé, qui aimerait mieux, je suppose, être à la tète de ses troupes que de prendre son sabre pour regarder une bonne maman prendre un verre. 11 faut <jue cela soit ainsi, pour que Zurlinden et Chanoine puissent protéger les faussaires, maintenir au bagne l'officier condamné en violation des lois, et laisser promener de Paris à Londres et de Londres à Paris, suivant qu il se voit menacé par la vérité ou rassuré par le mensonge, le traître Esterhazy acquitté, pensionné, décoré des insignes officiels de l'honneur. Il faut que
222 VEHS LA RÉPARATION
cela soit ainsi pour la pleine dictature de l'Etat-Major, qui rétablit l'ancien régime au profit de ses félonies, el donne pour maîtres aux lâches républicains des Billot, des BoisdelïVe, des du Paty de Clam, des Lauth, des Ileni'y.
Ah! quand Henry avoua stupidement devant Cavaignac ahuri et deux autres témoins.- dont BoisdefTre, toute la bande se crut perdue. Le faussaire n'attachait à sa confession aucune importance. « Tout le monde le savait! » dit-il naïvement, et, dans sa candeur, il cita un nom. Ce fut son arrêt de mort. « On en a fait bien d'autres! » ajouta-t-il éperdu, songeant sans doute à Esterhazy. On ne lui répondit que par le silence, et, quelques heures plus tard, un officier lui était dépêché pour lui dor\ner à choisir entre la dégradation suivie des travaux forcés, et la mort, avec l'affs^ire étoulT'ée, et la pension militaire à sa veuve. Voilà les gens qui tiennent Picquart, révélateur de la trahison d Esterhazv, dénonciateur des faussaires!
Toute la bande se crut perdue, et c'en était fait d'elle assurément si Brisson eût été pour cinq minutes capable d'agir en homme de cœur. Mais, la pleutrerie des ministres dépassant toute prévision permise, les malfaiteurs serrèrent les rangs et reprirent Favantage. Boideffre partit, se faisant remplacer par son homme-lige. Cavaignac, d'accord avec Félix Faure, nous légua Zurllnden pour le coup que l'on sait. Maintenant nous avons Chanoine, ordonnance de Zurlinden.
Victoire! du Patv de Clam tient Picquart! C'est la vengeance, une belle ruée sur la victime. On ne le tuera pas d'un coup. Il n'y aurait pas de plaisir. Le lacet de LemercIer-PIceard. a-t-il dit, ou le rasoir de Henry? Oh! ce serait trop tôt fait. 11 faut qu'on ait le temps de jouir de sa torture Ah! tu as voulu, misérable, te séparer des camarades, et jouer à l'honnête homme au détriment de l'esprit de corps! Ah! tu as dit que nous avions jugé sans preuves, quand nous avions de bons faux authentiques, fabriqués tout
VEns I-A UÉPAIÎATION 22.'5
exprès contre ceux qui ne sont pas de l'Eglise. Ah! tu -ïs, dénoncé ces faux et tu nous a mis dans l'obligation d'en avouer quelques-uns, auxquels nous tenions fort
Eh bien! mon garçon, tu vas app/endre ce qu'il en coûte de s'insurger contre nous, qui représentons, par la seule vertu du galon, le droit et l'honneur! Ton aventure servira d'exemple à ceux qui pourraient avoir la tentation de te suivre. Il nous laut un exemple éclatant, et nous l'aurons, car nous te tenons bien ii cette heure. Nous t'avons h nous, tout à nous. Au secret d'abord ! Car la loi qui a supprimé l'instruction secrète n'est pas faite pour les militaires, tu penses bien! Les chefs ont besoin du secret. On l'a bien vu, n'est-ce pas? Si tu avais gardé le secret, triple sot, Henry serait demain général, et du Paty de Clam, et toi-même, admis, par surcroit, au partage de « l'honneur «. Tu n'as pas voulu : il faut payer cette fantaisie.
Après cent jours de prison, un mois de cachot sans voir âme qui vive en dehors du tortionnaire instructeur. C'est un prélude. Plus d'avocat, mon bel ami! C'était bon au temps des civils. Maintenant c'est fini. Nous allons te mettre sur le cril bien sentiment, nous tous contre toi seul pour égaliser la partie. Et ce seront des questions à tendances d'où nous tirerons ce que tu n'auras pas dit, et des traquenards, comme dit Gonse, qui s'y connaît, et des outrages de toutes les heures sans le réconfort d'une parole amie. Ce sera long et ennuyeux, peut-être. INIais tu regretteras ce temps quand tu seras au bagne. Oui, au bagne, mon colonel. Au bagne, car nous te convaincrons d'être faussaire. Tu n'en doutes pas, je pense.
Ah! j'ai bien ri ce matin, en lisant les journaux de Boisdefï're. Ils reprochent à tes amis d'avoir peur de la justice. Ça, c'est drôle. Après le procès de Drevfus, après le procès d'Esterhazy, après l'oidre du jour de Montmédy, sans parler des ministres hovas, n'avoir pas confiance dans la justice militaire du huis-clos.
224 VEnS LA IIKI'AIÎATION
c'est étrange... Croirais-tu que Cornély lui-m<^nie n'est pas rassuré? Il lui semble « bien difïieile qu'au point où on sont les choses le huis clos soit toléré par l'opinitMi, curieuse et défiante ». La bonne farce ! Nous la mettrons au pas « l'opinion curieuse et défiante ». 11 verra ça, Cornély, et ne soufflera mot, je l'en réponds. « La sécurité de la patrie dont nous sommes responsables, exige le huis clos », dironsnous. Il n'en faudra pas davantage, une heure après lu seras légalement faussaire. Cela suffit à notre di-' gnité. Quel ennui que la marque soit supprimée! J'aurais voulu te voir une fleur de Ivs sur l'épaule. J'aime les fleurs de lys partout. Qu'est-ce que tu dis? Que tu ne seras pas faussaire parce que nous l'aurons dit?Tu le seras assez pour aller au bagne. C'est tout ce que nous voulons de toi.
Vois Esterhazy. Il n'est pas traître, quoiqu'il ait trahi, puisque nous l'avons passé au blanchissage. 11 est honorable même, puisqu'il garde la croix, que nous allons t'enlever. Tu te souviens, n'est-ce pas? qu'il a comparu devant le conseil de guerre en liberté, tandis que toi tu es bouclé : ce qui montre bien que tu es faussaire.
Vois du Paty de Clam (car je ne veux pas te parler de Dreyfus). Il a fait des faux, lui, n'est-ce pas? Eh bien! il n'est pas faussaire, puisque la justice n'a pas voulu le pincer. C'est à Feuilloley et à Bertrand que nous devons cet avantage. La Cour de Cassation a constaté qu'ils avaient failli. Ils seront surdécorés.
Vois BoisdeffVe... Mais j'allais te dire des choses que tu ne dois pas savoir. Tu en sais assez maintenant pour comprendre ce que tu dois attendre de nous.
Quand nous aurons réglé ton compte, tu devines ce que nous ferons de la revision, n'est-ce pas? T'a-t-on dit que l'oracle de la commission de Sarrien était un ancien ministre du Cabinet de Rochebouet ? C'est Mac- Mahon qui se venge.
Tu ne ris pas? La pensée du bagne, peut-être? On s'y iait très vite. Tu auras la moustache rasée et tu
VEKS LA HE PAR ATI ON
endosseras à nouveau l'uniforme. Il parait que c'est ta destinée. 11 y a les coups de trique que certains n'aiment guère. Mais nous n'en souffrirons pas à l'Etat-Major, je te jure. Nous y penserons môme souvent avec quelque douceur.„^j^auras des gardiens de choix. Compte sur nous.
Dans sa cellule, le colonel Picquart songe, et suivaut, en son rêve, les pensées de ses tortureurs, sourit tranquillement au devoir. Il n'a dit qu'un mot encore : « Assassins! » Ce mot retentira terriblement dans rhistoire, pour l'éternelle flétrissure de ses bourreaux et des lâches qui l'ont livré.
•yi septembre 1898.
La preuve.
Je ne sais pas encore quelles sont les dernières créations des faussaires de l'Etat-Major contre le colonel Picquart. Un magistrat dont le Matin rapporte le propos, croit qu'ils ont falsifié le petit bleu. Cela me paraît trop simple, et je leur fais crédit d'une ingéniosité plus grande. Les faux papiers ont fait trop de bruit, dans ces derniers temps. Je trouverais plus naturel qu'on eût simplement recours aux faux témoignages. Le procès Zola nous a déjà donné quelque échantillon de ce qu'on peut faire. Mais je crois nos gens capables de trouver mieux. Je ne serais pas du
226 VERS LA RKPARATION
tout étonné de voir siirg>ir quelque l)as mouchard à vingt sous l'heure qui jurerait sur Vlionneur avoir vu fabriquer le petit bien pour perdre ce bon patriote qui a nom Esterhazv. Esterhazv lui-même en téinoignerail au besoin, et le conseil de guerre ne voudrait pas faire à un chevalier de la Légion d'honneur l'injure de douter de sa parole, je pense. Quel malheur que le colonel Henry soit mort! En voilà un qui aurait témoigné ferme, et juré [sur V honneur toujours^ que Picquart est un faussaire.
Il reste le commandant Laulh. qui ne s'explique toujours pas sur les fausses photographies. Il reste du Patv de Clam, autre faussaire, qui dira son fait à Picquart. Il reste de Pellieux qui le premier nous donna l'exemple de croire sur parole Esterhazv, espion aux gages de l'Allemagne, et qui déclare aujourd'hui que la culpabilité dEsterhazv ne prouve pas l'innocence de Dreyius, après avoir dit à Scheurer qu il crovait Esterhazv innocent parce qu'on lui avait prouvé par un faux que Dreyfus était coupable. Il reste Boisdefire. et Billot le menteur, qui ont fait usage d'un faux, après a\oir appris que c'était un faux, car on ne fera croire h personne qu'Hanotaux ait gardé pour lui ce mystère. Il reste Félix Faure, qui mène tout le monde, et d'autres encore que l'on verra. Henry! Henrv! il ne manque que toi. c'est dommage!
Le plus beau de l'histoire c'est que les faux de du Paty de Clam vont passer à l'état de prédiction réalisée. « On a des preui>es que le bleu a été fabriqué par Georges », disait. le distingué lieutenant-colonel, obligé de se reconnaître aujourd'hui l'auteur de ce faux. Par la grâce de Feuillolev. procureur de la République, et de Bertrand, procureur général, tous deux félons, violateurs de la loi, du Paty de Clam put échapper au châtiment des faussaires devant la justice civile. Mais qui nous dira pourquoi Cavaignac, Zurlinden. Chanoine, n'ont pas fait ouvrir d'instruction sur le faux « Blanche » dont du Paty de Clam est seul auteur, n'ayant été aidé, ce jour-là. ni par la
VlillS LA nKPARATION 227
fille Pays ni par l'espion Esterhazy, son complice dans le faux, et probablement dans la trahison ?
Quand /urliuden quitta le Ministère de la Cluerre, il dit à Chanoine : « Un crime a été commis au ministère de la ouerre. 11 faut me transmettre ce dossier. » Et 1 autre, en bon serviteur, obéit, sans même savoir, ose-t-il dire, de quoi il s'agissait. Il se trouva que c'était le crime de Picquart (non celui de Henry, de du Paty de Clam, ou dé BoisdéfiPre qui indignait Zurliiîden, le crime d'avoir découvert un traître ayant pour complices la fleur des pois de l'Etat-Major. Pourquoi on ne poursuit pas le faux de du Paty .' iNIais c'est tout simple. C'est qu'on veut en faire une vérité. Il n'y a pour cela qu'à fabriquer un supplément de faux pour prouver que Picquart est faussaire.
Il est vrai que le faux de Picquart a cette singulière chance d'avoir mis sur la tiace de la trahison véritable. C'est un faux qui dit vrai Cela devait rendre ce. papier suspect aux yeux des gens utilitaires qui ne font naturellement de faux que pour mentir.
Seulement l'avantage de Picquart contre ce débordement de canailleries estampillées par le Gouvernement et protégées par les juges, c'est qu'après tout le petit bleu n'est pas un faux, ayant été vraiment écrit a Esterhazy par l'agent qui servait d'intermédiaire h la trahison. Il suffisait que cet homme fût connu pour que toute l'entreprise des faussaires croulât subitement par la base. Or, c'est justement ce qui arrive.
Voici que la Gazette de Cologne et le Berline}- Tagehlatt déclarent savoir, de source autorisée, que le « petit bleu dont on a publié le texte n'est pas un « faux. Il n'a pas été écrit par le colonel de Schwarz- « koppen. mais par l'agent secret de l'ambassade « d'Allemagne, qui servait d'intermédiaire à l'attaché « militaire allemand dans ses rapports avec les « egpions. »
D'autre part, le National Zeitung écrit, au sujet de ces mêmes incidents :
VlinS I A llKPAnATION
« On n'a jamais contesté, en Allemagne, que le « colonel Schwarzkoppen ait eu des rapports avec « Esterhazy. C'est la mission des attachés mili- « taires d'accepter les renseignements offerts par t des officiers comme Esterhazy-
» Le colonel de Schwarzkoppen a eu en réalité, avec » Esterhazy, les rapports que comportait sa mis- » sion. »
Tous les journaux de Berlin s'accordent à considérer ces déclarations comme officieuses. Pour qui connaît la presse ollemande, il n'est pas douteux qu'elles n'aient été directement communiquées au public par ordre supérieur. C'est le colonel de Schwarzkoppen qui se décide à s'expliquer, et tout le monde sait qu'il ne pouvait le faire sans l'autorisation expresse de l'empereur. Depuis qu'il sait que Dreyfus endure le plus atroce supplice au lieu et place d'Esterhazy, l'ancien attaché militaire allemand devait trouver dur de se taire. Le poids d'un nouveau crime contre Picquart après le crime contre Dreyfus s'est trouvé, semble-t-il, trop lourd pour sa conscience. Et le voilà qui se lève, avouant la trahison d'Esterhazy, et reconnaissant que le petit bleu fut écrit par son propre agent. Il a fallu vraiment que les misérables faussaires fussent d'imbéciles canailles pour n'avoir pas prévu ce dénouement. Que va faire maintenant la bande immonde? Je ne serais pas surpris que le fameux dossier annoncé par les journaux amis, fût, de ce coup, totalement supprimé. Je le regretterais. Un peu plus tard, nous aurions connu toutes les liasses de faux qu'on va maintenant rentrer dans les armoires secrètes du lampiste Gribelin.
Cependant, ce serait mal connaître les faussaires que de croire qu'ils vont se rendre par la seule raison que la preuve est faite contre eux. Je les entends déjà pousser des cris de chacal à la seule pensée que nous invoquons le témoignage de l'étranger. Ça, c'est de 1 imbécillité. Ils n'ont cessé d'invoquer le témoignage écrit de l'étranger contre Dreyfus, avec des faux
VEIIS LA RKPARATION 229
Panlzzaidi et des faux Schwarzkoppen à pelletées. Et quand ils osent produire la lettre d'un étranger, alléguant que c'est un f;mx de Picquart, celui qui l'a écrite, n'aurait pas le droit de crier : a J'en suis l'auteur » ? Excellent, l'étranger, pom- accuser. Irrecevable pour défendre. Les faussaires exigent, quand ils commettent leurs crimes, avec l'infâme complicité des politiques et des juges, que l'accusé se voie refuser le droit de faire sa preuve.
C'est vraiment une trop prodigieuse impudence. S'il y a honte pour nous à être incapables de faire la justice chez nous en dehors d'un témoignage étranger, qui en est responsable, sinon ceux qui ont coalisé toutes les forces nationales de justice, et mis toutes les puissances françaises de vérité au service du mensonge? Apprenez, canailles, que cela ne peut pas durer toujours. Nous ne connaissons encore que la moindre partie de vos crimes. Mais, par votre inconscience même, le reste est en train de se découvrir. Les Euménides sont en route, armées des fouets vengeurs. Sauve qui peut, assassins et faussaires! Voici la preuve qui s'impose. Place à la justice qui vient!
?.5 septembre 1898.
L'occasion dernière.
Je persiste à penser que la résolution du Gouvernement n'est pas douteuse, car au point de la crise où nous sommes, il est tout simplement impossible de ne
230 VERS LA hkpahation
pas reviser. La France est divisée en deux camps : ceux qui ont cette conception, plutôt basse, que l'intérêt du pavs repose sur la dissimulation des faits parle moven du mensonge jusqu'aux faux, et ceux qui ont une assez haute estime de la patrie pour ne la point séparer, dans leur amour, de l'universelle aspiration de justice et de vérité.
Depuis un an bientôt, les politiques dont les machinations causèrent cette anarchie ont emplové toutes leurs ressources de malfaiïance à couvrir, par de nouvelles violations des lois, tout ce <|u'ils ont pu des actes abominables que la conscience publique réprouve. Toujours fuyant devant^la lumière, ils ont dû reculer pas à pas. Et voici maintenant que nous les tenons acculés dans l'impasse finale. Il faut que le mensonge tiiomphe de la Aéritc on la vérité du mensonge.
Le mensonge ne peut compter ([ue sur la force bru-, taie venue des institutions qui ont organisé la domination des castes sur les masses soumises, C'est pourquoi sa victoire ne peut être que d'un jour, tandis que l'invincible vérité a pour elle la conscience chaque jour grandissante des foules en passion de justice et de liberté.
Le gouvernement actuel a l'heureuse chance d'être apparu à l'heure propice où il suffisait chez nos gouvernants d'une simple volonté de droiture pour (aire cesser le mal affreux dont nous sommes menacés de mourir. La vérité à tout prix: il n'était besoin que de prononcer ce mot, et d'y conft^rmer l'action gouvernementale, pour emporter l'assentiment de tous.
La plus belle occasion fut manquée lorsque le faux de Henry fut découvert, Une heure de décision, et la . France, sauvée des mains criminelles, sentait renaître, avec la paix des esprits, la confiance nécessaire en ceux ([ui ont charge de ses destinées. L'occasion passa, montrant les chefs inférieurs au devoir.
Le coup Zurlinden-Chanoine offrit à nos ministres la seconde chance d'agir. Cette fois, ils étaient si
VF, H s LA ItÉPAKATION 231
directement mis en demeure que leur passivité de pleutrerie n'a peut-être pas d'égale dans l'histoire.
Enfin, voici le dernier jour où le choix leur est donné entre l'honneur et la honte, lis n'allégueront pas l'incompréhension, l'ignorance* Ils sont de tous côtés avertis. Ils voient la conspiration clérico-militaire en plein jour. Ils connaissent ses moyens d'action. Ils savent qu'elle est prête h tout. Le passé montre qu'elle ne reculera devant aucun crime. Ils ont vu le prétendant d'Orléans se mettre ouvertement à si tète. Ils savent (|ue le Gesii tire les ficelles dans 1 ombre. D'autre part, c'est le parti républicain en plein désarroi, dans la défection de ses chefs. Kt puis la foule qui a le sentiment très juste qu'il faut préserver nos forces de défense, prête à suivre qui lui montrera que le meilleur moven de fortifier l'armée c'est d en laire l'armée de la nation, non d'une caste en décadence au service de l'Eolise romaine, c'est de chasser les chefs qui se solidarisent avec les faussaires et ne songent qu'à préjiarer sous main — le Gouvernement le sait — des crimes de plus grande envergure.
Telle est la situation brièvement résumée. Comment pourrais-je croire qu'au point de pousser d'un coup la France dans l'abime ou de sauver ce qui subsiste de la Révolution française, les ministres de la République puissent encore hésiter? Les atermoiements ne sont plus possibles. Entre l'opprobre et la gloire, l heure est venue de choisi)-.
Sarrien a des hésitations, disent les reporters. Il se
peut. Sarrien, qui n'est pas un esprit de prime-saut,
réfléchira^ et finira par se rendre, comme Bourgeois
qui crut habile de résister, s'est rendu. Sarrien ne
cédera pas aux avances d'Arthur Meyer et autres
ao^ents immondes de la coalition du sabre et du sou- . . . . . . ^,
pillon. Il sait bien que la Commission était unanime
en faveur de V annulation du procès Dreyfus pour cause
de communication de pièces secrètes aux juges, et
qu'elle ne s'est divisée sur la question de revision que
pour des motifs de procédure, quelques sophistes de
'>;vî
VEnS LA HKl'AnATIOX
basoche ergotillant sur les caractères constitutifs du fait nouveau.
Kt puis, quoi? Ce n'est pas la Commission qui gouverne, c'est Brisson, c'est Bourgeois, c'est Sarrien et leurs amis. Gouverner, est-ce donc se prélasser dans des fauteuils tandis qu'on abandonne aux autres la charge de vouloir? O ironie cfes choses! Voici qu'au moment le plus critique de notre histoire depuis la fondation de la République, les républicains s'en rapporteraient, pour dire la parole décisive qui doit finir la crise ou l'aggraver, à qui? A M. Lepelletier, ministre du militaire Rochebouët qui tenta contre la République, sous les auspices de ^lac-Mahon, le coup précisément qu'il s'agit d'exécuter aujourd'hui. Si nous aboutissons à cela, je dis que le parti républicain aura mérité l'éternelle réprobation des hommes pour la plus grande lâcheté et la plus cynique trahison qui se soit jamais vue. Peut-il convenir k Sarrien d'être dans l'histoire la personnification de cette Ignominie, j'attendrai de l'avoir vu pour le croire.
En tout cas, Brisson, Delcassé, Bouro-eois s'y relusent. Je veux penser qu ils s'y refuseront demain comme hier. Un beau geste ne sufiit pas. 11 faut l'acte durable. Si Sarrien affolé s'en va, il reste la France, comme on a dit au procès de Bazaine. Brisson, Delcassé, Bourgeois, après avoir deux fois laissé passer l'occasion du salut, ne peuvent abandonner leur poste sans trahir. Et l'hésitation leur est d'autant moins permise qu'ils savent, à n'en pas douter, qu'aucun Gouvernement, en dehors du coup d'Etat des faussaires, ne pourra se soustraire à la nécessité de reviser.
Nous connaissons trop de choses déjà pour qu'on puisse espérer de nous cacher ce qui reste à savoir. Tout ce quepourrait tenter un Gouvernement à la manière de Billot lui-même, c'est de faire une revision d'escamotage qui recondamnerait /<? Jidf, dans la caverne du huis clos, sur de nouveaux faux, avec de nouvelles violations de la loi, après avoir envoyé l'hé-
VEHS LA IIÉPARATION 23!)
roïque Picquart pourrir clans les culs de basse-losse <lu bagne.
Alors, je ne crains pas de le djre, c'est le paroxysme aigu de l'anarchie, avec un déchaînement de violences des deux parts dont niil ne peut prévoir l'issue. C'est la crise actuelle aggravée dans une incalculable mesure. Qui ne voit qu'il vaut mieux en finir dès à présent, et de la seule laçon honorable pour tout le monde, par la seule solution qui force l'estime de tous les peuples civilisés : la solution de la loi, la solution de la justice et de la vérité.*
Voilà ce qu'il laut faire, Brisson. Une autre occasion ne vous sera pas offerte désormais. Il est temps aujourd'hui. Demain le destin sera scellé sur vous, et sur nous. 11 faut demeurer ferme au grand poste d'honneur, et livrer le plus noble combat pour la plus belle réalité humaine : l'arbitrage de la justice dans la li berté.
26 septembre 1898.
La revision décidée.
Ainsi qu'il était aisé de le prévoir, le Gouvernement a décidé de faire la revision du procès Drevfus. Je n'ai cessé de dire depuis longtemps qu'il n"v avait pas d'autre solution possible de la crise. Jerépétais encore hier que tout Gouvernement se trouverait dans l'obligation de reviser, ou défaire un coup de violence dont les suites dépassaient toute prévision.
234 VERS LA ItKPAllATlON
T/cvidencc était trop foite pour que les ministres eux-mêmes, si vacillants qu'ils soient, n'en fussent pns liappés. Ils ont laissé, tour à tour, échapper les plus belles occasions d'agir. Je ne leur ai point ménagé ma critique à ce propos. Mais lorsqu'ils retrouvent enfin leur volonté républicaine, lorsqu'ils s'engagent résolument dans les voies légales de la justice au grand jour, quel bon citoyen ne serait pas avec eux! Laissons brailler les braillards, et se convulsionner, sous les traits de lumière, les malheui-eux qui prétendent fonder le patriotisme sur le mensonge.
Les césariens, même appuvés de l'Eglise, ne tiennent pas encore la France. La République échappe à leurs embûches. L'n Gouvernement de justice et de vérité se lève. Qu'il soit salué par ceux qui sont restés fidèles au noble idéal de la Révolution française!
Car il faut voir dans cette dure campagne, enfin couronnée de succès, plus haut que le redressement d'une injustice particulière. Dreyius fut condamné en violation de la loi : cela est sûr. Toutes les présomptions s'accumulent en faveur de son innocence, h commencer par l'effoit criminel des faussaires qui le voulurent coupable h tout prix. Aujourd'hui la loi, qui lui fut refusée, lui offre, comme à tout venant, ses garanties de justice. Que l'accusation et la défense se produisent librement, au grand jour, et que la vérité, toute la vérité soit connue. Si l'homme a failli, qui se lèvera pour le protéger contre le juste châtiment ? S'il est innocent, qui ne sera heureux de la réparation venue? Mais quelle qu'elle soit, la conclusion du nouveau procès ne sera qu'une conséquence de ta situation générale que la campagne qui s'achève aura mise à nu. sous les yeux de tous les Français.
En même temps qu'il a décidé la revision, le Gouvernement nous informe qu'il a invité le procureur général Bertrand h poursuivre tous ceux qui outrageront l'armée .Te ne recherche pas si Be»trand, si Feuilloley, magistrats violateurs impunis de la loi, ont qualité pour poursuivre qui excède son droit. C'est un autre
VFRS I.A HKPAKATIOX 235
compte. Je veux seulement constater que je ne me plains point de la résolution votée en Conseil des ministres, ayant, dès le premier jour, distingué l'armée nationale de certains chel's qui prétendent l'accaparer au profit de leurs passions de secte et de classe, derlière lesquelles s'est trop souvent cachée une ignorance présomptueuse dont nous ne pourrions attendre, au jour du danger, que des revers.
J'ai toujours dit : les fautes sont personnelles, et je le répétais il y a quelques jours encore avec M. Cornély, constatant que da)is tout groupement d'hommes il y a des tares individuelles. On en convient maintenant, parce (ju'on ne peut pas (aire autrement après le cas d'IIenrv, de du Paty de Clam, et d^uitres encore. Mais on disait le contraire quand nous commencions la campagne pour la justice et pour la vérité. On prétendait qu'en dénonçant les mélaitsde Mercier, comme ceux qui suivirent, nous attentions à « l'honneur de l'armée ». Aujourd'hui, on se tait là-dessus. Seuls, quelques faibles d'esprit, à force de répéter cemensonge, ont fini par y croire, peut-être. Qu'importe? Il faudra bien que l'événement les désabuse. Ils seront bien contraints d'apercevoir un jour que le meilleur moyen de fortifier l'armée, c'est d'y introduire partout la justice et le contrôle.
L'obéissance est un devoir pour le soldat sous les armes. Mais pour renoncer à sa liberté, dans l'intérêt supérieur du maintien de la patrie, il lui faut la garantie que rien ne lui sera commandé contre la loi, Or il peut arriver, et il arrive que l'exercice du commandement absolu, l'habitude d'avoir toujours raison à tout prix, pervertisse certains esprits et les pousse à s'arroger l'omnipotence dansl'Etat. De là à défendre, par les plus condamnables movens, cette autorité usurpée, il n'y a qu'un pas. C'est contre une telle tendance qu'il faut avant tout réagir. Le soldat est sous une discipline de fer. Aussi le chef qui exige l'obéissance des autres, doit en donner l'exemple à son tour. Voilà ce que M. Brisson comprit très justement
236 VEns LA nicpAitATiox
quand il prit le pouvoir, voilà ce qu'il signifia fort à propos aux intéressés lors([u'il annonça qu'il tiendrait la main à ce que le pouvoir civil fût suprême.
Il l'a dit, il l'a fait. La France républicaine ne lui marchandera pas sa reconnaissance. Le devoir des militaires est de préparer la guerre et de la faire : non de gouverner. Un pavs où le pouvoir civil serait enrégimenté sous le sabre tomberait au dernier rang des peuples civilisés. Le césarisme qui veut la servitude des corps, le cléricalisme qui veut la servitude des âmes avaient entrepris de nous plier sous ce joug de mort. Enfin nos g'ouvernants ont vu le dangrer, et ils ont pris place au front de bataille dans l'éternel combat pour la justice et pour la liberté. A nous de les suivre, de les encourager, de les aider. Cela nous est d'autant plus facile que nous n'attendons rien d'eux qui ne se puisse formuler au grand jour.
Nous ne demandons que la justice. C'est beaucoup, dira-t-on. J'en conviens. INIais, il ne nous faut pas moins, dans les circonstances présentes. Et nous avons conscience qu'en l'obtenant complète, en faisant rentrer dans le devoir trop de gens — civils ou militaires ■ — qui s'en sont fâcheusement écartés, en rappellant à tous qu'il n'y a pas d'ollicier qui, lorsqu'on lui demande des comptes en conformité de la loi, puisse se contenter de répondre : « Je suis l'armée, ne touchez pas à l'armée », en faisant comprendre à chacun qu'il n'y a pas d'intérêt de l'armée qui ne se subordonne à l'intérêt de la France, lequel ne se peut sépa-*"rer des garanties du droit de chacun, nous aurons, sans autre mandat que de nous-mêmes, bien mérité de la patrie.
Ce dont nous avons à nous féliciter par-dessus toutes choses, c'est d'avoir enfin rencontré un Gouvernement h la hauteur de sa tâche. Il n'y a pas à nier que la situation des ministres n'ait été singulièrement difficile à certaines heures, en raison de la faillite des partis politiques dans la tragique aventure dont le dénouement pacifique est désormais assuré.
VERS LA HÉPARATION 237
Après la manifestation unanime de la Chambre, fondée sur une pièce tout à coup reconnue fausse, M. Brisson n'avait pour le guider aucun point de repère dans le Parlement. Il se peut qu'il en ait éprouvé quelque ennui. Pour moi, j'estime que c'est la plus heureuse chance. Il a pu se placer, pour un jour, audessus des groupements de partis, et considérer d'ensemble la France elle-même, sa tradition depuis un siècle et plus, son esprit, sa volonté agissante, sans se préoccuper des petits intérêts qui sont le fonds de la vie parlementaire. Dès lors, aucune obscurité, aucune équivoque n'était possible. La France ne pouvait pas dire : « Je veux l'injustice, je veux le mensonge )), car alors ce ne serait plus la France. M. Brisson l'a compris, et l'acte a suivi la pensée.
Ainsi la nation qui conçut le droit comme l'apanage héréditaire de toute humaine créature et appela tous les peuples à l'émancipation si longuement attendue, est rentrée dans sa voie traditionnelle de justice généreuse. C'est là que le drapeau de la Révolution française fut glorieusement planté par nos pères. Nous le •revendiquons pour nôtre, cet étendard, contre ceux de l'armée de Condé qui le canonnèrent. Il a au, depuis ce temps, d'affreux jours. Mais nous n'avons cessé de l'aimer, et quand on le relève, nous suivons.
21 septembre 1898.
La Revision sincère.
Le Cabinet a une bonne presse. A part une ou deux
23^ VERS LA IU:i'AIlAT10N
f.uùUrs engagées trop avant au service de l'Etat-Major, tous lesiournaux républicains — même ta République française — prennent leur parti de la r.-vision et se bornent a demander, comme nous-mêmes, ([u elle soit si loyale, « si indiscutablement sincère, si ngoureuse- 'nient juridique que personne nen puisse conle^r Le résultat ». C'est ce que nous n'avons cessé de réclamer dès le premier i.)ur. La résolution du Couvernement a obtenu déjà ce résultat de convaincre MMeline nue les mensonges cie M. Billot, pour ne parler que de celui-lh, avaient fait leur temps. On nous eut épargné toute une année de crise en le découvrant
^ Ta Cour de Cassation a maintenant tous pouvoirs. Il lui appartient d'examiner Tairalre jusque dans ses moindres détails, et de laire la complète lumière sur tous les points que les hauts intéressés de 1 btat-.Major se sont donné tant de peine pour couvrir d épaisses ténèbres. Nous espérons que cet arbitrage suprême ne fera pas délaut aux revendications de justice. Jamais occasion plus belle ne s'olIVlt a .nos magistrats de pacifier les esprits troublés par la délaïUance successive de tous les pouvoirs de l'Etat. Du moment que la justice régulière, la justice vraie est saisie, c.mment pourrait-il y avoir plus longtemps deux partis en France, l'un pour la loi et la vérité, l autre poi.r l'iiléoalité et pour le' mensonge?
Je^'sais bleu ([u'on a vu des journalistes — même des républicains, j'ai le regret de le dire — soutenir (lu'une condamnation obtenue en violation des lois devait être sans plus d'examen maintenue. Je sais qu'on a soutenu qull était bon qu'un homme lut condamné sur des chefs d'accusation ignores de lui et soumis, en dehors de toute critique, à ses juges. Je sais qu'on a vu des malheureux jeter le pire outrage h l'armée française en mêlant son nom, dans leurs vivats, à celui cîe l'espion Esterhazy.
Je n'oublie pas qu'un général français, qui avait ete iuoe de cet homme et l'avait soustrait au châtiment
VERS I.A HÉPAHATION 2',V.)
des lois, u pris parti, dans une lettre qui lestera, pour le traître contre ses accusateurs. J'ai gardé le souvenir d'un sous-prétendant qui, « pour lion)rer U uniforme », a serré sur son cœur l'oincier précisé neiit qui s'était montré capable de trahir : cela, à un nio.nent h\x les lettres odieuses du misérable ne pouvaient laisser aucun doute sur ses sentiments de haine envers la France. Je ne puis pas ignorer qu'on l'a acclamé, choyé, pensionné, pour le faire taire ou le laire mentir suivant le cas. J'ai pris note maintes fois de son maintien dans la Légion d'honneur, d'où l'on expulsait Zola pour avoir dit la vérité.
J'ai relev/, à son heure, le mot sublime de M. Georges Berry, qui lut, après l'avoir dit, élu député de Paris : « Innocent ou coupable, pas de revision : que Dreyfus reste au bagne ! » Enfin nous avons entendu le descendant de l'immonde Philippe-Egalité annoncer qu'il ne permettrait pas à la France de faire la justice. Et le plus merveilleux de tout, peut-être, c est (jue tout cela n'a pas fait la lumière dans l'esprit de certains républicains qui ont continué de faire campagne contre la justice et contre la vérité en cette compagnie.
Mais ce n'est plus que du passé, puisque nous avons fini par nous permettre ce que le duc Philippe ne nous permettait pas. Alors je me demande s'il ne serait pas temps d'en finir avec ces périlleuses folies pour rentrer simplement dans l'ordre de la raison et de la loi. Tel est le service inappréciable que notre Cour suprême peut à cette heure nous rendre.
Dans l'eiFroyable crise, tous les pouvoirs publics se sont montrés au-dessous de leur tache, à commencer par la Chambre elle-même qui, par simple lâcheté, a fui le devoir. Ce que ni ministres ni Parlement n ont pu faire, il dépend du pouvoir de justice maintenant de l'accomplir. Il le peut. Il le doit. Mais à la seule condition de s'inspirer du programme même de M, Méline, l'un des auteurs principaux du mal fait à notre pays. 11 faut une revision (v si indiscutablemenl
2\0 VEHS l,A llKl'AliATKtV
sincère, si riifourcusenu'nl juriâii^H' <iuc personne n'en puisse contester Le résultat ». l^a loinuile est brève, mais elle dit tout. Nous n'en doniandons pas plus. Nous ne nous eontenterons pas de moins.
Qu'adviendra-t-il des aflPaires connexes, c est ce qu'on ne saurait dès h présent prévoir.
Esterhazy a-t-il réglé ses comptes avec l.i justice française.' Je me refuse ii le croire. Le traître, protégé de l'Etat-Major,, s'est enfui ii Londres, d'où il met ses aveux à l'encan. Un jour, il avoue avoir fait le bordereau : le lendemain, il nie. Question de prix, tout simplement. Quand le moment sera venu, il sortira contre lui plus de preuves qu'il n'est nécessaire. Tant pis pour ceux qui seront convaincus de l'avoir soustrait sciemment à la vindicte des lois !
Le cas de du Paty de Clam est encore loin d'être écluirci. Il a été arraché à la justice au prix d'une violation de la loi, par le procureur général Bertrand, le procureur de la République F'euilloley, sur le compte de qui il faudra bien s'expliquer un jour. Il reste le faux Blanche, dont il est l'auteur. Pourquoi n'est-il pas poursuivi? Est-ce pour lui épargner jusqu'à la formalité de l'acquittement, par ordre de l'Etat-Major? Et puis, n'est-il pas impliqué dans d'autres afiaires?Où est le procès-verbal des aveux de Henrv ? Comment n'a-t-on pas encore entendu le colonel Picquart sur le faux de Henry, qu'il fut le premier h découvrir? Trop de mystères dans tout cela. De la lumière ! De la lumière !
Et Picquart ? Va-t-on permettre que le coup de Jarnac où s'illustra Zurlinden réussisse? L'opinion publique ne le permettra pas. S il faut tirer l'affaire Henry au clair, l'histoire du petit bleu doit être également mise en pleine lumière. Le substitut, dans l'affaire des révélations de Picquart, a déclaré qu'il ne pouvait engager le procès avant de savoir ce qu'il adviendrait de la revision. A plus forte raison tous les incidents relatifs au petit bleu accusateur d'Esterhazy sont-ils intimement mêlés aux faits sur lesquels l'en-
VE«S LA RÉPAHATIOr! 2'll
(juète de revision commence. Surtout quand nous savons déjà par les révélations du colonel Schwarzkoppcn que rien n'est si facile que île retrouver l'auteur véritable du prétendu Taux.
Dans C'js. conditions, comment continuer des poursuites entreprises subrepticement par un général en révolte contre l'ordre même de son Gouvernement? Le conseil de guerre doit s'eft'acer devant la Cour de Cassation comme la police correctionnelle elle-même. On ne saurait trop se hâter de remettre toutes choses au point.
Comment accepter qu'un procès partiel, qui est le résultat d'une machination évidente, puisse entraver le cours de la justice totale dont le sort est remis à notre Cour suprême ?Le conseil de guerre de Drevfus, le conseil de guerre d'Esterhazy ont, par leur mode de juger, causé tout le trouble oîi nous sommes. Au moment où l'on tente de remettre l'ordre dans le pays, on ne peut laisser le désordre actuel s'aggraver de poursuites manifestement inspirées par les faussaires et leurs complices en quête de vengeance. 11 ne faut pas que l'illégalité du procès Dreylus soit reconnue, pour être aussitôt remplacée par une iniquité plus grande contre l'homme qui s'est sacrifié pour la réparation enfin obtenue.
Nous comptons sur M. Brisson pour prévenir de nouveaux crimes.
2S' septembre 1898.
242 VEHS LA nÉPAIlATION
Vaine circulaire.
Il ne faudrait pas que M. Sarrien écrivit tous les matins un factum aussi ridicule que sa dernière circulaire. La platitude en est si rare que j'ai pris le document d'abord pour un faux. Mais Henry est mort et du Paty en vacances, tandis que les autres cherchent à se faire oublier. Il faut bien reconnaître — dût mon ministérialisme en souffrir — que le Cabinet Brissoa a peidu là une remarquable occasion de ne rien dire. Sarrien croit que les hommes qui lui ont imposé à luimême l'obligation de faire la revision du procès Dreyfus, en dépit d'une résistance qui n'est pas à sa gloire, vont s'arrêter dans l'œuvre de justice devant ses menaces de trembleur ? Commune erreur de juger les gens à son aune.
J'ai passé près de vingt années dans le Parlement sans qu'il m'ait jamais été reproché d'attaquer l'armée, et cependant il n'y avait point de circulaire Sarrien. On m'a souvent reproché d'avoir attaqué trop de choses. Comment aurais-je donc oublié celle-là ? Je vais le dire à Sarrien. C'est que personne n'a envie d'attaquer l'armée, qui est une abstraction si compréhensive qu'elle ne désigne rien de moins que la nation ellemême. On peut demander la suppression des armements en permanence, on n'attaque pas d'un coup les quatre millions d'hommes qui sont l'armée.
Sarrien l'a si bien compris qu'il a perfidement ajouté l'incidente « et ses chels ».
Où est-ce que cela commence, les chefs de l'armée?
VERS LA KKPARATION 2^13
Où est-ce que cela finit? Esterliazy en est-il ? El Henry? Et du Paty de Clam ? Et BoisdcHVe? Et Billot? M'empèchera-t-on de dire (jue Billot a menli quand il a proclamé quatre fois à la Chambre que Dreyfus avait été légalement condamné? Me sera-t-il permis de dire qu'Esterhazy est un traître^ tout chevalier de la Légion d'honneur que le laisse JNI. Davout, qui fait enquêter Ihonneur de M. de Pressensé par SuUy- Prudhomme et Jacquin ?
Ici les questions se précisent. On peut attaquer un homme. Il s'agfit seulement de savoir si l'on dit vrai, et nous n'avons pas besoin' de la prose de M. Sarrien pour le comprendre. Quel but se propose donc le Ministre de la Justice? De se donner un argument vis-àvis des césariens pour son prochain discours à la Chambre? Si ce n'est que cela, passons. Autrement, il serait trop cynique de faire poursuivre des citovens coupables d'avoir dit vrai par ces deux violateurs éhontés de la loi, Bertrand et Feuilloley, compères. Le procès Zola n'a pas si bien réussi qu'on doive avoir envie de recommencer dans des conditions pires. Quand on a déchiré le Code inpudemment pour sauver du Paty de Clam du juge d'instruction Bertulus, peut-on être bien pressé d'aller devant le jury pour venger l'honneur de ce distingué faussaire ^
M. Sarrien, qui s'occupe si fort de faire respecter les lois par les autres, pourrait peut-être commencer par les respecter lui-même, en châtiant Bertrand et Feuillolev, qui sont légalement stigmatisés par la Cour suprême comme les avant violées.
INI. Sarrien, puisqu'il cherche où appliquer la loi, pourrait bien commencer par donner le bon exemple en faisant ouvrir enfin l'instruction de l'affaire Henrv, afin de rechercher, comme c'est son devoir, les complices, grands ou petits, du faussaire. M. Sarrien n'at-il pas la curiosité de savoir où se trouve la fabrique de laux de l'EUit-Mnjor ? Il sait bien que Henry était matériellement incapable de fabriquer lui-même. Où sont ses aides .' Qu'a-t-il dit ? Quelles sont les cir-
24'l VEnS LA RÉPAHATIOX
constances de sa mort? Les soupçons qui pouvaient s'égarer sur les innocents tomberont quand on saura la vérité. Qu'il nous la dise. C'est le meilleur moyen d'éviter les imputations erronées.
Qu'est-ce que M. Sarrien et sou collègue Chanoine font de l'officier du Paty de Clam? Croient-ils bonnement que les choses peuvent rester ainsi, et que nous permettrons, quand le faux est constaté, que la justice reste en souffrance?
Je laisse de coté Mercier, ^our le moment. Mais Esterhazy, qu'en dit M. Sarrien^ Je serais curieux de le savoir. De tous côtés les révélations arrivent, la trahison est constatée. Y a-t-il des lois contre l'espionnage, o Ministre de la Justice? S'il y en a, que ne les appliquez-vous? On a dit, on répète, qu'Esterhazy faisait chanter l'Etat-Major. Ce soupçon n'est-il pas injurieux pour l'armée? Hâtez-vous de laver Bolsdelfre en livrant Esterhazv, l'espion, à la justice des lois. Il est à Londres? Pourquoi lavez-vous laissé fuir? Répondez, si vous pouvez.
Et l'affaire Zurlinden-Picquart, n'avez-vous point de confidence à nous faire là-dessus? Que faites-vous dé la justice pour Picquart? Vous savez bien que si Zurlinden s est mis en révolte contre son Gouvernement, c'est qu'il avait des raisons pour cela, la première de toutes étant que l'Etat-Major veut tirer vengeance de Picquart. La machination est connue, dénoncée. Vous savez qu'il v a encore des faux làdedans : faux témoignages ou faux écrits, puisque l'auteur véritable du petit bleu est prêt à se montrer. Allez-vous laisser faire? Et auriez-vous pu supposer que nous regarderions assassiner un innocent sans rien dire? Pouvez-vous feindre d'ignorer que tout cela n'est que la conséquence de la découverte que fit Picquart du crime d'Esterhazv et de l'innocence de Dreyfus? L'évidence frappe tout le monde. Etes-vous donc seul à ne point comprendre? Peut-être ne vous occupez-vous point de ces misères? En ce cas vous avez toit. L'événement vous le montrera bientôt.
VEUS I.A lŒPAItATION
En vérité, je m'étonne qu un ministre qui manque de façon si grave aux plus manifestes de ses devoirs prétende rappeler aux citoyens les leurs. Je trouve étrange qu'un garde des sceaiix qui tolère que ses agents violent impunément les lois et qui s'abstient scandaleusement de poursuivre quelques-uns des plus grands criminels de l'Etat, ose reprocher aux hommes qui, au prix d'une lutte acharnée, lui ont arraché quelques lambeaux de justice dans l'afifaire Dreyfus, d'avoir prononcé parfois des paroles qu'il juge (lui!) tomber sous le coup de la loi. Loi pour loi, monsieur le garde des sceaux. Faites d'abord ce que vous commande la loi, et vous serez en droit de réclamer d'autrui la même obéissance.
Si vous voulez l'apaisement, sachez que nous le voulons aussi. Mais l'apaisement, non la duperie. L'affaire Dreyfus, quand le colonel Picquart demandait au général Gonse de la tirer au clair, pouvait être vidée sans qu'il en résultât de dommage pour l'Etat-Major. Loin d'avoir à redouter les attaques de qui que ce soit, M. de BoisdefFre et ses sous-ordres auraient mérité les félicitations de tous pour la réparation d'une erreur judiciaire. comme on en voit dans tous les temps. Vainement avertis par le chef du bureau des renseignements, dont c'était le devoir, ils s'obstinèrent dans leur infaillibilité prétendue, et, grâce au secret sous lequel le prétendu intérêt de l'Etat promettait de tout ensevelir, il vint se greffer sur la première faute une accumulation de méfaits tels que nul Français n'en pouvait soupçonner le nombre, ni l'étendue. C'est sur tout cet ensemble, qu'il faut faire la pleine lumière pour prévenir la récidive possible.
Les politiciens intéressés, pour leurs manigances, à tout couvrir, se refusaient à la vérité qu'on leur a montrée pendant toute une année, lia fallu crier fort pour les faire entendre. Sans la campagne, dont ^L Sarrien se plaint, dans sa candeur, il ne serait pas « dreyfusard » aujourd'hui. 11 n'a qu'à s'en prendre à lui-même
et à ses amis du temps qu'il a fallu pour les convaincre Il dépend de lui, il dépend de ses collègues, que cette campagne soit finie. Si la justice pour Dreyius a pour contre-partie la plus monstrueuse iniquité contre Picquart, comment peut-on espérer de nous contraindre au silence? 11 suffit h M. Sarrien de vouloir et de faire la complète justice pour^ que toute attaque cesse, non contre Tarmée, qui n'est pas en cause, mais éontre certaijjôi^efsqui ne peuvent reclamer la confiance publique qu'à la condition de la
mériter.
29 septembre 1898.
Justice pour Picquart.
Des Juifs de l'Etat-Major ont découvert qu après avoir obtenu gain de cause dans l'atFaire Dreyfus, nous n'abandonnions pas le colonel Picquart. Nous n abandonnons personne, en effet, pas plus Picquart qu bsterhazv, Mercier, du Paty de Clam ou Boisdefire. Nous demandons que chacun rende ses comptes moyennant quoi nous sommes satisfaits. Le colonel Picquart aussi doit s'expliquer comme les autres, et tout ce que nous réclamons pour lui, c est les garanties de iustice que les méfaits et les crimes de ses ennemis de l'Etat-Major ont rendues plus que jamais
riécB^s tînmes . 1
Si le général Zurlinden est seulement capable de déolover contre les Allemands les qualités de strate-
VERS LA RKPARATIOX 247
gistc dont il a fait preuve contre le prisonnier du Cherche-Midi, il doit reprendre au moins l'Alsace et h\ I^orraine. Mais quand on est si féroce contre un pi-isonnier garrotté, on brille rarement dans le combat ii armes égales. Ce n'est pas le côté le moins étonnant de toute cette histoire, cet invraisemblable spectacle de guerriers qui chaussent des bottes éperonnées et se plantent des casques sur la tête pour décoller des timbres-poste, faire de la photographie, fabriquer au besoin des faux, ou s'adonner aux plaisirs de la procédure.
Le général Zurlinden est basochien de vocation. Comme Ministre de la Guerre, il confectionne des dossiers h se faire expédier quand il sera gouverneur. Ses amis nous ont appris qu'il avait fait un marché par l'entremise de Félix Faure, pour avoir le gouvernement militaire de Paris, à défaut du portefeuille de la guerre. Je dirais que ces trafics sont plutôt scandaleux si je ne redoutais l'effet de la circulaire Sarrien. Gouverneur ou ministre, Zurlinden a fait son coup contre Picquart et l'a réussi, grâce à l'habitude qu'a le général Chanoine de signer des pièces sans les lire. Vous verrez que celui-là mobilisera un jour l'armée française en croyant donner l'ordre de repeindre une guérite tricolore. Le coup a réussi, puisque Zurlinden, pas fier, s'en tire avec le blâme à huis clos que vient de lui décerner, dans l'ombre et le mystère, son ministre Chanoine, pour faire acte d'énergie.
Mais qu'est-ce que le blâme secret sinon l'aveu honteux du coup contre Picquart? Et que dire d'une prétendue justice fondée sur des coups de violence? Quel homme de bonne foi peut nier que les accusations contre Picquart ont pour unique source la haine des hommes de l'Etat-Major, qui avaient résolu, même au prix d'un crime, de garder Dreyfus au bagne, innocent ou coupable, et de sauver des lois le traître Esterhazy? Voyez qui sont les accusateurs de Picquart. Henry, du Paty de Clam, Lauth, Esterhazy, digne quatuor, sans parler de Pellieux, Gonse, BoisdefFre, qui se sont portés garants des faussaires.
248 VKHS I.A IIKPAHATION
Zurlinden arrive, et il n'a pas plutôt vu le dossier qu'il s'occupe du moyeu de laire revenir Dreyfus. L'idée l'obsède à ce point qu'il en entretient un de ses collègues. Et puis, tout d'un coup, plus de revision, et, comme conséquence, un déchaînement de rage folle contre l'icquart, un dossier monstrueux colligé sous l'inspiration de du l*aty de Clam, faussaire (ferme les yeux, Sarrien), pour prouver que Picquart, dénonciateur d'Esterhazy, l'espion, a fait un faux pour prouK'cr la vérité. N'est-ce pas le dernier mot de l'imbécillité (Sarrien, bouche-toi les oreilles'), surtout lors([u'on sait qu'au premier signe l'auteur du document est prêt à se découvrir.*
Malgré les canailleries et les crimes accumulés pour perdre l'innocent et sauver le criminel (ô Sarrien, que tu dois souffrir !) la revision se fait, et Picquart, qui en est le véritable auteur, n'est pas libre, et on lui retire la faveur qu'obtint le traître Esterhazy sans avoir besoin de la solliciter, le droit de comparaître libre devant ses juges. On le tient au secret, contrairement à la loi, pour l'énerver, le lasser, le décourager s'il es-t possible, et tâcher d'obtenir de lui quelque parole dont les faussaires tireront avantage, pour renouveler contre lui, après le coup Zurlinden, le coup du Paty de Clam avec la lanterne sourde subitement aveuglante.
Enfin, l'on prétend soustraire à la Cour de Cassation l'examen du dossier du petit hleu, qui lui revient naturellement puisque l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy sont une, et qu'il n'y a, par conséquent, qu'un seul et unique dossier de l'ensemble Et les vide-cuvettes de l'Etat-Major (ne me poursuis pas, bon Sarrien, c'est pour Arthur Meyer seulement) s'étonnent que nous défendions Picquart et que nous demandions justice. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises. Nous n'abandonnerons personne, ai-je dit. Personne ! Cela fait beaucoup de monde.
30 septembre 1898.
rlpnlnvev contre les Aliemanu» ic= M-""
VKIIS LA hÙPAIlAriON 249
Erreur d'optique.
Un futur général que j'ai rencontré hier — il n'est encore que pousse-cailloux dans l'armée de Paris — m'a donné, je crois, la ciel de l'affaire Picquart.
« Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, tout le bruit que vous laites de cette histoire. Entre l'Etat-Major et vous je n'aperçois qu'une différence d'optique pour laquelle vous vous querellez de part et d'autre, faute de vous comprendre. Rappelez vos souvenirs. Quand Henry fabriqua son faux — ou plutôt le fit fabriquer par quelqu'un dont je vous dirai le nom plus tard — il l'introduisit subrepticement dans le dossier, avec la complicité de ses supérieurs, à l'insu de son chef hiérarchique immédiat, le colonel Picquai't. 11 raconta là-dessus tel conte qu'il lui plut, et empocha le prix destiné à l'agent qui était supposé avoir procuré cette piècerare. Faux compliqué d'escroquerie, direz-vous ? Ce sont là de gros mots. Mettons, si vous voulez, ruse de guei're.
« Billot n'eut pas plutôt vu le papier qu'il se réjouit en son cœur de patriote, puisque c'était le .seul document de tout le dossier où se rencontrât le nom de Dreyfus. Deux autres lettres, nécessairement fausses aussi, se trouvaient là comme réponses au faux principal. Billot en fit sa pâture, et Méline, Hanotaux, Rambaud. et tout le Ministère. Enfin, nous avons les /j/'e/z^'es.' disaient tous ces hommes d'Etat. Ce qui les
250 VERS LA RKPAUATION
étonna, ce fut l'ambassadeur TorniclH, quand 11 leur V tdl eque la pièce éiait fausse. Tant de simphcUe e érouta d-abord. A-t-on jamais l'idée, quand on Ten^ une preu.e, de «'embarrasser de ces rn.seï^^^^^^^ On uassa outre d'un commun accord. Et Boisdeltie, ?;G^nse,etPellieuxs'en allèrent à l^ Co- d assxs^^^^ produire le faux, et se porter garants de 1 honneur
'^^^Quet'Gouvernement de Méline fût au courant
des hauts faits de T Etat-Major, cela estait dej a prouve
parla démarche du comte Tornielh Mais nous avons
Maintenant l'aveu complémentaire d un -^"-^ ;, "^
pauvre homme, nommé Rambaud, s étant t ou e ce
iour-là Ministre de l'Instruction publique, laisse de
en ps à autre éclater son importance U y a quelques
ours h un banquet, ne sachant que dire de lui-même,
l prononça cet'te parole extravagante : ce Comme ous
» les membres du Cabinet Méhne, j ai connu le faux,
« dont il aurait mieux valu ne rien dire. »
« Ces paroles alfirmées authentiques ne furent pas démenties par lui pendant toute une semaine. Enhn sur l'insistance de ia République française,^ ^'^.^té se décida h rectifier et voici sa version 4" ^^ ^^^P^^^^ présent déclare d'ailleurs mensongère : « J ;^ jj^^^^^ „ lement que le Gouvernement précèdent a^ait eu la ,, saoesse dfe ne pas affirmer leur authenticité des „ documents faux) dansune déclaration — f -^ ^/^ One faut-il de plus? Se vanter de n avoir pas affi me VauthentieUé d'une pièce alléguée comme P-uve de isive contre un condamné,^ n'est-ce pas reconnaitie qu'on sait à quoi s'en tenir?
^ Seulement, ce qu'on ne veut pas ^^P^^^^V^' %\^^ ou'a force de jurer que la pièce était vraie, tous ces ^•Ins o"t fini .ar ètriles premières victimes de eur Siensonge, et la plupart d'entre eux en ^o-t eico e h la surprise de voir qu'une pièce fausse ne compte pas 11 V a plus. L'habitude de manier, de classer, d'interpréter des faux et de les tenir pour document, authenflques (je ne dis rien de ceux qui les ont labri-
VEIIS I-A RKPAUATION 251
tjués) a fini par déterminer chez quelques officiers beaucoup plus propres ii creuser une tranchée qu'à faire de la criti([ue documentaire, une fâcheuse disposition d'optique qui les met en défiance contre tout ce qui ne sort pas de l'atelier Henry, du Patv de Clam et C'^
Voilà pourquoi ils ont du premier coup tiqué sur le petit ///en. L'idée ne leur est pas venue un moment ([u'on ne fait pas un faux pour démontrer la vérité. Non. Ils ont vu une pièce qui n'était pas tripatO(/i//ée, comme on dit maintenant, et cela d'abord leur a paru suspect. Comment ! voilà un /}elil /deu qui n'est pas composé de deux papiers différents, où les lignes d'écrilure ne sont pas artificiellement raccordées, qu'est-ce que cela veut dire? Il doit y avoir quelque chose là-dessous.
La chose, quand on y réfléchit, devait paraître d'autant plus étrange que l'adresse portait le nom de l'officier le plus décrié de l'armée française. Quelle vraisemblance qu'un tel homme put servir d'espion aux Allemands? C'était trop simple. Picquart en voulait faira accroire aux malins de l'Etat-lMajor. Sa pièce avait l'air trop vrai pour n'être pas fausse. Il suffisait de comparer avec les documents Henry dont répondaient le ministre et le chef d'Etat-Major. Voyez comme c'est lait un document de tout repos. Henry en a plein le tiroir de Gribelin. Voilà l'erreur d'optique dans toute sa beauté, Tout ce monde s'obstine à regarder les pièces à travers le monocle de du Paty de Clam. C'est pourquoi Picquart est faussaire pour avoir mis au dossier une pièce qui n'est pas fausse.
On ne se sortira pas de cet imbroglio tant que la Cour de Cassation n'aura pas en mains l'intégralité du dossier Dreyfus-Esterhazy. C'est bien le moins qu'après lui avoir communiqué tous les faux, on lui remette aussi la rare pièce authentique de l'affaire, (lela est indispensable si L'on veut éviter le scandale qui se produiia le jour où, l'Etat-^NIajor ayant prouvé par raison démonstrative que le petit b/eu fut fabriqué par Pic-
252 VKIfS LA lUiPAIiATION
quart, ScliAvarzkoppen se lèvera pour dire : « Pardon! Je ne puis pas laisser condamner un innocent. C'est moi qui ai écrit \e jjetit^bleu en renversant mon écriture, et je vais, si vous le désirez, en écrire un tout pareil en votre présence. » Ce jour-là, Zuilinden entrera dans l'histoire avec son dossier, etn y fera pas meilleure figure que ses amis Gonse etPellieux. avec leurs dépositions pour prouver que le bordereau était nécessairement d'un oflicier d' Etat-Major.
Esterhazy a avoué depuis, devant dix personnes — même avant de partir pour l'Angleterre — qu'il avait écrit de sa main le bordereau, et on a pu remarquer qu'il s'est bien gardé de nier le Aiit dans ses lettres de rectification. La démonstration de Gonse et de Pellieux leur reste donc pour compte, h moins qu'ils n'allèguent qu'Esîerhazy tenait ces documents de son complice du Paty de Clam, ce qui est possible, après tout.
Leur aventure sera-t-elle un avertissement pour Chanoine, et le Ministre de la Guerre arrètera-t-il à temps le coup Zurlinden contre Picquart, comme il eût été désirable pour Gonse et pour Pellieux qu'on eût réfréné leur ardeur esterhazyste au procès de Zola? Nous le saurons bientôt, car je ne puis supposer que Brisson laisse se perpétrer le nouveau crime des faussaires contre le grand honnête homme qui a brisé sa carrière et risqué sa vie pour les dénoncer.
C'est une honte pour les maîtres du pouvoir qu'Esterhazy ait pu iuir, que du Paty de Clam soit encore impuni, et que le plus loyal soldat de la France, Picquart, chassé de l'armée pour n'avoir pas voulu mentir, demeure — Brisson régnant — dans un cachot.
1^' octobre 1898.
VEnS LA HÉPAnATlOX 253
Le coup de Jarnac.
M. Hervé de Kérohant raconte clans le Soleil qu'un conservateur lui disait : « Soyez certain que la revision du procès Dreyfus ne se fera pas, parce que M. Félix Faure n'en veut pas. » J'entends dire, en effet, qu'on machine à l'Elysée pour empêcher la Cour de Cassation d'aboutir. Le pire, c'est qu'il court de mauvais bruits sur M. Sarrien. Je veux croire qu'on fait injure h M. le Ministre de la Justice. 11 apparaît pourtant que ce n'est pas sans raisons qu'on le représente en notable divergence avec le président du Conseil.
Ce n'est un mystère pour personne que M. Sarrien et M. Viger, Ministre de l'Agficulture, ont été dans le Conseil des ministres les derniers tenants de la thèse chère aux antisémites et aux césariens. M. Viger, au sortir de la séance où la revision fut décidée, disait à un reporter de ma connaissance : « Je m'en vais. Je ne peux pas rester. A tort ou à raison j'ai emballé mes amis derrière l'état-Major. Je ne puis pas leur dire maintenant tout le contraire ! » Et le malheureux homme levait au ciel des lunettes éplorées. La nuit porte conseil. Viger nest pas parti et je suis bien loin de m'en plaindre. Tout le monde aura remarqué que son administration a réussi à nous procurer la pluie de ces derniers jours, dont l'agriculture avait grand besoin. Le Poireau aidant,»vous verrez que les amis de Viger deviendront raisonnables.
Le cas de M. Sarrien est assez difTérent. Sans être taxé d'opposition systématique, on peut trouver bizarre que la revision soit pré'nsénient mise en œuvre par le garde des sceaux qui l'a combattue. Ce n'est peut-être pas la nicillcure garantie d'impartialité. Les motifs de l'opposition de M. Sarrien, si j'en crois le bruit des Ministères, n'était pas d'un ordre beaucoup plus relevé que ceux de son agricultural copain. Pour lui, la Chambre aurait voté contre la revision : il n'y avait pas de revision à faire. En vain lui observait-on doucement que, la pièce sur laquelle la Chambre avait votée étant un faux, la position de la question s'en trouvait changée. L'homme se bouchait les oreilles, trouvant, malgré le faux de Henry, la logique de M, Cavaignac impeccable. Tout au plus voulait-il bien ne pas demander une réédition de l'airichage. Cependant, lorsque la revision eut été votée malgré lui, Sarrien se déclara prêt à la faire. Il y a de ces natures.
Seulement, il reste h savoir ce que sera la revision de Sarrien. Est-il possible que ce soit une simple farce de ce distingué Charolais? Je vois justement dans les journaux les interprétations les plus bizarres de la lettre par laquelle il a saisi le procureur général Mauau. Ce document n'a point été porté à la connaissance du public. Serait-ce par excès de modestie? Je n'ose le croire. Et voici qu on commence à raconter que la Cour de Cassation n'a été saisie que d'un seul fait noin'cau : le faux de Henry, lequel, étant postérieur à la condamnation de Dreyfus, ne présenterait pas, au sens judaïque du mot, le caractère juridique du fait requis par la loi pour rendre la revision nécessaire.
Lisez dans Le (jaii/ois de l'Etat-Major l'interview d^un ami du procureur général Manau.
Le procureur général estime que son devoir de magistrat consiste à se demander si le faux que le colonel Henrv a avoué avoir fabriqué deux ans après le procès et les conséquences qui découlent de cet aveu, telles qu'elles.
VEUS LA IlÉPAHATION 255
sont enregistrées dans le procès verbal dit des aveux, sont de nature à constituer le « fait nouveau )) dont parle le paragraphe 4 de Tarticle 443 du Code d instruction criminelle, modifié par la loi de 1895, pour requérir la revision du jugement de 1894 et le ^renvoi de lafTaire devant un autre conseil de guerre.
C'est là l'unique question dont il a à »e préoccuper. On se trompe quand on s'imagine que la Cour de Cassation sera ap})elée, dans son arrêt, à nous donner son sentiment sur le dossier. Quelle que soit l'opinion individuelle ou collective des magistrats suprêmes sur les opérations qui ont précédé ou suivi le jugement qui a condamné Dreyfus, sur les pièces du dossier, vous n'en trouverez nulle trace, ni dans le réquisitoire du procureur général, ni dans l'arrêt de la Cour. Pourquoi ? Parce que le rôle de la Cour est limité. Y a-t-il un fait nouveau ou non ? La question est là. Si Dreyfus était mort, la Cour, pour décharger sa mémoire, s'il y avait lieu — c'est une simple supposition que je fais là, bien entendu — des condamnations prononcées contre lui et le réhabiliter, aurait à donner son sentiment sur tout le dossier. Mais dans le cas qui nous occupe, il n'en est rien.
Alors même que tous les membres de la Cour, le procureur général en tète, auraient, après examen, acquis la certitude que les pièces du dossier Dreyfus — c'est toujours une supposition — ne constitueraient que des chapitres d un roman dramatique qui ne tiendraient pas devant un examen approfondi, il leur serait interdit d outrepasser la loi de 1895, et leur devoir resterait de se cantonner dans la question juridique : La pièce de 1896 et les conséquences qui en découlent sont-elles le fait nouveau prévu par la loi ? Si non, le devoir du procureur général et le devoir de la Cour est de dire qu'il n y a pas lieu à revision...
Tel serait le coup Sarrxen, après le coup Zurlinden succédant au coup Félix Faure. L'illégalité du jugement de Dreyfus lùl-elle cent fois démontrée, l'innocence du condamné fùt-elle matériellement incontestable, la Cour de Cassation, saisie seulement d'un fait nouveau qui n'aurait pas le caractère juridique requis, ne pourrait que déplorer le malheur, et se taire.
256 VEUS LA KKPAUATION
Je ne puis du tout croire que Sarrien, en si grave matière, se soit moqué du monde h ce point. Car, s'il l'a lait, il lui en pourra cuire. Le fait nouveau résultant du faux de Henry, c'est que son témoignage dans Taflaire Dreyfus se trouve, du coup, frappé de suspicion.
Mais n'y a-t-il pas autre chose? Est-ce que les faux avoués de du Paty de Clam et ses basses manœuvres de complicité avec Esterhazy ne sont pas un fait nouveau disqualifiant le metteur en œuvre du procès Dreyfus? Par une violation des lois, Bertrand et Feuilloley, mao-istrats félons, ont pu sauver de la justice le cousin de ^1. Cavaignac. Mais son crime demeure, et il n'y aura jamais, dans aucune affaire, de fait nouveau mieux caiactérisé.
Est-ce un l'ait nouveau, encore, la contradiction flao-rante entre les experts du procès Dreyfus et ceux du'^procès Esterhazy: les premiers disant que le bordereau est de la main (h Dreyfus, les autres qu'il est de la main d'Esterhazy, reproduite par un décalquage ?
Est-ce un fait nouveau qu'Esterhazy ait dit, depuis lors, à dix personnes — dont nous aurons, quand on voudra, le témoignage — qu'il a écrit le bordereau lui-même.
Et l'illégalité de Mercier que la loi qualifie de forfaiture, qu'en fait-on?
Certes, si, avec un pareil dossier, Sarrien a pu venir à bout de mettre la Cour suprême en situation de dire — pour de pures raisons de basoche — que la requête introductive de la revision n'est pas recevable, il aura lait un beau coup et le moine Didon sera content.
Mais je ne puis croire que la Cour de Cassation se prête à cette basse manœuvre. Je ne puis croire que, même soutenu par Félix Faure, Zurlinden et toute la Boulano-e, et toute la cléricaille, avec le duc d'Orléans pour chef suprême, le ministre de M. Brisson se rende coupable d'une si honteuse vilenie. En tout cas, qu'y
gagnerait-on d'autre qu'un redoublement d'agitation révisionniste ? Un recul de fjuelques semaines tout au plus et dans quel tumulte d'anarchie ! Trop de cochonneries ont été mises au jour pour q^ie la revision ne soit pas désormais inévitable.
Le Temps, le Fii^aro, le Gaulois l'joli Irio) demandent u la trêve ». Le moment est bien choisi, comme on voit. On essaye d'escamoter la revision, on tente d'assassiner juridiquement Picquart. On aura dilficilement la complicité de notre silence pour ces crimes.
L'attentat de l'Etat-Major contre Picquart est bien au delà des autres abominations connues. Frapper le chef du bureau des renseignements pour avoir découvert un espion, c'était déjà bien. On a trouvé mieux: l'accuser de laux pour salir cette vierge Es^terbazy! Voyez-vous le prélet de police faisant des faux pour déshonorer Vacher ?
(( Après deux ans de chasse à courre, dit l'admirable Bradamante dans la Fronde, on force le colonel Picquart avec le dossier de quarante-huit pages, en plein tribunal correctionnel. Le capitaine Javey, choisi au Mans par le général Mercier, (pu commande la région
depuis quatre ans. le capitaine Tavernier, cueilli à Marseille par le général Zurlinden qui commandait cette place lorsqu'on le fit gouverneur de Paris, sont chargés d'accommoder le colonel Picquart pour le présenter au conseil de guerre. »
Et quand on se prépare à commettre le crime suprême, on nous demande de désarmer? Nous désarmerons devant la justice, nous désarmerons devant la vérité. Jusque là, c'est la bataille contre les menteurs, les faussaires, les traîtres, et leurs complices de tout rang : la bataille sans trêve ni merci.
5 octobre 1898.
258 VERS LA nÉPARATlON
LXYIII
Bilan
Il est vraiment incroyable "que le Gouvernement de M. Brisson n'ait pas encore réussi à discerner le point aigu des préoccupations publiques. Comment ne sentil pas que l'emprisonnement du colonel Picquart par un coup de violence militaire, sur la dénonciation des faussaires de l'Etat-ÏMajor venant h la rescousse du traître Esterhazy, est le pire scandale de toute l'affaire ?
Je n'ignore pas que M. Brisson est animé des intentions les plus pures, mais le résultat de ces intentions dans le passé n'est pas sans me causer des inquiétudes pour l'avenir. M. Brisson veut la justice. Ceux-là même qui accusent la faiblesse de son caractère ne sont pas les derniers a lui rendre cet hommage. Et cependant son Ministère, en dépit de la revision décidée 'dans une forme qui peut la faire échouer), nous présente un ensemble d'actes aussi fâcheux, sinon plus, qu'aucun de ceux pour lesquels le Ministère Méline-Billot sera flétri dans l'histoire.
Je conviens que c'est beaucoup dire. Voyons. Je n'ai nulle pensée de récriminer. Je veux seulement montrer où conduit le faible caractère, même chez les hommes qui voudraient bien h\ire.
N'est-ce pas sous le règne actuel qu'il fut donné lecture à la tribune, comme d'une pièce authentique et convaincante, d'un faux que la Chambre unanime fit aificher à toug les carrefours ? Je ne fais nulle diffi-
culte, comme on pense, d'en rejeter la faute sur M. Cavaignac. iNIais ce ministre étrange, qui donc l'avait choisi, ou plutôt subi par défaillancji de volonté, sous la clameur de la bande clérico-militaire, en dépit des avertissements des meilleurs républicains, que la légèreté de ce malheureux dans l'affaire des faux aveux Lebrun-Renault mettait en défiance ? Il y a plus. J'ai déjà raconté que des radicaux désii-eux de soutenir le Cabinet avaient fait une démarche auprès du président du Conseil pour le supplier d'examiner lui-même les pièces du dossier. M. Brisson l'avait promis. S'il avait tenu parole, c'est à lui que fût revenu l'honneur d'avoir découvert le faux de Henry, qui n'eût pas été donné comme parole d'évangile à la Chambre.
N'est-ce pas sous le règne actuel que Henry fut mis aux arrêts simples pour crime de faux, et qu'un officier envoyé tout exprès au Mont-Valérien mit deux heures à lui persuader (de la part de qui?) qu'il fallait mourir ? N'est-ce pas sous le régime actuel qu'on a tenu, qu'on tient encore cachés le procès-verbal d'autopsie et le procès-verbal des aveux? Je consens que la faute en retombe principalement sur le Ministre de la Guerre. Mais la solidarité ministérielle n'est pas un vain mot, je suppose, et le Ministre de la Guerre n'a fait que ce que les autres ministres lui ont permis de faire.
N'est-ce pas sous le règne actuel que du Paty de Clam, faussaire avec l'espion Esterhazy (toujours décoré de l'honneur, ô général Davout, grand chancelier de la chose !) et la fille Pays, ses complices, ont été arrachés à la justice civile par une violation ehontée de la loi que la Cour de Cassation a mise au compte de Bertrand, procureur général, et de Feuilloley, procureur de la République, impunis ? Si l'ordre de violer les lois est venu à ces hommes de M. Sarrien, Ministre de la Justice du cabinet Brisson, leur impunité se comprend. Sinon, comment M. Sarrien explique-t-il son aquiescement à cette forfaiture,
260 VEHS LA HÉPAHATIOX
et comment M. Brisson ne met-il pas son garde des sceaux en demeure d'accomplir l'acte de répression que commande le devoir?
N'est-ce pas sous le règne actuel que du Paty de Clam, passible de la justice militaire pour le faux Blanclte, n'est pas même poursuivi ?
N'est-ce pas sous le règne actuel qu'Esterhazy, espion, escroc, faussaire, a pu prendre la fuite après avoir été relâché quand sa culpabilité ne pouvait faire de doute pour toute conscience honnête?
N'est-ce par, sous le règne actuel que le Cabinet, en défiance des faussaires, s'étant opposé aux honteuses poursuites contre le colonel Picquart, s'est laissé imposer ces même poursuites par une jésuitique machination de Zurlinden et de Félix Faure?
N'est-ce pas le Cabinet actuel qui, après avoir promis d'installer la suprématie du pouvoir civil sur le militaire, n'a pas osé sévir contre le soldat révolté contre le pouvoir civil et s'est borné au blâme à huis clos dont le gouverneur de Paris se gausse? Cela, après avoir été nargué par le moine Didon Coupe- Têtes sous la présidence de M. Jamont, généralissime?
N'est-ce pas sous le règne actuel que le colonel Picquart fut jeté en prison pour avoir offert à M. Brisson lui-même de prouver devant toute juridiction que le faux de Henry était un faux, et que la pièce « Ce canaille de D. » ne s'appliquait pas à Dreyfus? Or M. Cavaignac lui-même, qui avait obtenu de la faiblesse de M. Brisson cette arrestation scandaleuse, était à quelques semaines de là obligé de reconnaître qu'en effet la pièce arguée de faux par le colonel Picquart était un faux. Il ne pouvait l'ignorer d'ailleurs, puisque le fait avait été révélé à Hanotaux, qui avait informé Billot, lequel n'avait pu faire autrement que de renseigner Boisdeflre.
En quel temps vivons-nous, et lequel de ces gouvernants, civils ou militaires, n'est pas un impudent menteur? Pour avoir dit la vérité, Picquart était en prison, et, qu^nd il fut reconnu qu'il avait dit la
vérité, que fit 1 e Gouvernement deM. Brlsson, sinon de le maintenir en prison et de le faire poursuivre ignoblement pour de prétendues révélations, sur la dénonciation d'Hsterhazy, le traître, et de du Paty de Clam et de Henry, les faussaires ?
Et lorsqu'en audience publique le substitut chargé de requérir dut reconnaître qu'il n'était en état de rien prouver et demanda l'ajournement indéfini de l'afTaire, entraînant la mise en liberté de Plcquart, n'est-ce pas sous le règne actuel qu'on sortit à ce moment précis le dossier des faussaires contre ce même Picquart, et qu'on laissa l'Etat-Major arracher le prisonnier des mains de la justice civile dans des conditions si odieuses que celui-ci, certain qu'on ne pouvait le condamner dans un procès loyal, n'eut d'autre recours que de dénoncer à la face de l'Europe l'éventualité — possible, hélas! — d'un assassinat?
N'est-ce pas sous le régne actuel que Picquart qui est innocent, que Picquart qui a dit vrai, que Picquart qui sera c-ompté comme un des héros de notre histoire, est au secret, en violation des lois, pour crime d'innocence et de vérité révélée?
Que faut-il de plus pour émouvoir nos gouvernants ? N'est-ce pas sous leui* règne que Picquart, soldat fidèle h sa patrie, se voit refuser le droit, dont bénéficia le traître Esterhazy, de comparaître en liberté devant ses juges?
N'est-ce pas sous leur règne que Picquart qui n'a jamais menti se trouve aux prises, seul, sans le secours d'un conseil, avec des juges prévenus, choisis tout exprès par Mercier, coupable de forfaiture, et par Zurlinden, rebelle à son Gouvernement, décidés à trouver la preuve de son crime dans un dossier tout entier fabriqué par les faussaires, où le fameux /;>e?;f bleu lui-même a été gratté et falsifié par Henry?
N'est-ce pas sous le règne actuel que nous sommes menacés pour honte suprême, quand un rapporteur se lèvera pour dire, au nom du Gouvernement de Brisson, que Picquart a commis un faux, de voir
202 VEUS LA IIKPAHATION
surgir un Allemand pour taire en deux mots la preuve qu'il est l'auteur, lui, de la pièce imputée mensongèrement à Picquart?
Et Bilsson est, à n'en pas douter, un chef de Gouvernement bien intentionné. Je le dis sans ironie. Bien intentionné, mais laible. Qu'importe qu'il ne fasse pas le mal, s'il le laisse faire ? •
11 a obtenu de ses collègues le vote de la revision. Ce vote, Sarrien tente présentement de l'escamoter. Que fait Brisson? Quand est-ce donc qu'il s'occupera d'agir .' Tant que le crime judiciaire contre Picquart sera en cours d'exécution, Brisson en sera complice, puisqu'il laisse les criminels se couvrir de son autorité. Enfin, comme c'est sur l'afiaire Picquart que s'est concentré tout le final effort des faussaires, aussi longtemps que Brisson ne les aura pas débusqués, il n'y aura pas de fin de la crise. En un jour d'énergie Brisson peut tout résoudre. Je lui souhaite ce courage.
3 octobre 1S98.
Entre les Deux Chemins.
M. Brisson obtient les bonnes grâces des feuilles ennemies de la République. 11 les obtient sans les rechercher assurément. Mais il les obtient tout de même, et j'ai le regret de dire qu'il les a méritées. On lui ménage l'éloge pour ne pas le compromettre. On se rattrape sur sa police, qui, en exécution de ses
ordres, a si remarquablement donné contre les citoyens. 0 Brisson, que de belles choses vous disiez, sous TEmpire, contre les ministres qui organisaient des tumultes comme celui q*ie vous avez voulu et préparé hier !
Car il n'y a pas moyen de nier que les bousculades d'hier soient uniquement l'effet de vos mesures. Des réunions avaient lieu, depuis longtemps, où L'on discutait de part et d'autre l'affaire Dreyfus-Esterhazy- Picquart sans qu'aucun désordre se fut jamais pr )duit. Vous aviez, l'autre jour, mis la garde républicaine dehors à l'occasion du meeting dit nationaliste. Mais elle n'eut rien à faire qu'à regarder passer les bindes qui acclamaient tour à tour les faussaires et le duc Philippe d'Orléans, futur roi de France.
Que s'est-il donc passé, dimanche dernier? Rien que de très simple. M. de Pressensé qui fait en ce moment une admirable campagne pour la justice et pour la vérité — je vous souhaiterais la pareille dans vos états de service, ô Brisson — loue une salle, avec son collaborateur du Temps Morhardt, et Vaughan, directeur de V Aurore^ pour y tenir une réunion publique, contradictoire comme' toutes celles qui ont eu lieu précédemment. Ce n'est pas encore un crime, n'est-ce pas? M. Déroulède, qui s'était distingué, l'autre semaine, dans une réunion priçée, annonce à grand fla-fla qu'il assistera à cette réunion, comme il aurait pu assister aux autres Vraiment il n'y a pas là de quoi mobiliser l'armée française. Cependant que fait le Gouvernement ? Au lieu de laisser les gens exercer tranquillement un droit reconnu par la loi, Brisson veut faire son ministre à poigne. Brisson, dont l'âme est pure, jouit de cette infirmité singulière de ne pouvoir comprendre que toute la France ne soit pas dans un contentement sans pareil dès qu'il est au pouvoir.
Donc, faute de comprendre que les citoyens aient quelque chose à désirer quand il règne, Brisson charge son préfet de police d'agir sur le propriétaire
204 VEns LA JÎKPAKATION
de la salle pour lui faire rompre le contrat agréé par lui contre salaire. Est-ce bien le rôle d'un Gouvernement d'amener les limonadiers, par la menace de contraventions qui dépendent de l'arbitraire administratif, à rompre des engagements commerciaux librement consentis? Je n'insiste pas. Le fait est. Cela
sulïit. . •
Qu'arrive-t-il? La foule convoquée par les organisateurs du meeting et par les affiches de M. Déroulède se présente, et naturellement stationne sur la voie publique, déçue de ne pas entrer et poussant des cris divers. Si l'on avait voulu organiser des rixes entre « nationalistes » et « dreyfusards », on ne pouvait pas mieux s'y prendre. Par bonheur, les Parisiens furent plus sages que leur Gouvernement, et les bagarres d'ensemble purent être évitées. Cepen-, dant Pressensé, Vaughan, Morhardt parlementaient avec le propriétaire de la salle ^Vagram, qui, derrière une rangée d'agents de police, refusait d'exécuter son contrat. Et, comme ils insistaient pour faire respecter leur droit légal de locataire, la police, qui, seule, était cause du droit lésé, arrêta les réclamants avec l'accompagnement ordinaire de bourrades aux républicains et de révérences à la Boulange. Je passe sur les coups de sabre ou de gourdin assénés par derrière à des prisonniers, dans l'intérieur du corps-degarde. M. de Pressensé a été témoin de l'un de ces actes d'odieuse lâcheté. Nous verrons quelle répression M. Brisson jugera suffisante.
Tels sont les événements dus aux mesures d'ordre qui n'auraient pu être dififérentes si l'on s'était proposé d'organiser le désordre.
M. Brisson, sans doute, se plaint de l'impatience de ceux qui ne veulent pas rester cois, pendant qu'il laisse bafouer le pouvoir civil par Zurlinden, et qu'il livre Picquart aux vengeances des faussaires. Il paraît que cela le surprend beaucoup qu'il y ait tant de gens pour se trouver mal satisfaits des résultats d une politique qui laisse du Paty de Clam, faussaire
et révélateur de pièces secrètes, impuni, tandis que l'homme dont la haute conscience et le dévouement généreux lont l'admiration de tous est jeté dans un cachot, au mépris des lois protectrices que le gouverneur de Paris, rebelle, ne veut point connaître.
llélas ! il est trop clair que ces causes d'indignation publique ne sont pas près de finir, puisque le chetdu Gouvernement ne s'est pas encore rendu compte que tout le mal venait de sa lamentable inertie. Au lieu de prêcher aux autres le calme et la modération, en présence des iniquités monstrueuses qu'il tolère et qu'il couvre au besoin de son autorité par faiblesse de caractère, que ne se recommande-t-il à lui-même une heure d'énergie, une reprise décisive de volonté !
Tandis qu'il hésite h tous les obstacles, et se perd en gémissements sur les trahisons qui l'entourent, ses ennemis gagnent en force, et ses amis se voient dans l'impossibilité de le soutenir. Toute agitation aurait depuis longtemps cessé s'il avait fait son devoir de chef de Gouvernement, quand il se vit en butte aux machinations de Zurlinden et de Félix Faure, aidées sous main par les sournoiseries de Sarrien, grand prêcheur d'instruction laïque qui donne son fils aux Jésuites et reçoit peut-être d'eux des conseil's.
Si Brisson a du goût pour le rôle de victime éplorée, il y a des hommes en France qui sont d'un sentiment tout autre. Ceux-là ne le laisseront point en repos tant qu'il continuera à donner des armes à l'iniquité, au mensonge contre la vérité. Car c'est la justice et la vérité qu'il leur faut, et l'idée que le mensonge et l'iniquité triomphent par la faiblesse d'un homme bien intentionné ne leur est point une satisfaction suffisante.
J'ai dit, il n'y a pas longtemps, à M. Brisson, dans ce journal, quelques vérités dures. Certains me l'ont reproché, sans alléguer, d'ailleurs, que mes reproches fussent immérités. J'ai sur beaucoup de ceux qui l'entourent l'avantage de n'avoir aucun motîf de le flatter, de le tromper, puisque je n'attends rien de lui.
266 VERS LA RÉPABATION
Dans les anciennes batailles républicaines, je l'ai toujours vu du bon côté, et C2 me serait une joie véritable de le soutenir, dans la bataille d'aujourd'hui. Mais quand on est aux prises avec l'ennemi, quel autre souci que de remporter la victoire, et comment se ranger sous un chef qui vacille et mollit quand il faudrait agir? Par l'impartiale application des lois, M. Brisson demain peut avoir tous les républicains pour lui. Par l'hésitation, les atermoiements, les actes contradictoires de ses pensées, il peut aussi réunir contre lui tout le monde. Il est au carrefour des deux chemins, qu'il choisisse.
'i octobre 1898.
Tout pour la bande.
Les confidences d'Esterhazy viennent au jour. Tout traître est naturellement doublé d'un menteur, et jamais le misérable ne nous dira l'histoire vraie de son espionnage. Mais il n'en est pas moins tenu de laisser passer quelques parcelles de vérité dans l'histoire de ses relations avec l'Etat-Major, et ses allégations ne sont pas sans valeur lorsqu'on y peut joindre le contrôle des faits.
Lorsqu'il dit, par exemple, qu'il était Vhomme de VEtat-Major, il ne peut guère y avoir de doutes làdessus, et nous n'avions pas besoin de son affirmation pour le savoir. Ce qu'il dit également des hautes
complicités qui lui ont permis de fabriquer avec du Paty de Clam et la fille Pays les faux Blanclle et Sperenza est nécessairement vrai pour la plus grand partie, puisqu'il n'aurait jamais pu savoir, sans cela, le contenu des lettres privées du colonel Picquart, que faisait décacheter M. de BoisdefTre pour qui les lois n'existent pas.
Les détails n'ont ici qu'un intérêt de circonstance. Est-il vrai, par exemple, que pendant l'enquête Pellieux qui fut une pure frime, comme chacun sait aujourd'hui, du Paty de Clam taisait tous les jours passer des notes à son complice pour lui dire « sur quels sujets les différents témoins seraient examinés et lui donnait les indications nécessaires pour que ses réponses ne fussent pas en contradiction avec les leurs »? Voilà qui nous donne une crâne idée de la justice militaire.
D'ailleurs la justice civile, il faut en convenir, ne brille pas d'un plus bel éclat dans toute cette affaire. Ecoutez plutôt l'histoire du recours d'Esterhazy devant la Chambre des mises en accusation:
Dans le cours ordinaire des choses, lorsqu'un appel est fait d'un ordre de poursuivre, le prisonnier soumet un rapport à la Chambre des mises en accusation. Mon rapport était prêt, et, cependant, le croiriez-vous ? les juges refusèrent de l'écouter, et je fus remis en liberté sans qu'on eût pris connaissance des explications que j'aurais pu avoir à donner ni des révélations que j'aurais pu être disposé à faire. C'est là ce qu'un ministre a appelé « faire sentir l'action gouvernementale ».
Tels sont les hauts faits de nos magistrats. Que dire des imbéciles cabotins qui prétendent cjue nous outrageons l'armée cjuand nous demandons le châtiment des criminels qui la déshonorent? Outrageonsnous aussi la société civile, quand nous demandons que Bertrand et Feuilloley, qui ont arraché un criminel au châtiment de la loi, répondent de leur félonie ?Sarrien ne les punit pas. Comme Brisson est peu
268 VEHS LA nKPAIlATlON
curieux de ne lui en pas demander la raison ! Peut-être Sarrien craint-il que les deux magistrats coupables de forfaiture ne lui répondent tout simplement : « Nous vous avons obéi. » Peut-être aussi Brisson craint-il que Sarrien ne lui demande, à son tour, l'explication de son impardonnable clémence envers Zurlinden révolté ? Le fait est que nos gouvernants pourraients'adresser les uns aux autres quelques questions embarrassantes.
La plus grave de toutes est de savoir pendant combien de temps encore ils vont continuer à discréditer la France aux yeux du monde entier, en montrant les lois impuissantes contre le crime et féroces contre l'innocence. Est-il possible qu'ils n'aient pas conscience qu'il y a une opinion du monde civilisé qui les juge? Ne comprennent-ils pas qu'en voyant le Gouvernement de INL Brisson, après le Gouvernement de M. Méline, se faire le complice supérieur de tant d'ignominies et de hontes, tous les peuples, amis ou ennemis, sont prêts h englober dans une même condamnation toute la nation française, en dépit des protestations qui surgissent de toutes parts contre la lâcheté du Gouvernement?
Comment M. Brisson explique-t-il que son Gouvernement ait fait relâcher Esterhazy, espion, escroc et faussaire, d'ailleurs toujours décoré de cette Légion d'honneur dont M. de Pressensé est indigne? Cela pour permettre à ce misérable d'aller à l'étranger déverser sur les chefs de l'Etat-Major des accusations dont quelques-unes sont prouvées, et dont les autres ne sont que trop vraisemblables, mais qui, produites dans ces conditions, ne peuvent plus être contradictoirement tirées au clair?
Comment M. Brisson explique-t-il que son Gouverment ait soustrait le faussaire Henry au châtiment des lois en lui fournissant le moyen d'un suicide par ordre qui équivaut à un assassinat? Crime si bien couvert par le Cabinet actuel, depuis le départ de M. Cavaignac, qu on n'a osé publier ni le procès-verbal d'aveux, par
VERS LA IIKI'ARATION 200
crainte des mensonf^es trop apparents, ni le procèsverbal d'autopsie, précédé du récit des circonstances du séjour du colonel Henry au Monl-Valèrien.
Comment M. Brisson explique-t-il que son Gouvernement n'ose pas poursuivre du Paty de Clam, faussaire, et ^probablement complice d'Esterhazy pour les laits d'espionnage, comme il l'est certainement pour le crime de faux?
Comment M. Brisson explique-t-il que son Gouvernement n'ose pas frapper Feuilloley et Bertrand, par qui Esterhazy et du Paty de Clam sont libres et narguent les lois?
Comment M. Brisson explique-t-il que son Gouvernement ait commis l'acte infâme de livrer Picquart innocent aux basses vengeances de l'Etat-Major, et de laisser, pour cela, mettre la main sur le pouvoir civil par un soldat révolté?
Et si M. Brisson ne peut pas expliquer ces choses autrement que par la scandaleuse faiblesse d'un Gouvernement sans courage, qui, se promettant de faire le bien, voit le mal et le fait par simple manque de cœur, je puis tout au moins lui dire pourquoi les criminels qui le terrorisent exigent de lui ces actes dont le poids sera sur sa mémoire.
On a fait acquitter Esterhazy par un conseil de guerre, — car la vérité de la parole de Zola éclate aux yeux de tous aujourd'hui — on l'a sauvé, avec son complice du Paty de Clam, par la criminelle complaisance de Feuilloley et de Bertrand, aidés de la complicité d'une Chambre d'accusation à tout faire, parce que le procès du traître c'était la condamnation de Boisdefïre et de l'Etat-Major.
Les suicides de Lemercier-Picard et de Henry avaient le même but : sauver BoisdefFre et son Etat- Major, pépinière de Jésuites, comme disait Billot luimême.
Les poursuites contre Picquart, qu'en attendait-on, sinon le même résultat, toujours? Perdre le grand témoin contre BoisdefFre et toute sa bande.
270 VERS LA REPAHATION
Eh bien! cela ne sera pas, et ceux qui auront aid«; à la perpétration de ces crimes, ou qui, y ayant connivé par l'aiblesse de caractère, auront recule devant l'œuvre de réparation nécessaire, se seront deshonorés en vain. Ni BoisdefTre, ni Mercier n'échapperont aux lois, non plus que du Paty de Clam et tout le reste des faussaires. Ils avaient pour eux la conspira-tion de la liWheté publique. Ils sont maintenant découverts, et tout le monde voit qu"ils spéculaient ignoblement sur les prétendus secrets d'Etat pour cacher leurs crimes. Il ne reste plus maintenant que la lâcheté gouvernementale à vaincre, et comme elle ne trouve plus d'autres arguments que les coups de bâton des argousins de l'Empire sur des prisonniers sans défense, je compte qu'il en sera bientôt fait justice. Les peuples de la terre apprendront bientôt à distinguer le peuple français des gouvernants indignes qui laissent libre carrière au crime et se ruent lâchement contre l'innocence et la vérité.
Sus à Picquart
Je vois des malins qui nous disent : « Vous avez la revision. Que vous faut-il de plus? Laissez donc la justice militaire éclaircir le cas de Picquart. »
Je ne demande pas mieux que de voir « le cas de Picquart » éclairci par qui l'on voudra, à la simple
VEKS LA RKPAnATION *271
condition qu'il y ait pour lui des garanties de justice. Comment soutenir que des poursuites intentées au moment précis où il offre de faire la preuve du faux contre Henry ne sont pas entachées de suspicion? Surtout lorsqu'elles se compliquent de poursuites nouvelles au moment précis où, les autres accusations tombant, il faut le mettre en liberté. Surtout quand ces nouvelles poursuites constituent un acte de révolte du gouverneur de Paris, frappé, pour cette raison, dun blâme ministériel? Est-ce là une garantie d'impartialité? Qu'on ose le dire.
Et n'y a-t il rien de plus? Quelles sont les garanties de cette justice militaire ou civile qu'on nous vante?
Dreyfus, condamné illégalement par un acte, au compte du général Mercier, que le code qualifie' de forlaiture. Esterhazy, l'espion, acquitté, et disculpé notamment d'avoir écrit le bordereau que, maintenant, il avoue. Henry, que l'on met en demeure, pour sauver les grands complices, de se réfugier dans la mort. Du Paty de Clam, arraché au châtiment, avec son complice Esterhazy, par une violation des lois que la Cour suprême met h la charge de Bertrand et de P^'euilloley, qui n'ont fait qu'obéir h Sarrien, ministre de la justice de Brisson. Esterhazy qu'on laisse complaisaîiiment partir. Du Paty de Clam non poursuivi par la justice militaire en ce qui concerne le faux pour lequel elle est compétente, ni pour la complicité d'espionnage avec Esterhazy, que dénoncent les dépositions de Gonse et de Pelheux alléguant que, seul, un officier d'Etat-Major aurait pu fournir les renseignements énumérés dans le bordereau. Enfin Mercier, Boisdeffre, qui n'ont pas encore rendu de comptes. Je ne dis rien des sous-ordres. Et pour mettre le comble à cet amas d'iniquités, la mainmise de Zurlinden sur Picquart, par un coup' de surprise du gouverneur de Paris puni d'un blâme. Et sur quelles accusations, cette violence? Sur les accusations des faussaires Henry, du Paty de Clam et autres fabricateurs du dossier destiné à perdre l'homme qui dénonça leurs crimes.
272 VERS LA RÉPAHATIOX
Si c'est cela que des républicains osent appeler des <raranties de justice, il faut bien reconnaître que leur République est, dans l'échelle des Gouvernements, fort au-dessous du régime de la Bastille. Tous ces doucereux radicaux qui Teignent de ne pas comprendre, et réclament pour Picquart « les garanties de la justice militaire w, ne sont dupes qu'à bon escient, sachant • que c'est par Picquart que la revision se fait, malgré eux, et que les crimes des faussaires, préparateurs de nouveaux Sedan, sont découverts.
Nous ne l'oublions pas, nous. C'est contre les accusations de ces criminels que le colonel Picquart aujourd'hui est obligé de se défendre. La justice civile l'a livré lâchement, et Brisson ayant blâmé Zurlinden (sans avoir même le vulgaire courage de mettre son blâme au Journal officiel), laisse l'acte par lequel. Zurlinden est blâmé porter ses conséquences. Picquart est au secret, malgré la loi, et Brisson laisse faire.
Picquart est maintenu devant la justice civile, mais son avocat ne peut communiquer avec lui, malgré la récente loi qui lui en confère le droit formel, et Brisson laisse faire. Picquart se voit refuser le même traitement qu'Esterhazy. espion, escroc et faussaire, qui comparut en liberté devant ses juges, et Brisson laisse faire.
Un commissaire du Gouvernement, parlant au nom de Brisson lui-même, va se lever, un de ces jours, pour demander compte a Picquart d'avoir, étant chef du bureau des renseignements, découvert un espion qui avait de hautes amitiés dans l'Etat-Major. Et il faudra que Picquart se défende. Et s'il arrive jamais que des militaires, après avoir acquitté Esterhazy, traître aujourd'hui avéré, frappent le bon soldat dont le crime est de s'être mis en travers de la trahison, il V aura peut-être encore dans nos rues des hommes ornés de galons et de panaches, il n'y aura plus d'armée, puisque la trahison sera impunie et le plus loyal service à la patrie rémunéré de châtiments. Il y aura peut-être encore dans des chambres de Ministères
VERS LA RÉPAItATION 273
des fantoches pleurards qui se croiront gouvernants Il n Y aura plus de Gouvernement, puisque au-dessus des braillards « patriotes » qui acclament un traître personne ne se trouvera pour rappeler tous ces delaillants au devoir, et les y contraindre par la loi quand ils le rendent nécessaire.
La loi qui donc y songe? M. Manau peut-être, et es juges de la Cour de Cassation, avec lui. Nous avons besoin de le croire. Car c'est, dans le désordre actuel le suprême recours. Mais les ministres? Mais le resté des juges? Le bref sommaire que j'ai donné de leurs me aits montre qu'ils n'ont eu d'autres soucis dans cette affaire que de violer la loi pour protéger le crune et torturer l'innocence. Faut- il excepter M. Brissoii? Peut-être. Mais que servent ses oraisons laïques, puisque, chef d'Etat, il lui manque tout simplement le courage de faire son devoir, ou même la simple volonté de se faire obéir.
A l'heure présente, encore, qu'imagine Sarrien? De dessaisir Bertulus de la plainte Christian Esterhazy. Pourquoi? Pour l'unique raison que Bertulus s est montre juge indépendant et probe, et que Sarrien, qui suit 1 impulsion de Félix Faure, veut encore une fois protéger Esterhazy, l'espion, l'escroc, le faussaire ? M. Brisson sait-il cela ? Peut-être oui Peutêtre non. Qu'importe? puisqu'il laisse faire. Quand on a ivre Picquart h ses tortureurs, les pires monstruosités deviennent des vétilles.
Il y aura cependant une issue à toutes ces infamies Par respect pour mon pays, je n'en veux pas trouver d autre que la justice pure et simple : j'entends la justice pour tous. Pour commencer, une note publiée dans divers journaux nous montre le juge instructeur de 1 affaue Picquart en voie d'opérer une retraite savante. On nous dit que les «accusations de faux, pour ie petit Z»/e,/, avaient été abandonnées ». Vraiment' quelle surprise! Comment! Picquart n'avait pas conçu le noir dessein de calomnier ce pauvre Esterhazy^ i^t Ion s en apercevrait aujourd'hui seulement?
Auralt-on fini par comprendre que l'on expose \e^ accusateurs h se voir démentir, avec preuves a 1 appui, par l'auteur véritable de la pièce authentique 1 a fallu du temps pour ouvrir ces intelligences rebelles. Mais vous n'imaginez pas, je suppose, que le colonel Picquart en puisse être quitte a si bon compte, rsoii, non Après \e petit bleu, un autre tour. « H existerait, contre le colonel tout un dossier autrefois rassemblé par le colonel Henry, et dont l'authenticité est
aujoin-(f/nu en discussion. » ^
Ça vraiment, c'est le bouquet. Un dossier rassemble contre Picquart par le principal faussaire, qui avait déjà tripatouillé \e petit bleu au moyen d'un grattage. Ça doit être des faux de l'année de la comète. Et le plus curieux c'est que le juge instructeur a des doutes, parait-il, sur l'authenticité. Je pane qu'il va consulter des experts. A la rescousse toute la troupe des grotesques. Couard, Varlnard, Belhomme, tous ceux qui ont découvert que l'écriture d'Esterhazy n était pas d'Esterhazv. Paraissez, sinistres pantins! Après avoir aidé a sauVer le traître, venez iaire condamner le soldat qui veut sévir contre la trahison. Jusques à quand, Brisson. ....-•
^ ^ 6 octobre 1898.
Le dossier Dreyfus.
Tout le monde sait aujourd'hui qu'en depit des finesses de M. Sarrien, M. le procureur gênerai Manau se prononce pour la recevabilité de la demande
en révision du procès Dreyfus. M. le président Lœw après avou- étudié e dossier, vient de désigner In,;! porteur. Qu y a-t-il dans ce dossier.^ Grand mystère '^ depuis longtemps percé à jour "^}stere....
11 y a d'abord le bordereau qu'un premier conseil de guerre a attribué à Dreyfus/sur la foi du fou Beltilion qui trouve la preuve de la trahison de Drevfus dans deux ettres de son frère, l'une sur un fu'l de chasse autre sur une émission financière. Un second conseil de guerre, qui ne s'est pas moins illust é ôue le premier, a déclaré, sur l'autorité d'experts non moins bizarres, que le bordereau, aujourd'hui^^econnu pour sien par Esterhazy lui-même, n'était pas de cZ qui s en avoue 1 auteur. Les deux expertises^d'a Heu s se contredisent 'une l'autre, puisque la prem"^rè attribue la pièce incriminée h l4criture natS de Dreyfus et 1 autre à un décalque de l'écriture d'Ester^ ha.y Si bien que M. Cavaignac lui-même voulut établir devant la Chambre la cî.lpabilité de Dr vlus a mieux aime fonder son argument sur une pièce Xolu ment suspecte qui s'est trouvée le faux le plus 'ros er plutôt que d invoquer le bordereau que^ha^cun ait
=::Ti'i;;:L^:r^^-^'-p-^-ri:::^/a::
terSlv S 7" P''"^" ^^ '"-^^^^^^^ '^ i- charge c "e"! teiha.y. Seulement, c est Dreyfus quia été couda niné ' - a preuve qu il est encore au bagne et Esterlï-^zv disculpe, leque se trouve actuelleLnt en villél^a re a Londres. Voila deux sentences de conseil de ".uerre qui ne sont pas laites pour inspirer une con^fi nce aveugle dans les arrêts de la justice militaire 0,yen penses-tu, Sarrien, défenseur de ce l'armée"'"
Picquart offrit a Brisso^T d^ Ini^^^!.!-:. ^^rdor ment ne s'appliquait pas à Drevfus, en même temn: qu 11 établirait la fausseté des pièces affichées par les
276 ''EKS ^^ RÉPAHATION
soins de la Chambre unanime sur toutes les murailles de France. Cette démonstration était bien superflue, car l'ambassadeur Tornielli, non seulement avait donné à M. Hanotaux la parole d'honneur de son roi que les documents Henry étaient des faux, mais il avait éo-alement remis a ce même Hanotaux une lettre du colonel Panizzardi affirmant sur l'honneur que la pièce: «ce canaille de D... » concernait un civil, qu'il nommerait s'il était besoin. Henry lui-mê:ne avait reconnu, au procès Zola, que le document ne s'appliquait pas il Dreyfus. 11 a fallu M. Cavaignac pour maintenir au dossier la pièce répudiée même par le
Comme il est inadmissible, d'ailleurs, que M. Hanotaux aît-o-ardé ses informations pour lui-même, puisqu'il s'était engagé à ne pas se servir- de ces pièces (moyennant quoi, d'ailleurs, le Gouvernement en a fait'^usage tout de même), nous sommes bien forcés d'admettre que le renseignement en fin de compte est tombé dans l'oreille de "M. de Boisdeffre, réceptacle suprême de tous les mystères. Donc, M. Cavaignac, au moins, savait a quoi s'en tenir, et l'idée qui lui vint de faire à ce propos arrêter Picquart par Brisson méritera peut-être un jour quelques explications de sa part. Quoi qu'il dise d'ailleurs, je doute que la responsabilité de Boisdeffre s'en trouve diminuée. Je lis dans les oazettes que notre ancien chef d'Etat-Major est mala'de. Je n'ai point de peine a le croire. Qu'il se soigne, car, s'il y a encore une justice en France, des juo-es auront sans doute bientôt des questions à lui adresser sur toute cette affaire.
En tout cas, il est maintenant établi :
i° Que le bordereau, pièce officielle sur laquelle fut
lé'yalement condamné Drevfus, ne peut plus être mis
à sa charge ;
2" Que la pièce : « Ce canaille de D... », sur laquelle fut illégalement condamné Dreyfus, dans le mystère de la Chambre du conseil, concernait un autre personnage.
vr.ns LA UKPARATION
Nous voici maintenant au point où l'afTaire se corse. Des généraux, Billot en tète, et Cavaignac, (juasi civil, et Zurlinden en queue, n'ont cessé d'affirmer qu'ils croyaient Dreyfus coupable. Si je pensais que de leur part c'est un mensonge pur et simple, je le dirais sans le moindre détour en dépit des gros yeux de Sarrien. Mais je ne le crois pas, et je le dis avec une égale franchise. Il est bien certain que Billot mentait quand il a dit quatre fois h la Chambre que Dreyfus avait été légalement condamné. Mais Billot était connu pour mentir, dans toute l'armée, et lui excepté, ainsi qu'un autre grand personnage dont le vrai rôle n'est pas encore connu, je crois que les autres ont parlé dans la sincérité de leur inconscience.
Ces braves gens sont sans doute de forts grands militaires : je ne demande qu'à le croire. INIais dans le grand concours des hommes dépourvus de tout sens critique, ils ont incontestablement droit à la grande médaille d'or. Cavaignac, le moins militaire de tous, a donné sa mesure, et l'admirable c'est qu'aujourd'hui encore il ne veut pas se rendre. Sur quels simili documents basent-ils leurs croyances ? C'est là la question qui se pose. Ils n'ignorent pas qu'en outre de la pièce : « Ce canaille de D... », deux ou trois autres pièces sans valeur font également partie du « do.ssier secret de Dreyfus ». Ce sont des raclures de tiroirs, des pièces qui dormaient dans des liasses poudreuses, ne se rapportant à rien que l'on sût. On les a mises là pour faire nombre. Henry lui-même, faussaire et gratteiir du petit bleu, n'en a jamais rien pu tirer. Je ne m'y arrête donc pas.
Seulement, depuis 1894, le dossier Dreyfus s'est enrichi remarquablement — et c'est là le plus beau de l'affaire. Toutes les preuves que l'on avait contre Dreyfus quand on l'a condamné, sont reconnues aujourd'hui pour être sans valeur. Mais depuis, oh ! depuis la condamnation, les preuves abondent. Il n'y a que deux ou trois pièces au dossier Dreyfus, disait Henry. M. Cavaignac en a compté mille, et quand je pense à
278 VERS LA RÉPAllATlON
l'officine d'où elles viennent, je trouve que ce n'est guère. . ,
Voyez plutôt comment le problème se pose. Voici des o-ens qui ont condamné un homme au bagne, sans preuves certaines, et grâce a une violation de la loi. Le vrai coupable est libre. Il a de hautes amitiés dans l'Etat-Major. Depuis l'instruction Bertulus, c'est même des complicités qu'il Aiut dire. Si du Paty de Clam a fait des faux pour sauver Esterhazy de Picquart, c'est qu'il avait des raisons pour cela, et tout semble indiquer qu'il lui avait fourni les renseignements nécessaires pour fabriquer le bordereau. Tels sont les intérêts aux prises.
Derrière ces personnages de premier plan, imaginez tout un monde de haut et de bas espionnage travaillant dans l'ombre h fournir des documents vaille que vaille, obtenus par des moyens généralement réprouvés de la morale vulgaire. On n'arrive guère à faire le métier d'espion qu'après une série de cascades dans la vie, où l'on a laissé le plus clair des scrupules communs .-je parle des espions cotnme il faut aussi bien que des autres. 11 ne fout pas attendre de cette tourbe aristocratique ou plébéienne autre chose qu'un immense désir de fournir, par n'importe quels moyens, de la matière achetable, c'est-à-dire des papiers capables de satisfaire l'acheteur. L'acheteur, c'est l'Etat-Major, ou, en d'autres termes, des soldats parfaitement inaptes à la critique documentaire, et disposés a payer d'un bon prix toute pièce qui, à flair d'artilleur, paraît avantageuse. Or ces pièces, il faut le dire, ne sont pas faciles à se procurer, car le patriotisme les défend des deux parts, soutenus des lois draconiennes dont l'application entraîne un châtiment pire que la mort, l'éternel déshonneur.
Pourtant il faut avoir quelque chose à vendre. Quand on ne peut pas se procurer le document authentique, on rédige des notes, on rapporte des conversations qu'on interprète. Mais ce ne sont la que des misères.. C'est le document qu'on paye. Il faut avoir
l<r document. Eh bien! on l'a, et pour l'avoir, on le fabrique quand on ne la pas.
La tentation en est d'autant plus grande, chez des hommes à scrupules perdus, que les moyens de fabrication ont acquis îles perfectionnements singuliers, en ces derniers temps, grâce au progrès de la chimie et de la photographie. Et ce qu'il y a de pire, c'est que les faussaires jouent à coup sur, puisque le prétendu secret d'Etat sauve leurs faux du contrôle des critiques éclairés. Secret d'Etat, cela répond à tout. « J'ai la conviction », jure le général, très capable de commander un mouvement tournant, mais absolument hors d'état de faire la critique d'une pièce d'écriture. « Vous entendez, s'écrient les imbéciles en chœur, le général a la conviction. Allez-vous dire que c'est une canaille? « Non. Je dirai simplement que c'est un général, un homme incapable de juger de l'authenticité d'un document, parce que ce n'est pas son métier, ou un sombre dadais, comme M. Cavaignac qui s'est fait moucher par Anatole France, à ce propos, de la plus jolie façon.
Le secret d'Etat couvre tout, et les faussaires se savent, sauf accidents imprévus, à l'abri du châtiment. Bien plus, ils en fabriquent, des secrets d Etat, et les introduisent dans leurs faux pour soustraire les pièces aux investigations trop curieuses. X'a-t-on pas vu cette chose infiniment comique : M. Cavaignac déclarant à la tribune qu'il ne pouvait lire dans son intégralité le faux de Henrv a cause des secrets dEtat qui y étaient contenus ? Aurait-on jamais cru que la bile noire de M. Cavaignac put jamais aboutir à ce degré de farce tabarinesque ?
Je viens de montrer, en un bref raccourci, les ouvriers du dossier secret. Il me reste à parler des metteurs en œuvre et à dire, sans réticences, ce que je sais du morceau capital; les prétendues lettres de l'empereur d'Allemagne. C'est ce que je ferai demain.
7 octobre 1898.
280 AKIÎS LA ni';PA«AT10\
Encore le dossier Dreyfus.
J'ai montré comment les espions de l'Etat-Major étaient fatalement conduits à passer du rôle de fournisseurs de documents au rôle de fabricateurs, et j'en ai donné pour principale raison l'incapacité de critique chez l'acheteur, et la sécurité offerte par le secret d'Etat aux faussaires.
L'incapacité de critique est prodigieuse, en effet, si nous en jugeons sur ce que nous avons vu de l'Etat- Major. 11 est à peine croyable que nos grands capitaines aient mis deux ans à découvrir un laux fabriqué sur deux papiers différents collés ensemble, lia fallu tout ce temps pour reconnaître la juxtaposition de deux feuilles dissemblables. Sans cette maladresse du faussaire, le faux serait encore ignoré et Cavaignac et la Chambre continueraient de se porter garants de l'authenticité de la chose.
Maintenant il faut dire que tout le monde ne s'y trompe pas aussi facilement que M. Cavaignac. S'il y a eu des labricateurs de faux, favorisés par l'incapacité de critique et le secret d'Etat, il y a aussi des indulgences, et, pour dire le mot, des complicités. C'est la pente sur laquelle glissa Henry jusqu'à devenir fabricateur lui-même.
Un document est incomplet, en raison d'un accident quelconque, on le reconstitue : c'est le commencement. On admire la j-econstitution qui a tous les caractères de l'original. Des pensées surgissent en des
VEItS LV KÈPAHATION 281
cerveaux obscurs. Ou entend répéter de toutes parts : « C'est tel document qu'il nous faudrait. Nous l'aurions déjà si nos agents étaient habiles. Ah ! si nous avions la preuve — mais là, topique — de la culpabilité de Dreyfus, avec son nom en toutes lettres, nous la payerions un bon prix, n'est-ce pas? » Et quand on a dit cela assez longtemps, voilà le document qui arrive. On le tient. On l'a payé cher, en raison des diilicultés fantastiques que rapporte l'informateur, dont l'histoire est acceptée sans contrôle.
Oui, on l'a entre les mains ce papier tant désiré, tant appelé, et l'on ne va pas perdre son temps peutêtre à lui faire subir un examen minutieux, qui pourrait donner des armes aux adversaires. Car il ne s'agit plus de la vérité impartiale, mais d'une cause dont on est le champion, et dont il faut tenir tous les critiqueurs pour adversaires. Et, dès qu'on est dans cet état d'esprit, on est mùr pour tout accepter, yeux fermés, sans vouloir rien connaître des objections qui se présentent.
Et si quelqu'un vous crie : « Vous avez un faux entre les mains », comme il est arrivé pour les documents Henry, qu'on s'était bien gardé de montrer à Picquart, on passe outre en s'excusant par cette parole de prétendu patriotisme : « C'est un ennemi qui parle, donc il ment. « Et l'on va mentant soi-même, en argumentant sur un faux, jusqu'au jour où le public apprend avec stupeur que les chefs de l'Etat-lMajor savaient à n'en pas douter que les faux étaient des faux, et où l'on voit des ministres eux-mêmes, comme cet imbécile de Rambaud jusque dans ses rectihcations, confesser le crime.
Et qu'est-ce encore que tout cela quand sous cette mentalité débile se cache l'effrayant combat de toutes les puissances d'oligarchie résumées en la force brutale, qui se prétend justifier par la mission reçue d'une théocratie souveraine? Que faire contre toutes les puissances du monde quand on ne représente rien que la liberté de l'esprit humain, le droit de la vérité
282 VERS LA UÉPARATIOX
sans défense ? N'est-ce pas merveille lorsque, dans la lâcheté générale des délenseurs attitrés de lajustice et de la vérité, il sullit de quelques hommes résolus pour faire reculer le monstre '.•Je dis reculer seulement, car la bête n'est pas vaincue, et l'affaire Dreyfus, avec ses deux dramatiques corollaires, l'afiaire Eslerhazy et l'affaire Picquart, n'est qu'une scène du dranie immense où se déroule la lutte de l'esprit libre contre l'aveuole troupeau des consciences asservies.^
11 ne faut pas moins que ces considérations sommaires pour arriver a comprendre l'état d'àme des malheureux qui composèrent et hibriquèrent au besoin le dossier ultra secret destiné a prouver «/?/ es coup que Drevfus, condamné illégalement, et injustement — puisque les pièces du huis clos et celles du dossier secret sont désormais reconnues sans valeur — était néanmoins coupable, et qu'il n'y avait pas lieu de refaire un procès manifestement fâcheux pour l'Etat- Major.
Le dossier du huis clos et le dossier secret sont percés à jour, il en fallait un autre détlnitivement convaincant, cette fois. Ainsi fut fait le dossier ultra secret, dont le faussaire Henry, au procès Zola, ne parla qu'avec des réticences infinies. Quand un faussaire de marque est détenteur de secrets d'Etat auxquels il a de sa main travaillé, il a de ces pudeurs.
Je ne m'arrête pas un moment aux mille pièces de M. Cavaignac. Pour que cet ingénu les ait écartées d'un geste si dédaigneux, il faut que ce soit bien maigre chère. Des ragots d'agents et de sous-agents. De petits lauxsans importance. 11 faut savoir gré a l'Etat- Major de n'en avoir pas acheté davantage. Chasles payait bien, argent comptant, à Vrain-Lucas des autographes de Madeleine a Jésus !
Dans le dossier ultra secret, à vrai dire, il n'y a qu'un morceau qui compte, un morceau de roi : les lettres de l'Empereur Guillaume. On sait aussi que M. Millevove, après avoir reçu les confidences de TEtat-Major", raconta la chose en mystère à une rér.-
VERS LA RÉPAHATION 283
nion d'un millier de citoyens. On sait aussi que M. Rochefort, après la visite du commandant i^aulfin de Saint-Morel, à lui député par M, de BoisdefiVe, fit part à ses lecteurs de ce grand secret d'Etat. C'étaient des lettres de l'empereur d'Allemagne à Dreyfus, Tout s'y trouvait, la trahison, la lécompense promise d'une place dans l'Etat-Major de l'empereur allemand. Un régal. Voilà des preuves ! L'ennuveux, c'est que l'empereur, avant donné sa parole que Drevlus n'avait été, ni directement ni indirectement, au service de rAllemagne, ces preuves le convainquaient de mensonge. Alors, c'était la guerre, la boucherie de Pellieux. Tous nos matamores reculaient à l'idée de ne plus se trouver seulement en face de foules désarmées. On pense bien que le gouvernement s'empressa de démentir cette histoire. Mais Millevoye et Rochefort, qui avaient leurs renseignements de source sûre, n'en voulurent point démordre et eurent aisément le dernier mot.
INous en sommes toujours là. Je n'en saurais pas plus long moi-même, si je n'avais, cette année, rencontré en Suisse quelqu'un qu'un lien de parenté très proche avec un gros bonnet du quai d'Orsay avait mis à même de connaître certains détails dans cette affaire. On ne m'a point demandé le secret. J'ai seulement promis de ne point nommer mon auteur. L'événement, d'ailleurs, montrera bientôt que mes informations sont sûres.
D'abord, il n'y a point au dossier de lettres de l'empereur. On a parlé à Millevove et à Rochefort de lettres de Guillaume à Drevfus pour pouvoir nier sans mentir, tout en mentant. On voit que la Compagnie de Jésus a passé par là. Il y a des photographies de lettres de Guillaume II, au comte de Miinster, où il est question de Dreyfus, bien entendu. On ne comprendrait pas que \e Kaiser écrivit à son ambassadeur sans parler de leur ami commun. C'est Hanotaux qui s'est procuré ces documents précieux. L'historien de Richelieu en est à ce degré de sottise de croire que
284 VEItS LA niîPAKATION
Guillaume écrit à ses ambassadeurs pour leur parler espionnage! Il est vraiment fâcheux pour la I^'rance d'avoir des hommes d'Etat si bêtes.
Bien entendu, on n'a pas les originaux pour la bonne raison qu'ils n'ont jamais existé. Comment s'est-on procuré les photographies? On a fait là-dessus à ce nicraud de ministre un conte à dormir debout, dans le genre de celui que le Daily News a gravement narré l'autre jour. Et Hanotaux l'a cru, et il a donné vingt-sept mille francs de notre argent pour des papiers qui ne valent pas vingt-sept centimes. Et ce malheureux n'a pas eu la pensée que rien n'était si facile aujourd'hui que de fabriquer ces sortes de photographies, le procédé étant connu de tous, comme celui qui permit récemment à un autre faussaire de l'Etat-Major de fabriquer des fausses photographies de Picquart trahissant la France à Carlsruhe. Maintenant, pour excuser ce degré peu commun de stupidité, même chez un ministre, il faut dire que les fausses photographies sont d'un artiste, c'est mieux que du Xorion. Il paraît que toutes les lois du protocole V sont observées. Hanotaux v a fait regarder — avant ou après l'achat, je l'ignore — par des professionnels, qui ont constaté que ces lettres étaient bien suivant les règles de l'étiquette allemande. Il n'y a pas d'argot. Guillaume n'appelait pas Munster « ma vieille branche ». Cela parut à Hanotaux décisif. Voilà le document le plus sérieux qu'on ait transmis à la Cour de Cassation. Jugez des autres! On demande l'expertise d'Anatole France, de qui M. Cavaignac reçut, pour les faux de Henrv, une si belle tournée d'étrivières.
Et c'est pour cacher ces faux ridicules qu'on nous menace de la guerre. Hanotaux, Cavaignac et Boisdeffre nous mesurent à leur taille. Si Guillaume a menti, hâtons-nous de le discréditer devant tous. 11 perdra de ce coup toute autorité pour nous nuire, aussi bien vis-à-vis de son peuple qu'au regard de l'Europe elle-même. Sinon, faisons justice des faus-
VKRS I-A lUd'AHATlOS 285
saires et des dégénérés de tout ordre qui ont entrepris de gouverner la France par le crime.
8 octobre 1898.
Le colonel Picquart.
Le Courrier du Soir publie la note suivante, qui semble d'origine ofîlcieuse :
Un ac(?ord prochain est considéré comme fort probable, les autorités militaires n'étant pas éloignées de s'incliner devant la thèse juridicjue qui leur est opposée en l'espèce, à savoir que les lois civiles doivent suppléer au silence des lois militaires. Cette règle sera applicable au cas actuel du colonel Picquart.
M. le général Zurlinden, entre autres, serait disposé à accepter cette interprétation.
Il est juste de tbre, d'ailleurs, que M. le gouverneur militaire de Paris s'applique à introduire plus d'esprit de conciliation dans ses rapports avec les pouvoirs civils, qui ont pu en avoir la preuve dans l'exécution des mesures prises pour assurer l'ordre au cours de la grève des terrassiers.
La levée du secret sera une première satisfaction donnée à la loi, qui a été manisfestement violée par le parquet militaire. La rébellion du général Zurlinden contre son Gouvernement n'en restera pas moins à son compte, ainsi que le blâme dont il a été frappé.
Actuellement, ces deux cjuestionsse trouvent posées par les faits à M. Brisson :
286 VERS LA lîÊPARATIOX
1" Est-il admissible qu'un acte blâmable et blâmé du gouverneur de Paris suive ses conséquences au détriment de celui contre lequel il fut commis?
2" Est-il admissible que le colonel Picquart, par qui la revision se fait à cette heure, poursuivi pour avoir offert de démontrer qu'un faux était un faux, et pour avoir, dans l'exercice de ses fonctions, dénoncé comme espion Esterhazy dont la trahison est aujourd hui reconnue, soit traité moins favorablement par la justice militaire qu'Esterhazv lui-même, qui comparut en liberté devant ses juges, et fut bien fâcheusement pour ladite justice, acquitté, embrassé, acclamé, quoique escroc, quoique faussaire, quoique traître ?
M. Brisson médite depuis quinze jours là-dessus, et n'a pu trouver la réponse. Si j'en crois le Journal des Débats, la cause en serait que la nouvelle du Courrier du Soir n'est pas confirmée par l'autorité militaire qui ne veut pas se relâcher d'illégales rigueurs où Esterhazy et du Paty de Clam trouvent leur revanche.
Je croyais que M. Brisson nous avait promis la suprématie du pouvoir civil sur le militaire.
9 octobre 1898.
Une préface"'
La question que les événements ont posée devant le
(1) Préface de M. Clemenceau au livre de M. Paul Brulat : Violence et raison, publié chez Stock, éditeur.
VEP.S I.V lUCPAHATIOX
peuple français est la suivante : un homme peut-il èlj c jugé contrairement aux lois?
Cela parait simple, et tous s'empresseront de dire que la réponse ne peut pas être douteuse. Aussi longtemps, en elFet, que des hommes n'ont îi se prononcer que sur des principes abstraits, il n'est rien de si aisé que de les mettre d'accord. Les faits, seulement, dérangent tout. Nos préjugés d'égoïsme, nos passions d'ignorance violente, dès qu'il s'agit de réalités humaines ayant leur répercussion sur chacun de nous, viennent fàcheusemeni troubler le bien platonique abondant en nos discours.
Supposez que, l'humanité éteinte sur la terre, un savant tombé d'une autre planète, veuille reconstituer la psychologie des peuples d'après ce qu'ils appellent leurs croyances. Lisant notre évangile, contemplant les innombrables temples consacrés au culte du Verbe de justice et de bonté, il aura bientôt fait d'en conclure que nous fûmes une nation suffisamment éprise d'universelle charité pour écarter au moins, de ses actes publics, toute manifestation trop évidente d'injustice et de cruauté.
Quel émerveillement, s'il apprenait combien de tortures, de supplices, de bûchers, de massacres isolés ou en masse, ont été, depuis dix-neuf cents ans, le résultat des sublimes paroles de paix tombées du haut de la montagne! Et quelle stupéfaction encore, s'il découvrait qu'après ces dix-neuf siècles passés, après les plus nobles prédications des grands réformateurs, après d'inouis développements d'arbitraire féroce au nom du Dieu souverainement bon, après d'admiral)les révoltes de liberté ou de terribles révolutions de justice qui toutes devaient faire l'humanité meilleure, nous n'avons pas conquis une appréciable avance sur ce que nous savons des civilisations reculées où florissaient, sous le voile changeant de toutes les religions connues, les axiomes d'idéale bonté que notre machinal christianisme répète chaque jour tout en s'acconimodant des faits cruels qui sont la trame de la vie.
288 VERS LA niipAHATION
C'est l'histoire de tous les peuples de la planète. Quelques Dieux qu'il adore, et de ([uel([ue philosophie qu'il se réclame, riiomme d'abord a besoin de se dire bon, et même en dépit de ses actes implacables, de le croire.
Universelle doctrine abstraite, universellement déformée par l'action ! Revanche féroce du j7ioi sur l'idéalisme du rêve dont nous attendons d'abord la réalisation... des autres.
Il n'v a probablement pas de pavs où les principes de générosité sublime aient une plus remarquable littérature qu'en France. Sur le fonds chrétien tout de sacrifice et de pacifique bonté, a fleuri depuis cent ans et plus, une religion laïque de « droits de l'homme » et de justice générale entre les humains que nous avons répandue dans le monde et dont nous nous vantons comme de notre éternelle gloire. L'Eglise et la société civile sont en guerre: interrogez-les. Dès les premiers mots vous apprendrez que c est pour atteindre d abord cette fin identique : la propagation de la plus grande somme de bien possible sur la terre. C'est au nom de l'amour des hommes que le croyant et l'incroyant s entrotuent. Dans tous les camps nous ne péchons, semble-t-il, que par excès d'aimer.
x\u système de 1 Eglise qui est, dit-elle, de donner tout et plus encore, d'aider, de secourir le faible dans le malheur, nous avons ajouté la construction superbe de la Piévolution française où les droits de chacun sont garantis, sous des peines sévères, par des lois que célèbrent tous ceux qui les appliquent, à défaut de ceux qui en subissent l'effet.
Interrogez un Français sur ses Codes, dont d'ailleurs il ne connaît rien, le plus souvent, il vous dira, — sauf le cas où il en aurait préalablement pàti — que c'est la merveille du monde. Et, de fait, ce ne sont partout, en alinéas sentencieux, que strictes volontés de justice, que protection rigoureuse des personnes et des biens en vue d'assurer à tous la sécurité, l'honneur, la liberté, la vie. Tout est prévu,
VKUS LA HKPAltATION 2Slt
tout est réglé. Vous ne pouvez pas empiéter sur le droit d'autrui sans souffrir. Et quiconque vous porterait l'atteinte la plus légère, se verrait tout aussitôt arrêté dans son entreprise par un juge.
C'est admirable. Surtout quand la religion se présente pour suppléer aux iniperlections de la législation humaine, et quand le gouvernement populaire nou.' offre, pour remédier aux défaillances de la religion elle-même, la sanction infaillible de l'opinion publique, puissance souveraine de la terre : Vox populi^vo.vDei.
Et voilà qu'au stage le plus avancé de la civilisation européenne, dans le pays qui se vante des plus généreuses pensées, chez le peuple qui a donné le plus de sang et qui a dépensé^ le plus de rhétorique pour la justice et pour la liberté, à ce point qu'il ne peut vivre sans en voir au moins les noms sur les murailles, cette question tout à coup s'est posée : Un homme peut-il être jugé contrairement aux lois ?
Notez qu'on n'a jamais cessé de nous représenter U loi comme l'impartiale garantie de la justice, et que, la garantie disparaissant, la justice s'évanouit pour faire place aux sauvageries de l'arbitraire. Observe?; encore que priver un homme du bénéfice de la loi, c'est en frustrer quiconque, puisqu'il n'v a plus, dès lors, ni sécurité ni sauvegarde pour aucun des membres de la République. Il semble donc, comme je disais, que la réponse ne peut pas être douteuse.
La religion, qui est indulgente au coupable et ne saurait vouloir que l'innocence soit persécutée, réclamera au nom de la justice et de la charité qui ne se peuvent méconnaître, suivant elle, sans expose; l'offenseur aux châtiments divins. Les pouvoirs constitués pour empêcher le crime ne permettront pas que le ci'ime s'accomplisse. Les hommes qui font la lo' ne toléreront pas que la loi soit violée, ceux qui l'interprètent défendront le noble privilège de cette règle suprême, ordonnatrice des sociétés humaines. Ceux qui la font exécuter, glorieux de ce beau nom : « Soldats du droit », ne voudront pas descendre a»;
290 VEIIS LA IIKPAHATIOX
rancr des bas exécuteurs d'une brutalité barbare. Enfin 1 opinion souveraine qui tient tout ce monde sous sa domination, comprenant que le droit lésé dans un, c'est le droit lésé dans tous, défendra son autorité méconnue, et, de son verbe souverain, fera rentrer chacun dans la juste obéissance.
C'est ce qui devait arriver conformément à toutes les conclusions de la logique inductive et déductive. Hélas ! Pour le malheur de l'art de raisonner, nous avons vu tout justement le contraire.
La religion a laissé juger contre la loi. Que dis-je? Elle y a poussé, en arguant que la loi ne pouvait pas être faite pour un homme qui adorait Dieu suivant des rites différents de ceux de l'Eglise catholique romaine. Et pas une parole d'humaine charité n'est venue du clergé séculier ou régulier, institué pour nous donner l'exemple des vertus et nous recommander d'abord d'être charitable. Les soldats ont dit que le point d'honneur et la justice étaient deux choses différentes. Les juges n'ont point voulu juger, et se sont uniquement servis de leur puissance pour couvrir, au mépris des lois, tous les excès d'arbitraire aggravés de crimes patents. Les ministres chargés de gouverner suivant l'ordre légal se sont rués dans l'illégalité, sous le couvert des plus grossiers mensonges. Les représentants du peuple n'ont voulu représenter du peuple que l'ignorance de certains, ou les plus violents préjugés des sectaires, se refusant aux passions généreuses qui sont du peuple aussi, et répondant par des considérations électorales quand on leur demandait de témoigner pour la vérité. Enfin l'opinion publique déconcertée, stupéfaite, effarée de l'audace des hommes qui justifiaient le crime par l'intérêt prétendu de la patrie, était prête — j'ai honte de le dire — à tout laisser faire. Le croirait-on? Tous les partis furent de la débâcle. Jamais ne se vit, pour un temps, plus complète faillite du gouvernement d'opinion.
Ces obscurcissements de la mentalité publique ne pourraient, sous peine de mort, être durables. L'hor-
VERS LA RËPAHATIOX 291
rible crise louche h sa fin. Kt déjà, aux premiers rayons de lumière, nous pouvons mesurer l'effroyable danger de discrédit et de ruine où nous eût jetés une confiance aveugle en des malheureux qui ne peuvent alléguer pour excuse de leurs méfaits que la plus rare inintelligence.
Comment il arriva que, dans la défaillance de tout : clergé. Gouvernement, Parlement, groupements de partis, la liberté suffit à l'œuvre de salut, malgré les entreprises de terrorisation, nul ne peut l'ignorer, puisque févénement est d'hier. La liberté de penser, la liberté de dire nous a sauvés du mortel péril. Un grand témoin se leva : le colonel Picquart. 11 est présentement aux mains des tortionnaires. La France, reconnaissante, un jour, le voudra mettre au rang de ses héros. Un grand homme de lettres osa parler, et défier, à lui seul, tout l'effort de toutes les puissances sociales coalisées contre la justice et contre la vérité ! La gloire de Zola ne sera point marchandée. A son appel, de tous les coins de l'horizon, des esprits indépendants accoururent, et l'on vit commencer la lutte, d'abord jugée trop inégale, de l'idée libératrice, de l'idée justicière contre la brutalité du fer que le moine Didon, disciple de Jésus, veut sanglant de tètes coupées.
Je n'ai pas à prévoir les péripéties nouvelles du drame inouï qui se déroule en ce moment aux veux de tous. Que les destinés s'accomplissent. Je veux seulement dire que parmi les bons ouvriei-s de la première heure, j'ai trouvé Paul Brulat, un jeune écrivain de senliment haut et de pensée droite qui a cru, qui a voulu, quia osé. Si j'ai accepté d'écrire ici ces quelques lignes, c'est surtout pour le plaisir de lui rendre hommage, et d'honorer en lui cette généreuse jeunesse dont quelques mécontents, déçus par des hâbleurs, ont dit qu'elle se faisait attendre. Nous l'avons vue, aux jours mauvais, nous apporter le réconfort de ses ardeurs. Nous avons appris d'elle que les nobles traditions de l'esprit français ne seraient pas perdues, que
2U2 VERS LA Ulil'AUATION
le sacri6ce pour l'idée était fécond encore, et qu'une réserve arrivait de pensée et d'action qui contre le mensonge et contre l'iniquité déciderait de la victoire. Salut h Fespérance ! Nous avons autre chose a faire que de récriminer et de haïr. II faut montrer la vérité totale aux veux de tous. Faisons ce quil faut de justice pour réparer, dans la mesure du possible, les maux venus du crime, et pour en prévenir le retour, ayons un Gouvernement de lumière et de responsabilité. C'est une trahison de l'esprit français de dire que cela soit exclusif de l'amour de la patrie. Nos pères, glorieux, qui aimèrent la France dans l'Humanité, firent la patrie grande et belle. Pour en garder au moins tout ce qui nous est laissé, unissons-nous à eux de cœur et de pensée, marchons, sous les regards de tous, dans les voies de l'universelle justice, et rendons à l'amour des hommes la France humanitaire.
iO octobre 1898.
Réponse à l'Éclair.
On iit dans le journal l'Eclair :
Il n'y a pis, vraies ou fausses, de lettres de l'empereur d'Allemagne plus ou moins payées par M. Hanotaux dans le dossier Dreyfus.
Le journal r Eclair, à qui demeurera la gloire d'avoir publié le premier faux de l'affaire Dreyfus, ne
VERS LA FiÉPAIiATION 293
me parait pas très qualifié pour rcctider l'information que j'ai donnée après l'avoir reçue d'une source qui rend le doute impossible.
D'ailleurs j'ai dit moi-même qu'il n'y avait pas des lett/es au dossier, mais des photographies. Peut-être aussi la prétendue rectification de V Eclair signifie-telle qu'on n'a pas versé ces documents entre les mains de M. le procureur général Manau, ce dont je féliciterais le général Chanoine.
Kn tous cas, je maintiens tout ce que j'ai dit, sans y changer une virgule. J'aurais pu même en dire davantage, si l'information plus complète n'eût été de nature h créer des difficultés au Gouvernement.
10 octobre 1898.
AXYII
La crise.
11 y a vraiment des Français qui deviennent très bêtes. Voilà maintenant qu'on nous représente la grève des teriassiers comme une partie du plan de trahison des « dreviusards ». Qui aurait soupçonné la terrasse de cette perfidie? Ai-je besoin de vous dire que le Conseil municipal est du complot? Parce qu'il s'efforce de mettre fin à la grève et de faire renaître la paix du travail dans Paris, c'est qu'il veut ressusciter la Commune révolutionnaire! Brisson est naturellement le chef de l'entreprise. Contre ces gens-là tout est permis. Par bonheur, Félix Faure, Sarrien, Zurlinden
294 VE«S LA nÉl'AIIA'lON
tiennent bon. Ah! les braves! Avec Hanotaux, Méline et Billot, c'est l'espoir suprême de la France, sans parler du duc d'Orléans ou du prince Victor qui sont prêts à monter à cheval derrière BoisdefïVe et Cie, dès que le moine Didon leur fera signe.
La vérité est que nous sommes au plus fort de la crise. Quelques chefs militaires qui, loin de représenter l'armée, en sont la tache, tout simplement, avaient organisé le faux et le mensonge, à l'abri du prétendu secret d'Etat, afin de pouvoir disposer des hommes et des lois à leur guise. Toute tentative pour dénoncer leurs forfaits était une machination contre la patrie, car la patrie, c'était eux, et prétendre les soumettre aux lois françaises, c'était trahir.
Dans une telle donnée, ils pouvaient tout se permettre assurément, et nous voyons maintenant qu'ils ne s'en firent pas faute. L'affaire Dreyfus, un jour, paraîtra peut-être le moindre de leurs crimes, dans l'ensemble du mal qu'ils font à la patrie. Quand l'historien comparera l'efiTort du contribuable français pour la défense avec le résultat qu'en ont tiré certains de nos grands chefs, il faudra déchanter. Le gaspillage dans l'armée et dans la marine est au delà de tout. La Chambre pouvait y mettre un frein. Elle préfère voter l'affichage des faux pour couvrir des crimes militaires.
Souvenons-nous que le Parlement n'a pas osé demander compte de la grande fauchée de Madagascar, où l'Administration de la Guerre est responsable de la mort de six mille soldats français tués, en dehors du feu de l'ennemi, par l'incurie des organisateurs. Que dis-je? Ce bêta d'Hanotaux a pu écrire, en parlant de cette effroyable hécatombe, qu'il ne s'était rien vu de plus glorieux depuis les campagnes de César, et pas un député ne s'est levé pour lui jeter à la face le sang de nos soldats.
Parlerai-je de ce fameux article de la Reç>ue de Paris, où l'un de nos officiers les plus qualifiés nous informe que notre meilleure forteresse ne pourrait
VEns LA RÉPAItATION 295
pas tenir plus de quelques Ite/tres contre l'artillerie allemande, simplement parce que nous avons négligé de faire des travaux analogues à ceux qu'on a exécutés de l'autre côté des Vosges? Rappellerai-je ce général d'artillerie, promu il n'y a pas bien longtemps, dont le principal titre est d'avoir jeté ses canons dans le Song-Ki-Koï, après Langson, sans être poursuivi par C ennemi?
Renverrai-je le lecteur aux suggestives brochures du colonel Humbert, du colonel Allaire, deux soldats sur qui n'a pu mordre la calomnie? Et l'idée de Félix Faure de mettre h la tète de la marine l'amiral Charles Duperré, déserteur, qu'en dire? 11 faudrait des volumes, des bibliothèques pour tout raconter. N'admirezvous pas que ceux dont la critique, si elle était écoutée, aurait pour résultat de rendre l'armée plus forte contre l'ennemi soient couramment traités de mauvais patriotes et de rendus par les malheureux cabotins qui rêvent d'une armée de cirque et hurlent que le patriotisme, après l'expérience de 1870, est de faire aveuglément confiance à l'école de Sedan? N'êtes-vous pas surtout stupéfaits qu'il se trouve encore des inr.béciles pour les croire? Je vous disais bien qu'il y a des Français trop bêtes.
Le plus curieux de l'affaire, au point de vue de la psychologie nationale, c'est que, toutes les défaillances publiques du haut commandement demeurant impunies par la complicité des pouvoirs publics et TindifTérence du peuple français, quelques chefs en vinrent à penser que tout leur était permis. Ces hommes, nous avons pu juger de leur capacité mentale au procès Zola, où ils comparurent en vainqueurs, terrorisant témoins, jurés et juges, entourés de bandes qui vociféraient des menaces de mort.
Ce ne fut qu'un cri : Quoi ! c'est à ces incapables (nous ne les croyions qu'incapables en ce temps-là) que sont confiées les fonctions d'où dépend le sort de nos armées ! Eux, cependant, portaient beau, la main dans la main avec le traître Esterhazy, sur qui le
-iOG VEHS LA REFAIIATION
Van Cassel versait des larmes, et que les faux patriotes étoulFaient sous leurs embrassenients. Essayant de solidariser avec eux tout le corps d'officiels qui est, il proprement parler, leur victime, flagornés par les civils, vantés par l'Eglise romaine qui compte sur leur sabre pour vaincre la République française, ils parlaient haut et menaçaient de s'en aller, de nous abandonner « à la boucherie », si nous osions faire la lumière sur la façon dont il leur plaît d'administrer la justice contrairement aux lois.
Que les temps sont changés ! Où ètes-vous Boisdelï're, Gonse, Pellieux, Lauth, Henry, du Paty de Clam? Et toi aussi, uhlan Esterhazy? Partis, sans que la guerre éclate, sans que la France soit anéantie ! Et quelques-uns d'entre vous n'ont pas fini de rendre leurs comptes! C'est l'éternelle histoire de toutes les castes finissantes. Un jour vient où, sur un fait donné, toute l'ancienne impunité se paye. Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. L'expiation est en chemin. Nous avons enfin obtenu que le dossier soit remis à des juges, et voilà ce qui, du côté des criminels, ne nous sera pas aisément pardonné. Le dossier est aux mains des juges. On va tout savoir! On fera justice. Pour certains, c'est une terrible pensée. De là la rage contre Zola qui est en exil. De là le retour offensif contre Picquart qui est en prison comme otage. Mais Picquart et Zola triomphe tout de même, car ils feront rendre justice à Mercier, à Boisdeffre et aux siens, y compris Esterhazy lui-même, et quand ils auront fait rendre justice aux autres, il faudra bien que justice leur soit rendue.
En ce temps-là, du Paty de Clam et ses amis Bertrand, Feuilloley, Esterhazy, Boisdeffre, pour ne parler que des gros, ne feront pas une belle figure. Tant pis pour qui se solidarise avec eux !
Je sais qu'on nous menace d'un coup ; mot qui peut comprendre les plus abominables crimes. Il est vrai
que les scélérats, en pareille occurrence, n'ont pas d'autre recours. Mais il ne suffit pas d'avoir des intentions criminelles. Il faut encore trouver des gens pour le rôle de victimes. Or, j'ai dans l'idée que ni le Gouvernement ni les citoyens ne sont d'humeur h se laisser faire.
10 octobre 1898.
Cavaignac et Gohier.
On dirait que M. Cavaignac a pris la parole tout exprès, au Mans, pour justifier ce mot d'Urbain Gohier que « les éternels ennemis du peuple et de la patrie, les internationaux de Coblentz et de Rome, ont tramé ce complot : de lancer sur la nation l'armée nationale. ->•>
Notre ancien Ministre de la Guerre, qui est un civil, s'est mis au service des passions de l'Eglise romaine et de la faction militaire, retour de l'armée de Condé. C'est, en effet, dans la France actuelle, la force principale contre l'idée, et il n'est pas surprenant que nos ai^rivistes de marque veuillent s'assurer d'abord le concours de ces deux puissances. M. Cavaignac ayant eu, pour son début, le malheur de faire afficher un faux sur toutes les murailles de France, vous ne pensez pas qu'il ait jamais eu la tentation d'en exprimer le regret. Tout au contraire, il réclamait le lendemain de Brisson le droit de recommencer.
298 \BnS LA RÉPARATION
Brisson refusa méchamment, et le cousin du distingué complice d'Esterhazy se trouve réduit à répandre son activité dans des discours après boire. L'autre jour il exprimait la crainte que le Ministère actuel ne recueillit que des « déceptions » dans sa tentative de faire la justice égale pour tous. De l'homme qui s'est porté garant de l'authenticité du faux Henry, la remarque serait plaisante si elle ne dénonçait l'incurable infatua'tion des esprits obturés. Tel M. Méline reprochant au Cabinet Brisson les embarras que lui ont légués les fautes, les mensonges, on peut même dire les forfaits de ses prédécesseurs.
Mais M. Cavaignac a trouvé mieux, ou pire. Il va choisir, dans toute l'armée, l'homme qui est la cause initiale de tout le mal fait à la France par l'affaire Dreyfus, l'homme qui étant Ministre de la Guerre a commis contre un de ses officiers un acte abominable que la loi flétrit du nom de forfaiture, et il ose le célébrer comme le plus haut représentant de l'armée. Ce serait un trop audacieux défi s'il n'y fallait voir l'excuse de l'inintelligence.
Vraiment on ne saurait trop admirer ce qui se passe. Le général Mercier, que nous devons comme ministre à M. Casimir-Perier qui avait admiré ses qualités de 7uanœin>rier{\) dans je ne sais quelle parade, a eu une administration plutôt fâcheuse. Je ne parle pas du fiai?' d'artilleur qui fit esclaffer toute la France. Si l'on veut prendre la peine de feuilleter les journaux du temps, on remarque que le général Mercier réussit à coaliser contre lui tout le monde. Monarchistes et républicains s'accordaient à le considérer comme le fléau de l'armée. Il partit dans un concert d'exécrations unanimes.
Mais voilà qu'on découvre qu'il a fait condamner un officier français^ en violation des lois. Tout aussitôt revirement complet. On le considère, on le félicite, on l'acclame. A la Cour d'assises, s'il avait voulu dire, comme Billot, que Dreyfus avait été condamné légalement, je crois qu'on l'eût porté en triomphe. Mais
VERS LA RÉPARATIOX 299
il ne voulut pas mentir. Cela diminua son succès. D'ailleurs il n'exprima jamais le moindre repentir du crime commis, je veux l'admettre, par stupidité noire, et l'idée ne lui vint pas de rendre les garanties de la loi à l'homme qu'il avait atrocement frappé par derrière.
La Cour de Cassation est présentement saisie de l'affaire, et, bien que M. Sarrien n^ait pas voulu demander l'annulation pour cause d'illégalité, bientôt toute la vérité va se faire jour, et il sera publiquement constaté que le général INIercier, pour iaire condamner un Juif, viola les lois élémentaires de toute justice civilisée.
Voilà le moment que choisit M. Cavaignac pour nous dire que le général qui a violé la loi et déchiré d'un coup de sabre toutes les garanties protectrices de l'honneur, de la sécurité, de la liberté, de la vie des citoyens, est l'un des plus hauts représentants de l'armée. Je dis qu'on ne pouvait pas démontrer par un plus saisissant exemple la réalité de l'entreprise que dénonce Urbain Gohier dans le merveilleux pamphlet qu'il vient de publier sous ce titre : « U Armée contre la Nation, n
Gohier a accompli une évolution précisément inverse de celle où le génie de M. Cavaignac se donne carrière. Il est venu, lui, de Rome à la Révolution française, et d'emblée il s'est mis au premier rang des écrivains qui s'efforcent de faire aboutir le glorieux mouvement du dix-huitième siècle français à l'établissement de justice sociale entrevue par les grands précurseurs.
Ce qu'il v a d'étonnant dans le cas de Gohier, c'est qu'il ne veut pas être conseiller municipal, ambassadeur, député, ministre, pas même Président de la République. Non, il ne veut rien qu'écrire, et les lecteurs de l'Aurore savent de quelle plume il écrit. Qui n'admire sa véhémence de polémiste, son art aigu de rechercher, sous les mensonges officiels, sous les stupides préjugés dont notre bourgeoisie gavée
tente de nous abolir, le grain de vérité cachée, et, quand il a découvert ce trésor, le courage le plus difficile qui soit, celui de l'absolue probité de pensée?
Gohier a tous ces dons, avec d'autres encore, et il en lait usaoe ici-mème, depuis une année, pour dénoncer ii la nation française les exploiteurs de l'armée qui, sous prétexte qu'on doit une confiance aveuole à luniforme — quelques méfaits qu'il puisse cacher — préparent de nouveaux Sedans. Quel service immense à notre peuple, sous l'Empire, si quelqu'un eût pu d avance discréditer nos grands capitiilateurs! Gohier démasquant les menteurs, les pillards, les stratégistes qui aiguisent dans l'ombre des monastères le sabre du moine Didon-Coupe-Tètes, et ne sont capables d'actions de guerre que contre des citoyens désarmés, que fait-il sinon de provoquer les réformes qui • rendraient l'armée nationale plus efficace contre l'ennemi, et mettraient à sa tète des officiers n ayant d'autre souci, comme les généraux de la Révolution, que l'intérêt de la patrie?
Des faibles d'esprit diront : Il insulte l'armée. Ce n'est pas vrai. Il la défend. Il défend l armée de la nation, l'armée de tous les Français, contre les factieux qui tentent de refaire l'armée d'ancien régime, au ser- «?ice d'une oligarchie dont le patriotisme se jauge aux actions de guerre de l'armée de Condé, auxiliaire de l'invasion allemande. L'idée qui hante Gohier c'est que les traîtres sont ceux qui, loin de renier ce passé, en préparent le retour, soit que l'esprit de classe les emporte comme autrefois aux crimes ouverts contre la patrie, soit que leur ineptie nous livre, comme en 1870. à l'envahisseur.
« Des lions conduits par des ânes », disait je ne sais plus quel officier allemand en voyant nos intrépides soldats sous la mitraille. ^ oilà le mot qu'il ne faut plus justifier. Pour cela, subordonner les intérêts de classe à l'intérêt de la patrie. Tel est le sentiment qui inspire le virulent réquisitoire de Gohier contre l'organisation d'un commandement militaire d'ancien
VERS LA HÉPARATION 301
1 ôpime qui annihile le meilleur de nos forces nationales. Tant que l'avancenient sera mis au service des intrigues de classe et de religion, tant que les grands pillages dénoncés par Gohier seront couverts par les complaisances intéressées d'en haut, tant que le cabotinage supérieur tiendra lieu de vertu militaire, nous aurons une armée individuellement brave tout de même, mais impuissante aux mains de chefs incapables. Telle est la leçon de 187U appuyée de l'exemple de la guerre hispano-américaine.
Au lieu donc d'injurier Gohier pour avoir osé dire la vérité, qu'on le lise, et qu'on tâche de le comprendre. Il n'y a pas de plus urgente manière de servir la patrie, (lar la patrie, ce n'est pas Mercier, ce n'est pas BoisdelFre, et tous ceux qui s'en proclament solidaires. La patrie, c'est le bon sol qui vit le développement de notre histoire, et tous les Français du travail par qui cette histoire se continue. Ce sont les Français qui sont la France, et non pas ceux qui les exploitent au profit des intérêts de classe ou de dogme, car ceux-là n'ont pas de patrie, comme l'a démontré l'histoire de l'armée de Condé.
Un général est respectable, comme tout autre Français, quand il fait son devoir et respecte la loi. Lors donc que INL Cavaignac ose donner en exemple à l'armée un général qui, après s'être montré purement inepte au pouvoir, ne se recommande à l'attention de la France que pour avoir violé la justice et les lois qui sont la garantie de l'honneur et la sécurité de chacun, quand il dit aux soldats français : « Voilà votre plus haut représentant », que fait-il sinon de dénoncer sa basse conception de l'armée, qui est un outrage à la France du droit humain que voulurent nos pères ?
Et je remercie Gohier d'avoir fait, en tête de son courageux livre, la topique réponse : Votre « armée », c'est i'état-major de Coblentz, c'est Fétat-major de l'Eglise romaine, I'état-major ennemi de la patrie, qui, après avoir livré le territoire à l'invasion, rêve
de lancer des soldats français contre le peuple de la Révolution française.
12 octobre 1898.
Un dossier.
INI. Bard, conseiller rapporteur de la Cour de Cassation, a, je suppose, tous les dossiers de l'affaire Drevfus a sa disposition. Est-il en possession des dossieis connexes, voilà ce que j'ignore. S'ils ne lui ont pas encore été remis, je l'engage à s'en emparer dans le plus- bref délai possible, car il me vient de bonne source que l'attention de certains criminels est en éveil, et l'expérience du passé nous enseigne que l'on osera tout pour faire disparaître les pièces qui accusent certains personnages.
Un dossier particulièrement me parait devoir appeler l'attention de M. le conseiller rapporteur. C'est le dossier Esterhazy, du Paty de Clam et Pays, sur lequel M. Bertulus fondait sa prétention de poursuivre ces trois faussaires, protégés de MM. Bertrand et Feuilloley. Quand la faveur des deux magistrats félons eut arraché ces criminels à la justice, que devint le dossier? Fut-il déposé, comme c'est l'habitude, au greffe de la Cour, ou resta-t-il en sommeil au fond de quelque tiroir? Je suis sans renseignements précis là-dessus. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au cours d'une de ses pérégrinations antérieures, un de mes
amis qui a eu l'occasion de l'interroger du doigt et de l'œil, a rapporté de cet examen sommaire des renseignements (Vune authenticité incontestable qu'il me parait bon, dans l'intérêt de la vérité, de communiquer à M. le conseiller rapporteur par l'entremise de r Aurore.
Cet ami, un vieux camarade de collège, m'est justement venu voir il y a peu de temps. Je dois dire qu'il n'est pas trop « dreyfusard ». Même il déteste les Juifs pour un meurtre judiciaire qu'ils ont commis il y a dix-huit cent quatre-vingt-dix-huit ans ou a peu près. Cela ne l'empêche pas, en dehors de l'Eglise, d'être bon, d'aimer la justice et de cultiver la vérité. C'est pourquoi, sans prendre parti dans l'affaire, mon vieux copain m'est venu brièvement rapporter ce quil a vu, après m'avoir arraché le serment de taire son nom quoi qu'il arrive.
Je tiendrai ma parole, comme on pense. Mais les indications que j'ai reçues, je les garantis bonnes, et M. Bard les aura tôt vérifiées s'il exige la remise du dossier, au cas où il ne l'aurait pas déjà fait.
Mon ami ne m'a pas caché qu'il ne me disait pas tout. Cependant, il m'en a dit assez pour que je ne croie pas, moi-même, devoir tout rapporter au public de ses confidences. Ce que j'en ferai connaître aujourd'hui suffira, je l'espère, pour éveiller la curiosité de M. le rapporteur. C'est tout ce qu'il faut pour le moment.
Donc le scellé Esterhazy-du Paty de Clam-Pays est un scellé ouvert, c'est-à-dire que les pièces qui le composent y sont reliées par un fil scellé d'un cachet de cire, de sorte qu'il n'y a point d'enveloppe à rompre pour prendre connaissance du contenu. Je lîe suis point en mesure de faire l'énumération de ces documents. Un rapide coup d'oeil avait seulement permis à l'indiscret certaines découvertes intéressantes.
Tiens, voici une lettre de M. le juge d'instruction Flory à Esterhazy, espion, escroc et faussaire... Oh! aimable! On est donc des frères, monsieur le juge.
304 VFJIS LA RÉPARATION
avec ce bon Uhlan? Etonnez-vous qu'un homme qui est au mieux avec des juges d'instruction, comme avec des généraux d'Etat-Major, puisse trahir la France, laire des faux, escroquer, sans en éprouver d ennuis! Comme c'est utile, les belles relations! Seulement la liberté de M. Flory n'en est-elle pas gênée pour se prononcer dans l'atlaire Zola-Judet dont un procureur qui est de mèche lui a confié l'instruction? Qu'importe h Zola une iniquité de plus I Passons.
Et ces deux lettres du commandant Paulfinde SaintjNIorel, l'ambassadeur de Boisdeffre à Rochefort, qui, en fidèle serviteur, se laisse frapper publiquement par son chef pour avoir obéi à ses ordres secrets? A qui écrit-il, le commandant Paufliii de Saint Maurel? Mais à Esterhazy, toujours. Ah! ça, c'est donc une gageure? Paullîn de Saint-Morel y passe comme le juge. Tous amis. Qu'est-ce qu'il y a dans ces deux lettres? C'est à M. le conse lier Bard qu'il appartient d'en prendre connaissance. Mon ami prétend qu'il faut les rapprocher d autres pièces pour leur donner leur valeur. A M. le rapporteur à rapprocher.
Mais voilà le bouquet. Le brouillon d'une lettre d'Esterhazy au général de Boisdeffre, commençant par ces mots : « Mon général », etc. La pièce est écrite tout entière de la main du Uhlan, qui l'a reconnue- Les pièces voisines ne laissent aucun doute sur le destinataire. C est bien à M. de Boisdeffre, chef d'Etat-^lajor général, qu'écrit Esterhazy espion, escroc et faussaire , Curieuse correspondance ! Nous connaissions les rendez-vous de du Paty de Clam, lieutenantcolonel d'Etat-Major avec Esterhazy, pour concerter leurs faux, dont ils prenaient lecture dans les colonnes vespasiennes. Mais nous ignorions que M. le général de Boisdeffre fût de la fête. Tout au moins, nous n'en avions pas la preuve. La preuve est acquise maintenant.
Sur ce point, comme on pense, je pressai fort mon ami.
VEIIS LA HÉPAKATION 305
— Quelle est la date de la lettre? demandai-je.
— Je n'ai pas, me répondit-il, le jour présent à la mémoire.. Mais je puis vous affirmer qu'elle remonte au moment de l'expertise des lettres à Mme de Boulancy.
— En ètcs-vous certain?
— Oh ! oui, car on y trouve ce j^ssage : « Etesvous sûr de VOS experts? Si oui, je m'en rapporte absolument à vous. Dans le cas contraire, je dirai comme pour le bordereau, qu'on a calqué mon écriture. »
— Vraiment. Il y a ça?
— Oui, oui. Je n'ai pas appris les paroles par cœur, et je n'ai pas la prétention de donner le texte absolu. Mais je vous garantis le sens.
— Cette phrase en dit long.
— N'est-ce pas? Plus long qu'elle n'est longue. J'ai peut-être eu tort de vous la répéter, mais elle m'avait frappé.
— Elle me frappe aussi. D'autant plus que les journaux nous ont donné dans le temps une lettre de Boisdeffre déclarant n'avoir jamais VU ni COnnu le commandant Esterhazy.
— Croyez-vous?
— J'en suis sur. Tenez, voici la note, que je retrouve fort à point :
Le Ministre de la Guerre s'empresse de communiquer à V Agence liavas la lettre suivante, qu'il vient de recevoir du général de Boisdeffre, chef d'état-major général de l'armée :
Paris, 4 décembre 1897.
Le général de Boisdeffre, chef d'état-major général de l'armée, à M. le Ministre de la Guerre.
Monsieur le ministre,
Certains journaux parus hier soir annoncent la pro- ( liaine publication d'un télégramme qui aurait été soi-disant adressé par moi au commandant Esterhazy à Londres,
J'ai l'honneur de vous demander d'envover à V Agence
30G VEUS LA RliPARATlOS
Hai'as, pour ôlre coiumuiiiqiu'c à la presse, la note suivante :
« Le général de Boisdeffre na jamais télégraphié ni écrit quoi que ce soit au conuuandant Esterhazy, qu'il
n'a jamais vu ni connu et auquel il n'a jamais fait ni fait faire la moindre communication.»
BoiSDBFFRE.
— C'est incroyable! s'exclama mon ami. L'expertise des lettres a Mme de Boulancey est du 29 novembre. Comment le 4 décembre le général de BoisdellVe pouvait-il écrire cette lettre, quand l'épitre du scellé Esterhazy est le témoignage manifeste d'une entente entre ces deux hommes pour tout autre chose que la manifestation de la vérité? Comment peut-on concilier ces choses.*
— Je ne les concilie pas, répondis-je.
— Il est vrai, répartit mon interlocuteur, qu'il y a bien encore autre chose dans le dossier. Ah! Je comprends que le général de Pellieux ne voulût pas faire de perquisition! Il avait des raisons cet homme.
— Qu'y a-t-il encore dans le dossier?
— Oh[ je vous en ai dit assez, trop peut-être...
— Mais non, puisque vous ne cherchez que la vérité. Et vous êtes sur que ces pièces sont authentiques?
— Ah ! si vous connaissiez les circonstances dans
lesquelles. ..
— Dites.
— Non! non! Je ne dois pas. Allez demander cela à Bertulus. Ah ! s'il voulait parler celui-là? Mais il ne dira rien. Vous verrez qu'on lui fermera la bouche comme aux autres. Il ne demande que cela. Ah! si vous connaissiez la magistrature !
Et mon homme partit, les bras levés au ciel en signe de désespoir.
Ce petit récit me parait de nature à piquer la curiosité de M. Bard, conseiller rapporteur de la demande en revision du procès Drevfus.
Changez les rôles.
Tandis que M. Bard étudie son dossier et met le nez dans les scellés circonvoisins, le colonel Picquart est toujours au secret malgré les prescriptions formelles de la loi. Combien de temps cela durer a-t-il encore? M. Brisson sommeille sur cette affaire, absorbé par les manœuvres stratégiques de ses soldats dans Paris contre l'émeute absente. Le moment semble venu pourtant de prendre une décision sur la question de savoir si l'autorité militaire a le pouvoir de supprimer la justice civile dans la République française.
Le cas si clairement exposé par M'' Labori à ^L Feuilloiey, puis à M. Sarrien, est d'une simplicité rare. On a fait une réforme en Francequi consiste à supprimer l'instruction secrète. Cela nous met tardivement au niveau des monarchies environnantes. Le législateur distrait a oublié de dire en termes exprès que la loi s'appliquerait à cette juridiction d'exception qui est la juridiction militaire. C'est pourquoi le juge en botte réclame l'avantage légal sur le juge en robe de continuer à torturer secrètement son prévenu, sans l'intervention protectrice du défenseur.
Tel est le fait brutal. ]NL Brisson, qui a laissé, malgré son ordre exprès, Zurlinden s'emparer de Picquart pour le livrer aux vengeances d'Esterhazy, Henry, Boisdeffre et Cie, n'est point homme a exiger de l'au-
308 VEliS LA IJKl'ARATION
torité militaire l'interprétation libérale de la loi. Tout au contraire, les protectenrs cFKsterhazy, se donnant libre carrière, ont mis le colonel Picquart au secret, bien que leur droit h cet égard reste plus que douteux. Il s'agissait de mettre Picquart à la question, au moyen du dossier rassemblé par Henry le l'aussaire, sans être troublé par d'importuns rappels à la légalité, ou par des critiques d'avocats toujours fâcheuses aux joies des — tortionnaires.
C'est ici que se présente la difficulté soulevée par M'^Labori. Parce que la justice militaire a fait son coup d'Etat contre la justice civile, et parce que M. Brisson s'est laissé bafouer par son gouverneur de Paris, il n'en est pas moins vrai que le colonel Picquart, tout en ayant à répondre de ses actes à la justice militaire, demeure devant la justice civile, pour le procès antérieurement engagé. Or devant cette juridiction la loi n'est pas douteuse. Picquart a le droit de voir son avocat aussi souvent que celui-ci ou lui-même peut le juger nécessaire. Là-dessus pas de contestation possible. Sarrien même ne pourrait pas ergoter, et Félix Faure en personne ne trouverait rien à dire.
Le droit est absolu. Eh bien! c'est ce droit que réclame Labori, sans pouvoir l'obtenir. Il ne demande pas a assister aux interrogatoires du colonel Picquart par M. le capitaine Tavernier, bien qu'il ait certainement pour lui l'esprit de la loi et la volonté du législateur. Non. Il dit simplement : « Mon client est toujours devant la justice civile, et la loi, à ce titre, me permet de le voir. Je demande aux juges l'observation de la loi. » Ainsi parle AP Labori. Mais les juges ne veulent pas l'entendre. Le juge civil dit : « Vous avez peut-être raison, mais, pour une autre affaire, la justice militaire s'est emparée du colonel Picquart. Je ne détiens pas le prisonnier. Il ne dépend pas de moi de vous faire communiquer avec lui. Adressez-vous aux militaires. » Le militaire répond : a Picquart est devant la justice civile? Ça ne me regarde pas. » Et Labori s'adresse au Gouvernement pour obtenir de lui qu'il
VpnS LA RÉPARATION 309
faisse respecter les lois, et le Gouveinement fait le mort, craignant le déplaisir de soldats comme le général Mercier que M. Cavaignac nous donne pour le représentant de Vannée^ quand chacun sait qu'il s'est rendu coupal)lc de forfaiture et que son impunité est un défi aux lois.
Pourtant, il faut en finir. Picquart qpLt au secret depuis vingt jours, et, sur la mise en demeure de Labori, M. Sarrien va être obligé tout de même de soumettre la question au Gouvernement. ^lalgré ses répugnances à exprimer un avis quelconque, malgré sa perpétuelle peur dg toutes choses, il iaudra bien que M. Brisson, entre deux gémissements, rassemble ses forces pour dire oui ou non. Je veux lui faire l'honneur de croire qu'il ne se prononcera pas contre la loi.
D'ailleurs, il faut bien dire que le mérite de sa décision se trouvera singulièrement diminué par ce fait que l'instruction est a bout de forces, et que déjà la vérité se fait jour en dépit des savantes dispositions stratégicjues prises par les faussaires.
Voici, en effet, les nouvelles que le Matin nous donne sur l'état de l'affaire :
Le général Billot, ancien Ministre de la Guerre, qui se irouvail au pouvoir quand le lieutenant-colonel fut envoyé brusquement en Tunisie; le général de Boisdeffre, qui était chef d'état-major de l'armée à la même époque et récemment encore; le général Gonse, enfin, qui était alors le premier sous-chef de l'état-major et c{ui avait sous ses ordres directs le chef du service des renseignements, ont été successivement cités par le magistrat militaire et ont comparu devant lui.
On pourrait croire, à lire l'énuiuération de ces personnages que l'enquête n'a eu jusc{u'à présent que des résultats défavorables' au lieutenant-colonel Picquart. Il faut cependant reconnaître qu'il n'en est rien, au moins sur le |)oinl pi'incipal de la plainte dont il était l'objet.
Il semble, en efTet, dès à présent décidé que laccusation de faux d'abord portée contre le lieutenant-colonel sera abandonnée. On ne retient contre lui que le chef d'ifsag-e de faux — d'un faux dont il ne serait pas l'auteur.
310 \'IH{S LA luiPARATION
mais doiil il se sérail seryi dans riiilenlioii de nuire au coininandaiil Kslerliazy.
11 va sans dire que, même sur ce terrain désormais restreint, le lieutenant-colonel Picquart se défend avec la même ('uergie que précédemment. Le rapporteur croit, cependant, tenir une preuve certaine des tentatives faites par le chef du deuxième bureau pour utiliser quand même ce document falsilié.
D'autres faits im})ortants rassortent dès à présent de l'enquête. Ils ne sont pas tous à la charge de l'accusé. Ils tendraient, au contraire, à démontrer que plus d'un officier de l'état-major connaissait les efforts tentés par lui pour (( prendre » M. Esterhazy et ne les avait pas désapprouvés .
Il n'est pas douteux que ces informations viennent directement ou indirectement de l'autorité militaire, car le colonel Picquart ne correspond certainement pas avec les reporters du Matin. Eh bien ! cjue nous diton? L'accusation de faux est abandonnée.* Quoi, déjà? J'ai signalé le recul de l'accusation, il y a plus de huit jours. Mais si la note du Matin est exacte, comme j'ai toujours lieu de le croire, ce recul tourne en déroute, manifestement.
Ah! il ne vous a fallu que vingt jours de secret pour découvrir c[ue le colonel Picquart n'avait pas fabriqué le petit bleu? Quelle perspicacité miraculeuse! Comment ! Le faussaire Henry et ses dignes acolytes n'avaient pas encore dressé leurs batteries? En voila des artilleurs! Ah! Picquart n'est pas un faussaire! Vous en êtes tout surpris, n'est-ce pas? Vous vous êtes dit : « Pourquoi l'un et pas l'autre? » Eh bien! voilà justement le point. S'il avait été faussaire, il ne serait pas poursuivi à cette heure.
Et, maintenant, battant en retraite par échelons, vous vous rabattez sur l'usage de faux, et M. le rapporteur « croit tenir » une preuve certaine. Nous verrons combien de temps il le pourra croire, cjuand ses dires et ceux de Picc[uart se produiront au grand jour. Trouve ra-t-on quelque faux témoin, ou quelque faux
N'Elis LA HÉPAUATIOX Mi
aitistenient placé par Henry clans le dossier pieusement recueilli de ce criminel par ses exécuteurs testamentaires? J'attends, pour ma part, avec pleine confiance.
On ne démontrera pas que le colonel Picquart a iailli, par la raison très simple que c'est un honnête homme et qu'il n'y a pas de plus noble cpeur. Il a tout contre lui, c'est vrai : les criminels qui se vengent, l'autorité militaire qui se croit tenue, par esprit de corps, de se solidariser avec les hommes qu'elle devrait répudier la première, la lâcheté du Gouvernement, le secret, les pièges de l'instruction, que sais-je? Mais, il a tout de même une lorce pour lui, une force dont on ne fait pas assez de cas : la conscience invincible de n'avoir jamais servi que la vérité!
Voilà pourquoi l'accusation d'usage de faux ne tiendra pas plus que l'accusation de faux elle-même. Avoir fait usage de faux « dans l'intention de nuire an commandant Ester ha zi/ », espion, escroc €t faussaire. Rien que l'énoncé de l'accusation est d'un burlesque achevé. Piccjuart, chef du bureau des renseignements, essayant de nuire ii un espion! Est-ce qu'on va prendre tous les Français pour des idiots maintenant? Les gouvernés ne sont véritablement pas si bêtes que les gouvernants.
Ah! si Ton veut absolument trouver des gens qui ont fait usage de faux, ce n'est pas l'accusé qu'il faut poursuivre, ce sont les témoins. Billot, Boisdeffre, d'autres encore, qui furent dûment avertis par Hanotaux, après que ce ministre eut donné sa parole d'honneur que le Gouvernement ne ferait pas usage du faux que M. de Pellieux porta subséquemment avec M. de Boisdeffre à la Cour d'assises et M. Cavaignac à la Chambre. Voilà les gens qui ont fait usage de faux, au su de tout le monde. Hàtez-vous de changer les rôles, monsieur le rapporteur. Votre accusé est un témoin. Vos témoins sont des accusés. Des accusés qui veulent discréditer d'avance le grand témoignage qui les condamne.
312 VKRS LA HKl'AltATION
Allons, Brisson, rappelez-vous que Picqiiart vous ofl'rit la vérité, et que c'est pour ce crime que vous \o fîtes emprisonner. Voici l'heure de la réparation venue. Mandez votre Zurlinden, et dites-lui : « Général, vous vous êtes grossièrement trompé, si grossièrement que cela parait inexplicable. Ilàtez-vous de réparer votre erreur pour qu'au moins votre bonne foi ne soit pas suspectée. Faites entendre le lieutenant-colonel Picquart comme témoin dans l'affaire Billot, BoisdelFre et Cie. »
l'i octobre 1898.
L'heure psychologique.
Eh bien! ils n'ont pas protesté. Ils ne s'étonnent pas que le chef d'Etat-Major général de l'armée reçoive des lettres d'un espion de rAllemagne — avec lequel il a déclaré quelques jours auparavant n'avoir jamais eu aucun rapport — où le traître prend des arrangements avec le plus haut représentant de l'honneur de l'armée pour mentir et tromper la justice. J'avoue que, pour nous autres civils de rien du tout, cela ne paraît pas une chose ordinaire. Mais nos patriotes proléssionnels ne s'émeuvent pas de si peu. Quand ou a glorifié le faussaire Henry, quand on a fait la théorie du faux légitime, selon les enseignements de la Compagnie de Jésus, on ne va pas prendre au tragique une si misérable aventure.
Le général de Boisdetfre a dit qu'il n'avait pas eu de communication avec Esterhazy, et nous avons maintenant la preuve qu'il en avait. Le commandant PauHin de Saint-Morel correspondait directement avec le traître, l'escroc, le faussaire, au nom de son chef le général Boisdeffre. Les lettres sont au dossier. F'sterhazy s'adressait directement au chef d'EtaL-Major général lui-même pour concerter avec lui les mensonges qui ont trompé la justice devant deux conseils de guerre.
Flsterhazy a écrit le hordereau, il le reconnaît, et c'est pour avoir cru qu'Alfred Dreyfus était l'auteur du bordereau qu'un premier conseil de guerre a expédié « ce Juif )^ a l'ile du Diable. Esterhazv a écrit le bordereau, il le reconnaît, et par la complicité du général de Boisdeffre et de beaucoup d'autres, un second conseil de guerre a acquitté le traître, comme le premier avait condamné l'innocent. Cela est prouvé non pas une fois, mais cent. La lettre dont j "ai cité Cun des passages in/portants n'est pas moins explicite en d'autres endroits. Esterhazy sachant bien c[u'on ne lui répondrait pas par écrit et que la trace de certains subsides serait prudemment effacée, voulut garder une arme contre Boisdeffre, en cas de besoin. Voilà pourquoi copie de la lettre fut par lui conservée. Il croyait l'avoir bien cachée : déehirèe en petits morceaux au fond d'un pot de fleurs. Mais un agent subtil la découvrit, et, sans que l'habile commandant Lautli eût besoin d'intervenir, la pièce fut reconstituée. Elle sera soumise à la Cour de Cassation, avec d'autres documents encore.
Les preuves, les preuves, oh tient les preuves des mensonges, des faux, des manœuvres criminelles contre la vérité, contre la justice et contre la patrie. La Cour suprême aura entre les mains tous les fils de cette conjuration abominable. 11 va falloir rendre des comptes, mes maîtres, car il y a encore des lois en France, bien que vous ayez décidé qu'il n y en avait pas pour vous. Il y a des lois qui punissent le faux écrit. Il y a des lois qui punissent le faux témoignage.
314 VERS LA nÉPARATION
Il y a même des lois qui punissent l'espionnage, et il faut savoir enfin de qui l'espion Esterhazy tenait les renseignements par lui vendus à l'étranger, que ISDl. Gonse et de Pellieux, h la Cour d'assises, ont juré ne pouvoir émaner que de l'Etat-Major.
Et quand toutes les responsabilités pénales auront été déterminées, la question des responsabilités morales devra s'ouvrir à son heure, afin que nous ayons réparation du mal fait à l'armée nationale, à la nation elle-même. On ira jusqu'aux causes profondes. Il faudra nous dire comment il se fait que le pire officier de l'armée, Esterhazy, espion, a pu recevoir de ses chefs — sauf un seul, le général Guerrier — les notes les plus élogieuses, le déclarant appelé aux commandements supérieurs. Il faudra nous dire comment une caste d'ignorance titrée a pu, sous l'autorité de la ■Compagnie de Jésus, s'emparer des grands postes de l'armée et s'y maintenir par l'organisation savante de la faveur, au mépris du mérite, du travail et de la science refoulés dans l'obscurité des rangs.
Alors il éclatera que tous ces présomptueux ignorants, tous ces artisans de déroutes, mauvais soldats, étaient de mauvais citoyens. On les a vus incapables dans la guerre, malgré la haute valeur des troupes intrépides, on les voit maintenant ne reculant devant aucun crime pour maintenir sur nous la domination du Gesu. Alors on comprendra que notre unique souci ne fut jamais que de servir la patrie, en arrachant l'armée nationale à la faction clérico-militaire qui en a fait sa proie. Alors il apparaîtra que le drame Dreyfus-Picquart n'est qu'un incident de l'immense tragédie dont le premier acte fut la Révolution française : la lutte du droit humain contre les castes de théocratie militaire qui, tout en détournant vers le ciel l'attention des foules abêties, veulent organiser d'abord à leur profit l'exploitation des peuples pour s'attiibuer le plein des jouissances de la terre.
Nul ne s'y trompe de ceux qui, tout en faisant profession d'un patriotisme à panache, n'ont jamais eu un mot
VERS LA HÉPAItATION 315-
de blâme pour leurs ancêtres de l'armée de Condé,qui ravagèrent laFrance côte à côte avec les envahisseurs allemands. Ils n'ont jamais répudié ce souvenir, parce qu'ils se scntentd'instinctplus près desrastessimilaires de l'étranger que de leurs vagues compatiiotes non classés dont ils n'ont que faire s'ils n'en peinent abuser.
La foule, hélas ! ne comprend pas toujours cette psychologie, et se laisse trop souvent duper aux paroles menteuses qu'on lui jette en pâture. Mais la caste, elle, sait merveilleusement à quoi s'en tenir, éclairée sur elle-même par son propre intérêt, n'ayant jamais eu d'autre idéal — ancien régime ou temps modernes — que de s'installer sur la France et d'en jouir. Il ne peut pas être question d'émigration nouvelle. Les temps ne posent pas la question sous cet aspect. Mais l'ancien esprit renaît, qui fomenta chez nous tant de dissensions civiles pour faire triompher Rome de l'esprit français. Nous avons senti passer sur nous le souffle maudit des guerres religieuses. « Innocent ou coupable «, tue ! tue ! Le mot a été dit, et sanctionné par des votes populaires. De là l'espoir des guerres intestines que nous avons vu de toutes parts reparaître. Ouvrez les journaux de l'Etat-Major. Vous n'y verrez que haines déchaînées, menaces de mort, annonces de guerre civile.
Est-il vrai que sous cette parade meurtrière se cachaient les complots des. criminels, aujourd'hui dévoilés, sur qui la loi va s'appesantir ? Je n'ai que trop de raisons de le croire. Qu importe aux soldats de Rome, aux soldats du roi, aux soldats de l'empereur, de faire sombrer dans le sang ce qui reste de la France démembrée ? Vains ressouvenirs des vieux crimes contre la patrie ! Contre la tourbe de choix bénie de Loyola, se lèveront tous les Français de la Révolution française, qui, seuls, peuvent légitimement se dire les soldats de la France. Et quand on se comptera des deux parts, ce sera pour messieurs de Rome, de Londres et de Bruxelles, la déroute sans bataille.
;310 VEns LA RÉPARATION
T.XXXIl
Eux et nous.
Jusqu'à quel point les mauvaises intentions de quelques-uns se sont-elles traduites en actes, il ne sera peut-être pas aisé de le savoir si le- Gouvernement conclut, comme il semble, à l'étoufFement de l'affaire . Bien entendu, tous les amis de la faction essaient de se tirer d'affaire par les dénégations et les mensonges c[ui conviennent à la circonstance. Le seul cri d'honnêteté qui soit parti de leurs rangs, c'est à M. Georges Thiébaud qu'il faut en reconnaître l'honneur.
« Quel dommage! » s'écrie le fanatique césarieu, d'un accent de sincère désespoir. « Quel dommage que le complot militaire inventé par les journaux dreyfusards ne soit qu'une fausse nouvelle ! » En d'autres termes, quel dommage que derrière les menteurs, les faussaires, les criminels de l'Etat-Major, que nous saisissons dans l'acte de comploter avec un espion de l'Allemagne pour faire accjuitter le coupable et condamner l'innocent, quel dommage que derrière ces hommes, l'armée nationale, acceptant avec eux la solidarité du crime, ne se lève pas pour emplir Paris de massacres et donner au préparateur des futurs Sedans le baptême du sang français ! Quel dommage que les lois ne soient pas universellement violées par ceux qui en ont la garde ! Quel dommage que le jour delà justice vienne en dépit de toutes les résistances, et que le crime ne soit pas impuni !
C'est un état d'esprit qu il faut noter chez certains
VEHS LA «ÉPARATION 317
de nos contemporains, si l'on vent se rendre compte de ce qui se passe. Je ne crois pas faire un erand compliment à M. Georges Thiébaud en affirmant que l'idée ne lui viendrait pas, dans la vie privée, de commettre un crime. Ainsi je suppose de la plupart de ses amis, exception faite de quelques sicaires. Eh bien ! tous ces gens, subitement revenus, par atavique régression, à la mentalité des guerres religieuses, glorifient publiquement les faussaires en des articles de journaux signés de leur nom, et, parce qu'ils ont au cœur la haine des Juifs et des protestants dont le principal crime est d'adorer le Dieu de M. Georges Thiébaud lui même suivant des rites divers, nos catholiques patriotes veulent absolument reprendre contre des Français, qui ne sont pas de moins bon sang gaulois qu'eux-mêmes, la suite des meurtres religieux de Montluc.
Il faut bien constater cet état d'esprit, puisqu'il est, et que ses manifestations crèvent les yeux de tous. Ces hommes commencent par déclarer qu'eux seuls sont bons Français, et la preuve qu'il en est ainsi, c'est qu'ils le disent. D'où il s'ensuit que la France est leur chose, l'armée française leur armée, et que tous les pouA'oirs publics ont pour premier devoir d'abdiquer entre leurs mains. I^a rue est à eux, naturellement, comme le reste, et quand ils parlent il faut admirer, et quand ils paradent, car ils ont le don du tréteau, il faut que l'Europe s'ébahisse.
Qu'ont-ils de plus que tout autre? Rien, que des qualités de candide impudence qui leur font croire plus ou moins sincèrement qu'ils ont en mains les destinées de la Patrie, et que, lorsqu'ils veulent, la France doit suivre. D'ailleurs, le patriotisme pour eux n'a qu'une manière de se manifester : le panache militaire. Et l'admirable effort intellectuel de notre peuple depuis près de dix siècles, et son gigantesque labeur n'ont, pour eux, d'autre emploi légitime que d'aboutir au Gouvernement stupide du sabre, à la suppression de la parole, à l'étoufferaent de la raison.
318 VERS LA BÉPARATION
Chaque matin, naturellement, ils reprennent l'Aisace-Lorraiiie et font, le soir, entre deux absinthes, un horrible massacre d'ennemis. Mais parlons-nous de faire la justice au grand jour, sur le libre sol français, et sans tenir compte du plaisir ou du déplaisir que cela peut causer à l'étranger, ils tentent aussitôt d'apeurer ce même public qu'ils enflammaient naguère de leurs fanfaronnades, et déclarent que nous sommes de mauvais patriotes, puisque nous voulons évidemment la guerre.
Trop de gens, au delà de nos frontières, les croient, sur leur parole, représentatifs de l'opinion française, et jugent la France sur ce cabotinage. Il n'y a pas bien longtemps que je lisais dans un journal étranger cette phrase : « C'est la première fois dans l'histoire qu'on voit les Français avoir peur de la guerre. » Et s'il arrivait, en effet, cju'on jugeât la France sur ces malheureux, elle ferait aux yeux de l'Europe une assez triste figure.
Mais ce serait une trop forte méprise. Car, lorsqu'on cherche quels vestiges d'idées peuvent se trouver au fond de ces cervelles creuses, que trouve-t-on? Une idée étrangère au génie français, précisément, l'idée romaine d'autorité, l'idée de livrer les foules subjuguées an maître sorti de leurs acclamations serviles, l'idée du césarisme antique qui conduisità la ruine, par la décomposition de tout, la plus grande puissance du monde ancien, l'idée du césarisme sacré de l'évêque de Rome, héritier de l'autre, qui ne réclame pas moins, pour son domaine, que toute l'étendue de la terre habitée.
Telle est la tradition des prétendus Français, la tradition ennemie du libre génie des Gaules. Le droit des hommes, pour eux, c'est d'acclamer, un jour — comme en un carnaval d'esclaves déchaînés — le maître qui s'impose, et, cela fait, de rentrer, tête basse, dans la servitude du silence. Voilà l'idéal qu'on ose proposer à des Français issus de la Révolution française. Tout l'effort séculaire de liberté, de justice,.
de travail fécond, de paix heureuse, anéanti sous l'arbitraire d'un seul, suivant la fantaisie changeante des prétoriens qui, par le droit du fer, se font obéir.
Le prétorien moderne, aussi arrogant que celui de la Rome antique contre les citoyens dont les subsides le font reluire, aussi impuissant contre l'étranger, aussi dénué de scrupules, aussi pr(|pre à toutes les besognes viles contre le droit et la liberté, n'est plus que l'agent du césarisme spirituel qui alllche ouvertement l'outrecuidante prétention de s'installer dans les esprits et de dicter des ordres a la pensée.
L'ancienne Rome ne connut que la servitude des corps, he p7-ogrès nous doit donner, ose-t-on dire, la servitude des âmes. C'est l'évèquc de Rome qui commande. Spirituel et temporel, il est le maître de tout : c'est article de foi. Toute l'histoire de la papauté n'est que la revendication de ce droit total sur nous, et les oligarchies militaires de vaincus qui ne peuvent montrer d'autres titres que la patrie démembrée par leur faute, ne sont que les puissances d'exécution de la pensée romaine.
Oui! la pensée l'oniaine, voilà ce qu'on prétend nous imposer comme la tradition de /'esprit français.
Eh bien! Il n'y a pas de pire mensonge. Le génie de la France ne se peut exprimer par le pape de Rome, qui est, par définition, l'ennemi né de tout ce qui fait la gloire de l'esprit français. Ouvrez le Syllabus et voyez tout ce que le pape condamne des manifestations de la pensée humaine. C'est la liste glorieuse de toutes les revendications de la pensée française, ellemême, qui conçut la liberté comme un instrument de justice dans la paix humaine.
Lui, l'évèqujg universel, il est l'autorité, l'autorité divine, lui homme, quelle impudente folie! Lui, fétu, parlant au nom de la puissante universelle du monde, et dégradant son Dieu par des réglementations de penser et de dire qui lui sont un outrage, puisqu'elles arrêtent le plein développement de la créature qui est la loi reçue du créateur.
820 V£IIS LA lu'; PAU AT ION
Nous, nous sommes la liberté, toute la liherlé, toujours plus, toujours plus, et toujours plus. Nous exaltons Thomme au lieu de le rabaisser, nous îe voulons plus grand, plus puissant, pour être meilleur à ses compagnons de vie, et nous cherchons, et nous prétendons trouver la conciliation de toutes les libertés humaines dans la garantie du droit de chacun, dans la justice pour tous.
Vers ce magnifique idéal de la terre nous sommes en chemin, depuis le premier jour où le premier homme qui eut Faim et froid demanda un peu d'aide à son frère qui le lui refusa. Depuis ce temps, hélas! que de vaincus dans l'effroyable lutte de ceux qui ne voulaient que vivre contre ceux qui voulaient vivre de la vie des autres !
Avec toutes ces défaites humaines de' tous les temps passés, de tous les temps futurs, ce sera l'éternelle gloire de l'esprit français d'avoir fièrement proclamé sa haute solidarité. Nos pères ont balbutié le droit humain. Toute la terre les a entendus. Et si nous n'avons pas pu installer chez nous les bienfaits que nous avions promis à l'humanité tout entière, nous sommes tout de même les fils de ceux qui jetèrent aux hommes asservis la grande parole de délivrance.
Nous nous réclamons de tous les vaincus de l'histoire qui voulurent l'homme libre et bon. Nous sommes avec le Christ sur la montagne quand il crie : « Ne jugez pas, ne tuez pas », et nous gardons sa parole, que vous, qui prostituez son nom, vous avez méconnue. Nous sommes avec les premiers chrétiens contre les Césars oppresseurs, avec les derniers païens contre les évèques massacreurs. Nous sommes avec Hvpathie, massacrée par l'évèque du Christ, avec tous ces Juifs maudits qui succombèrent dans les flammes pour la liberté de croire, avec ces grands moines révoltés pour qui le droit de vivre impliquait le droit de penser. Nous sommes avec Jean Huss sur son bûcher, accusateur du pape et de l'empereur. Nous sommes avec toutes les révoltes de liberté contre toutes les oppres-
sioiis d'autorité. Et quand toutes ces défaites sublimes aboutissent à la grande victoire de la Révolution française, nous sommes avec toutes les victimes de l'intolérance révolutionnaire héritière inconsciente de l'Inquisition.
Et maintenant, et toujours, contre le pape infaillible, contre tous les pouvoirs de la soi-disanf^^République organisés par la monarchie contre la justice et contre la liberté, nous demandons la liberté, nous demandons la justice pour tous. Et ce faisant, nous seuls, nous sommes dans la tradition de la France, nous seuls, nous sommes les bons Français, tandis que les faux patriotes qui tiennent le pavé ne sont rien qu'une basse écume romaine. C'est parce que nous avons foi en la patrie que nous réclamons sa justice, et qu'aucune menace et c^u'aucune violence ne nous fera jamais fléchir.
16 octobre iSOS
Douce Sérénité!
Le Temps s'étonne de la nervosité de l'opinion. Vraiment, qu'y a-tr-il en France pour nous émouvoir?
Un homme est condamné en violation des lois par un conseil de guerre, sur un fait que nous savons aujourd'hui devoir être mis à la charge d'un autre. Des citoyens ont demandé justice. On a pendant toute une année refusé de les entendre. Toute une presse s'est déchaînée contre eux, les accusant d'être vendus h
322 V£I(S LA RÉPAItATIOX
l'étrancrer, les dénonçant au Gouvernement qui les a fait châtier par ses juges pour avoir réclamé l'application des lois. La chose est-elle aussi commune que le pense le Temps, dans les pavs civilisés?
Zola a comparu devant le jury de la Seine qui l'a condamné sur la lecture de pièces fausses, dont l'authenticité se trouvait garantie par deux généraux menaçant les jurés, l'un de la démission de l'EtatiNIajor, l'autre de conduire leurs enfants à la boucherie. L'accusé se vit interdire toute réponse, et le droit lui fut refusé de prouver l'illégalité de la procédure du conseil de guerre, alors qu'il ne s'était exposé à ce procès que pour faire cette preuve. J'aurais cru, contrairement au Temps^ que de pareils faits n'étaient pas ordinaires, et que tous ces dénis de justice pouvaient légitimement émouvoir les Français.
Je ne dis rien des bandes soudoyées pour menacer les défenseurs, hurler des cris de mort jusque dans l'enceinte du Palais, par les soins de du Patv de Clam — qui depuis... — et de Gonse — qui bientôt... — sous l'œil bienveillant de la police et de la magistrature. Le Temps ne se scandalise pas pour si peu. Il y a cependant des gens, en France, qui n'ont pas l'épiderme aussi dure.
Mais il v a eu autre chose. Le Temps pourrait n'avoir pas oublié qu'en face de Dreyfus illégalement condamné, en faveur de qui sont toutes les présomptions d'inno«îence, il y a Esterhazv, contre qui sont toutes les preuves de culpabilité, Esterhazy que nous avons vu acquitté, acclamé, après la publication de lettres qui sont une explosion de sentiments antifrançais Le Temps a beau dire, cela n'est pas rassurant que l'innocent soit au bagne et que 4e traître échappe aux lois par la complicité de tous les pouvoirs organisés pour le punir.
Car, le Temps s'en souvient, Zola dit que le traître avait été acquitté par ordre. C'est même sur ce mot qu'on prétendit solidariser toute l'armée avec l'Etat- Major. Eh bien ! quoique le Temps n'ait pas voulu
VERS I.A RÉPARATION .\2'i
reproduire le passage d'une lettre d'Esterhazy à BoisdefTre qui accuse l'ami du Père Dulac, ce document existe tout de même, et l'on y voit h plein l'entente de l'Etat-Major et d'Esterhazy pour faire acquitter le traître par des expertises mensongères et de faux témoignages. Cela n'est rien, pense le Temps. Tout le monde n'est pas tenu d'être indifîérelFt à ce point.
Pourtant, je l'avoue, il v a d'autres faits encore. N'est-ce rien qu'on ait laissé fuir un homme dont la trahison ne peut faire de doute? N'est-ce rien que M. Davout, si susceptible sur « l'honneur » de Zola et de Pressensé, n'ose demander des comptes à Esterhazy, traître, escroc et faussaire, et laisse honteusement l'étoile dont il a la garde sur une poitrine déshonorée? Autrefois cela eut passé pour un scandale. Le Temps trouve qu'il n'y a pas là de quoi s'étonner. Il en a, une cuirasse, Hébrard !
Peut-être aurait-il pu réserver quelque surprise à la violation des lois officiellement constatée, par laquelle Esterhazy, du Paty et la fille Pays furent sauvés des juges, grâce aux canailleries de Feuilloley et de Bertrand, procureurs, ou comprendre au moins que certaines candeurs se choqueraient de voir encore ces magistrats sous l'hermine maculée.
Non. Il parait que lieutenant-colonel d'Etat-major du Paty de Clam, faussaire et complice d'Esterhazy, traître, cela n'est pas pour nous émouvoir. Le lieutenant-colonel d'Etat-jNIajor Henry a reconnu avoir fabriqué des faux pour maintenir au bagne un oilicier illégalement condamné. Il s'est suicidé. Etait-il avec du Paty de Clam, complice de la trahison d'Esterhazy? La question se pose, d'autant plus qu'on cache le procès-verbal des aveux, et que le suicide d'Henry par ordre est désormais chose avérée. Le Temps ne se trouble pas pour si peu, et s'étonne seulement de ceux à qui ces découvertes sont une surprise.
Le général Mercier s'est rendu coupable aux termes de la loi d'un acte de forfaiture. Le général Billot a rapporté à la tribune des affirmations reconnues i
324 ■^EKS LA RKPAHATION
iourd'hul pour mensongères. Ilanotaux, Billot, Môline et tous les ministres d'alors ont su que certaines pièces du dossier Dreyfus étaient des faux, comme Boisdeffre et Gonse et d'autres encore, et ils ont envoyé Boisdeffre et Pellieux produire ces faux à la Cour d'assises pour faire condamner Zola. Voudrait-on que le 7e/«/>.s manifestât quelque émotion de telles misères?
Cavaignac, a son tour, a produit les mêmes faux devant la Chambre qui les a fait allicher sur les murs. Boisdeffre n'avait-il pas averti Cavaignac? Il serait intéressant de le savoir. Mais le Temps, sans doute, estime que le public doit former son jugement sur les faux dont le Gouvernement placarde nos murailles et ne pas se troubler la tète des pièces authentiques qui les contredisent.
Et Picquart arrêté pour avoir offert de démontrer qu'un faux était un faux. Je Temps pense-t-il que ce soit la un incident sans importance? Et quand le premier procès tombe, le second procès qui surgit, par miracle, fondé sur le dossier assemblé par les faussaires contre celui qui a brisé sa carrière et sacrifié sa vie pour la justice et pour la vérité, n'est-ce rien
encore? i i • ? t
Etle secret maintenu en violation de la loi, le Temps ne s'arrête pas a ces vétilles, je suppose? Et le procureur de la République écrivant à Labori qu'il lui reconnaît le di-oit légal de voir son client, mais qu'il ne peut lui assurer" l'exercice de ce droit parce que, matériellement, les militaires l'en empêchent? Et le Conseil des ministres qui se réunit pour d'inutiles bavardages, et qui ne prend pas les mesures nécessaires pour réduire Zurlinden au respect delà loi?
Cela ne vaut-il pas que l'opinion publique s'en montre préoccupée? Où en est la France si l'autorité militaire peut impunément braver toutes les lois, et si les civils sont trop lâches pour défendre la légalité? Le Temps ne croit-il pas que, pour des Français, cette question soit intéressante? Pourquoi faire un
VERS LA llÉPAHATION 325
coup d'Etat quand il se lait, tous les jours, sans qu'une voix s'élève parmi les gouvernants pour rétablir cette suprématie du pouvoir civil, qui nous fut promise par M. Brisson et qui nous est, chaque jour, par M. Brisson refusée?
Un ancien député écrit dans le Gaulois que M.Zurlinden était libre de « mettre le Gouver^ment dans sa poche » et admire qu'il ne l'ait pas fait. Pourquoi nous inquiéterions-nous d'un tel état de choses? Cela n'est-il pas rassurant au suprême* degré?
Pourquoi dénoncer les éternels fomentateurs de complots qui rêvent de reprendre la suite des coups de force du passé? Cela gêne messieurs de la politique, qui ont leur petite cuisine de places et de décorations à faire. Pourquoi n'aurions-nous pas confiance dans les pouvoirs publics qui, d'ensemble, ont pris parti, dans tous les cas que j'ai déjà cités plus haut, contre la justice et contre la vérité?
Quand un pays en est là, quand l'anarchie règne partout, quand les basses passions d'une plèbe qui demande un maître sont partout réveillées, quand les ambitions des prétendants cherchent l'appui des prétoriens et le trouvent, quand sous la conduite de la Compagnie de Jésus une faction militaire prétend s'approprier l'armée et en faire l'instrument de Rome contre l'esprit de la France^ pourquoi les bons amis du Père du Lac s'inquièteraient-ils ? En effet, je me le demande.
Seulement, s'il y a encore des Français qui rêvent de justice, de droit, de liberté, peut-être jugeront-ils que la douce sérénité du Temps devant les crimes qui s'accomplissent impunément est le pire symptôme d'une mentalité de décadence.
17 octobre 1898.
32t) VKRS LA RÉPAHATION
LXXXIY
Etat d'âme.
Et ce fat le peuple le plus spirituel de la terre!...
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'on ne peut pas réclamer la justice pour tout le monde sans être vendu à l'étranger.
Aujourd'hui, on lui fait croire à la nécessité de la raison d'Etat contre laquelle il s'insurgea jadis dans un tumulte qui emplit toute la terre.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'il y a dans un dossier judiciaire de ces secrets terribles, comme dans les contes des Mille et une Nuits, qui, s'ils venaient a être connus, seraiei;t la cause de cataclysmes effroyables, autant qu!incompréhensibles.
Aujourd'hui, on lui fait croire que, par peur de ces fantastiques révélations, il faut supprimer toutes les garanties de liberté, de sécurité, d'honneur et de vie, qui sont la substance même de l'organisation civilisée.
Aujourd'hui, on lui fait croire que le capitaliste juil est féroce et le capitaliste chrétien inofFensif, quand il suffit d'ouvrir les yeux pour voir qu'ils sont tous deux l'identique développement du même égoïsme d'humanité.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'il faut être catholique pour être bon Français et que la croyance en la transsubstantiation est le signe exclusif du patriotisme.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'un homme qui appelle Dieu Jéhovah est de naissance son ennemi,
VEUS LA HKPARATION 327
et que le schisme protestant est un indice de trahison, tandis que le schisme grccde«o.s" Russes s'accommode par miracle à l'amoui' du drapeau tricoloie.
Aujourd'iiui, on lui lait croire qu'il sullit de culotter un homme de rouge pour le rendre impeccable et en l'aire une chose intangible, comme le ijj^/v.i,'-/; des nègres ou le tabou de l'Océanie. f
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'unchapeau devenu képi, suivant une formule récente, préserve l'homme de toutes les bassesses et de toutes les vilenies, h la condition de n'être pas Juif comme Dreyfus. Et si on dénonce Anastay, d'Andlau, Caffarel ou Bazaine, on attaque « l'honneur de l'armée ». Car a le salut de la patrie » exige qu'on ait confiance dans Anastay, d'Andlau, Caftarel et Bazaine.
Aujourd'hui, on lui fait croire que c'est honorer la France de crier : Vive Esterhazy! et qu'il est du patriotisme d'acquitter un traître, et qu'il est de « l'honneur de l'armée » de condamner un innocent contre les lois.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'il est bon que Billot mente et que BoisdefFre complote avec Esterhazy le moyen de faire mentir les experts dans deux procès, terminés, r^in par la condamnation de l'innocent, l'autre par lacquittement du criminel.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'il est sublime pour un officier de faire des faux dans le but d'obtenir une condamnation contre un autre officier, et il ne s'étonne pas qu'on déclare le faux légitime et que des aliénés lui demandent sa souscription pour un monument au faussaire.
Aujourd'hui, on lui fait croire que le gouvernement est digne d'éloges qui fait sciemment usage d'un faux pourobtenir la condamnation de Zola, coupable d'avoir dit la vérité.
Aujourd'hui, on lui fait croire que le ministre qui apporte un faux a la Chambre et le livre à la publicité des murailles doit être cru sur parole quand il affirme à nouveau la culpabilité, démontrée suivant
:)28 VtlItS I.A JŒFARATION
lui par celte pièce fausse, et que cette parole sullit sans autre forme de procès.
Aujourd'hui, on lui fait croire que le devoir d'un procureur de la République, comme Feuilloley, et d un procureur général, comme Bertrand, son compère, est de violer les lois pour sauver un faussaire comme du Paty de Clam, complice d'Esterhazv et de la fille Pays.
Aujourd liai, on lui fait croire que le chef du bureau des renseignements qui découvre un traître est coupable de trahison, et que « la sûreté de l'Etat » veut qu'on le punisse d'avoir fait son devoir.
Aujourd'hui, on lui fait croire qu'il dépend de lu fantaisie d'un soldat d'empêcher l'exécution de la loi qui accorde à tout accusé, devant le juge d'instruction, l'assistance d'un défenseur.
Aujourd hui, on lui fait croire que les magistrats qui communiquent au défenseur de l'accusé les pièces sur lesquelles on le juge, ainsi qu'il est lait dans tous les pays du monde hormis chez les sauvages, méritent ce supplice nouveau d'avoir les yeux mangés par des araignées venimeuses, pour la vengeance légitime du « patriotisme » outragé.
Aujourd'hui, on lui fait croire que tout le patriotisme français réside dans l'Internationale noire, au nom de laquelle le Père Didou propose de faire tomber des têtes françaises.
Aujourd'hui, on lui fait croire que le patriotisme irançais commande de renier l'histoire de la pensée française, et d'abandonner la France au sabre trempé d eau bénite, impuissant contre l'étranger, impitoyable contre les Français.
Veux-je dire que c'est le peuple tout entier qui se livre à cette perversion d'esprit? Non. Il y a, pour l'honneur du nom français, des protestations de plus en plus nombreuses. Mais, tandis que tous les partis d'ancien régime, moines en tête, mènent à l'assaut de la justice et de la vérité l'antique plèbe brùleuse du moyen âge miraculeusement survivante, trop d'indii-
Vl-ltS LA liÉl'AltATION oli)
fcrents, trdp de peureux se dcsintéiessenl de ces choses. Et les parlementaires ayant peur des peureux, et le gouvernement ayant peur des parlementaires, c'est une grande déroute oflicielle des hautes pensées qui furent la marque du génie français.
Et ce peuple fut devant l'ennemi l'un des plus braves de la terre. Et il l'est encore. Il n'* penr maintenant que de son ombre.
18 octobre i898.
Dossier et Dossier
M. Mornard, avocat de la famille Dreyfus, a eu communication du dossier soumis a la Cour de Cassation, ainsi que le voulait la loi. Nos grands « nationalistes », pour qui l'application de la loi est devenue un crime, sont enattaquesd'épilepsie à l'idée qu'unaccusé, ou tout au moins son défenseur, peut avoir connaissance des accusations auxquelles il doit répondre ainsi que des documents qui les motivent.
M. Alphonse Humbert, en particulier, se démène gaillardement. Il craint par-dessus tout cjue la Cour de Cassation ne décide de faire une enquête, et la seule pensée qu'on fasse rechercher la vérité par des juges sans sabre au ceinturon l'emplit d'une caractéristique terreur. Chose admirable ! Ce qui l'épouvante, c'est que « V enquête sera ri^oin-eusement secrète ». Scrupules inattendus chez l'un des plus féroces partisans du hnis clos !
330 VK«S LA RÉPARATION
Qu'il se rassure donc, M. Alphonse Ili'.mbert, qui sera noté dans l'histoire pour la clarté dont les faux de l'Etat-Major illuminèrent son esprit ! Les résultats de l'enquête de la Cour de Cassation viendront au oinnd jour, h la différence des pièces de huis clos fabriquées tout exprès pour obtenir des juges une condamnation contre la justice, en violation de la loi. M. Ilumbert se plaint que V accusation ne sera pas représentée, parceque déjàtoute l'accusation s'effondre. Au fait, ne pourrait-on, pour plaire au jouinal qui publia le premier (aux contre Dreyfus, contraindre l'un des membres du tribunal suprême à soutenir une opinion contraire à l'évidence ? Combien il est fâcheux que M. Alphonse Humbert n'ait pas eu de ces scrupules au procès du traître Esterhazy, pit Faccusation justement Ji* était pas représentée.
Le rédacteur de P Eclair se souvient-il que le ministère public se constitua le défenseur du misérable agent de trahison, tout aussi bien que le président du conseil de guerre, ce qui fit avec M" Tézenas un assez joli trio de défense ? Tout cela pour défendre un traitre ! Et pas un accusateur, l'avocat de Mme Dreyfus s'étant vu refuser l'entrée du prétoire, ce dont M. Alphonse Humbert lui-même témoigna publiquement son approbation très chaude. Eclairé, sans doute, par cette lâcheuse expérience, il réclame maintenant contre Drevfus des accusateurs.
Il en aura, je puis le lui promettre, quand ce ne serait que lui-même, à la suite des membres du conseil de guerre qui, en 1871, le déclara bon pour le bagne. Déjà, ne déclare-t-il pas que la procédure de la Cour de Cassation n'est «qu'une odieuse parodie où s'abrite le parti pris d'innocenter un traître « .' Ainsi, la Cour de Cassation, parce qu'elle applique la loi au lieu de s'avilir sous les clameurs antisémistes, n'a d'autre but que d'innocenter un traUre\ Et c'est ]NL Alphonse Humbert qui écrit cela. Et M. Brisson est hué par des h-ixwàç.^ patriotes, pour l'unique raison qu'il ne veut pas avoir sur lui le poids de la justice outragée.
VKKS LA liKl'AIlATlON 3i)l
Des Français en sont là. Pou)- manifester l'amour de la patrie, il faut acquitter les traîtres, il faut, au mépris de toutes les lois, condamner l'innocent, et quand on aura cent fois prouvé que l'innocent est innocent, et que les pires énergumènes ne pourront alléguer contre lui aucun semblant de preuve, ils clameront que ce sont les juges qui tramssent. Peutêtre proposeront-ils de les faire juger par Esterhazy?
En attendant ce jour qui mettra la France si haut dans l'estime du monde, nous avons ce spectacle — révoltant pour nos n. patriotes » — du dossier d'une accusation remis au défenseur de l'accusé. iNP Mornard, naturellement n'a rien dit de ce qu'il y avait vu, et M. Alphonse Humbert lui-même peut s'apercevoir que nous n'avons pas encore la guerre avec l'Allemagne.
Ce dossier est très volumineux, a dit l'éminent avocat, et je ne puis vous dire combien de temps il me faudra pour en prendre entièrement connaissance. Le classement des pièces est d'ailleurs très mal fait et cela ne facilitera pas mon travail. Il se compose en majeure partie des pièces de procédure. Quant aux fameux documents dont la révélation serait grosse de conséquences, mon Dieu! je n'en ai pas vu jusqu'ici, et, vraiment, j'aime autant ne pas être dépositaire d aussi dangereux secrets!
Ainsi les faux du dossier ultra secret sont restés dans l'armoire du lampiste. Point de lettres de Guillaume II, gravement expertisées par le protocole d'Hanotaux. Ça c'est le dossier du mystère, celui dont Henry, dépositaire de l'honneur national, disait avec un grand geste : « Je ne sais même pas oîi il est. » On affirme qu'il est sous clef, dans le coffre de Félix, qui ne l'a montré qu'à Gyp, après serment.
Ici une question se pose. Qu'est-ce que Gyp et Félix Faure décideront de Dreyfus ? Renoncent-ils à jamais produire les faux, ou se réservent-ils, au prochain conseil de guerre, de les communiquer aux juges, à titre de pièces secrètes, sous le manteau de la cheminée ? Il serait bon de le savoir. Parce que si
Ton doit recommencer le petit jeu de 1894, Esterhazy, Henry, Gonse, du Paty de Clam et Boisdeffre, ainsi que leurs camarades, pourraient se rassurer.
20 octobre 1898.
LXXXYI
Contre la vérité
Tout l'efTort de la bande Esterhazy, du Paty de Clam, Boisdeffre et Félix Faure est aujourd'hui concentré dans la suprême tentative pour empêcher la Cour de Cassation de faire une enquête. Tous les moyens sont légitimes. L'Eglise a des ressources, et le Gouvernement, non de M. Brisson qui n'est là que pour de vains changements de préfets et qu'un souffle fait tomber en pâmoison, mais de M. Félix Faure qui conduit la faiblesse ministérielle par les chemins qu'il a résolus.
]M. Brisson ne voulait pas poursuivre Picquart : M. Félix Faure, par Boisdeffre, complice d'Esterhazy, et par Zurlinden. l'a fait poursuivre. Brisson jurait qu'on ne violerait pas les lois contre Picquart comme on les a violées contre Dreyfus. Il avait à peine proféré cette parole qu'il laissait Zurlinden soustraire Picquart à la justice civile par un coup d'autorité qui. de l'aveu du parquet lui-nême, est une atteinte au droit légal qu'a l'accusé de communiquer avec son défenseur.
Brisson a voulu faire la revision du procès Dreyfus,
VERS LA HÉPAIIATION -V-V-i
par la double raison que Dreyfus avait été illé<i;alement condamné, et que maints laits nouveaux constituaient de graves présomptions d'innocence. M. Félix Faure a tout mis en œuvre pour empêcher la revision, et comme il a dû céder sous la pression de l'opinion publique, il déploie depuis ce moment toute son é^iergie pour faire échouer la Cour de Cassation dans l'œuvre de réparation que la loi lui impose.
Oh! il ne va pas, comme M. Cavaignac, jusqu'à demander qu'un vote de la Chambre dessaisisse une Cour de justice. On violente les lois quand on peut, mais à moins d'être fou, on ne s'aventure pas à proposer ces choses-là à des législateurs. I/idée de mettre aux voix des mesures illégales est d'une rare innocence. N'est-il pas plus simple de faire des coups alors qu'on a les complicités nécessaires?
Il me revient, par exemple, que dans la fameuse proposition d'arrestations arbitraires faite par M. Cavaignac à ses collèo-ues, Félix Faure était de moitié. Cela n'est pas pour surprendre ceux qui ont pu mesurer l'étiage de cette âme, si j'ose dénommer ainsi un ensemble assez bas des vulgaires instincts. Le malheureux ne voit qu'une chose : empêcher les révélations soit sur Madagascar, soit sur des faits d'un ordre plus intime, et, pour cela, obéir aux meneurs de la campagne clérico-militaire. Ne comprend-il donc pas qu'il sera fatalement rejeté par ses maîtres, un jour ou l'autre, comme un instrument avili?
Pour le moment, il s'obstine dans l'idée de faire échouer la revision, et, puisqu'il a réussi à sauver provisoirement Esterhazy, Mercier, du Paty de Clam,Boisdeffre et la fille Pays, il ne saurait douter de sa puissance pour achever de paralyser la justice à l'endroit de Dreyfus et de Plcquart. C'est pourquoi il a mandé près de lui des membres de la Chambre criminelle — le fait m'est affirmé pour au moins trois d'entre eux — et les a chapitrés d'importance contre l'enquête. . Comme on le pense bien, c'est le dossier secret qui fait les frais de ces accès d'éloquence. C'est-à-dire
334 VERS LA UÉPARATION
qu'on répète sur les membres de la Cour suprême le COU]) tle Mercier sur le conseil de guerre de 1894. Seulement les lameuses pièces secrètes, si Félix Faure en parle, il ne les montre pas, et pour cause. Le vovez-vous faire état de la lettre : « Ce canaille de D... » ou des lettres de l'empereur Guillaume? Ce serait un éclat de rire. On ne montre rien. iNlais cela précisément permet de dire tout ce qu'on veut, d'inquiéter les juges avec des réticences, de montrer la patrie menacée par des révélations qui ne sont que d'impudents mensonges. Ainsi Mercier, Billot, Henry, du Paty de Clam et BoisdefFre jouèrent du secret pour faire condamner Dreyfus d'abord et plus tard pour le maintenir au bagne. Ainsi Félix Faure continue, pour empêcher la justice de se faire. -
Il ne veut pas d'enquête pour éviter à tout prix la lumière sur ^Mercier, sur Henry, sur BoisdefTre et du Paty de Clam avec Esterhazv. Il manœuvre avec son dossier secret pour laisser planer un doute — même après la revision laite — sur Finnocence de Drevlus. Il veut pouvoir dire, ayant livré à la Cour de Cassation des documents prétendus accusateurs qui sont des preuves d'innocence : « Ah ! si vous aviez vu le reste! » Eh bien ! ce re-^te, il faut qu'on le montre, et voilà pourquoi précisément l'enquête est nécessaire.
Les avocats de la défense sauront, je l'espère, déjouer cette machination d'élvséenne canaillerie. Il est temps, puisque les principaux faussaires sont connus, que les faux du dossier secret — v compris les fameuses lettres expertisées par Hanotaux — soient soumis à la critique d'auties personnages que les complices des faussaires. Il laut que tout soit dit. Il faut que tout soit prouvé. Il faut que tout soit clair. Il faut que MM. Cavaignac-et Zuvlinden, qui ont annoncé, après l'examen du dossier, qu'ils continuent de croire a la culpabilité de Dreyfus, soient entendus et fassent connaître aux juges, à qui les mêmes pièces donnent une conviction différente, sur quoi se fondent leurs dires.
Pièces secrètes OU pièces connues, — toutes d'ailleurs égalemenl publiques désormais — l'ensemble du dossier Dreyius doit être d'une façon complète tiré au clair. Il se peut que ce ne soit pas l'intérêt de M. Félix Faure et de sa troupe. Mais la paix de la France l'exige, et la France doit être entendue, même si^^ela déplaît à ses exploiteurs.
Depuis un an bientôt je répète qu'on ne sortira de cette crise qu'en rendant publique toute la vérité. Si le gouvernement ne s'y était opposé dès le premier jour, ce serait depuis longtemps une affaire finie. Après une résistance éperdue des coupables, aidés de tous les pouvoirs civils et militaires, les événements amènent enfin notre Cour suprême au point de faire éclater la pleine lumière, source unique d'une justice satisfaisante pour tout le monde. En dépit des abominables tentatives que j'ai signalées, je persiste à croire qu'il y a en France des juges inflexibles qu'aucune menace, qu'aucune séduction ne détournera du devoir de justice qui est le premier devoir envers la patrie.
Crise de Gouvernement.
Beaucoup de bruit pour trois préfets par terre. M. Méline et ses amis auraient pardonné peut-être à Brisson, pour un temps, d'avoir voulu la réparation
d'une erreu)" judiciaire, et de ne pas reconnaître aux faux la même valeur qu'aux pièces authenti([ues. Mais ils ne sauraient tolérer que le chef du Gouvernement se prive du concours de fonctionnaires qui desservent sa politique, et déjà toute la meute jappe aux talons du Ministère.
Je ne peux pas m'apitover sur le malheur de trois hommes qui seraient peut-être bien embarrassés, dans la vie privée, de gagner leur pain quotidien, et que leur disgrâce fera quelque jour titulaires d'une trésorerie générale aux appointements fabuleux. Aussi bien n'est-ce pas leur sort qui émeut ]M. Méline et ses compères. On sait depuis longtemps qu'il n'y a qu'un ressort pour mouvoir nos hommes politiques : l'intérêt électoral.
Pourquoi M. Brisson, que la moitié de son Cabinet trahit et qui se contente d'en gémir, ne veut-il pas que ses préfets dépassent une certaine mesure de trahison ? Je l'ignore. Pourquoi a-t-il attendu jusqu'à la veille de la rentrée des Chambres pour prendre une mesure qui n'eût surpris personne il y a quelques mois, et qui aujourd'hui mécontente ses amis comme insuffisante, et ses adversaires comme excessive.^ M. Brisson n'aurait-il point lu Machiavel, qui a, sur l'art de faire les choses à temps, de bien remarquables pages .^ Depuis qu'il nous gouverne, je vis dans cette crainte.
On signale maint député qui, à la rigueur, aurait admis qu'on ramenât un innocent du bagne, mais qui ne peut se faire à l'idée que ses comités et sous-comités seront privés de la manne préfectorale. Est-il besoin de dire que Félix Fa\ire pousse les bataillons de Gyp à l'assaut de son Ministère? De tous côtés, on nous annonce, pour le premier jour, une curée chaude.
Quelle sorte de réaction s'ensuivra si l'événement se réalise, il n'est pas aisé d'avoir des précisions ladessus. Par quelles voies de violences le clergé romain et le militarisme espagnol achèveront-ils notre ruine, il nimporte pas beaucoup de le savoir, puisque le
résultat, -dans tous les cas, serait la définitive victoire de la théocratie d'ancien régime en France, au moment où l'esprit de la Révolution (Vançaise s'installe progressivement dans tous les autres pavs de la terre.
Hélas! ce ne sont point là les pensées qui hantent nos politiques, exclusivement occupés d'or^iniser électoralement leurs intérêts de sous-prélectures. Tous les petits arrivistes de la République à papa n'ont jamais pu se hausser à une vue supérieure. Ça veut être ministre. Ça l'a été. Cale sera. Pourquoi? Pour décrocher la belle dot, ou se faire la grosse clientèle au Palais! Pendant ce temps vogue la France, le gouvernail aux mains de l'Eglise romaine.
Car nous en sommes là, dans l'iHcrovable confusion des pensées, que les prétendus patriotes sont ceux qui se font l'instrument de Rome contre l'esprit français. L'affaire Drevfus, au moirs, les aura démasqués. On a vu ce qui se cachait de haine, en eux, sous le beau nom de charité. On a vu combien la pire iniquité leur était légère. On a vu, pour écraser l'innocence, de quel cœur ils se ruaient à la violation des lois, avec quel excès dimpudence ils glorifiaient le mensonge et le faux, tous les crimes. On les a vus, sous prétexte d'honorer la patrie, acclamer un traitre à la solde de l'étranger, et même comploter dans l'ombre avec lui pour des fins que des magistrats félons ne veulent pas savoir. On a vu cela. Peut-être verra-t-on pis encore. Les honnêtes gens, comme Brisson, ont peur de tout, surtout de l'action, qui serait le salut de la France. Les autres ne reculent devant rien, familiers avec tous les forfaits.
^lardi, la Chambre se réunit. Ce n'est pas une affaire. Les députés chargés de contrôler les affaires puVjliques ont prouvé depuis trop longtemps qu'ils n'ont d'autre souci que de partager avec les gouvernants les profits du pouvoir. C'est ainsi que se font les majorités de Gouvernement. La dernière Chambre votant à l'unanimité, sans examen, l'affichage du faux d'Henry, s'est justement montrée d'un esprit un peu
838 VEKS LA HÉPARATION
plus bas que les précédentes. Il n'en fallait pas davantage pour qu'elle devînt l'espoir des antisémites romains et des césariens retour des trahisons de Metz et de Sedan.
On a résolu, paraît-il, de reformer par la terreur une majorité clérico-militaire, et voici qu'on nous annonce, pour la rentrée des Chambres, une grande manifestation dite nationaliste aux abords du Palais- Bourbon. Qu'elle s'accompagne ou non des tentatives de violences décrétées par les malfaiteurs attitrés de la bande contre quelques-uns d'entre nous, je la crois destinée au plus lamentable fiasco si les républicains ont le bon sens de laisser la tourbe d'Esterhazv, d'Henry, de Boisdeffre et de Zurlinden aux prises avec les troupes de Zurlinden lui-même, obligé ce jour-là, pour sauver les apparences, de faire tète à ses amis. Si des bagarres s'engagent entre républicains et fauteurs de dictature, personne ne doute, n'est-ce pas? que la répression ne s'exerce fatalement au détriment des républicains. C'est pourquoi je voudrais qu'on laissât les émeutiers aux prises avec la police, sans toutefois se désintéresser du résultat éventuel.
Tout le parti réactionnaire fera, je n'en doute pas un immense effort pour renverser le Gouvernement. Mais c'est dans la Chambre et non dans la rue que s'engagera l'affaire. Nous n'en sommes pas encore à craindre le chamhardement dont on affecte de nous menacer. Les questions posées sont trop graves pour qu'elles se puissent résoudre uniquement par des coups de sabre. Il faudra donner des raisons, et la tribune, grâce à la République, se trouve là tout exprès. Nous entendrons M. Cavaignac, M. !Méline et leurs amis. Je souhaite que toute liberté leur soit laissée. C'est l'heure, pour les modérés, de montrer s'ils demeurent fidèles à la République ou s'ils trahissent la démocratie française au profit de la dictature romaine.
M. Brisson, au moins, apporte une solution de la crise : la justice et la vérité. Y a en a-t-il une autre qu'on puisse honorablement proposer? Il faudra qu'on
VERS LA RÉPAKATION 339
le dise. J'attends les orateurs qui soutiendront, même avec les précautions oratoires d'usage, que le patriotisme doit se fonder sur le mensonge, sur le faux, sur le crime. Ah! si Brisson voulait parler! Ah! si Brisson savait agir!
22 octoLr-e 189S.