Y III
De recul en recul.
îTa plainte du colonel Picquart contre le colonel du Paty de Clam pour faux et complicité de faux fait entrer l'afFaire Esterhazy dans une phase nouvelle. Le lait capital jusqu'ici, c'est que iNL du Paty de Clam n'a
26 VERS LA HEPARATTON
pas trouvé un seul mot à répondre aux accusations directes et formelles du Siècle. Tel l'^sterhazy h la Cour d'assises. Deux officiers hautement accusés, Tun de trahison, l'autre de faux, réduits, pourtoute défense, à se taire : c'est trop de deux pour « l'honneur de l'armée ». Et maintenant voilà les journaux de l'Etat- Major qui cherchent à excuser M. du Paty de Clam comme ils avaient fait pour Flsterhazy. Quand on a tenté de justifier la lettre du Uhlan, il est permis d'avoir des indulgences pour le simple crime de faux.
Pourquoi Esterhazy est-il arrêté, avec un de ses complices, la fille Pays, et l'autre complice non? Il y a lieu de craindre que le gouvernement ne soit pas étranoer à cette inéoalité de traitement. M. Brisson, en faisant arrêter le colonel Picquart, pour l'unique raison que ce témoin était d'un autre avis que M. Cavaignac, a donné la mesure de ce qu'il était capable de faire. Quand on ose jeter en prison ceux qui se proposent pour faire éclater la vérité, on est logiquement conduit à favoriser par tous les moyens possibles le mensonge. M. Brisson n'est plus libre de s'arrêter dans cette voie.
Il s'est laissé imposer M. Cavaignac par les césariens et les antisémites. Tout le reste devait s'ensuivre. ]M. Cavaignac arrivait la pour protéger, pour sauver 1 Etat-Major favorisé des bonnes grâces de l'Eglise. Il accomplit sa mission, et M. Brisson, prisonnier, lui laisse, sans mot dire, violenter les lois au profit de du Paty de Clam comme il a fait contre Picquart. C'est un gouvernement de radicaux qui nous donne ce spectacle. Brisson, Bourgeois coalisés contre la loi pour écrasçr un Juif parce que Juif, et pour sauver, par une feinte de procès, un zouave du pape manifestement coupable de trahison, protégé des moines de guerre civile et des généraux de sacristie.
Ah! M. Cavaignac crovait avoir fait un maître coup en annonçant qu'il réservait au Uhlan une ridicule punition disciplinaire! Les arrêts de rigueur pour les lettres à ]Mme de Boulancy, quelle farce! Toute la
VERS I,A nKPARATION It
Chambre, d'ailleurs, se jeta sur cette aubaine. Modérés, radicaux, révolutionnaires nicnies, n'avalent pas besoin d'autre prétexte pour se vautrer aux pieds de l'Etat-Major. On se rua sous la botte à runanimité : ce scrutin ssera de l'histoire. Songez donc! Esterhazy sera puni. Quel triomphe! Mais, objectai-je, comment un homme qui voulait brûler Paris à la tète des uhlans pourra-t-il garder l'épaulette et la croix? « Vous cherchez la-petite bète, me répondit textuellement un député, Esterhazy sera puni, cela sulllt pour m'excuser d'avoir voté l'afiTichage. »
Seulement M. Cavaignac n'eut pas plutôt annoncé pour le lendemain sa punition disciplinaire, qu'un contretemps lui arriva. Un reste de justice qui couvait on ne^aitcomment dans lame d'un juge lui ravit son client, et le lui mit sous les verroux, ajournant ainsi, de nécessité, les arrêts de rigueur après le bagne.
Le ministre n'était pas content, paraît-il. Avoir imposé à Brisson l'arrestation de Picquart, à titre de manifestation esterhazienne, et se voir, en plein triomphe, escamoter Esterhazy lui-même. Quel ennui! Et le pire, c'est qu'on, coffrait Esterhazy sur la plainte de Picquart en personne. Caries généraux qui avaient refusé au colonel Picquart une enquête sur les faux Blanche et Speranza^ et sur la pièce secrète livrée au Uhlan par quelqu'un de l'Etat-Major, n'auraient pas permis que le gouvernement exerçât des poursuites contre le « Cher Camarade » à qui le général de Pellieux envoyait ses condoléances à proposa de l'abominable campagne » menée contre un tel agneau d'innocence. Le gouvernement donc refusa de poursuivre, et Picquart, qui ne doute de rien, poursuivit de son chef.
Le plus inattendu de l'affaire, c'est qu'il trouva un jugé^' Un juge qui voulut juger, non servir. De ce moment Esterhazy fut en fort mauvaise posture, et ses protecteurs de tout rang avec lui. Naturellement, les journaux césariens et antisémites proposèrent de
2S VEHS i,A lîûPAnAiiox
jolcr M. Bertukis cl;ins un cul de basse-fosse. Mais Brisson n'en est pas là encore. Tout au plus laisseraitil faire, si la responsabilité devait être sur un autre. De là des embarras sans nombre. On peut bien empècber l'arrestation de du Paty, mais voilà du Paty pince tout de même. Picquart se porte partie civile, ce qui lui donne le droit d'intervenir au procès et d'empêcher que l'accusation ne dégénère en comédie. Cela aura des conséquences. Une phase nouvelle s'ouvre, comme je disais tout à l'heure.
On ne peut empêcher qu'il y ait une logique des choses. Esterhazy et ses protecteurs ont poussé trop loin la aaofeure contre la iustice, la vérité, le bon sens. Nul d'entre eux désormais ne peut plus se soustraire au règlement du compte total. Picquart libre offrait la vérité, au grand scandale de Brisson : Picquart prisonnier commence à faire la vérité de lui-même. Et nous ne sommes pas au bout. Et, de recul en recul, les scélérats et les lâches qui ont lié leur destinée au mensonge, à l'iniquité, se rapprochent du gouffre ouvert. L'heure vient. Les Euménides sont en route. Faut-il donc un tel accès de courage pour abandonner un traître au juste châtiment.^
30 Juillet 1898.
La leçon du mort.
Le cas du recteur de l'Université de Bordeaux, dont l'opinion sur l'affaire Dreyfus ne nous a été révélée
VERS LA ni':PAI!AT10N 29
qu'npiès sa mort, appelle des réflexions. Cet homme bien intentionné n'a su, de son vivant, que gémir dans le silence du 'cabinet. Cet enseigneur de la jeunesse, pouvant donner aux générations nouvelles la grande leçon d'indépendance et de fierté dont notre pays aurait si grand besoin à cette heure, est demeuré lèvres closes, a refoulé le cri de vérité. Il en soufïVit cruellement et ne put résister au désir d'en laisser après lui le témoignage. « Je rougis, écrivait-il à M. Trarieux, de ne pouvoir défendre la justice et la légalité. Jamais le devoir professionnel ne m'a paru aussi pénible qu'en ces jours où il m'imposait un silence qui est une sorte de mensonge -et de complicité. »
Je n'ai garde de faire le procès de cet honnête homme qui s'accuse. Je veux seulement dire que plus d'un Français pourrait faire son profit de cet examen de conscience. Pour quelles raisons, M. Couat n'a-t-il pas osé parler, je l'ignore. Etait-il pauvre, a-t-il reculé devant la misère pour les siens? Ou bien est-ce timidité de caractère, crainte de la place publique, terreur des injures, souffrance de s'entendre appeler traître, vendu, membre du svndicat, parce qu'on pense librement et qu'on dit avec simplicité ce qu'on pense ? Quelle que fût la cause de son silence, AI. Couat se le reprochait comme un crime, se sentait et se disait complice du mal dans lequel il acceptait sans protestation sa part de responsabilité. Je n'ai point à le juger et, si j'étais son juge, je l'absoudrais sur sa seule confession, ^lais je dis que cette confession nous accuse et révèle chez nous la perversion mentale des peuples qui courent aux abîmes.
M. le recteur de l'Université de Bordeaux a pu craindre d'être frappé pour la seule faute d'avoirparlé suivant^a conscience. Voilà le jugement qu'il portait sur M. Bourgeois, grand maître de l'Université, sur iNI. Brisson, président du Conseil, sur les radicaux qui sont au gouvernement, sur l'opinion publique qui tolère de tels actes dans la République française.
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Et ses craintes n'étaient que trop fondées. Nous avons vu M. Grimaux révoqué pour avoir témoigné, en des ternies vibrants de patriotisme, suivant que l'exigeait sa conscience, trop dilFérente. paraît-il, de la conscience du général Billot et de son commandant Esterhazy. Nous avons vu cet admirable Picquart dépouillé de son grade pour avoir obéi au devoir moral le plus haut.
Quand il est revenu de Tunisi e, ses chefs connaissaient toutes les prétendues fautes qu'ils lui reprochent aujourd'hui et pour lesquelles M. Brisson va, d un cœur léger, le faire frapper deux fois. Ils savaient tout, le général de Boisdefïre et le général Billot, et, loin de sévir contre le colonel Picquart, ils le faisaient couvrir de fleurs par le général Gonse et prenaient la peine de ruser jésuitiquement avec lui par un mensonge de mission. Qu'il se tùt seulement, et la plus belle carrière attendait le plus jeune lieutenant-colonel de l'armée. Il comprit, mais refusa de s'avilir et rendit publiquement hommage à la vérité. De ce jour, il fut perdu.
Ceux qui laissaient à un Esterhazy son épaulette et sa croix, ne pouvaient tolérer sous l'uniforme le noble cœur de Picquart. Puis, quand ^I. Cavaignac, avec sa honteuse Chambre unanime, tenta d'asséner le coup suprême a la vérité, Picquart tranquillement se leva et dit : « Je puis démontrer que le ministre s'est trompé .» Sur quoi Brisson, Bourgeois, Lockroy et leurs dignes collègues firent jeter cet homme en prison. Ainsi s'expliquent les craintes de M. Couat. Seulement, c'est nos hommes politiques de toutes nuances qu'elles déshonorent.
M. le recteur de l'Université de Bordeaux a pu craindre les outrages de la tourbe immonde dont césariens et antisémites, appuvés d'une police bienveillante, cherchent à effrayer les faibles cœurs. N'estce pas la plus terrible accusation contre nous que de voir le haut du pavé aux pires braillards, tandis qu un homme d'une telle culture en est réduit à cacher
VEUS LA. REPABATION .!]
comme une honte sa pensée de justice, sa revendication paisible de légalité ?,
Cela ne sutlit pas. La puissance de suggestion régressive est si grande dans l'universelle lâcheté, que le malheureux professeur, opprimé, écrasé, en subit malgré lui rinfluence, et laisse inconsciemment pervertir en lui jusqu'à la notion la plus élémentaire du devoir. Il tolérait que l'Etat, dit républicain, deMéline ou de Brisson mit scélératement la main sur sa liberté de penser : il s'y résigna en pleurant. Soit. INIais par quelle aberration de folie put-il croire que cette contrainte acceptée avait le caractère d'un sac/u'//ce au devoir professionnel... Le premier devoir professionnel d'un éducateur, ô vieux maître de la jeunesse, est d'éduquer, d'éduquerpar la parole, ce qui est peu de chose, et, quand l'occasion précieuse s'en présente, d'éduquer par l'acte, ce qui est tout.
A quoi bon insister.'L'enseignement qui nous vient de cette tombe sera-t-il compris par ceux à qui l'envoie la destinée? L'Esprit français ne va-t-il passe reprendre? L'esprit de justice, l'esprit de vérité, n'aura-t-il pas son iour?X'v a-t-il aucun reluge contre l'ourae'an de mensonge et d iniquité? Les Français d'aujourd'hui en sont-ils là qu'ils n'osent plus parler, que morts ? Retournons-nous aux siècles maudits de catholique violence où l'exécrable reitre mettait sa botte sur l'idée? N'y a-t-il plus de fils de la Révolution française qui veulent vivre, vivre par la volonté de justice, vivre par l'action de liberté?
Zi juillet 1898.
32 VERS LA HÉPARATIOX
Qui, les traîtres?
Quand j ai vu Brisson anêter le colonel Picquart, pour Tunique raison que celui-ci était d'un autre avis que ^I. Cavaionac dans l'affaire Drevfus, j'ai bien compris que rien n'arrêterait plus les chefs radicaux sur la pente mortelle où les pousse, aux applaudissements du dominicain, riialluciné de fanatisme militaire qu'ils se sont donné pour maître. Pourtant, je comptais encore sur un sursaut de honte, je me disais qu'il arriverait des heures où ils hésiteraient, où ils voudraient s'arrêter, où ils reculeraient devant le coup suprême h ce qui reste des idées républicaines.
Eh bien! je leur faisais trop d'honneur. Ils ont fait le plein sacrifice de leur bonne renommée, ils ont banni la pudeur de leur front, et se vautrent avec délices dans le bas arbitraire des démagogues enivrés d'éphémère puissance. Que le pape et le roi se réjouissent. Ils ont la République qu'il leur faut, et c'est aux prétendus républicains qu'ils peuvent en rendre grâce. Quel régime ferait plus que de frapper les gens pour délit d'opinion, pour crime de pensée? L'Eglise et la monarchie n'eurent pas d'autre souci hier : ce serait leur préoccupation capitale demain. La République les a vaincues par ses promesses de liberté, par ses prétentions, clamées à tous les carrefours, d'installer la justice dans le monde. Si la République ne peut rien faire de cela, qu'est-elle sinon le plus déshonorant mensono:e?
VEKS I.A liKl'.VHATlOX 33
L'Eglise ne promet pas la liberté : elle la condamne. Elle assure le salut éternel, et les morts ne sont jamais revenus dire qu'ils eussent été trompés. La monarchie, servante de l'Eglise, a pour programme d'abord l'autorité. Elle la promet bienfaisante- à ceux qui se soumettent, et la fait impitovable aux autres. C'est toute sa raison d'être. Elle vient de Dieu aussi, et n'a d'humanité que ce qu'il en faut pour étoulFer sous les cruels sophismes le germe de pitié humaine. Dans sa misérable faiblesse, l'homme gémit depuis des siècles et tâche à se reprendre. Lequel vaut mieux de ceux c[ui ne lui laissent pas de recours ici-bas, reléguant la justice dans un monde inconnu, ou des hvpocrites, ou des perfides, ou des menteurs, ou des tiaitres qui font luire à nos yeux un idéal de liberté ou de justice terrestres, pour le souiller de leurs mains, pour faire maudire aux hommes l'illusion dun jour, et les faire tomber des sommets de l'espérance au plus profond du désespoir?
L'histoire dira peut-être que ces conducteurs de peuples ne furent pas méchants et péchèrent seulement par manque de courage. Qu'importe une honnêteté privée qui sert d'amorce au mal? Depuis quand peut-on invoquer la lâcheté pour excuse?
Croyez-vous que ]\I. Bourgeois ne sait pas, comme le monde entier, que Dreyfus a été illégalement jugé? Cavaignac le savait bien, lui, quand il a parlé de tout excepté du seul point qui importât. Brisson le savait bien quand il a fait incarcérer Picquart. Bourgeois suit leur exemple en suspendant le doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, parce que cet universitaire a dit en termes d'ime réserve outrée que son recteur faisait passer la justice avant l'intérêt de M. Bourgeois. Oi", cela est une hérésie, sachez-le, et devant la France républicaine qui se tait et devant tous les pays civilisés qui se délectent d'ironie, un politicien que le hasard a mis dans un certain fauteuil plutôt que dans un antre, sans même pouvoir invoquer la Divinité dont il tiendrait mandat ni la tradition autoritaire de
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riiistoire, frappe au nom de la pensée libre l'homme qui pense librement. C'est plus qu'un crime, c'est une turpitude. Grande leçon de république radicale : Doumer, Brisson, Bourgeois professeurs.
J'allais oublier Lockroy, Juif comme Dreyfus, prenant pour bras droit l'amiral qui compte sur Saint Michel pour éteindre le feu à bord de ses navires. Et Félix Faure n'est pas en reste, le cher homme, depuis qu'il a enlevé au a sieur Zola « le ruban qu'il laisse glorieusement à la boutonnière d'Ksterhazy.
Pour laffaire du Paty du Clam, c'est le pur banquet de l'ignominie, la mainmise du soldat sur l'appareil de justice, avec le consentement de nos grands chefs civils qui bavent de peur. Le juge Bertulus a constaté que le colonel du Paty de Clam avait été en relations, d'une façon suivie, avec Esterhazy, qui est un traître, et la fille Pays, sa complice. Il a reconnu qu'ils s'étaient concertés en vue de commettre des actes punis par la loi. Cette complicité lui impose le devoir d'impliquer du Paty dans les poursuites contre Esterhazy et la fille Pays. INIais le procureur de la République — c'est-à-dire INI. Cavaignac — ne permet pas qu'un magistrat ose appliquer la loi. M. Feuilloley, procureur, sur l'ordre de M. Sarrien, son ministre, requiert M. Bertulus, juge, de se déclarer incompétent pour instruire contre du Paty. C'est la violation éhontée .du Code. Il n'importe. Un juge ne doit plus juger que suivant le bon plaisirduministre delà Guerre. Seulement le juge Bertulus a des scrupules, si Brisson n'en a pas, et bravement, par une ordonnance qui sera l'honneur de sa vie, il se déclare compétent. Le procureur se pourvoit : tout annonce cjue nous sommes au bord d'une crise suprême.
Quoi qu'il arrive, tout est clair maintenant, et ceux qui feindront de ne pas voir ne feront que se dénoncer ainsi comme complices du grand crime public. Pour maintenir un jugement illégal, il a fallu sauver Esterhazy, un traître, et pour cela, fausser la justice militaire. Puis on a torturé la loi sur la presse pour obte-
VEIIS LA Rl';PAHAÏION 35
nir la condamnation de Zola, protestataire. Puis on a i'rappc les hommes qui ont osé dire qu'il n'y avait point d'intérêt supérieur à celui de la justice et de la vérité. Maintenant, on en esta violenter les juges. Tout cela parce (jue le complice d'Esterhazy, qu'il s'agit, avant tout, de soustraire à la justice, est précisément Ihojnme même qui fit condamner Dreyfus. Courage, Brisson, Bourgeois, vous ne vous arrêterez plus ! Allons, ferme, frappez à tort et à travers! Il y a encore des hommes del^out, qu'on les fauche! Cependant, si j'ose vous adresser une prière, épargnez-moi encore un jour. Je voudrais avoir, avant de mourir, la consolation de vos débats avec les Lebrun-Renault qui seront chargés de vous préparer à la grande parade prochaine.
3 août 1898.
Socialisme et humanité.
Rien ne caractérise mieux notre temps que la déclaration publiée par le Conseil national du Parti ouviier français. Les journaux de l'Etat-iNIajor, le Gaulois en tète, en font leur joie, et ce n'est pas sans cause, car la note est de l'inspiration directe de Jules Guesde, qui se sépare ouvertement de Jaurès dans la grande campagne engagée devant la France et devant l'Europe pour la justice et pour la vérité.
La défection des radicaux ne m'a point causé de surprise. Il y a dans ce groupe trop de candidats à
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toutes les fonctions (surtout les grandes) de la République monarchisée. Doumer avait son idée, qu'on a fini par découvrir. Brisson, Bourgeois, s'ils n'avaient pas d'arrière-pensée, n'auraient pu se résigner à mettre sur leur nom la tache ineffaçable.
Le parti socialiste compte, il est vrai, des hommes il qui les préoccupations de la politique parlementaire sont fort loin d'être étrangères, et qui plaident le dossier du collectivisme avec une habileté rare. L'attitude de ceux-là n'était que trop facile à prévoir. Mais ce n'est heureusement pas la politique qui fait le fond du socialisme, c'est un haut sentiment de justice pour tous, qui, lorsqu'il est sincère, doit, en dehors des formules économiques, rejaillir en générosité, en bonté, au plus fort des luttes humaines. Et le beau, c'est cju'il n'y a pas de plus grandes forces de propagande. Le socialisme se recruté, en effet, non seulement parmi les intelligences les plus capables de creuser profondément l'ardu problème de la justice sociale, mais surtout parmi les souffrants de la terre en cjuète de misères moindres, et parmi les grands cœurs que blesse au vif l'iniquité dont geint autrui. Pour que le socialisme triomphe, dans ses sentiments sinon dans ses hâtives théories, il faut qu'il soit humain d'abord plutôt qu'abstrait, plutôt cju'enclin h développer ce qu'il croit tenir de persuasion mathématique. S'il fallait attendre que chacun des membres du parti fût en mesure de s'assimiler Marx, le parti socialiste ne compterait pas de longtemps. Non que je cherche à diminuer l'importance de l'effort des penseurs, je me borne à constater que les hommes se groupent en masse sur des sentiments, bien plus que sur des idées, et que le grand secret pour les mouvoir d'ensemble est de trouver la note qui fait à l'unisson vibrer toutes les âmes.
Or voici qu'il arrive au socialisme, par les mêmes causes, le même accident qu'à la doctrine de Jésus, dont les disciples traduisent en actes implacables la prédication de justice et débouté. M. Guesde, que je
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n'ai aucune raison de tenir pour un esprit sans générosité, s'est , constitué, dans une intention sûrement désintéressée, le, gardien des formules marxistes et veille sur le tabernacle avec un soin jaloux. Nul ne l'en peut blâmer, puisqu'il croit arriver ainsi plus promptement au triomphe de son idée. Seulement, perdus dans le culte des axiomes, il advient aux plus zélés fidèles d'en oublier l'homme vivant, l'homme divers, sans lequel la plus belle idée n'est qu'un vain rêve tant qu'il ne peut l'incorporer à sa vie. Ainsi M. Guesde en vient, après de longues méditations, à écrire ce qui suit :
Le conseil national croit devoir rappeler aux travailleurs que leur place n'est ni d'un côté ni de l'autre des factions militaires aux prises et également ennemies de notre classe et du socialisme.
Libre à la bourgeoisie politicienne et littéraire de se diviser sur la culpabilité ou l'innocence d'un capitaine d Etat-major et de senti e-déchirer au nom de la patrie, du droit, de la justice et autres mots vides de sens tant que durera la société capitaliste.
Les prolétaires, eux, n'ont rien à faire dans cette bataille, qui n'est pas la leur...
Cet appel, je le crains, ne sera que trop aisément entendu, car il est trop bien favorisé, sans que M. Guesde en ait eu conscience, par la présente lâcheté des caractères. Pourtant j'ose affirmer que tout ce qui s'éloigne dans le socialisme de l'esprit nectaire, tout ce qjii est de large sentiment humain suivra Jaurès et sauvera ainsi le groupe guesdiste lui-même de l'universelle faillite des partis dont nous avons en ce moment le spectacle.
Comment un chef socialiste a-t-il pu proférer cette parole sacrilège qu'il y a un combat de justice dont le socialisme n'est pas? Le prolétaire ne peut se désintéresser de rien, quand un droit d'humanité est en jeu. Qui lui dit le contraire, qui lui fait attendre son triomphe d'une victoire de chefs petits ou grands,
;5S VEnS LA Rl-PAHATION
politiques malgré eux. ne peut lui assurer, si les chances sont Aivorables, que le succès cl un jour, suivi de terribles revers. L'idéal du socialisme, c est de modifier assez notre mentalité oénérale pour nous meure la justice au cœur, et déterminer en nous la volonté d'application qui nous manque. Ce point acquis, le reste ne rencontrera plus d obstacles. Dire qu'il n'y aura ni droit, ni patrie, m justice, aussi longtemps que le dogme marxiste ne sera pas réalisé c'est raver d'un mot trop racile toute 1 histoire humaine, qui n'est ni sans beauté, m sans valeur. C'est surtout laisser li cette élite littéraire, trop sommairement méprisée, l'honneur, par sa haute culture, de sauver l'esprit humain des confréries, aussi honorables qu'impuissantes, dont tout 1 effort est de
l'amoindrir.
Au-dessus des partis, au-dessus des sectes, audessus des religions qui groupent pour sépareT, plane la orande idée antique de la communion des hommes dans tout ce qui est humain. Si le sociaUsme n est pas cela il n'est qu'une déception de plus après tant d'au'tres. N'est-ce pas le cas de rappeler la belle maxime de Fichte que citait récemment M. B.mvalot : ce Dans une nation parfaite, chaque citoyen reoarde comme la sienne propre la destinée d un autre cit'oven » Voila le fondement de la justice sociale, il n'y en a pas d'autre. Quand un homme périt qui donc s'inquiète de savoir s'il est soldat, prêtre bouro-eois ou forgeron? On tâche a le sauver d abord Tous ?eux qui p^-ècheront aux victimes de 1 injustice de sisoler les unes des autres n'aboutiront, de quelques beaux noms qu'ils se parent, qu'a perpétuer le mal
^"^■l^*^^"'"- 4 août 1898.
VEiis LA iii:p.viî.\tion
La trouée.
Nous en sommes arrivés à ce degré de perturbation mentale que c est un événement d'entendre une parole officielle de justice. Il suffit qu'un homme ose prononcer ce mot pour ([ue tous nos fameux gouvernants dressent l'oreille et lâchent leur gendarmerie sur le délinquant. Griniaux, Andrade, Bouchor, Stapfer et autres malfaiteurs publics en savent quelque chose. ]M. Bourgeois agence prétentieusement ses phrases en Sorbonne sur la race française et sur tout ce qu'on voudra, mais sa manière d'élever l'idéal de la France, c'est de cogner à tour de bras sur les éducateurs de la jeunesse qui ne donnant pas l'exemple de la servilité. Déjà son jeune public lui a manifesté des sentiments qui n'ont rien de flatteur, et la tartuferie >«adicale ne paraît. pas appelée à beaucoup plus de succès (jue la tartuferie modérée.
Or, voici qu'une plus haute leçon arrive justement de province à M. le grand maître de l'Université, si fort occupé à démentir par ses actes sa sorbonnifique grandiloquence. Une leçon à Bourgeois, une leçon a son président Brisson de la libre pensée franc-maçonne, tous deux bien vus des journaux papalins, tous deux serviteurs assez bas de l'infaillibilité militaire, tous deux acharnés contre ceux des Français qui refusent, pour leur pensée libre, le mot d'ordre de M. Cavaionac et de son du Patv de Clam. Et comme
la fortune nous devait cette revanche, c'est un soldat qu'elle nous (MIvoIc nous dire, en ce moment précis, à la France adoléc la réconfortante parole qui peut ramener la paix dans tous les cœurs.
A Bayonne, le général de division Derrécagaix, présidant la distribution des prix du lycée, a fait entendre, eu termes d'une simplicité militaire, le langage même dont la France a besoin. Tandis que le ministre affinait péniblement sa rhétorique laborieuse,^ sous laquelle ses actes témoignaient qu'il n'y avait ni cœur ni caractère, le représentant de l'armée, en quelques sentences concises, laissant bien loin toute phraséoloo-ie vainc, appelait tous les Français, sans distinction de partis ni de croyances, aux méditations nécessaires. Quand les moines se font assister des délégués de M. le ministre de la Guerre pour prêcher le coup d'Etat, pour vanter la force brutale, demander que le sabre se rougisse de sang et qu'on fasse tomber des têtes, quand les civils, honteux, courbent la tête sous l'affrout, et n'y trouvent d'autre réponse que de se faire les agents de cette moinerie criminelle, il est bon que ce soit un soldat qui se lève pour revendiquer, devant tous, les droits de la justice opprimée.
Qu'a dit le général Derrécagaix? Rien qui ne fût très vieux. Rien qui ne fût tenu par tous les hommes pour très vrai. Mais comme notre gouvernement vit a à l'état d'insurrection contre la vérité, les axiomes élémentaires de tous les temps semblent des nouveautés hasardeuses, grosses de résolution. Le général a recommandé à nos jeunes gens les devoirs de la vie publique et privée, résumés en ces courts préceptes : « Etre utile, bien faire, bien se conduire ». Puis, entraîné par le mouvement naturel de sa pensée, songeant qu'il faut, pour se diriger droit, le point de repère d'abord : « Il est des circonstances, a-t-il dit, oh la notion du juste s obscurcit, où les caractères bien trempés hésitent. » Oui, certes, il est de ces heures, dans l'histoire des peuples : notre temps en peut témoigner. Que faire alors.* A la question posée par lui, c'est
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le général Dcrrécagaix Iiii-môme qui va répondre, et par un exemple de sa vie. Quand Metz capitula, Bazaine donna l'ordre de livrer les drapeaux à l'ennemi. « iVêtait une abomination », s'écria le bon soldat. « Une abomination » commandée par la discipline. « Fallait-il obéir au chef ou à sa co/isr/e/ite .'•' Beaucoup brûlaient les drapeaux. » Conclusion : « Dans les circonstances critiques oie le devoir semble obscur, il faut consulter sa conscience et lui obéir. » Pour de telles paroles, M. Bourgeois a frappé des civils. M. Cavaignac ne bronchera pas. Il lait faire cette besogne par d'autres, mais ne la fait pas lui-même.
Pour moi, je me garderai de féliciter le général Derrécagaix de la noble et droite pensée qui lui paraît, j'en suis certain, la plus naturelle du monde. .le voudrais seulement pousser un peu plus avant le récit d'histoire, qui ne s'arrête pas — nous ne le savons que trop bien, hélas! — à l'incinération des drapeaux. Le drapeau, c'est l'emblème de la patrie. H y a quelque chose de supérieur au morceau de soie tricolore, c'est la patrie elle-même. C'était bien de brûler le drapeau pour ne pas laisser à l'ennemi ce témoignage d'une effroyable défaite. Mais la défaite demeurait. II eût été mieux encore d'essayer jusqu'au bout de reprendre à la fortune ce qu'elle pouvait nous offrir de chances. Beaucoup y songèrent, et voulurent se concerter pour le dernier effort au delà de l'espérance. Braves gens, bons Français, à qui l'historien saura faire une place d'honneur ! Canrobert arrêta tout de ce mot abominable : (.(Obéissez, messieurs, Je n aime pas les braillards! » Et c'est à Canrobert que nous élevons des statues!
Je n'ajouterai rien. Toute ma conclusion c'est que dans la paix civile il se fait présentement en France la pire capitulation d'idées. Cavaignac a parlé. Et maintenant il veut que les fils de la Révolution rendent le drapeau. Eh bien, nous sommes quelques-uns qui ne le rendront pas, voilà tout. Nous ne le l)rûlerons même pas. Nous nous en servirons comme d'une
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arme de balaille, et sans vouloir connaître combien nous sommes, sans écouter Brisson qui nous crie : O/u'issez, fnessieurs,Je n aime pas les braillards I nous foncerons tout droit, et, par la seule vertu de l'esprit iVançais, nous leions la trouée.
5 aoiU 1898.
L'emblème de la loi violée.
A oici Zola rave de la Léoiou d'honneur. Cela n'a d importance que pour les légionnaires, qui sont libres d'être fiers ou honteux de compter Esterhazy, le traître, dans leur phalange. L idée de se faire décerner par des chefs certaines marques qui vous distinguent remonte aux temps de la préhistoire. En l'absence d'annales du pithécanthrope, nous ne pouvons pas remonter au delà du sauvage qui se tatoue ou se passe glorieusement des piquants de porc-épic dans le nez pour différer du vulgaire. En comparaison de ces ornements, nos insignes d'honneur sont un progrès notable : c'est tout ce que j'en puis dire, car on ne saurait nier qu'ils décèlent une mentalité équivalente. Zola s'était laissé « hojiorer » par Félix Faure, qui lui retire l'estime dont il favorise le Uhlan. Juste peine d'un moment d oubli, pour le grand écrivain. Dès qu'il n'aura plus la boutonnière tatouée, Zola n'aura plus, aux yeux du monde, que sa haute valeur personnelle, et il me permettra de lui dire que c'est assez.
VKHS I.A lŒl>AHATION ^i'.i
Ce qui m'amuse le plus dans cette aventure, ce n'est pas que le commandeur Jacquin — dont le principal titre d'/io/ineii/- fut de s'opposer tant ([u'il put à la réhabilitation de Pierre Vaux, innocent mort au bagne — se donne le ridicule de rayer Zola de notre admiration ; ce n'est pas non plus que Sully-Prudhomme, dont j'attendais mieux, se courl^e, sans protester, sous le sabre. Non, ce qui fait ma joie, ce sont les considérants dont ce geai empcnwnné, qui a nom Félix Faure, flétrit l'homme capable de s'attaquer aux BoisdefFre dont notre Président est le si digne chef. Le grief présidentiel, c'est que Zola a calculé la gravité de son accusation, et qu'il en est résulté un trouble profond dans les esprits. Du mobile du pamphlet, pas un mot, car il faudrait bien reconnaître qu'on ne peuty voir d'autre but que la revision d'un procès, dont le moins ' qu'on puisse dire, c'est qu'il fut une violation de la loi.î.
Pour faire sa preuve, Zola s'offrit devant tous, réclamant le procès qui lui permît de justifier ses dires. Or la crainte de la vérité fit que le gouvernement de ce Félix Faure, fuvant la preuve, esquiva le débat en n'instituant des poursuites que sur une phrase détachée del'ensemble. Commentai. Félix Faure ose-t-il parler de la gravité des accusations proférées par Zola, quand il n'a osé lui demander compte que d'une seule? Ce n'est pas le «.par ordre » de Zola qui a ému le monde civilisé, car les annales militaires sont pleines de jugements par ordre — tel, hier encore, le procès des ministres malgaches. Non. C'est l'allégation qu'un innocent était au bagne, grâce a une illégalité monstrueuse des prétendus serviteurs de la loi. Et ce qui, depuis, a mis le comble à la stupéfaction des hommes, c'est le fait que, l'illégalité démontrée, tous les représentants de la légalité, députés, ministres et Président, manifestèrent l'unique pensée de maintenir la violation de la loi.
Pour dissimuler un tel état de choses, on se donne beaucoup de mal. On fait un procès à Zola à coté, on l'insulte, on cherche à déshonorer les siens, on lui
44 VERS LA RÉPAHATIOX
enlève une croix dont il n'a que faire. Cela ne change rien à cette question posée dont le président Delegorgue avait une si belle peur, et Félix Faure ne lait, par son écrit, que se convaincre lui-nicme d'une mauvaise loi dont son nom portera le di'^shonneur.
Ainsi s'explique l'indignation de quelques légionnaires cjui jettent leurs rubans au nez de Son Kxcellence. J'avais déjà remarqué que Grimaux ne portail plus sa rosette d'officier. Celui-là n'a rien dit. Il a simplement cru s'honorer en décrochant de son habit la croix que souille Esterhazy. M. Jules Barbier, lui, dans une lettre d'une ironique bonhomie, a déclaré qu'il avait autant de plaisir à rendre sa rosette qu'il en eut à la recevoir. De quoi le Gaulois le blâme vertement. Arthur Meyer ne comprend pas qu'on rende. Non plus, du reste, que le conseil de la Légion d'honneur informant M. Barbier que la marque est indélébile, et qu'il n'y a que le savon de Félix Faure pour en faire disparaître le souvenir.
Et voici M. de Pressensé, et voici M. Bouchor qui, sans la permission du dit Félix Faure, se libèrent de l'insigne jugé inglorieux. M. de Pressensé ne veut pas promener parmi nous l'emblème « du mépris de la légalité et de la violation des principes de 1789 ». M. Bouchor, embêté par Bourgeois, éclate et fait cette déclaration qui restera : « L'attitude révolutionnaire de Zola est justifiée par l'obstination du gouvernement de M. jMéline (dignement continué par M. Brisson) à couvrir une évidente illégalité, les machinations les plus suspectes et probablement une épouvantable injustice. » A qui le tour? La cohorte n'est pas nombreuse : elle n'en est pas moins belle.
Et pour compléter la leçon, au moment même où se passent ces choses, un juge d'instruction est en train de prouver, malgré les eÔbrts désespérés du gouvernement, le bien fondé d'une des accusations les plus violentes de Zola, pour laquelle on n'avait eu garde de le poursuivre : « J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique, etc., etc. ».
VERS LA nÉPAHATION 45
11 est vrai qu'il y a pour l'Etat-Major une réponse tout indiquée.
(^u'on enlève la décoration de Bertulus. Arthur Mever ne la demande pas. Mais si M. Brisson ne sait qu'en faire...
G août 1898.
J'ai reçu d'un des anciens élèves de M. Couat la letti'e suivante :
Paris, 31 juillet 1808. Monsieur.
Vous vous demandez pourquoi le regretté recteur de 1 Université de Bordeaux, M. Couat, n"a pas fait profession publique de ses sentiments dans l'affaire Dreyfus et vous pensez qu'il a pu avoir peur de la misère pour les siens ou des injures de la foule. Nous manquerions à sa mémoire, si nous vous laissions dans de telles idées. La seule raison qui a retenu M. Couat est celle qu il adonnée dans sa lettre à M. Trarieux : c'est le respect du devoir professionnel. Vous perdez de vue qu'un recteur n'est pas un professeur. Un professeur est un individu qui, soit qu'il parle, soit qu il écrive, n'engage jamais que lui. Un recteur est un administrateur qui ne peut rien faire ni rien dire publiquement sans engager le corps qu'il représente. Il ne peut donc, sans abuser de ses fonctions, exprimer officiellement un sentiment que ne partagent pas tous ceux au nom desquels il est censé parler; et vous savez que, malheureusement, rUniversité elle-même est divisée comme le reste du pays. Sans doute, il est toujours possible de résigner ses fonctions pour avoir le droit de parler librement. M. Couat n'aurait certainement pas reculé devant ce parti extrême, le cas échéant. Mais vous reconnaîtrez qu une telle résolution doit être soîgneusement réservée pour l'heure et pour les circonstances où elle pourra produire son maximum d'effet moral.
Si, d ailleurs, M. Couat n"a pas manifesté publiquement son opinion, il n'en a jamais fait mystère; tout le monde à Bordeaux la connaissait. Un jour même il a dit à un de ses anciens élèves : « Il faudra pourtant bien que je trouve un moyen de dire clairement ce que je pense. » Sil avait vécu plus longtemps, il est bien probable qu'il aurait su trouver ce moyen.
Agréez, etc. X.
■di VLRS l,.\ HKPAllATKlN
11 n'a jamais été dans ma pensée de faiie injure à la mémoire du très regretté recteur de l'Université de Bordeaux.. J'ai constaté seulement qu'à mon avis le devoir professionnel, loin d'arrêter la parole sur ses lèvres, devait l'inciter à révéler publiquement les protestations de sa conscience. Je ne mé'connais pas la valeur de la distinction que fait mon honorable correspondant, et je comprends ([u'elle ait été d'un grand poids dans l'esprit de INI. Couat. Le fait demeure, cependant, qu'un recteur d'Université est le chef d'un organisme d'éducation, et c'est, je suppose, cette considération qui allait triompher des hésitations du distingué universitaire, lorsqu il nous a été enlevé par la mort. Ai-je besoin de dire que je m'associe, sans réserves, aux hommages de ses amis ?
6 août 1898.
XIY
La faillite.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la présente crise de l'opinion française, c'est la faillite générale de tous les pouvoirs chargés d'assurer impartialement aux citoyens les garanties de justice tenues pour fondamentales dans tous les pays civilisés.
Je laisse de côté la question de savoir si Dreyfus est innocent ou coupable. Il suffit (ju'on ait pu se demander s'il avait été jugé contrairement aux lois, pour que tous les organismes publics, dont l'action est
vi:i{s i.A m; l'Ali ATI ON 47
prévue clans ce cas, eussent pour premier devoir de lever tous les doutes en Taisant éclater la vérité devant tous. Les erreurs judiciaires datent évidemment du jour où un homme osa s'instituer juge des autres. Le progrès des temps ayant fait découvrir, après une accumulation d'iniquités dont on ne peut faire le compte, ((ue la conscience humaine la plus droite peut errer, on s empressa de proclamer des lois de bienveillance, pour donner aux victimes de notre faillibilité le bénéfice de la vérité reconnue. Mais autre chose est de formuler les lois et de les trompetter dans le Code, autre cht)se de les vivre. Un texte tout nu n'est qu une intention. C est a la façon dont il se réalise que se peut évaluer la mentalité prolonde qu il exprime.
Or, la pratique nous enseigne de tout temps qu'en fait, ceux qui ont Commis l'erreur n'en veulent pas convenir. Sans remonter à Calas, prenez le cas du Ibrçat Pierre Vaux dont aucune considération de défense nationale ne compliquait l'afTaire, et songez qu'il fallut. Empire ou République, trente-quatre ans pour la réhabilitation. L'homme était mort au bagne. Cela pourtant facilitait l'œuvre d'une justice platonique. Rien n'y fit. Le commandeur Jac({uin, qui aujourd'hui arrache la croix de la boutonnière de Zola, s'entêta à soutenir que l'innocent était coupable. L esprit de corps dans toute sa beauté. Sur 1 avis de Jacquin — qu'il vient justement de surdécorer pour ce haut fait — Brisson, ministre de la justice, opina du bonnet. Mais il faut donner la palme à Carnot qui fit écrire par un de ses secrétaires cru il songeait à aràcier 1 nomme mort depuis cjuatorze ans.
Maintenant transportez l'état d'àme c^ui nous fit cette histoire, clans le drame de l'affaire Dreyfus-Esterhazy, et étonnez-vous des résistances qui s'entassent depuis six mois. Quelle force d'esprit de corps clans les chefs de l'armée qui s'arrogent, non sans candeur, l'unique privilège de représenter la patrie, comme s'ils devaient être seuls sur les champs de bataille et comme si le reste de la France — qui compte pour-
48 VEHS LA UKPAHATION
tant aux yeux du monde — n'était rien! Quelle foice surtout vient aux Torts de l'universelle làehcté des faibles — fonctionnaires, politiciens, moines, ou troupeau de moindres — s'empressant au secours de la victoire! Rien de tout cela n'est nouveau, et tous ceux qui raisonnent l'histoire n'en témoigneront pas de surprise. On a déjà connu des juges, qui, pour couvrir les lautes des. puissants, rendaient des jugements suspects. L'abus de la force sous le manteau de la justice, cela s'est vu sous le soleil. Ce qui présentement se manifeste avec un rare ensemble, c'est l'effondrement de tout ce qui paraissait une garantie de résistance.
Le parlement à l unanimité a donné sa mesure. Des ministres, quoi dire? Brisson passait pour une conscience. Bourgeois est un esprit de culture avisée. Quelle peur les a pris ? Je ne me charge pas d'expliquer l'inexplicable. Pouvant apaiser ce pavs par la simple manifestation de la vérité, ils se sont engagés plus avant que Méline et que Billot dans l'œuvre d'iniquité fondée sur le mensonge. Et ce sont des réformateurs! Quelle ironie! Ils allîchent la prétention de nous faire des lois meilleures. Que ne s'examinent-ils eux-mêmes avant de s'occuper de levirs concitoyens? Qu'importent les principes qu'ils veulent formuler noir sur blanc, si leurs actes les démentent?
Pas un politicien du parlement, il est vrai, ne s'est présenté pour le leur dire. C'est que les partis politiques, à leur tour, sont de la faillite aussi. Cela se comprend des partis dits de gouvernement qui ont pour fonction de mettre l'organisme social au service du plus fort. Pour les radicaux, pour les révolutionnaires, le phénomène paraît contradictoire. Tout s'explique au fond par ce fait que les groupements, politiques ou religieux, qui se disent représentatifs, en arrivent très vite à ne plus rien représenter qu'euxmêmes, grâce aux intérêts oligarchiques très proches qui masquent, sans qu'on y prenne garde, les grands principes très lointains.
VEIIS LA RÉPABATION 49
Qu'y a-t-il encore? La masse confuse, le peuple divers et changeant qui n'a pas les moyens de savoir, ni la possibilité de se concerter pour agir? Le premier qui lui ment parait avoir raison. Voyez Judct, par exemple. Il vint jadis îi la Justice, très plat, me demander effrontément mon concours pour le faire élire député de la Corse par la coalition des radicaux et des bonapartistes, et comme je refusai, le répugnant cynique, qui ne pouvait comprendre, n'a pas déragé depuis. Eh bien! il peut, grâce au Petit Journal, répandre sa bave chaque jour à trois millions d'exemplaires. Quels lecteurs auront le temps de rechercher les démentis? Combien de millions de fois faut-il répéter un mensonge pour en faire — momentanément — l'équivalent d'une vérité ? Beau problème pour un mathématicien de la psychologie des foules.
Alors, il faut en convenir, une question formidable se présente. Si tous les organismes d'où la revendication de justice pouvait surgir viennent à manquer à la fois, quel recours reste-t-il au progrès du droit humain qui pourtant doit se faire? H reste l'individu, l'homme d'esprit intangible, qui se libère de toutes les suggestions intéressées, et marche, sourd aux injures, insensible aux menaces, vers la lumière de vérité. Le mérite de Zola est qu'il fut, sinon le premier, du moins le plus résolu de ceux qui pensent par euxmêmes et mettent courageusement l'acte au bout de la pensée. Dans la grande faillite sociale dont nous sommes témoins, ce n'est pas un médiocre avantage. On le lui fait payer cher. C'est que la gloire en est sans prix.
7 août 1898.
50 VEllS L.\ IIKPAIIATION
Encore un enterrement.
Un beau signe des temps, la lettre de M. Salle à M. Ai'thur Mever. M. Salle est cet ancien avocat à qui un membre du conseil de guerre de 1894 a confié que Dreyfus avait été condamné sur une pièce secrète soustraite à son examen. Quelques jours après la publication dans VEcloir, de cette pièce, d'ailleurs falsifiée, ]M. Salle rencontra M. Démange sur le pont de ^lelun et lui fit l'aveu de cette confidence. \J Eclair annonçant, avec force détails, que le document avait été montré aux juges sans avoir passé sous les yeux de l'accusé, M. Salle se considéra dès lors comme libre de parler, et parla. Telle est son aventure. Nous l'avons vu comparaître en qualité de témoin au procès de Zola. Chacun sait qu'il fut empêché de dire un seul mot par le président Delegorgue qui, d'avance, connaissait trop bien son témoignage. Il fut décidé par ce « magistrat » que la question pour laquelle Zola s'était fait poursuivre ne serait pas posée. C'est ainsi que l'on put, grâce à ce déshonorant subterfuge, obtenir du jurv une condamnation.
Depuis ce temps, M. Salle n'avait pas lait parler de lui. Ce n'est point un chercheur de réclame. On le dit le plus brave homme du monde, avec des sentiments qui ne sont point d'un réformateur. C'est sans doute ce qui explique qu'il fut particulièrement choqué, l'autre jour, lorsqu il se vit l'objet des attentions peu bienveillantes du Gaulois. On le représentait
VERS LA KÉPAHATION 51
comme ayant « apporté des obstacles » à la fête du drapeau du li)Pde ligne, célébrée à Maisons-Ladltte. l']t, pour expliquer ce manque de patriotisme, le journal ajoutait ces simples mots, pleins de perfidie : « On se rappelle l'intervention de M. Salle au début du procès Zola. »
I/honorable avocat ne voulut point rester là-dessus, et nul ne l'en blâmera, je suppose. Il se justifia donc en quelques explications abondantes auprès d'Arthur Meyer. Mais la vérité rétablie ne lui suffit pas : il voulut s'expliquer sur Taflaire Dreyfus. C'était encore son droit, a la seule condition de parler net et de tout (lire. Hélas! Il avait sur le cœur les injures des amis d'Esterhazy et tenait surtout à se disculper. De là, le paragraphe final de l'épitre, où M. Salle dit qu'il n'est pas le complice de Zola (j'ignorais qu'on eût émis cette idée saugrenue) et que « rien dans ses paroles n'a jamais permis et ne permet encore de penser qu'il ait pu croire à l'innocence du condamné ».
C'est là, parait-il, ce qu'il se proposait de dire à la Cour d'assises. Rien de mieux. ^Nlais M. Salle, qui a certainement conservé le souvenir de sa confidence à M. Démange, ne peut pas avoir oublié la question qui lui lut posée sur ce point par ^P Labot-i. Il ne s'agissait pas du tout de savoir s'il était d'avis que Drevius est innocent ou coupable. Ce qu'on voulait avoir de lui, c'est la reproduction fidèle du propos qui lui fut tenu par un membre du conseil de ouerre. Il ne l'ionore pas davantage à cette heure. Coiliment se fait-il donc qu'il soit muet là-dessus? Puisque l'idée lui est venue d'ouvrir son cœur à Arthur Meyer, pourquoi n'a-t-il pas « lâché tout le morceau » bravement.* C'est là qu'on voit à plein le succès de la terreur organisée par la presse dEsterhazv.
Les braves gens qui n'aiment pas à se voir couvrir de boue tous les matins dans les feuilles publiques, n'osent dire ce qu'ils savent, où, s'ils annoncent qu'ils vont parler, n'en disent que la moitié. Les opinions de M. Salle sont assurément fort loin des nôtres. Eh
VEKS LA niiPAHATIOX
bien ! cela même ne lui assure pas l'indulgence des journaux de l'Etat-Major. Il est supposé détenir quelque fragment de vérité. C'est assez : on le honnit et rinfortuné ne songe qu'à se confondre en excuses. Peine fort inutile. Tous ceux qui connaissent M. Salle déclarent qu'il est incapable de mentira sa conscience. Le jour viendra où il sera mis en demeure de s'expliquer en présence de M. Démange. Alors la vérité sera connue. M. Salle, d'ailleurs, n'est peut-être pas sans savoir (|ue d'autres juges du conseil de guerre ont fait à diverses personnes la même confidence. UNI. Stock, à la Cour d'assises, a vainement proposé d'en faire la preuve.
Dans ces conditions, comment ne pas admirer la naïve roublardise du Gaulois, annonçant que la lettre de jNI. Salle est « la fin d'une légende )>. Ce journal est, vraiment, le dernier à pouvoir feindre tant d'ignorance. Car nulle part l'histoire de la pièce secrète communiquée aux juges ne fut plus explicitement racontée que dans ses propres colonnes. Qu'il se relise. Et son informateur, et l'informateur de son informateur, qui ne m'est point inconnu, lui diront que la vérité ne se laisse point enterrer par voie d'escamotage. Que de «légendes» e/??e/vees, depuis le commencement de l'affaire Dreyfus ! On ne les a pas plutôt mises au tombeau en cérémonie, qu'elles se dressent plus vivantes que jamais sur la dalle funèbre. Il y eut jadis, en Israël, une histoire pareille. Un Nazaréen, envolé du sépulcre ouvert. M. Arthur Meyer qui est, je crois, de la tribu de Juda, doit avoir des ancêtres qui se frottaient les mains en disant : « Il est mort. Bonne affaire ! » Pour un mort, il a fait beaucoup de bruit depuis dix-huit cents ans. ♦
8 août 1898.
VERS LA HÉPARATION 53
trop haut.
Parmi les scandales de l'affaire Esterhazy, l'arrêt de la Chambre des mises en accusation occupera une place distinguée. Il faut, en vérité, que des gens qui exercent le métier de juges fassent un très grand fonds sur la présente hébétude de l'opinion publique pour se mettre aussi manifestement en travers de l'évidence. Ce qui étonnera, plus tard, c'est que tant de coups impudemment portés à la manifestation de la vérité n'aient pas plus promptement éveillé l'esprit français de sa stupeur.
Un juge d'instruction qui veut savoir! Comment, il en reste un, en France, et c'est justement devant lui c[ue la plainte du colonel Picquart amène Esterhazy? Pas de chance. Il faut barrer la route à ce gêneur. Il a ac(|uis la preuve des « relations répétées » d'Esterhazy et de la fille Pays avec le colonel du Paty de Clam, de l'Etat-Major. Il veut voir clair la-dedans. Mais c'est justement ce que ne veulent pas permettre nos gouvernants, qui se trouvent, de fortune, être des représentants de principe. Leur principe par excellence, dans cette affaire, c'est que la vérité ne soit pas connue, et la raison en est qu'elle déplaît à l'Etat- Major. M. Cavaignac, imposé a la faiblesse de M. Brisson par les césariens et les antisémites, monte la garde pour le compte de M. de Boisdeffre, et ne laisse approcher ni ministres ni juges.
VEKS LA Ulil'AltATIOX
Pour lui venir eu aide, M. Feullloley, procureur de la République, a commencé par se mettre en conflit avec M. Bertulus. Les militaires seuls sont compétents pour juger les militaires, et nous savons maintenant ce que cela veut dire. Si M. du i^aty de (llam, cousin du ministre de la guerre, a commis quel({ue faute — ce qu'à Dieu ne plaise — il sera jugé et très bien jugé par ceux qui ont précédemment refusé toute enquête pouvant aboutir ir le charger de faits délictueux. Qu'on v compte. Comme c'était la justice de ^léline, c'est la justice de Brisson^
Il est vrai quil suffit dun civil impliqué dans l'affaire pour entraîner tout soldat devant la justice civile, et la fille Pays livrée aux juges ordinaires implique la comparution d'Esterhazy et de du Paty au même tribunal. C'est la loi. Mais ce ne sera pas la loi si le gouvernement l'entend ainsi. Donc la Chambre des mises en accusation, composée de « magistrats » dont la destinée est dans les mains des maîtres du pouvoir, dira que la complicité découverte par le juge d'instruction Bertulus n'existe pas h ses yeux, et que la déposition des témoins qui mettent à nu ce mensonge doit être supposée non existante. Avec cette conception juridique de la suppression des témoins ({ui gênent, quel arrêt ne pourrait-on pas rendre.'
Voilà l'enseignement de justice que nous donnent les républicains de qui nous sont venues tant " de déclamations enflammées sur le droit opprimé et la justice méconnue.
Ainsi achèvent-ils de pervertir le sentiment public et d'enfoncer plus avant cette lamentable idée que, sous les magnifiques théories, il n'y a qu'un droit de sûr, c'est d'être le plus fort pour abuser librement de toutes les servilités disponibles.
Je ne sais ce que la Cour de cassation dira de 1 arrêt monstrueux. Jusqu'au bout je veux espérer. Jamais je ne prendrai mon parti de croire que la France est un pavs où il n'y a pas de justice, que la France est un pays où il n'y a pas de légalité.
VEIIS LA llKPAnATION
13 .ailleurs, on ne pourra pas faire que les témoignaoes acquis ne demeurent. On ne pourra pas faire que tout le public ne voie l'appareil de justice cyni- (piement braqué contre la vérité. On ne pourra pas faire qu'il ne se trouve des hommes pour en tirer la conséquence. Les pensées mûriront dans les cervelles lentes. On comprendra qu'il n'est pas admissible ([u'un chef militaire puisse tout se permettre impunément, à la condition trop simple de se couvrir d'un mot : « Ne me touchez pas, je suis la patrie. » D'abord, ce n'est pas vrai. Il n'est pas la patrie plus qu'un autre. Et puis la justice, c'est la patrie aussi.
La suite maintenant à l'arrêt de la Chambre des mises en accusation. 11 ne s'agit plus que de savoir si c'est la loi qui règne en France, ou bien si c'est la caste anonyme de l'Etat-IMajor. Quand on a scandaleusement protégé le traître Esterhazy, c'est qu'on ne voulait pas découvrir ses complices. Quand on a refusé les enquêtes demandées par le colonel Picquart, c'est qu'elles devaient conduire a du Paty de Clam. Malgré tout, voici cjuelque lumière qui poind. Après du Paty, d'autres encore. Où nous conduirait-on? Trop haut, peut-être. Allons, magistrats de la Répul)lique, vite votre éteignoir! Les lois sont faites pour les petits qui ne peuvent se défendre. La botte éperonnée déchire la toge et passe...
Cela, sous le règne deBrisson, président du Conseil.
9 (tout 1898.
56 VEltS LA RÉPAHATION
Des hommes!
Le discours de M. Buisson, ancien directeur de l'enseignement primaire, sur la tombe de M. Félix Pécaut, le successeur de J. Steeg à l'Ecole de Fontenay-aux-Roses, est un acte de haute portée. Celui qui l'inspira par l'admirable témoignage de conscience dont il nous laisse le souvenir, lut un de ces nobles esprits qui cherchèrent le relèvement de la France dans une culture meilleure des belles ressources de l'Esprit français. A cette œuvre de haut patriotisme, M. Pécaut dévoua sa vie. Mais s'il demeura, jusqu'à la dernière heure, ferme dans son sillon, il ne se crut point exempt pour cela des communs devoirs généraux envers les hommes de son temps. Au premier rang, le devoir de parler suivant sa conscience, quoi qu'il put advenir. L'histoire de notre époque, comme de toujours, nous apprend que c'est précisément le plus difficile à remplir.
L'afFreuse crise morale que nous traversons ne pouvait laisser M. Pécaut indifférent. Sans s'arrêter aux pantalonnades des faux patriotes qui prétendent fonder notre puissance militaire sur l'infatuation d'une ignorance galonnée et sur l'universelle domination du mensonge, M. Pécaut voulut pénétrer, de son intelligence et de sa volonté, jusqu'à la vérité profonde, et quand il l'eut atteinte, aucune considération ne put l'en détacher. A bout de forces, huit jours
V]:HS LA HEPAltATION OV
iivant sa mort, soucieux avant tout de sa liberté de parole, il envoyait à M. Bourgeois sa démission d'inspecteur général et de membre du conseil supérieur de l'Instruction publique. Et M. Bourgeois, qui connaissait la cause de cette décision douloureuse, aux portes mêmes du tombeau, n'a pas craint de s'accuser publiquement lui-même, en exprimant son regret personnel de la mort « de ce grand homme de bien ». Je voudrais souhaiter à M. Bourgeois un Pécaut pour lui retourner ce témoignage.
Ilélas ! l'usage de sa liberté reconquise fut refusé par le destin cruel à ce haut esprit, à ce grand cœur. Comme Brisson, Delegorgue, Périvier mettent la main sur les lèvres des vivants par crainte de la vérité, la mort, bonne auxiliaire du mensonge, mit. son froid bâillon sur la bouche anxieuse de dire, et prononça l'arrêt suprême : « Tu ne parleras pas. »
Eh bien! la mort est impuissante. L'homme parle, il a parlé, et sa voix fera vibrer toutes les consciences sincères. La noblesse d'âme est mieux qu'héréditaire : elle est contagieuse. M. Buisson, un collègue, un ami de M. Pécaut, avait été témoin des luttes de conscience où le vieil universitaire dépensait le meilleur de sa critique et de son bon vouloir, pour connaître et pour juger. Spectateur ému de cette laborieuse évolution de pensée, il résista longtemps — ainsi qu'il l'atteste lui-même — ■ à la puissance de suggestion qui s'en dégageait. Je connais cet état d'esprit. J'ai résisté longtemps, moi-même, ne pouvant croire à la réalité. Et il se trouve des sots pour me faire aujourd'hui reproche d'avoir fait, de prime abord, confiance à l'Etat-Major, tant qu'il n'y avait pas lieu de soupçonner l'erreur ou la faute.
Et puis, il advint à M. Buisson comme à nous : il dut se rendre à l'évidence. Et le voilà aujourd'hui debout devant la dalle sous laquelle l'homme qu'il aima dort son dernier sommeil, le voilà grandi de la conscience, muette désormais, dont le dépôt lui fut remis, le voilà qui parle sans peur et sans colère, pour
58 VF.nS LA ItKl'AHATION
celui ([iii no parlera plus. VA de grandes paroles lui viennent aux lèvres, qui resteront comme une des plus belles protestations de ce temps. « Félix Pécaut, proclame-t-il, essayait de préserver la République, la France et l'armée du seul déslionneur qui pourrait les atteindre. Car réparer une erreur, s'il y a eu erreur, ce n'est pas une honte, au contraire. Et c'en serait une, indélébile, que prendre son parti d'une iniquité, même involontairement commise. « Dans le désarroi a;énéral, c|ue d'espoir nous vient de cette ferme et claire pensée ! Mais écoutez M. Pécaut luimême :
« En i'ou/ant saucer la France, prenez garde de détruire la conscience française! Il est facile aujourd'hui d'obtenir que, de guerre lasse, la conscience publique se taise et s'apaise. Tremblons^ que ce malheur ne nous arrive. Celui-là seul serait irréparable. » Ah ! la superbe réponse aux criminelles divagations des agents de l'Etat-Major! Et M. Buisson conclut comme je faisais hier : « Ne nous laissons pas enfermer dans ce dilemme abominable : ou sacrifier la justice à la patrie, ou sacrifier la patrie à la justice. Ces deux idées n'en font qu'une : blesser l'une, c'est blesser l'autre. »
. Enfin! Enfin! Voilà des Français qui se lèvent, et qui parlent quand parler c'est agir. Grâces leur soient rendues. C'est l'esprit libérateur de la France qui se révèle en eux. Par eux nous serons sauvés du malheur que redoutait M. Pécaut. Le cri de la conscience publique ne sera point étouffé. Des hommes ! Il y a des hommes en France ! Tant de faibles qui tremblaient devant les menaces barbares du sabre et du goupillon, reprendront courage, voyant où sera la force de demain. Qui sait si cette crise ne nous sera pas salutaire par les utiles réflexions qu'elle pourra nous suggérer sur nous-mêmes. Encore faut-il pour cela que nous n'v épuisions pas nos forces les uns contre les autres. Brisson, Brisson, n'àvez-vous pas pitié de la patrie? Le chemin est si clairement tracé
vEns i.A hhpahation 59
<levànt vous, maintenant. II ne faut plus que la volonté <Ie ne s'en pas laisser détourner. Pour la France et pour la République, tout droit devant vous, Brisson !
10 aoilt 1808.
Entre poètes.
Ils sont deux qui s'écrivent des choses intéressantes : SuUy-Prudhomme, Bouchor. Sully-Prudhomme a figuré dans le conseil qui a chassé Zola de la Légion d'honneur, et la question qui se pose est de savoir si le fait, dans l'avenir, ne sera pas plus fâcheux pour Sully-Prudhomme que pour Zola. Bouchor ayant fait là-dessus h son confrère en poésie quelques remarques piquantes, celui-ci n'a pas cru pouvoir demeurer sans répli([ue. Je le regrette pour lui, car je le tiens pour un noble ouvrier de l'idée, en dépit d'une défaillance qui seia, je l'espère, suivie d'un prompt retour.
De la lettre emberlificotée de l'académicien membre du conseil supérieur de la Légion d'honneur, il résulte en effet qu'il a voté contre Zola. J'ai tant ^l'admiration pour le puissant esprit du poète que je l'avais rêvé, en dépit de toutes les suggestions de l'eniourage, inébranlable dans son lyrique amour de la justice et de la vérité. Il aura rencontré une heure dans sa vie où il pouvait parler assez haut pour être entendu de toute la terre, où il pouvait, à côté de son grand renom, laisser aux hommes le souvenir d'un acte exemplaire pour cet idéal de justice qu'il a si
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magnifl(|ucment chiuité. 11 a laissé passer l'occasion, et cela est un malheur, non seulement pour sa gloire, mais pour la patrie elle-même, dont on ne peut séparer la cause de la justice sans lui faire le pire outrage, comme l'a dit M. Pécaut, comme le répète M. Bouchor.
Hélas! qui l'aurait cru? M. Sully-Prudhomme n'est pas de cet avis et la raison qu'il en donne est la plus inattendue. Le grand poète s'est soudainement considéré comme « un homme d'Etat hors cadres ». Quelle déchéance ! Alors ce n'est pas assez des politiciens que nous envolent les électeurs pour répartir entre les privilégiés la manne budgétaire et les ridicules rubans qu'on dit honorer l'art, la science, le dévouement, quand c'est l'art, la science et le dévouement qui les honorent? Il faut maintenant que nous assistions au miracle de sauveurs improvisés par la vertu de l'auto-élection. Et le pire est justement que M. Sully-Prudhomme se soit tout h coup révélé à lui-même comme un de ces sauveurs dont la Providence nous accable.
Car, sachez-le, c'est « la sécurité du pays » qui était en jeu si Zola avait pu continuer de se promener avec un morceau de soie rouge à la boutonnière. Ce que c'est que de nous! Et comme la défense du territoire peut être mise en péril par le fait le plus éloigné des conceptions delà stratégie! J'ose assurer M Sully-Prudhomme qu'il n'y a pas besoin d'être homme d'Etat pour s'inquiéter de la sécurité de la Patrie et qu'il n'est pas nécessaire du tout de revêtir un costume spécial pour faire à cet intérêt primordial les sacrifices qu'il commande. Ce qu'il faudrait nous faire connaître, c'est comment « la sécurité du pays » peut exiger le sacrifice « de nos plus saints scrupules », c'est-à-dire la perte, pour sauver la patrie, de ce qui est le fondement de la patrie elle-même. M. Sully-Prudhomme, à la vérité, parle de « conciliation ». Il a seulement négligé de nous dire les termes de l'accord, et pour cause.
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Sans doute, il nous déclare que « sa conscience demeure intacte, qu'il ne dépend d'aucun intérêt temporel, de religion, d'aucune lisière politique, ni de personne ». Mais nous n'avions pas besoin de cette iïffirmation superflue. Nul n'a de raison, que je sache, de suspecter la droiture des intentions de ^I. Sully- Prudhomme. Il s'agit seulement de savoir à quelles sortes d'actes elles aboutissent, et, dans sa belle réponse, M. Bouchor s'est expliqué là-dessus d'une manière définitive. « Il n'y a rien de plus simple, observe-t-il, que de réclamer hautement la pleine lumière de la vérité, la stricte application de la loi, la justice égale pour tous, sans laisser intervenir l'odieuse raison d'Etat, sous quelque déguisement qu'elle se présente. » Voilà qui est parler! Si M. Sully- Prudhomme ne s'était pas vu transformer subitement en homme d'Etat, il eût compris que la raison d'Etat n'est pas autre chose que le mensonge invoqué pour la protection des castes fondées sur l'exploitation de la patrie, contrairement à l'intérêt général de tous les Français, qui, après tout, constituent la France ellemême, la France de pensée, la France d'action, la France d'idéal.
C'est ce que dit très bien Bouchor : « Si, dans la plénitude de mon droit, je condamne la faiblesse lamentable des pouvoirs publics, qui n'ont pas su vouloir la vérité et qui semblent en avoir une terreur croissante, c'est avant tout parce qu'ils privent la France de sa grande force en la rendant infidèle à son idéal. » Voilà, par malheur, la pensée qui ne s'est pas imposée avec assez de puissance à l'esprit de M. SuUy-Prudhomme. Demeuré libre poète, il se fût enflammé, sans doute, pour la défense de l'idée contre le fait brutal qui l'opprime et prétend l'écraser. Homme d'Etat, membre du conseil supérieur de la Légion d'honneur, toute la force de l'état d'âme ambiant était déjà sur lui avant qu'il put s'interroger. Poètes, penseurs, écrivains, ne vous laissez pas enrégimenter. Sachez demeurer vous-mêmes. C'est le plus haut ser-
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vire qu il puisse vous ètie doniir de rendre à la pairie.
11 aoiU 1898.