XI
Le bouquet.
Notre magistrature poursuit le cours de ses exploits. La Chambre des mises en accusation ne s'est pas contentée de déclarer que ^I. du Paty de Clam ne relevait pas de la justice civile. Par une contradiction qui n'est pas l'une des moindres surprises d'un scandale sans précédent, ces mêmes magistrats qui proclament qu'un juge civil ne peut apprécier la conduite du complice d'Esterhazy et de la fdle Pays, l'apprécient dans le même arrêt et prononcent qu'il faut le tenir pour exempt de tout blâme. Au fond, cela n'est pas plus extraordinaire que de supprimer la déposition d'un témoin qui établit dans tous ses détails la complicité que ne veut pas connaître le gouvernement de M. Cavaionac, avec M. Brisson délégué à la sous-présidence du Conseil. Quel curieux état d'esprit que celui d'un homme qui, parce qu'il a revêtu la robe du juge, croit qu'il est en son pouvoir, en écrivant le plus effronté mensonge sur une feuille de papier timbré, d'en taire la vérité! Si c'était possible, je dirais que c'est encore plus bête que canaille.
A cette œuvre pourtant, tous nos hommes d'Etat, modérés, réformateurs radicalisants ou même révolu-
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lioniiaires, se sont attelés d'ensemble, avec les encouragements auxiliaires des hommes d'Etat hors cadres, comme M. Sullv-Prudhomme, qui réclament leur part de l'entreprise publique contre la justice et la loi. Le malheur, c'est qu'on n'est plus libre de s'arrêter dès qu'on a passé outre ii tous les principes de droit, à toutes les idées d'équité, au respect élémentaire de la vérité reconnue, que les pouvoirs publics ne peuvent impunément violer qu'à la condition de sauvegarder au moins les apparences. Notre gouvernement, hélas! n'en est plus là, et je le vois descendre la pente d'une telle rapidité que je me demande au fond de quel fossé nous jettera l'ultime culbute.
Pour le moment, nous en sommes toujours au spectacle de la justice et de la loi cyniquement faussées par la magistrature chargée de les faire prévaloir. La Chambre des mises en accusation ayant déclaré, avec une impudence officielle dont il n'y a pas d'exemple peut-être depuis la Révolution, que le complice n'était pas complice, il ne restait plus, après avoir brutalement supprimé le recours en cassation, qu'à proclamer le criminel innocent. C'est ce que vient de faire ^L le procureur de la République Feuillolev qui, contrairement au juge Bertulus, conclut au nonlieu en laveur d'Esterhazy et de la fille Pavs. J'avais déjà admiré l'aplomb avec lequel ce « magistrat » avait re([uis M. Bertulus de poursuivre son instruction sur les faits et gestes du Uhlan et de son amie, après avoir, en couvrant du Paty de Clam, pris les précautions nécessaires pour empêcher le juge d'arriver jusqu'au tuf de la vérité.. Cette hypocrisie était encore un hommage au renom conventionnel de notre magistrature. L'arrêt de la Chambre des mises en accusation nous permet de rejeter bien loin ces pudeurs. Allons! un pas de plus dans l'effronterie juridique. Qu'est-ce donc qui pourrait retenir nos juges désormais .^
Les faux Blanche et Spcrauza fondés sur la viola-
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tion du secret des lettres au profit de l'intérêt privé d'un criminel, les lettres de la femme voilée, la promenade hors de l'armoire de fer d'un document secret de l'Etat-Major, sont des faits à la charge commune d'Iistcrhazy, de la fille Pays et du colonel du Paty de Clam. Il faut que du Paty de Clam soit innocent, parce qu'il fut le juge instructeur de Dreyfus, et qu'il faut que Dreyfus reste au bagne, innocent ou coupable, comme dit M. Georges Berry.
Du l^aty de Clam a diaboliquement machiné la plus monstrueuse erreur judiciaire. De ce fait, il est sacrosaint. Tous les actes délictueux qu'il a pu commettre pour nous enfoncer un peu plus dans le mensonge et pour aggraver la crise mortelle où l'esprit public menace de sombrer, seront tenus pour légitimes par l'unique raison que du Paty de Clam en est l'auteur. C'est Zola qui est le malfaiteur public, puisqu'il dénonce du Paty. C'est Picquart qui est accusé d'avoir divulgué des secrets d'Etat, et cela est tout simple, puisque c'est le colonel du Patv qui complote avec le Uhlan dont le rêve est de brûler Paris, puisque c'est le colonel du Paty qui livre à ce misérable, à ce traître, les documents secrets que l'Etat-Major interdit à notre vue. Du Paty est innocent, vous dis-je, car, s'il est acquis qu'il ait livré une pièce secrète au Uhlan, qui nous dit comment cet homme s'est procuré les notes dont il est question dans le bordereau? Rappelez-vous le mal que se sont donné les officiers de l'Etat-Major devant la Cour d'assises de Paris pour prouver qu'Esterhazv n'avait pu connaître ces documents. Officiellement, cela n'est pas douteux. Mais quand on a des amis. ..
Enfin du Paty est innocent parce qu'il est innocent, et la preuve c'est qu'on va innocenter Esterhazy luimême, le traître, l'espion allemand à 2.000 francs par mois, le faussaire, l'insulteur de l'armée, le haïsseur de la France. C'est le bouquet. Après le juge militaire, voici le juge civil au pied de cet infâme, commandant de l'armée française et décoré de la
Légion d'honneur. Et Félix Faure est content. Et Brisson "se lamente de peur en son oratoire francmaçon. Et la Chambre à l'unanimité vote des palmes à Cavaignac.
Il y a la loi violée, la justice outragée, la vérité poinardée par derrière. Distractions passagères de notre épublique de liberté, d'égalité et de fraternité.
12 août 1898.
L'état d'esprit en France.
Je fais d'incroyables efforts pour comprendre l'état d'esprit de mes concitoyens. La France avait gardé de 1789 une puissante autorité morale sur le monde. La race était bonne et gaie, franche et vaillante, amoureuse de justice, éprise d'idéal. On lui reprochait sa mobilité, une humeur parfois querelleuse, un manque de méthode et d'obstination dans ses desseins. Mais sa haute générosité d'âme la faisait trop belle aux yeux des peuples pour qu'ils pussent se défendre, à travers tout, de T aimer.
Ils l'aimaient, « la douce France », et la tenaient pour la plus noble amie des vaincus de la Destinée. Aussi quels soulèvements d'espérance dans le vieux continent gémissant sous le poids des monarchies usées, quand notre xviii" siècle annonça la paix de justice entre les hommes et quand la Constituante annonça son dessein de la réaliser. Ah! je ne le sais que trop, la chute fut sanglante et profonde.
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Les révolutîonnaires'trébuohèrent aux planches de r instrument de moi-t, et Napoléon, succédant aux jeunes généraux de l'ère nouvelle (|ui apportaient la justice et la liberté dans les plis du drapeau tricolore, dépensa l'énergie de ce peuple en d'efiroyables tueries, sans autre but que de revivifier dans le sang le rêve mort de César et de Charlemagne. 1815 apporta la fin de la violente épopée, et le Français, de sa pente naturelle, tout aussitôt revint aux revendications de justice et de liberté dont 1830 et 1848 furent, pour une heure, l'éclatant triomphe.
Sans doute, d'inouïes catastrophes suivirent : la guerre civile de Juin, le coup d'Etat de Décembre aboutissant logiquement à la folie de la guerre francoallemande; après la désorganisation de l'armée, la patrie livrée à 1 invasion par l'incapacité de nos chefs militaires et la trahison du plus fameux de tous, enfin la guerre civile reparue, noyée dans des torrents de sang. 5lais, au-dessus de cette tragique histoire, quelque chose planait des temps anciens, l'idéal d'humanité dont les penseurs du xviii'' siècle avaient fait le meilleur, de la conscience populaire. Nos détracteurs, sans doute, le disaient trop haut pour que nous y puissions jamais atteindre. C'est que nous avions voulu d'abord le placer aux sommets d'où toute la terre le put voir. Et, <{Uoi (|u'il en put être, l'état d'esprit demeurait en nous qui, par notre puissance d'assimilation, par notre élan de généralisations hardies, nous permettait de nous dire les porte-parole du genre humain.
C'est pourquoi, jusque dans l'invasion même, la République avait surgi du sol. La République, un mot qui peut représenter tout le bien, tout le mal, suivant ce que la font ceux que l'esprit public met en situation de la forger à leur image. Que dire des luttes stériles des vingt années passées ? Pour juger librement nous manquons de la reculée nécessaire. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne s'est rien fait que par la bourgeoisie républicaine, qui, seule maîtresse, a gouverné ce pays suivant les données d'empirisme estimées par
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elle les plus propres à assurer le maintieu de son pouvoir. Elle seule pourra donc porter, dans l'histoire, la responsabilité du fait accompli et de ses conséquences.
[.es deux crises les plus notables de ce règne ont été, sans contredit, le Boulangisme etlalTaire Dreyfus. Le Boulangisme fut un accès de régression césarienne, principalement causé par l'impuissance et le désarroi des partis. Poussée de l'ancien virus qu'on avait cru détruit et qui travaille encore trop de cerveaux simplistes, attardés dans les conceptions d'un autre âge. Malgré tout, il semblait que l'esprit de la Révolution, comme on dit, dont le césarisme est la perversion, était resté vivant au fond des âmes. L'esprit de la Révolution, caractérisé surtout par le besoin d'une justice égale entre tous les hommes.
Kh bien! le mal parait plus grand que les pessimistes eux-mêmes avaient pensé. Car l'affaire Dreyfus nous a soudainement révélé que le gouvernement, pour violer la loi, pour outrager la justice, pour faire prévaloir le mensonge sur la vérité, n'avait pas même besoin de sauvegarder les apparences, et (|ue les politiciens, ainsi que les masses qu'ils expriment, s'accommodent fort bien de tels actes ouvertement commis, quand les préjugés de race ou de religion, et quand les intérêts électoraux, peuvent y trouver leur compte.
Voilà le point exact où nous sommes descendus. Les chefs du peuple, au pouvoir ou dans l'opposition, se sont mis au service des idées qu'ils condamnent, par simple làcliPté de caractère., et l'on sait si le Parlement a suivi. Le l-*arlement, pouvoir sauveur, pouA'oir d'idées, a consommé sa propre défaite, a scandaleusement renié tout ce qui faisait sa raison d'être. C'est la grande course a 1 abîme.
Pour l'honneur de la France, comme il y eut autrefois la protestation des philosophes dans Rome décadente, il se trouve des Français — non des moindres — pour prendre acte de ce qu'ils refusent leur adhésion à l'iniquité, à l'illégalité, au mensonge. Hier, je citais i\L Buisson. Aujourd'hui, voici M. Gaston Paris
()8 VERS LA HÉPAJtATlON
qui nous apporte celle éloquente déclaration, qu'en d'autres temps nous aurions jugée superflue.
Quand un peuple ne croit plus à l'intégrilé incorruptible de ses juges, tout chancelle dans sa conscience, tout s'obscurcit dans son sentiment du droit. Placer la justice en dehors et au-dessus de toutes les passions, de toutes les haines, de toutes les cupidités, c'est le premier devoir des gouvernants. La ro3-auté française l'avait admirablement rempli sous Louis IX, qui plus d'une fois avait incliné les intérêts de la couronne devant les décisions du droit et qui recommandait à ses gens de loi de ne jamais favoriser sa cause au détriment de ceux qui plaidaient contre lui. Ses successeurs n'agirent pas de même. Ils firent de la justice un instrument de leurs rancunes et de leurs convoitises, et ils faillirent ainsi à la plus sacrée de leur mission. Cette mission, c'est l'Etat moderne qui en a hérité aujourd'hui. Représentant direct de la nation, il est plus tenu encore à lui conserver sa foi dans la justice, sans laquelle il n'y a plus de conscience publique. Puissent le comprendre ceux que la confiance de leurs concitoyens a investis du redoutable pouvoir de châtier le crime etde protéger 1 innocence ! Puissions-nous ne pas revoir des jours oii les enquêtes judiciaires ne seraient que des comédies, où les témoins véridiques seraient menacés ou réduits au silence, où les débats intéressant l'honneur et la vie des citoyens seraient enveloppés de ténèbres !
Et quand un homme qui honore la France traverse une de nos grandes villes, (jue croyez-vous qu'il arrive ? On le hue, on lui jette des pierres pour avoir parlé de la sorte, et il faut que la gendarmerie le protège contre les césariens et les antisémites, maitres de la rue.
Elle gouvernement de la République, que dit-il? Rien. Car ce sont ses plus fermes soutiens qui manifestent contre Grimaux, à Nantes.
Et les protestations de « l'opinion républicaine »? Quand les fougueux rhétoriciens des « Droits de l'Homme » se souviendront des « Immortels Principes )) qu'ils représentent, je ne manquerai pas d'en informer mes lecteurs.
13 août 1898.
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