‹ Vers la réparationChapitre 5 sur 14 · XI V · texte numérisé non relu

XI V

Les secrets bien gardés.

Le colonel Picquart est poursuivi pour le crime d'avoir communiqué à M'^ Leblois, son conseil, les lettres du général Gonse, qui intéressent autant la sûreté de l'Etat que tout document où il n'est pas dit un mot de l'Etat ni des conditions de sa défense. On n'a pas oublié dans quelles circonstances le colonel Picquart fut amené à faire cette communication sous le sceau du secret professionnel. Il avait découvert l'identité de l'écriture d'Esterhazy avec celle du bordereau, et la conclusion qui s'imposait, c'était la revision du procèsde Dreyfus. Seschefs ne disaient pasnon, ne disaient pas oui, ne sachant trop encore jusqu'où la lâcheté des pouvoirs civils leur permettrait de résister à l'évidence. Ils disaient à Picquart bien gentiment : « Cherchez », et, au milieu de ses recherches, quelqu'un de l'Etat-Major (serait-ce du Paty?) faisait le coup de l'article mensonger de VEclair, et l'on expédiait, sous de faux prétextes, le colonel gêneur en Tunisie. Mais, avant de partir, il avait échangé, avec le général Gonse, des propos souvent cités, qui n'ont point été démentis.

— Vraiment, aurait dit le général, vous prenez cette affaire fort à cœur. Après tout, ce nest pas cous qui êtes à rUe du Diable !

Et le colonel de répondre :

— Je n emporterai pas ce secret dans ma tombe.

YEIIS i.\ REPAHATIOX

Et cette parole n'était point hors de propos, car bientôt le général Leclerc, commandant en Tunisie, recevait l'ordre d'expédier le colonel Picquart, avec un nombre insignifiant de cavaliers, dans les parages voisins du lieu où le marquis de Mores a rencontré la mort. Si les Arabes ne s'étaient point montrés, la fameuse lettre où Esterhazy proposa d'attirer sa maîtresse en Tunisie pour lui faire envoyer par un de ses spahis un coup de fusil dans le dos, montre a quels genres d'accidents la terre d'Afrique nous expose. Le général Eeclerc heureusement s'opposa au départ du colonel, que rien ne justifiait. Sans cela le juge d'instruction Fabre ne serait point présentement saisi d'une affaire Picquart.

On comprend aisément que, dans ces conditions, le colonel, pressentant qu'on l'envoyait peut-être à la mort, ait chargé l'homme de loi qui était son ami d'enfance de venger, s'il y avait lieu, sa mémoire. Les lettres du général Gonse prouvaient jusqu'à l'évidence que les chefs du colonel, connaissant par le menu toutes les circonstances de l'enquête a laquelle il s'était livré, lui avaient officiellement gardé toute leur bienveillance, et l'avaient même d'abord encouragé dans sa recherche de la vérité. Rien de plus. Voilà de quels faits le juge d'instruction Fabre est chargé de tirer cette conclusion que le colonel Picquart a porté atteinte à la sûreté de l'Etat. Je ne doute pas qu'il n'y réussisse à la satisfaction de ceux qui le décoreront, l'un de ces jours, pour ce bel ouvrage. J'ose prédire, en outre, qu'il ne lui sera pas cherché noise par M. le procureur Feuilloley, comme à ce maudit Bertulus.

Il s'agit, dira-t-on, de défendre jalousement les secrets de l'Etat, ainsi que le patriotisme le commande. En êtes-vous bien sûrs qu'il s'agit de cela, ô détenteurs privilégiés du patriotisme spécial qui aboutit à mettre au-dessus de la patrie les intérêts particuliers d'une caste militaire? Les secrets d'Etat? Dieux! Que deviennent-ils entre vos mains?

VEIiS I,A RliPAItATlON yi

Les notes secrètes d'un olficicr, parce qu'elles disent tout, sont au premier rang des papiers qui ne doivent être en tiucun cas divulgués, sauf'quand l'intérrt public !e l'end absolument nécessaire, Kh bien! nous sommes loin de compte. Un ministre a-t-il besoin de ces renseignements mystérieux pour combattre le concurrent qu'on lui oppose? Aux élections, les archives du ministère sont à sa disposition, ainsi qu'en fait foi l'aventure Turrel-Berlioz. ^ oilà le cas que lait du secret professionnel l'homme le plus haut placé dans

la hiérarchie militaire, le ministre oui a la ffarde des

secrets de 1 armée.

Un journal croit-il utile à la campagne qu'il mène contre Zola de déshonorer la mémoire d un mort? Les dossiers secrets sont à sa disposition. Il v peut choisir telle pièce qu'il lui plaît, sans même s'occuper de vérifier l'authenticité de la provenance, et surtout sans v joindre les documents contradictoires qui peuvent suivre. Encore un secret mal gardé. Et, chose suggestive, ces accidents ne se produisent (|ue dans l'intérêt des hommes au pouvoir. Serait-il possible que nos maîtres en fussent arrivés à confondre l'intérêt de l'Etat avec ce qui est seulement leur propre avantage? Cela s'est vu en d'autres temps. Il semble que la tradition ne s'en soit pas perdue.

Peut-on concevoir un cas plus extraordinaire que l'histoire de la pièce secrète envolée des armoires de LEtat-Major, (|ue garde férocement l'archiviste Gribelin, pour se trouver dans la poche d'Esterhazv, le traître? Là-dessus, tout au moins, la lumière parait faite et les circonstances de l'accident sont connues. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam est accusé par un témoin d'être l'auteur du méfait, et le témoin précise mille détails probants. Et le soupçon viendra à tout le monde que, si le lieutenant-colonel du Patvde Clam en est arrivé à ce point d'inconscience de livrer un document secret au traître Esterhazy, il est peutêtre l'auteur de la communication de la même pièce ii VEclaii-, avec cette circonstance aggravante que le

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document avait été, au préalable, faussé, pour prouver la culpabilité de Dreyfus. Et que résulte-t-il de toutes ces découvertes? Rien. Un juge prétendait appliquer la loi. Le ministère Brisson lui a lait savoir que la loi n'était pas faite pour tout le monde.

Ainsi se masque l'intérêt de quelques privilégiés sous le prétexte mensonger des int^êts de la patrie. Que faisait de plus l'ancien régime, objet de tant de déclamations éloquentes? La loi, la justice égale pour tous : des mots, des mots. Les secrets d'Etat seront gardés ou violés suivant qu'il plaît aux maîtres du jour. Et tout le progrès sera que ces maîtres nous soient donnés par le suffrage populaire au lieu de venir des hasards de Thérédité. Ce progrès-là ne me satisfait point, puisque nul homme sensé n'y peut voir autre chose qu'une insigne tromperie.

l'i août 1898.

Il parlerait.

Esterhazy et la fille Pays sont libres. L'Etat-Major a tenu parole, La partie civile s'est effondrée.

Ainsi, il n'y a plus moyen de conserver aucune illusion sur ce que le gouvernement de la République appelle la justice et la loi. Sous ces mots : rien qu'impudente tartuferie et lâche mensonge. Voilà ce qu'apprend au monde stupéfait la décision du procureur Feuilloley transformée, pour « la décence »,

on arrêt de la chambre des mises en accusation. II n'y a plus de juges, puisque ceux qui s'arrogent indûment ce nom violent les lois, contre les innocents, en faveur des coupables. Il n'y a plus de juges, puisque si l'un d'eux par hasard veut juger, on l'arrête cyniquement dans son œuvre.

Et comme la justice — môme imparfaite — est la clef de voûte de l'Etat, et que, lorsqu'elle vient à manquer, tout s'abime, nous voyons les pouvoirs civils et militaires, avec l'esprit public lui-même, dans le plein désarroi de l'anarchie. Des chefs de l'armée, retour de Sedan et de INIetz, imposent leur infaillibilité pour loi suprême du pays, et les chefs civils de la République dégradée rivalisent de bassesse pour faire de ce mensonge le principe intangible du gouvernement de la France. Alors, rien n'est plus à sa place dans l'Etat, ni les chefs militaires offrant leur démission aux jurés de la Seine et faisant campagne dans les journaux, au lieu de s'appliquer à réparer les fautes et les crimes de ceux qui furent leurs maîtres, ni les gouvernants vautrés dans le plus odieux arbitraire, ni les réprésentants du peuple suivant, •en troupeau vaincu, le triomphe de l'iniquité, ni le peuple lui-même inconscient des effroyables lendemains que nous préparent ses préjugés d'ignorance ou de servitude couronnés d'égoïste indifférence.

L'injustice est ancienne dans le monde, mais partout les protestations de la conscience l'accompaonent. Fortes ou faibles, elles décident du sort des nations. Quand Rome, dont l'histoire fut un prodige, commença de se décomposer pour mourir, de grandes voix s'élevèrent qui prirent leur temps à témoin que quelquesuns ne consentaient pas à cette déchéance. Nous les honorons, après des siècles écoulés. Mais p.ome, qui ne voulut pas les entendre, tomba dans l'abîme et périt.

La France, à beaucoup d'égards, n'a pas une histoire moins glorieuse. Elle a produit des esprits aussi hauts, elle a joué dans le monde un rôle incompa-

74 vens la répahatiox

rable, et les monuments de son noble génie .ittesteront, tant qu'il vivra des hommes, sa grandeur. Mais (juand je la vois se laisser dél)order par l'élan des races voisines, aussi bien dans la guerre que dans le commerce et l'industrie, et jusque dans le développement même de sa puissance reproductive, ({uand je vois ({ue, très grande encore par l'art et la pensée^ en dépit de son infériorité dans l'action, elle semble renoncer d'elle-même à l'antique primauté morale qui lut le meilleur de sa renommée, je me demande si les qualités de vive intuition qui la lancèrent au premier rano- des nations civilisées suffiront à l'v maintenir, dans la compétition des peuples de conception plus lente accumulateurs des forces de durée.

C'est le problème que les Français sont en train de résoudre, bien que ceux qui prétendent les diriger paraissent n'en avoir nulle conscience. Si les hontes du temps actuel n'étaient le fait que de certains politiques comme tous les pays en ont vu, l'historien, le philosophe n'y considéreraient que la misère d'un jour. Mais Brisson, Bourgeois, Cavaignac lui-même,, ne sont rien, là-dedans, que les faibles agents d'une décomposition de forces supérieures. Le fait qu'ils s'annonçaient comme représentants de principes, comme réformateurs, comme porteurs d'idées, sert seulement à montrer ce que peut donner de recul, en ce moment, une force réputée progressive. Et l'attitude officielle du parti révolutionnaire — qui ne peut rien être que parles revendications de justice — convenant de laisser passer l'iniquité sans mot dire, met le dernier trait au tableau. Quant h ce qu'on appelle l'opinion publique, comment se manifeste-t-elle? Par les cris de : Mort aux Juifs! par les outrages aux protestants, aux libres penseurs, par les insultes à ceux qui demandent la loi, par le regret qu'éprouve le maire de Clisson de ne pouvoir pendre Grimaux aux arbres de sa garenne, ou — ce qui est plus grave encore pour ceux qui pensent différemment — par le silence.

vi:rs la i?i;pai;ation'

Tel est le bilan d'aujourd'hui, .l'attends celui de demain. Esterhazy et la fille Pays sont en liberté. Le gouvernement est à leurs pieds. Le traître tient à sa merci l'F^tat-major. On ne peut pas le condamner, il parlerait. 11 faut payer son silence pour la sauvegarde de tous les organisateurs de mensonges. 11 nommerait ses complices, il avouerait le crime qui n est pas le sien seulement. Nos maîtres pour rester nos maîtres ont besoin qu'il se taise. Que faut-il pour cela? Rien. Supprimer les lois seulement, tuer dans les cœurs la croyance aux approximations humaines de justice, anéantir l'espoir que le droit aura son jour, frapper l'innocence et glorifier le crime. Telles sont les grandes leçons de choses qui nous viennent de Téducateur Brisson, préparant, dans d'austères méditations, la chute de sa patrie.

15 août 1898.

Le crime d'innocence.

Et maintenant, qu'on le fusille ! Je parle naturellement du colonel Picquart. Quelle funeste idée a donc eue le général Leclerc d'arrêter par un contre-ordre la mission qu'avait reçue son subordonné d'aller se faire assassiner par les Arabes sur le chemin de Gabès, avec douze cavaliers sacrifiés dans le tas, comme petites gens sans importance ! xVu procès Zola, le général Gonse a formulé l'axiome suivant : « Nous n'avons

pas l'habitude de faire assassiner nos officiers. » J'ose dire à ce sous-chef d'Etat-Major qui ne connaît pas la pièce de 120, qu'il n'est pas mieux informé des « habitudes » de son ministère.

Le général Billot, qui me paraît avoir, en ces matières, plus d'autorité que le général Gonse, m'a fait dire par un officier supérieur, au plus fort du bruit déchaîné par l'article J'accuse :

i° Que, sur son honneur, il tenait Dreyfus pour coupable.

2° Que, dans l'affaire du jugement, le général Mercier avait fait des sottises.

3° Que lui, Billot, s'y serait pris autrement, et rjuil se serait débarrassé de Dreyfus en V envoyant dans un endroit d'oii il ne serait pas revenu.

4° (Ici un renseignement sur l'état de notre défense, que je m'abstiens de reproduire).

5" Qu'il attendait de moi que je lui donne un coup de main pour en finir avec les Juifs.

Je n'aurais jamais rien dit de cette histoire, si la lâcheté de nos gouvernants ne nous avait mis au point de ne plus rien ménager.

Je m'abstiens provisoirement de tous commentaires sur les cinq paragraphes de cette communication officieuse, que j'affirme sur l'honneur avoir reçue textuellement en la forme sus-énoncée. Je les gravai dans ma mémoire, et j'en fis confidentiellement part à plusieurs de mes amis qui connaissent le nom de l'intermédiaire.

Est-il besoin de dire combien l'affirmation de Billot relative à la culpabilité de Dreyfus me toucha peu? L'homme qui a dit quatre fois à la tribune que Drevfus avait été condamné légalement, quand il sait que c'est le contraire de la vérité, se juge lui-même. Tout ce que je veux retenir aujourd'hui, c'est que Billot blâmait surtout le général Mercier d'avoir fait de l'illégalité en forme de loi, et trouvait plus simple de faire massacrer les gens sans l'ombre d'une forme de justice.

J'en conclus que le général Gonse avait grand tort

vKns LA hkpaha'iion 77

de dire que le Ministère de la Guerre répugnait, le cas échéant, au massacre de nos olficiers, et il devra reconnaître que j'apporte ma preuve. 11 me fallut quelque empire sur moi-même pour ne pas lui répondre à la Cour d'assises. Aujourd'hui je n'ai plus les mêmes raisons de silence, et je mets chacun à même de juger si la tentative d'assassinat de Gabès a le caractère d'une imagination du colonel Picquart.

N'ayant pu l'assassiner, nos maîtres, civils ou militaires, Tont outragé et l'ont fait traîner dans la boue par les bandes dont ils disposent. Puis, innocentant de vive force le criminel Esterhazy, avec ses deux complices, du Paty de Clam et la fille Pays, par l'impudente suppression des témoignages accusateurs, ils sont logiquement tenus de garder Picquart en prison et de le faire condamner pour crime d'innocence. Bernard Lazare a démontré dans VAiwore, avec la pleine clarté de l'évidence, que les griefs relevés contre Picquart sont précisément ceux qu'on doit imputer h ses adversaires.

Dans quel intérêt a été faite la communication mensongère de V Eclair? De quoi s'agissait-il, sinon d'accabler Dreyfus par le moyen d'un faux? A qui s'en prendre, sinon h ceux contre qui le juge Bertulus a relevé des faux commis dans le même intérêt? M. Brisson avant sauvé les coupables, c'est bien le moins qu'on fasse paver pour eux leur victime. On sait, à n'en pas douter, que la publication du bordereau est imputable à l'expert Teyssonnières, dont l'exemplaire, seul, manque au dossier, et c'est Picquart qu'on poursuit. On ne peut faire autrement. Teyssonnières est témoin à charge contre Dreyfus : l'impunité lui est garantie.

A quand la fusillade de Picquart? Vraiment je ne sais pas pourquoi l'on y met tant de formes. Un vieux reste de préjugés de la franc-maçonnerie gouvernante ! Le général Gonse, lui-même, n'est pas sans mériter le reproche d'indulgence. Après avoir mis Picquart sur le chemin de Gabès, il lui écrivait de bonnes

VKHS LA ItKPAliATION

lettres, pleines d'amitié doucereuse. Allons, Brisson, montre à ces gens ce que tu peux faire ! Pas de faiblesse, Président! A nous, notre belle justice de Madagascar! En tôte de V Officiel, d'abord, 'le texte du jugement, et le récit de l'exécution. Puis « des juges'^^l Feu sur la vérité! Feu sur la justice! Et pour que l'exemple soit bon, je demande qu Esterhazv tire le coup de grâce.

11 aoiU 1898.

XX ly

Les dessous.

M. Cornélya senti le besoin d'expliquer aux étrangers « les dessous » de l'affaire Drevfus. M.- Cornély n'est pas précisément une bête. Ce "n'est pas lui qui dirait: « L'Europe n'a pas besoin de s'occuper de ce qui se fait chez nous », car il sait qu'avec ou sans notre permission, l'Europe s'en occupera tout de même, et, sans intervenir dans nos aflFiùres, portera sur nous le jugement qui lui semblera bon.

Le temps est loin, hélas! où, ayant le sentiment de faire des choses dignes d'être louées, nous nous vantions de notre grand renom dans le monde. C'était le thème du chauvinisme; et le fameux mot: ce Tout homme a deux patries: la sienne et la France », nous paraissait le superlatif de la gloire nationale. Aujourd hui, inversement, la conviction où nous sommes qu il se passe en notre pays des événements abomi-

VEHS LA HKPARATION

nables — par la volonté froidement réfléchie des nouvcrnants et avec la complicité de l'indillerence populaire — porte la presse de l' Etat-Major, du clergé, des ministres et de toutes les nuances du parti réactionnaire, h médire de To^time de l'étranger. Nous ne voulons plus qu'on nous admire ou qu'on nous blâme, nous ne voulons plus qu'on nous juge, et pour cause. Nous prétendons ineptement nous soustraire aux appréciations du dehors et n'avoir aucun compte à tenir des critiques de l'opinion civilisée. Et la raison n'en est que trop manifeste. Nos gouvernants ont contre eux la pensée unanime de tous les peuples en voie d'évolution sociale, y compris les politiques de l'autocratie. Nulle part le sentiment public ne s'est prononcé aussi nettement à cet égard qu'en Russie. 11 a fallu, ù honte! à la requête du gouvernement français, un ordre du Tsar pour imposer silence à la « presse amie ».

M. Cornélv sait cela, et il n'est pas des sots qui croient que jes deux extrémités du boulevard marquent la fin de la terre. Il a donc cru devoir expliquer aux étrangers les dessous du malentendu à son point de vue propre de réactionnaire.

Ses explications ne sont point sans saveur. Il reconnaît d'abord l'existence à' wne caste militaire. C&?,onX\QS termes même dont il m'est arrivé souvent de faire usage. M. Cornély n'est point de ces publicistes qui se servent de mots au hasard. S'il dit caste, c'est caste qu'il a voulu dire, c'est-à-dire constitution d'une oligarchie fermée, en de hors du reste de la nation. C'est, en effet, le maintien de cette caste, au prix des pires iniquités, qui est tout le nœud du problème. La faveur, systématiquement organisée, en ferme l'accès a tout ce qui ne porte pas l'estampille du clergé, a tout ce q«i conçoit autre chose, comme principe de gouvernement, que la force brutale du sabre contre l'idée. Sur ce point encore, les aveux de M. Cornély ne sont pas moins clairs. Il reconnaît que « l'Eglise et l'armée w (c'est naturellement sous ce nom la caste mih

VERS I.A REPAHATIOX

taiie qu'il faut entendre) font cause commune contre la pensée, au secours de laquelle accourt naturellement la protestation des universitaires. Je n'ai rien à reprendre h cela, et me voilii encore une fois d'accord avec mon distingué contradicteur.

Je dis contradicteur, et il le faut bien, puisque M. Cornély me reproche de « dresser chaque matin l'acte d'accusation de l'Etat-Major ». Comment feraisje autrement? Ma conception d'un Etat-major est celle d'un corps qui se vouerait exclusivement a la prépation scientifique de la défense du territoire, et non d'une moinerie militaire consacrant ses efforts. à maintenir la domination du sabre et du goupillon sur les esprits et sur les corps. Nous avons vu l'amiral Cervera aller faire bénir son épée par la Vierge Marie avant de partir pompeusement pour son irréparable défaite. M. Lockroy, radical, met tout le personnel de la marine dans la main d'un amiral qui proclame que la victoire dépend de la protection de saint Michel. Quand on croit sincèrement qu'une prière a plus d'effet qu'un obus à grande capacité, il faut entrer dans les ordres pour vaincre à coup d'oraisons. Autrement, on s^expose à l'accident de Cervera, très pieux, qui, par son imbécile stratégie, a porié le coup de grâce à sa patrie.

M. Cornély, c{ui, entre nous^ préférerait, je suppose, une arme médiocre au meilleur chapelet, en cas de bataille, prétend que « la République mourra de cette antinomie «, et que le clergé et la « caste militaire « viendront à bout de l'esprit de justice et de liberté. Pour ce qui est de la République le plus fort est fait, je le reconnais, puisque les chefs du parti républicain l'abandonnent. Et, aussi longtemps que l'infirmité mentale des foules tolérera les lâchetés et les hontes dont nous sommes témoins, j'aime mieux en pouvoir mettre la responsabilité au compte de la monarchie cléricale que de voir de prétendus républicains ensevelir un si beau nom sous cette boue. Pour ce qui est de l'esprit de justice et de liberté.

m: • \ HÉPAHATION 81

j'ai confiance en lui pour trouver sa voie. Il est homme lui-même, l'homme en conscience du beau, l'homme en espérance du bien, l'homme en chemin de devenir. Contre lui, l'ignorance et la force. Ce n'est rien. Chaque jour un peu de l'ignorance^diminue, un peu de la force décroît. Chaque jour un peu plus de l'homme se fait, un peu plus de justice, un peu plus de liberté.

C'est vrai, il y a des rafales sombres, où dans le déchaînement furieux des puissances du passé, toutes les constructions d'avenir paraissent menacées. Mais le triomphe de l'esprit est supérieur h ces contingences. Le pis qui puisse advenir c'est qu'un peuple qui s'obstine dans l'iniquité subisse l'ultime déchéance, tandis que l'Humanité passe, en route vers les hautes conquêtes de l'avenir.

La F'ortune a placé la France, sous Brisson, à ce double chemin. Brisson a choisi pour lui-même. Que fera la France?

18 août 1898.

Contribution à l'opinion publique.

En un temps où l'on se plaît à invoquer « l'opinion publique » pour justifier les pires attentats aux plus vulgaires principes de la justice humaine, il est permis de se demander ce que c'est au juste que cette « opinion souveraine » pour qui l'on réclame le droit

de faire, par un arrêt sans appel, la vérité du mensonge.

Où siège l'opinion publique? Serait-ce dans la presse honorée des faveurs de l'Etat-Major? Ou bien dans le Parlement unanime qui, affolé d'intérêts électoraux, prend parti, à la suite de Cavaignac et de Brisson, contre la loi, contre le droit, contre toutes les garanties inscrites dans 'nos codes pour assurer aux innocents un traitement différent de celui des coupables? Ou encore dans les manifestations de la rue organisées par les bandes césariennes et antisémites, sous l'œil indulgent dune police amie? Ou « cette opinion publique » qui se prétend supérieure à la justice ellemême, serait-elle faite principalement de la lâcheté des hommes qui, entre la satisfaction idéale de combattre pour la vérité et les avantages notables qu'on trouve à se mettre du côté des plus forts, poussent les faibles au service de tous les pouvoirs d'ignorance, d'intolérance et de tyrannie? Est-ce Brisson, l'opinion publique? Est-ce Billot, Cavaignac, du Paty de Clam ou Didon? Est-ce Georges Berry, qui veut qu innocent ou coupable un homme reste au bagne? Est-ce Marinoni, parce qu'il a beaucoup de lecteurs? Soutiendra-t-on que c'est le nombre des suffrages qui fait la vérité, et cpi'avant Galilée la terre ne tournait pas ?

Je suis un peu embarrassé pour me reconnaître au milieu de tant de sophismes dont l'humanité se leurre. Je ne fais point fi de l'opinion publique, mais, me souvenant de tous les crimes historiques qui furent par elles proclamés haute justice, je professe cjue ses arrêts, comme tous autres, sont sujets à revision. Je n'ai point exclu l'antique Jehovah de mon ciel pour le faire revivre sur la terre, dans la foule inconsciente. Bien loin de diviniser les obscurs mouvements des niasses, j'y vois le jeu de forces aussi redoutables que mal déterminées, et je voudrais, avec tous les démocrates sincères, faire de cette opinion publique légère, irresponsable, quelque chose qui, par la culture la plus étendue et, partout où cela se peut, la plus pro-

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Tonde, se rapprochât du plus beau développement de la conscience humaine. C'est à quoi travaillent, aux difTérents degrés de la hiérarchie, tous les éducateurs ouvrant la multitude des esprits à la lumière. '^

Ils y travaillent par renseignement de la parole et parfois aussi, comme on l'a vu récemment, par l'enseignement de l'exemple. Et ce faisant, ces hommes sont, à vrai dire, les premiers des patriotes, car ils ensemencent d'idées et d'actes la patrie. M. Bourgeois peut les suspendre, les interdire, essayer de les intimider par ses circulaires. Ils passent, labourant, jetant au sillon les moissons de l'avenir, et Bourgeois en sera pour sa courte honte.

J'en prends à témoin aujourd'hui la lettre suivante cjui m'arrive de l'Ardèche. J'ai supprimé de ce document quelques passages pour ne pas appeler sur certaines personnes les foudres de M. le grand maître de l'Université. Le signataire est un jeune avocat en train de conciuérir ses orades universitaires. C'est pour ce motit que je n ai pas cru devoir donner son nom.

Monsieur,

Je viens de lire l'article que vous consacrez dans l'Aurore de mercredi à MM.- Buisson et Pécaut : je suis bien jeune, mais depuis longtemps déjà je suivais la pensée de ces hommes, soit dans les publications universitaires, soit dans Le Bulletin de l'Union pour l'action morale, et c'est pour moi une grande joie d'avoir mis ma conscience à une telle école puisque, sans connaître leur opinion sur une de ces questions fondamentales qui l'intéresse, je me suis trouvé tout de suite penser comme eux ; et tous ceux, amis ou adversaires, que je connaissais comme des consciences droites, n'ont pas hésité; nous nous .sommes tous trouvés sur la même route et marchant dans le même sens contre le même danger. Croyez que ceux-là sont des hommes et qu'ils se maintiendront dans la route droite ; s'il en doit périr, si nous devons être frappés, qu'importe ! si ceux qui nous suivent passent sur nous ; mais nous triompherons.

Les temps ne sont plus héroïques, mais les hommes

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héroïques se lèvent; je ne suis qu'un petit avocat, encore étudiant, mais, en voyant combien les rigueurs contre les hommes de conscience font avancer notre cause, je regrette amèrement de ne pas occuper une haute situation pour pouvoir clro frappé.

Ce n est point pour vous dire ces choses que vous savez que je vous écris, mais pour vous faire remarquer, d'après ce que j'ai pu connaître, combien est grand lacté de courage de M. Buisson et sa séparation profonde d'avec M. Bourgeois; il n'y a pas trois mois que ces deux hommes combattaient ensemble et subissaient les rigueurs du cabinet Méline dans les circonstances suivantes :

Le 5 avril, M. Buisson, appelé par le Sou des Ecoles laïques, venait faire, à Lyon, une conférence sur l'enseignement primaire laïque; il était accompagné par ^L Bourgeois, qui venait lancer là les idées (???) et le programme politique qui devaient servir de prétexte à la lutte électorale entre radicaux et opportunistes. Vous ne sauriez croire tout ce que fit le cabinet Méline pour faire échouer cette conférence.

Le préfet fut en toute hâte appelé à Paris ; il en revint avec des ordres spéciaux; les inspecteurs furent convoqués à la préfecture et défense fut faite d'assister MM. Buisson et Bourgeois, si bien que le corps enseignant, dont l'admirable M. Buisson fut le chef aimé pendant plus de vingt ans, ne pouvait même pas aller lui porter ses remerciements.

De plus, le recteur lui-même fut obligé, par ordre, de rendre visite àM. Buisson, son camarade d'Ecole Normale, et à M. Bourgeois, son ami, dans le plus strict incognito.

Vous voyez par là tout ce qu on lit à M. Buisson, parce qu'il était accompagné de M. Bourgeois; que n'a-t-il pas fallu pour qu'ils se séparassent, et vous comprenez pourquoi Bourgeois n'a pas osé désavouer Buisson; celui-ci a combattu pour lui sans rien attendre en retour; il n'est pas encore tombé assez bas pour oublier ceux qui se sont sacrifiés pour lui. ]*.Iais si une conscience comme Buisson soutenait Bourgeois, il fallait bien qu'il eût longuement réfléchi pour cela; s'il la quitté et renié, c'est que son ancien ami est tombé bien bas dans son estime et qu'il juge bien sévèrement la conduite de celui dont il invoquait autrefois la solidarité. Voilà ce que je tenais à vous dire.

Je me rappelle que, lorsque Bourgeois vint à Lyon accompagner Félix Faure, l'Université lui fit une magni-

tique ovation; qu'il vienne donc aujourd'hui, après avoir ressuscité les moyens discrédités par l'Empire, il verra qui l'acclamera : tous les échappés des boîtes de Jésuites qui pullulent dans les Facultés de plus en plus, à mesure que la bourgeoisie devient plus craintive; tous ces bons petits jeunes gens qui, à la l'acuité de droit, voulaient m'écharper avec un de mes camarades, quand, au début de laffaire, nous étions seuls à pousser le cri de nos consciences en faveur du droit violé, de la légalité méconnue. Mais l'énergie s'impose, aujourd'hui nous sommes une légion, et c'est du respect que nos camarades, hier nos ennemis, ont pour nous.

Vous intitulez votre article : Des Hommes. Ayez confiance; s'il en est parmi la vieille génération comme Pécaut, il en pousse parmi la jeune. Que les « jeunes gens » de quarante à cinquante ans, venus dans de tristes époques, soient des Deschanel, des Bourgeois et autres, nous ne les suivi'onspas; un parlementarisme diplomatique vide et faux a borné leur conscience ; non seulement ils craignent pour leurs peaux, mais surtout ils craignent pour leurs peaux de maroquin; ils n'ont même pas la crainte humaine, ils n'ont que celle des petits ambitieux. Eh bien! nous, nous ne désirons rien et n'ambitionnons rien : nous avons confiance dans la vie, parce que nous sommes sûrs de notre pensée droite et de nos cœurs bons ; nous n'arriverons peut-être pas, nous ne voulons pas arriver, nous voulons vivre et nous vivrons, et nous vaincrons ou nous mourrons.

Au sein de nos familles, nous luttons; contre nos camarades, nous luttons; ici, dans ce petit pays, empoisonné par la prose à Judet, je suis honni : qu'importe !

L'afficheur public refuse d'afficher les placards du Siècle, je les fais venir et je les poserai, non la nuit, mais en plein jour; on diraque je suis fou d'abord, mais personne n'osera me toucher, et la conviction, soutenue par l'énergie de l'acte, s'imposera peu à peu, et malgré les mensonges de la presse vendue et malgré l'ignorance des esprits grossiers, je suis bien tranquille : nous vaincrons.

Agréez, etc.

Ceux qui pensent librement font-ils partie de l'opinion publique? J'ose le croire. C'est pourquoi j'ai cru, en publiant cet écrit tout empreint des plus

généreux sentiments, apporter à mes lecteurs une indication encourageante, en même temps que fournir une utile conlribulion à l'histoire de l'opinion pidjli- ■cjue de mon temps.

JOaoïU 1808.

Enfin !

Enfin, nous allons pouvoir jouir d'une tranquillité bien gagnée. L'affaire Dreyfus est enterrée pour jamais. 11 n'y a plus que Picquart à envoyer aux travaux forcés, Zola à mettre sous les verroux après un simulacre de procès en octobre prochain, des recteurs à suspendre, des professeurs (race odieuse) à casser, des étudiants à signaler aux sévérités de Bourgeois, des juges à décorer, du Paty de Clam à faire monter en grade et à promouvoir dans la Légion d'honneur. Après cela, nous pourrons dormir en paix s'il ne survient pas d'incident nouveau.

D'ailleurs, Brisson veille, et s'il voit survenir quelque porteur de vérité, Cavaignac a promis de passer ce fâcheux par les armes.

Donc, la paix partout. Vivez heureux, bons bourgeois, qui pensez orgueilleusement : « Nous sommes la France )>, et qui concevez l'esprit français comme une émanation du gouvernement, quel qu'il soit, à travers des foules hiérarchiquement disciplinées. Le préfet dit ce c[u"il faut croire et le gendarme l'impose,

VERS LA IIEPAIIATION

SOUS la sanction du curé, qui, après avoir touché son mois, bénit tout ce qui lui tombe sous la main, à commencer par le percepteur et sa caisse. Nous avons, dans la paix, une invincible armée, puis(|ue la confiance sera décrétée; et si nos généraux, aflranchis de toutes critiques, nous mènent à la boucherie comme en 1870, ce ne sera pas la faute de Zola. Nous avons une magistrature modèle puisqu'elle est obéissante et s'emploie de tout son zèle au service îles plus forts. Nous avons une Administration incomparable, puiscju'elle est tout organisée pour supprimer l'initiative des hommes, les dispenser de la fatigue de penser, de vouloir et de faire ; puisqu'elle assouplit chez les fils de la Révolution toute velléité d'indépendance, jusqu'à leur faire des âmes de fonctionnaires.

Nous avons le gouvernement le plus beau, puisque nous avons mis la République au point de faire revivre l'arbitraire d'ancien régime, avec cette différence que les anciens révoltés on fait leur soumission et demandent la faveur de quelques coups de bâton supplémentaires. Je ne dis rien de la Chambre. Comment peut-on assez louer un Parlement où la Révolution et la contre-Révolution s'accordent unanimement a condamner ceux qui mettent la loi au-dessus des volontés d un ministre, et à décréter que tel ou tel homme est coupable, d'après des pièces qu'on lui interdit de connaître pour lui épargner la tentation d y répondre ^

Que nous manque-t-il? Rien du tout, je pense. Drevfus est bien tranquillement au bagne, avec la consolation d'avoir pour geôlier Trouillot, radical, au lieu de Lebon, modéré. C'est un réformateur qui lit ses lettres et décide quels élans lamiliaux lui doivent être permis, et quels refusés « par ordre supérieur ». Sûrement cela n'était pas pour plaire au prisonnier de penser que c était un modéré qui le barricadait dans son île. Tandis que Trouillot 'et Bourgeois, après Lebon et Méline, c'est le retour aux grands souvenirs de Chautemps et de sa chiourme républicaine. Esterhazy (Présentez les armes !) soupe au boulevard avec

88 VKHS LA llÉl'ARATION

Mme Pays, et du Paty de Clam n'est plus obligé de se fâcher dans les urinoirs pour se concerter avec son ami en vue d'utiliser, dans la labrication des faux, les secrets de l'Etat-Major. Quant aux documents « qui intéressent la sûreté de l'Etat », on peut s'en remettre aux traîtres du soin de ne les pas laisser dormir au fond de leurs poches. Quels autres que de grands patriotes auraient fait ce régime à notre patrie? Aussi, dès demain, allons-nous commencer à vivre, à. faire grand. Brisson prépare les réformes de Méline qui étaient celles de M. Buffet. N'est-ce pas manifestement l'accord tant rêvé de tous les Français?

Quant à la Chambre, vous allez voir! Un député plaisant nous reprochait, l'autre jour, de nous laisser obséder par l'afFaire Dreyfus, et d'en oublier les fameuses réformes dont il est détenteur. Ces réformes ne lui font négliger, à lui, que les principes dont il proclame qu'elles s'inspirent, à savoir: le droit individuel et la justice égale pour tous. Qu'importe! le voilà maintenant libéré de notre obsession. Attendez seulement que le rapporteur de la sous-commission de la troisième commission du dixième bureau ait fait préparer dans les ministères le rapport destiné à faire l'étonnement des nations civilisées !

Tant de bonheurs seraient-ils faits pour nous? Il y a lieu de l'espérer. Je ne vois qu'un point qui cloche dans cette République idéale : c'est la sécurité personnelle de chacun. Quand Doumer, présentement occupé, pour se faire des rentes, à bâtonner et à fusiller les Tonkinois, comme Gallieni les Malgaches, nous aura rapporté d'Indo-Chine le mirifique impôt sur le revenu qu'il y exila par patriotique devoir, quand tel autre réformateur aura nationalisé les chemins de fer, les mines et la Banque, ce sera, malgré tant de joies, bien ennuyeux de voir Pierre tout le temps condamné pour le crime de Paul, et cela par la raison que Paul est d'une autre religion que Pierre. Vous verrez qu'il y aura des gens dont ce système troublera la tranquillité d'àme. A cause du principe de liberté,

VEHS LA RÉPAHATION 89

qu'ils pensent ce qu'ils voudront. A cause du principe de justice, dès qu'ils feront mine de parler, qu'on les fusille!

20 août 1898.

Des excuses.

Cela ne va pas se passer ainsi. Je réclame pour Esterhazv des excuses. Il faut, pour l'honneur de rarmée, que M. le ministre de la guerre lui demande pardon publiquement. Car ^I. Cavaignac, lui aussi, a calomnié cet honorable officier, décoré de cette Légion d'honneur qui rejette Zola comme indigne. Je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas ? que le discours ministériel, affiché sur toutes les murailles avec le contreseing de tous les députés sans exception, annonçait qu'une punition disciplinaire allait être infligée à l'officier qui avait méconnu, disait-on,, quelques-uns de ses devoirs.

Il est vrai que le devoir d'un officier français n'est pas d'écrire qu'il souhaite de se mettre à la tète des uhlans pour brûler Paris, et que ses chefs sont des « clowns )).

Il est vrai que le devoir d'un officier français n'est pas de se mettre à la solde de l'Allemagne pour deux mille francs par mois ou toute autre somme convenue.

Il est vrai que le devoir d'un officier français qu'on accuse d'espionnage n'est pas de se taire, et de courber la tête sous le pire outrage qui soit.

1)0 VEns LA HKPAHATION

Il est vrai (jne le devoir d'un officier français n'est pas de fabriquer des faux, avec la complicité reconnue d'un de ses camarades posté dans l'Etat-Major, pour rejeter sur ceux qui ont découvert son crime la responsabilité d'actes dont ils sont innocents.

11 est vrai que le devoir d'un olficier français n'est pas d'escroijuer, sous des prétextes divers, les parents, les amis qui ont la confiance trop prompte.

C'est ce qu'avait pensé M. le ministre de la guerre lorsqu'il annonça h la Chambre, après consultation du jurisconsulte Brisson, son dessein d'infliger (|uelques jours d'arrêts de rigueur à l'officier français qu'. s'était rendu coupable de ces peccadilles. On sait l'enthousiasme des députés devant un tel développement d'énergie. C'était une question àlwnneur national : le Parlement fut, en conséquence, unanime.

C'est alors qu'un méchant homme, nommé Bertulus, eut la condamnable pensée d'appliquer à l'officier susdit la plus faible des pénalités que, pour de tels manquements, encourrait tout autre citoyen. L'idée, comme on pense bien, parut exorbitante à Brisson, farouche gardien du droit, qui, lorsque Cavaignac le permet, défend la justice, la liberté et autres « balançoires », suivant le mot du bonapartiste fj^ieux dont s'inspire aujourd'hui la politique républicaine. Trois jours d'arrêts de rigueur, n'est-ce pas assez pour un oubli momentané de soi, qui de toute évidence ne touche pas h l'honneur, puisque l'officier mis en cause continue d'en porter fièrement Tinsigne? Le procureur Feuilloley se rendit à ce raisonnement brissonnien, mais Bertulus, âme damnée des Juifs, membre du seul syndicat de trahison dont Esterhazy ne soit pas, ne voulut rien entendre. Il fallut lui arracher sa « victime », manu militari, c'est le cas de le dire.

Enfin, justice est faite, si j'ose ainsi parler. Sous la protection, non des lois, mais des législateurs, l'ami de du Paty de Clam, et, par celui-ci, de Cavaignac lui-même, pourra continuer son honorable carrière. Tout cela est bon, et nos patriotes de profession

VERS LA HEI'ARATION i)l

en éprouvent une joie singulière. INIaintenant, on nie (lit qu'il y a des cannibales sans vergogne (jui réclament les trois jours d'arrêts de rigueur. Cela me paraît de la sauvagerie. Souvenez-vous de l'indignation de Van Cassel lorsque l'avocat de Perrenx eut l'audace de demander compte à Esterhazy de la lettre du Uhlan. On admira fort, à ce moment, l'attitude de l'officier c|ui se trouvait hors d'état de répondre. Drevfus avait cherché a se disculper, la canaille ! Esterhazy, lui, quand on lui parlait de ses relations avec Schwarzkoppen, n'osait souffler mot. C'était admirable. Va-t-on continuer cette persécution ? Trois jours d'arrêts de rigueur? Un tel châtiment dépasse la mesure. D'ailleurs les faits ne sont pas prouvés puisque Esterhazy les nie. Et son honneur étant intact, comme le constate la croix, une punition, si légère qu'elle fût, serait, je ne crains pas de le dire, un outrage à l'armée, et, par conséquent, à la patrie.

11 est vrai que M. Cavaignac s'est fait l'écho des accusateurs, ^lais M. Cavaignac a été bien prompt. Esterhazy est déjà assez fâché de tout le bruit qu'on a fait à propos de ces misères. Il n'y a pas à dire, le ministre a fait tort à son subordonné en laissant entrevoir que celui-ci pouvait bien ne pas être l'innocence même. On doit réparation d'un tort. M. Cavaignac serait désolé d'avoir porté dommage à un de ses officiers dont la réputation dans le monde n'est plus à laire. Allons, monsieur le ministre, un bon mouvement. Une gentille lettre d'excuses. « Mon cher camarade «, comme dit le général de Pellieux, croyez que je blâme « l'abominable campagne » (toujours du même auteur] que le svndicat juif, etc., etc. )>

Ce serait toujours un commencement de réparation. Après cela, le grade de lieutenant-colonel et la rosette d'officier. Et, si encore l'homme n'était pas content, h la prochaine Exposition on pourrait l'exhiber avec son uniforme français dans la section allemande.

21 août 1898.

92 VERS LA nÉPARATION

Confiance! Confiance!

Raisonnons, si ce mot ne paraît pas un outrage au patriotisme de ceux qui conçoivent la France comme une caserne de discipline silencieuse sous le sabre de du Paty de Clam et la lance d'Esterhazy. Raisonnons de cette solution de l'affaire Dreyfus qui consiste à ne la point résoudre suivant le mot d'ordre de Billot, de Méline, de Cavaignac et de Brisson. Je ne veux pas examiner l'affaire en soi, il suffit de prendre acte des conséquences.

Zola est un grand criminel, c'est connu. Pourquoi? C'est qu'il ôte au pays la confiance en des chefs militaires qui ne sont rien moins que les plus distingués élèves des préparateurs de Sedan. On a condamné Zola. On le condamnera autant de fois qu'il sera nécessaire. C'est fort bien. Là-dessus, par ordre de la magistrature civile et militaire que Brisson veut bien mettre à la disposition d'Esterhazy, tout le monde est d'accord. Nous voilà bien tranquilles.

Ah! si Zola avait été acquitté, comme l'a fort bien démontré le général de Pellieux, c'était une autre affaire ! Il faut que vous sachiez que les plus savantes dispositions stratégiques, la meilleure organisation militaire, la supériorité même de l'armement, sont des choses qui ne comptent pas pour la guerre, en comparaison d'un article de journal. Cette particularité de l'art militaire n'est pas assez connue. Apprenez

VEHS I.A HÉPARATIOX O^T

qu'il suffit d'un article qui déplaise à M. de Pellieux pour annihiler tout l'efTet du génie de nos généraux. Et si vous passez outre à cette règle qui nous vient, paraît-il, d'Alexandre et de César, confiez h nos meilleurs chefs une armée modèle : ils ne pourront, comme ils l'ont déclaré, que la conduire à la boucherie.

Heureusement les douze jurés à qui Ton avait remis, ce jour-là, le soin de la défense nationale ont condamné Zola. Dès lors, ''nous sommes en sécurité. La confiance renaît. M. de Boisdeffre est invincible. D'abord, nous avons confiance dans Félix Faure qui n'étant rien que par la loi, consent que la loi soit violée, quand c'est son bon plaisir. Nous avons confiance dans Brisson qui livre les Juifs à Drumont et fait condamner Zola par Périvier, comme avait fait faire Méline par Delegorgue, au moyen de l'entorse à la loi qui consiste à ne retenir qu'une phrase dans un écrit de six cents lignes. Nous avons confiance dans Sarrien qui pense qu'on peut condamner un homme sans lui montrer les pièces qui l'accusent, et qui ne veut pas qu'on poursuive du Paty de Clam et Esterhazy dont la condamnation pour faux pouvait diminuer notre confiance en l'épaulette intangible. Nous avons confiance dans Cavaignac comme dans Billot, qui chassent Picquart de l'armée pour avoir manqué de confiance en Esterhazy, de patriotisme insoupçonnable. Nous avons confiance dans les conseils de guerre dont le prochain jury de Versailles dira s'ils acquittent et condamnent pai' ordre ou au petit bonheur. Nous avons confiance dans Ravary, dans Gribelin. Nous avons confiance en Boisdeffre qui, pour un oui, pour un non, donne crânement sa démission aux douze premiers jurés qu'il rencontre. Nous avons confiance en Gonse qui pousse avec tant d'amabilité épistolaire l'un de ses subordonnés dans la fosse. Nous avons confiance en du Paty de Clam qui, s'il conduit une charge avec autant d'entrain qu'il fabrique une fausse lettre, dépassera Lasalle et Murât. Nous avons

»)/i VF.HS LA. liEl'AHATION

confiance, pour tout résumer d'un mot, en Estcrhazy, chef de bataillon patriote qui, pour plus de sûreté, rédioe ses états de service lui-même, et ne craint pas de rencontrer Schwarzkoppcn en personne, fût-ce même pour lui dévoiler (par bravade patriotique) les secrets de notre défense. J'espère (ju'on ne nous demandera rien de plus, car je ne crois pas qu'il fut possible d'aller au delà d'une si rare confiance. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que tous les chefs susdits se tenant étroitement embrassés, et faisant front commun pour c( l'honneur de l'armée », la confiance dans l'un, de Félix Faure à Esterhazy, implique la confiance dans l'autre.

Ainsi le patriotisme professionnel est désormais satisfait, et la France est grande et forte au delà de toute mesure. Presque aussi redoutable qu'à la veille de la guerre franco-allemande, quand l'expérience ne nous avait pas encore enseigné ce qu'il advient de la confiance sur commande. Nous avions livré ^ au Napoléon, après le coup d'Etat, tout ce qui faisait la force morale de la France dans le monde, ses traditions historiques de pensée, et, avec toutes nos o-aranties de contrôle, les principes vivants de notre Révolution, du droit, de justice et de liberté. Sacrifice douloureux, sans doute : « En revanche, nous avons la force », disait-on. Aussi quel enthousiasme à la déclaration de guerre! Il n'y avait pas de canons. Il n'v avait pas d'approvisionnements. Il n'y avait pas de soldats dignes du nom de chefs. Mais il y avait de la confiance partout, de la confiance à ne plus savoir qu'en faire.

On acclamait tous les uniformes dorés. On criait : Vive tout le monde ! Et les dépèches du théâtre de la guerre? Ce n'est pas elles qui nous auraient découragés. Rappelez-vous celle-ci qui est textuelle, à quelques heures de l'invasion commençante : « L ennemi parait devoir entrer sur notre territoire, ce qui sei-ait fa^>orahle à nos manœuvres. » Et les Français se disaient : « Bonne affaire, voilà les Allemands

VERS LA lŒPAliATIOX

dans la souricière. » En ce temps- là, Boisdclîie s'appelait Lebœuf, acclamé du Parlement et des foules pour ses « boutons de guêtre ». En ce temps-là, Brisson s'appelait Emile OUivicr, Bourgeois s'appelait Rouher. Lebanil, Emile Ollivier, Rouher et le peuple du plébiscite avaient une excus(> : les ministres ne savaient pas quel usage généraux et civils avaient fait de la confiance sans limites du peuple français, et l'expérience n'avait point permis au peuple français lui-même de juger ses maîtres.

2'2 août 1898.

Esterhazy devant ses juges,

Enfin, voilà les arrêts de rigueur qui nous furent promis. Esterhazy est renvoyé devant un conseil d'enquête qui, pour tous les faits à propos desquels il a été acquitté ou mis hors de cause, lui infligera peut-être une punition disciplinaire. C'est à peu près comme si Pranzini avait été condamné à 16 francs d'amende.

Esterhazy déclaré non coupable par le général de Pellieux, avant même l'expertise du bordereau; Esterhazy innocenté par l'ineffable commandant Ravary, en vertu du fameux principe : « Notre justice n'est pas la vôtre » ; Esterhazy acquitté par le conseil de guerre, sous la présidence du général de Luxer; Esterhazy reconnu par le général de Pellieux comme un « cher camarade », et vengé par le même officier

96 VEHS LA RÉPAnATION

supérieur de « la campagne abominable » menée contre cet honorable représentant de l'armée; l^'sterhazv acclamé, chové, embrassé, par une foule de « patriotes » en délire, au premier rang desquels un prince d'Orléans; Esterhazy protégé par l'avocat général Van Cassel qui le défendit si noblement, par le moyen de documents mensongers, contre les arguments de la défense à la Cour d'assises de Paris; Esterhazy arraché des griffes du juge Bertulus par le procureur Feuilloley qui dépend de Sarrien qui dépend de Brisson qui dépend de Cavaignac, ministre de la Guerre; Esterhazy l'ami de Schwarzkoppen et de du Paty de Clam; Esterhazy le Uhlan au profit de qui toute justice française fat systématiquement faussée pour couvrir l'acte le plus manifeste de trahison; Esterhazy l'escroc, Esterhazy le faussaire, Esterhazy le traître que les trois pouvoirs sacro-saints : législatif, exécutif et judiciaire s'empressent à défendre contre la vindicte des lois, va passer devant un conseil d'enquête afin que l'impartialité de Cavaignac et de Brisson nous soit révélée.

Car on outragé ces chefs d'Etat, lorsqu'on leur impute à blâme l'impunité scandaleuse de l'homme que l'Europe et l'Amérique s'accordent h reconnaître pour la plus insigne canaille connue. Ils ont violé toutes les lois pour le disculper, c'est vrai. Mais c'est dans l'intérêt de la France qui avait besoin d'apprendre ce qu'on peut faire impunément contre la justice et contre la vérité. Maintenant qu'ils ont fait la démonstration — et nul n'alléguera qu'elle soit incomplète — voyez de quel cœur ils sévissent contre ce même homme à l'égard de qui on leur reproche leurs faiblesses. Un conseil d'enquête! Rien que ça, mes maîtres! De ce coup, Urbain Gohier qui n'est jamais content va se rendre.

Peut-être le général de Luxer en sera, ou le général de Pellieux, ou le commandant Ravary, ou l'archiviste Gribelin. Ah! cette fois Esterhazy ne s'en tirera pas à bon compte. j

VEnS LA niCPARATION 97

— Mon cher commandant, dira le président, comment vous portez-vous ce matin?

— Peuh ! fera l'autre, j'ai un Ficquart après moi, qui m'ennuie...

— N'est-ce que cela? Ce pékin aura son compte. Est-ce tout?

— Oh! Je ne suis pas exigeant. J'avais espéré voir le colonel du Paty de Clam parmi mes juges.

— Impossible, il travaille au dossier de Picquart.

— C'est que si on m'embêtait, j'aurais des choses à dire.

— Très bien. Ne les dites pas. Nous sommes fixés. Tout ceci à huis clos, pour ne pas compromettre la

sécurité de la France.

Et quand Esterhazy se sera retiré, l'oflicier préposé par Cavaignac à la communication des pièces secrètes aux juges, suivant la nouvelle législation qu'inaugura Mercier et que sanctionne Brisson, pénétrera dans la chambre du conseil et donnera lecture du document qui suit :

« Le ministre de la guerre n'entend pas que les « membres du conseil d'enquête jugent par ordre^ « comme osa l'affirmer cet infâme Zola. Le soldat « est à la fois discipliné, obéissant et libre. C'est « connu. Seulement, pour permettre à chacun de <( remplir en conscience son devoir. Nous, Cavaignac, « portons à la connaissance de qui de droit l'ordre « du jour, en date du 25 juillet dernier, par lequel « le colonel du 145® de ligne, en garnison a Monl- « médy, a fait connaître à ses subordonnés son sen- « timent sur un jugement qui ne lui convenait pas :

Le vote des trois membres du conseil, dit cet officier supérieur, semblerait indiquer de leur part un esprit cV opposition que le chef de corps ne saurait tolérer — et, sans vouloir en rien peser sur la conscience de ses subordonnés — le colonel est absolument décidé à faire au besoin, par sa manière d'être à leur égard, supporter à qui de droit les conséquences dune conduite qui semblerait vouloir se mettre en opposition avec les décisions certainement impar-

•)S Yi:i(S LA KKI'AnATION

lialcs et raisonnéos du commandant du détachement. Les officiers intéressés i'oiidront bien se le tenir pour dit une fois pour toutes.

a A bon entendeur, salut. »

fia-dessus les juges délibéreront, comme on dit. J'entends déjà gronder dans la rue les cris patriotiques qui accueilleront, ainsi que de coutume, la sentence : « Vive Esterhazy! Vive l'armée! »

■23 août 1898.

Le ministre perplexe.

Et, pendant ce temps-là, M. Sarrien, ministre de la Justice — car si nous n'avons pas la justice, nous possédons un ministre de la chose — avait devant lui, sur sa table, la demande en revision formée par Mme Dreyfus. Consacre-til ses nuits à pâlir sur ce dossier qui ne contient pas vingt lignes d'écriture ^ Je ne sais. Recherche-t-il la vérité, après s'être donné tant de mal pour l'ensevelir au fond de l'abime, comme ce roi qui jetait une perle à la mer et promettait des trésors à qui Tirait chercher? Tout est possible. Comme homme d'Etat, il organise l'illégalité, l'injustice, le mensonge : c'est sa manière de comprendre le devoir envers la patrie. Comme ministre chargé de prononcer sur un cas de revision, c'est saint Louis sous son chêne, avec Cujas et Bartole pour

VEIIS LA RÉPARATION 9i)

assesseurs. Il est souverain juge. D'un signe de tête, il sauve la loi violée ou l'achève. On a beau ('tre cuirassé de tous les sophismes où s'abrite, depuis des siècles, l'iniquité, c'est tout de nuMue, il faut le croire, un mauvais moment à passer quand la main se lève pour la signature qui va, de sangfroid, consommer le crime.

Je suis sûr que M. Sarrien, dont la férocité n'est pas le trait dominant, préférerait un autre emploi de ses facultés. Seulement Cavaignac tourmente Brisson qui ne lui laisse pas de relâche. C'est bien ennuyeux de faire de la peine à ses amis, quand on n'a pas l'âme méchante. Ce Dreyfus est au bagne, et Cavaipnac est ministre de la g-uerre. Cela ne prouve pas d'une façon absolue que l'un ou l'autre ait tort ou raison. Mais, pour l'influence parlementaire, avec tout ce qui s'ensuit, cela fait néanmoins une sensible différence. Dreyfus n'a que la loi pour lui, tandis que Cavaignac a le sabre, et les hommes, de tout temps, font plus de cas de la main qui brandit le fer que de la simple parole de justice et de vérité. Enfin, M. Sarrien a pour rassurer ce qui lui reste de scrupules les révélations mystérieuses du dossier ultra secret qui est le fond de toute l'affaire, car c'est là que nos ministres puisent le courage de violer toutes les lois en rassurant leur conscience sur ce qu'ils ont des preuves de culpabilité certaines. Un de ces jours, je m'expliquerai là-dessus, quand j'aurai donné au général Billot le temps de respirer, car il faudra, à ce propos, que je revienne sur les renseignements dont je dois la communication à son oblio-eance.

Par tous ces motifs, et par d'autres encore, peutêtre, M. Sarrien ne se presse pas de faire à Mme Dreyfus la réponse qu'elle attend. Revisera-t-il, ne revisera-t-il pas? Il est allé aux champs pour demander l'inspiration aux spectacles de la nature. C'est bien dur de refuser la revision en alléguant que l'illégalité n'est pas claire, quand on peut lui amener une demidouzaine de témoins qui, interrogés sous la foi du

100 VEllS LX HÉPAUATIOX

serment, attesteront qu'au procès de 1894 la loi fut outrageusement violée. Il n'a d'ailleurs, lui-même, pas le moindre doute là-dessus, comme Cavaignac et Brisson qui, moins crânes que Billot, n'ont jamais osé dire que Dreyfus avait été Irgalement condamné. D'autre part, reviser c'est discuter, et ni Brisson, ni (Cavaignac, ni Sarrien, même soutenus par les faux du dossier ultra secret, ne sont en état de supporter la discussion. Tout leur système croulerait du coup, et avec leur système, leur dernier vestige d'autorité. Il y a le huis clos sauveur, avec la condamnation, non par ordre, grands dieux! mais par amicale suggestion, h la mode de ^lontmédy.

L'ennui, c'est qu'après l'expérience de 1894, ceuxlà mêmes qui admettaient le huis clos, avant d'avoir appris ce qu'un ministre de la Guerre était capable d'en faire, ont besoin maintenant, pour croire à la justice, de la voir. En ce cas, tout serait perdu. On n'aurait pas la guerre, comme on l'annonce grotesquement pour eiïraver le public. En revanche, tous les exploiteurs de mensonges s'effondreraient à nos yeux. Voilà le désastre qu'il s'agit, avant tout, d'éviter.

Telles sont, suivant toute apparence, les méditations de notre garde des sceaux. Ne pas reviser le gêne, parce que c'est attacher son nom à une si manifeste violation de la loi qu'un avenir prochain stigmatisera cet acte, il n'en peut douter, comme l'une des plus cyniques ignominies de notre temps. Reviser ne le gêne pas moins, car il faut, en ce cas, ou compliquer la révision d'un escamotage qui ne peut plus tromper personne, ou se résigner à laisser apparaître nos institutions militaires et civiles surmontées d'une couronne de fautes dont quelques-unes sont des crimes. Or, chacun sait que l'intérêt de la patrie est de couvrir les défaillances des chefs de tout ordre pour les perpétuer plus sûrement.

Ainsi va M. Sarrien, ballotté d'une hypothèse à l'hypothèse contraire, et ne sachant que résoudre.

VEUS LA nÉPARATION 101

La loi commande de dire oui ou non. Il ne dit ni oui ni non. Et comme aucun détail n'est fixé, rien ne rempèche de léguer la solution de l'affaire à son successeur, qui la passera de même à un autre, et ainsi de suite juscju'à la fin des temps. C'est ce qu'on appelle gouverner.

11 y aurait bien un moyen de sortir d'embarras. Ce serait, pour en finir, d'examiner de près les pièces du dossier ultra secret et le roman de leur origine. Mais personne n'y songe. Ce serait trop simple.

24 août 1898.

Gouverner, c'est prévoir.

Un ancien président du Conseil disait l'autre jour à un de mes amis : « Ce qu'il y a d'inquiétant dans cette afFaire Drevfus, c'est que la discussion fait de nouveaux drei/fusards, chaque jour, tandis qu'il n'y a pas d'exemple d'une seule conversion en sens contraire. » Pour un politicien, ce n'est pas trop mal raisonné. Ai-je besoin de dire que notre homme est un « jurisconsulte éminent » qui reconnaît, dans la conversation privée., que Dreyfus fut illégalement condamné, en conséquence de quoi l'excellent député vote Taffichaffe du discours de M. Cavaic^nac?

Quand on lait une politique qui est tout justement la négation des opinions personnelles qu'on avoue, je comprends qu'il soit ennuyeux de voir augmenter,

102 VEKS LA HKPAIÎATION

fous les jours, le nombre des gens qui se forment une conviction par eux-mêmes et donnent l'exemple a inquiétant » de dire ce qu'ils pensent. D'autant plus que la vérité n'est pas moins contagieuse que le mensonge, et que tout homme qui ose dire publiquement sa pensée suscite, par voie de suggestion, des imitateurs. Voyez le mouvement qui s'est produit dans l'Université, c'est-à-dire dans un milieu où le développement de la culture mentale favorise le plus la liberté des jugements. On est, en général, peu porté à l'action dans le monde des professeurs. On v a besoin de calme et de paix, pour la bonne gymnastique de l'esprit, et pourvu que les puissances de la terre ne viennent pas troubler la méditation de façon trop violente — ainsi qu'il arriva pour Archimède — on se dit communément satisfait à bon compte.

Il y a cependant un point sur lequel les hommes de pensée ne peuvent pas transiger, c'est précisément leur droit de juger suivant leurs lumières et leur juste fierté de ne point se mentir à eux-mêmes. C'est de là que vient le conflit où s'engage ridiculement le ministre Bourgeois contre les maîtres de notre corps enseignant. Parce que les intérêts politiques d'un parlementaire s'accommodent de ce que la justice soit faussée, la loi violée, et que tous les pouvoirs dont il dispose conspirent au maintien d'un régime destructeur des conquêtes de civilisation, il faut que les hommes qui s'appliquent à recueillir et à accroître le legs des traditions mentales de l'humanité s'infligent brutalement, à eux-mêmes, le plus flagrant démenti, cessent de parler d'une justice égale pour tous, des garanties de la loi et de la suprématie de la vérité sur l'organisation de mensonges où prétend se fonder la force d'un ministère ! Au temps des gouvernements venus de Dieu, on pouvait risquer ces lolies.

La vérité avait besoin des siècles, et les violateurs d'humanité reposaient dans ce qu'on appelle leur gloire, avant d'avoir entrevu l'effondrement prochain de leur construction monstrueuse. Mais, lorsqu'on a

VEHS LA ni'PARATlON 103

pour tout titre, au lieu de la délégation divine ou de Ihérédité légendaire, les hasards du remous populaire en un jour d'élection, lorsqu'on n'était rien hier et qu'on ne sera que bien peu de chose demain, lorsqu'on a pour unique raison d'être de représenter la loi, d'annoncer la justice et le droit, avec, pour moyen, le gouvernement de la vérité au grand jour, prétendre en imposer aux hommes et leur faire renier ce qu'ils croient, exiger d'eux l'apostasie publique au bénéfice de Trouillot, cela passe les limites de l'ordinaire bêtise gouvernante.

La vérité va trop vite aujourd'hui. Paul Stapfer, faute des bûchers que regrettenfsans doute nos rhéteurs de la franc-maçonnerie, n'a pas besoin d'en appeler à la postérité du décret de suspension, honteux pour le seul signataire. Il n'a, pour triompher d'eux, qu'à laisser, un jour encore, les politiciens protecteurs du Uhlan s'enliser dans leurs propres lourberies. On parle de protestations qui se préparent dans l'Université de Paris. Je ne sais ce qu'il en sera. Mais ce que j'affirme, c'est qu'à mesure que nos maîtres d'un jour découvriront de plus en plus leur mauvaise foi, leur mépris du droit humain, leur haine de la vérité, les esprits libres se grouperont de plus en plus pour résister à l'iniquité et pour dénoncer le mensonge. Voilà pourquoi l'ancien président du Conseil, dont je citais le mot tout à l'heure, voit avec tant d'effroi monter le flot des « dreyfusards ».

On a commencé par nous appeler' traîtres, vendus aux Juifs et je ne sais quoi encore. Maintenant nous sommes trop. La calomnie retomlDe sur les menteurs. Et, dès lors, un sourd travail se fait dans les esprits, avec l'aide des parcelles de vérité que chaque heure met en lumière. Beaucoup n'ont encore rien dit, qui parleront. Car déjà leur foi est ébranlée dans une Justice qui est obligée de défendre Esterhazy et du Paty de Clam contre les lois. Déjà ils ont conquis le doute. Ils ne tarderont pas à comprendre. Chaque minute qui tombe au gouffre nous rapproche de l'échéance

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fatale de la grande clameur. Le politique tremblant l'avait bien dit. Tous les jours, un de plus qui voit et qui sait, n'est-ce pas effrayant? Il n'y a qu'un moyen de ne rien craindre, c'est de servir, quoi qu'il arrive, la vérité.

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