‹ Vers la réparationChapitre 6 sur 14 · août · texte numérisé non relu

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La vraie victime.

Je l'ai dit, dès le premier jour : la logique fatale des choses exige de nos gouvernants le dernier sacrifice de conscience. Esterhazy, criminel : ils l'ont voulu libre. Du Paty de Clam, complice : ils l'ont soustrait aux lois. 11 faut maintenant que Picquart, innocent, soit condamné, et ce serait faire injure aux croix de la Légion d'honneur qui récompenseront ses juges que de douter un moment du verdict.

Je ne dis rien du fond : cela viendra plus tard. Les contradictions grossières entre les accusateurs de Picquart, dont quelques-uns, à la Cour d'assises de Paris, furent pris en flagrant délit de mensonge, les étranges défaillances de mémoire sur les dates, sur la disposition des fameuses pièces secrètes, ainsi que les réponses topiques qui leur furent opposées, tout concourt à montrer, jusqu'à Tévidence, qu'aucun document intéressant la sûreté de l'Etat ne fut, h aucun moment, communique à iSP Leblois par son ami. Il n'importe. Quand les traîtres authentiques se promè-

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lient impunis par nos rues, n'est-il pas Icgitiine que les innocents pâtissent pour eux sous les verroux, et soient mis ainsi hors d'état de nuire... aux criminels. Telle est la cause déterminante de la future condamnation de Picquart.

Que dire des juges? Ils font leur métier, qui n'est pas beau. Ils se mettent des toques d'or et d'argent, des robes noires ou rouges, de l'hermine en peau de lapin, et je ne sais quels autres signes d'honneur qui leur assurent le respect de la gendarmerie. En revanche, il faut condamner, condamner, et déjeuner du prix des tortures humaines dont « la magistrature », comme on dit, fait ses choux gras. Et puis, quand on a défendu la société en faisant respecter les lois, il faut défendre les maîtres de la société en violant les dites lois. On les viole donc avec le même entrain qu'on a mis ii les défendre. Cela dépend des jours, et surtout des accusés. Après quoi l'on voit des fils, des neveux, des cousins de monsieur le magistrat, ou de madame la ma^istrate, avancer dans les sous-préfectures et gagner des galons et des croix dans l'intérêt de la démocratie.

Il y a aussi l'avancement du juge, qui est, comme on sait, la suprême garantie de son indépendance, puisque tout son avenir est dans la main du ministre. Comment pourrait-on soupçonner un homme d'avoir jamais la tentation de céder aux suggestions de celui dont il dépend? Cela ne se passe pas à Paris comme dans notre colonie de Madagascar où les juges (des soldats, il est vrai) ont besoin, pour juger en toute liberté, de lire à V Officiel le texte du jugement qu'ils devront rendre, suivi du récit de l'exécution des condamnés.

Nous faisons les choses d'une façon plus discrète. Il suffit d'un sio^ne de tète, d'un clio^nement dœil. Ou même il n'est besoin de rien, car on est fort avisé dans la magistrature, et il n'est pas besoin de beaucoup de recherches pour savoir dans quel plateau de la balance se trouve l'intérêt du plus fort.

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L'intérôt du plus fort, voilà ce que nos jésuitiques rhéteurs décorent du nom de justice. Picquart le sait, l'expérience de ces derniers mois le lui a pleinement révélé, et la condamnation qui l'attend ne lui causera point de surprise. Celui-là est la vraie victime du crime abominable qui est en train de se perpétrer sous nos yeux.

Dreyfus eut contre lui une fatalité terrible, comme Œdipe au chemin marqué par le destin. La coupable légèreté d'un ministre, la passion antisémite et l'inconscience de l'Etat-lNIajor, l'action précipitée d'un pouvoir qui n'accepte pas de contrôle, l'inattendue complicité de du Paty de Clam avec Esterhazy.

Pour s'être trouvé au point de rencontre de toutes ces choses, Dreyfus est au bagne, et les siens luttent eperdument pour sauver moins sa vie que son nom du déshonneur. Cela est émouvant. Mais combien l'histoire nous fournit-elle de semblables victimes? Nous luttons pour Dreyfus, sans doute, parce que tout homme qui souffre injustement fait appel aux meilleurs sentiments de l'àme humaine. Nous luttons surtout pour la France qui serait à jamais déshonorée si elle acceptait définitivement la complicité du crime public, dont le scandale stupéfie, à cette heure, tous les peuples civilisés de la terre. Il n'en est pas moins vrai que Dreyfus est comme l'ouvrier de l'usine saisi par un volant et broyé par le monstre de fer avant que les spectateurs aient pu faire autre chose que de pousser un cri d'épouvante.

Picquart, lui, n'est pas la victime involontaire. C'est l'homme qui, pour réparer le mal, s'offre en sacrifice, de propos délibéré. Quand il eut découvert l'erreur du conseil de guerre de 1894, étant une conscience, il dit candidement à ceux qui Tentouraient : <( Hâtons-nous de réparer cette faute. » De ce jour, il fut perdu. « Essavez », lui répondit-on doucereusement. Et, toujours candide, il essava, le pauvre. Alors on l'enveloppa d'une amitié traîtresse, on le ficela des liens ténus d'intructions contradictoires, et puis,

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tout ligotté, on l'expédia, par de honteux mensonges, sur la route de Gabès où l'attendait la mort.

Les avertissements, d'ailleurs, ne lui avaient pas manqué : « Vous êtes monomane, colonel, pensez à autre chose ! Ce n'est pas vous qui êtes à l'île du Diable ! » L'homme ne voulut rien entendre. Son sort était fixé. Les crimes imaginaires pour lequel on le poursuit aujourd'hui, ses chefs les connaissaient quand ils l'accablaient de lettres affectueuses. Qu'est-ce qui fait sa condamnation certaine aujourd'hui ? C est qu'il a dénoncé les faux d'Esterhazy, où l'Etat-Major infaillible a besoin de voir les preuves de la culpabilité de Dreyfus.

C'est pour({uoi je dis que celui-là est la vraie victime, ne souffrant (j[ue parce qu'il a délibéiément sacrifié son avenir, sa liberté, sa vie pour réparer l'erreur des uns, le crime des autres. Un jour, les hommes s'inclineront devant lui, lui offriront la réparation tardive. Que diras-tu ce jour-là, Brisson, toi qui as fait innocenter un criminel, n'ayant aucun doute sur son crime, toi qui auras fait condamner un innocent, sachant son innocence?

26 août 1898.

Encore un.

Et voilà, sinon le clergé catholique, au moins un de ses membres qui s'en mêle. Je reçois d'un prêtre

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catholique iVançals, (jui occupe une situation fort en vue dans un pays de langue française, la lettre ci-dessous que je jpublie sans y changer une virgule :

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