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LE DÉSHONNEUR

Dans le dëbat qui trouble si profondëraent la France aujourd'hui, il est sans cesse question de l'honneur : rhonneur de l'armée ; l'honneur de la France. Quelques réflexions à ce point de vue ne seront peut-être pas hors de propos.

Un capitaine de l'armée française, en dehors de l'accusation portée un jour contre lui, était un parfait gentilhomme, a été soupçonné de trahison, crime de lèsepatrie, jugé et condamné, et, depuis quatre ans, subit un affreux châtiment. Mais, des doutes sont survenus sur sa culpabilité, et des documents sérieux ont fait poser la question d'une grave erreur commise.

11 semble que la simple honnêteté commandait alors de revoir les motifs de la condamnation : mais l' Etat-Major de l'armée s'est empressé de déclarer que l'honneur militaire était engagé à maintenir, envers et contre tous, la décision du conseil de guerre. L'honneur cessait d'avoir l'honnêteté pour base.

Cependant il a été constaté que le plus grave des documents qui avaient motivé la condamnation n'avait été montré, dans le procès, ni à l'accusé ni à son défenseur. D'après la loi, ce seul détail rendait le jugement nul de plein droit, et imposait la revision du procès : l'Etat- Major a passé sur la loi comme sur l'honnêteté, et le gouvernement et la magistrature ont pris parti pour l'armée, et tous les pouvoirs officiels se sont unis pour écraser les hommes indépendants qui réclamaient la lumière et la justice, au nom de la conscience, en invoquant, eux aussi, l'honneur de la France.

Malo-ré les efforts de nos pouvoirs officiels, coalisés pour empêcher la discussion et la démonstration de la véi'ité, chaque jour des documents nouveaux s'accumulent pour la faire apparaître, et, non seulement lillégalité du juo-ement ne peut plus être niée, mais les observateurs les plus intelligents et les plus attentifs, des jurisconsultes, des professeurs, des savants, des hommes éminents et honorés de tout ordre, ont la certitude que la condamnation,

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illi'galc dans la forme, est ciicorc lolalemcnl injusto dans le fond.

Les jireuves ahoiideiit, en dt'pil des efForls tentés pour

~ lesempèclierd'èlre vues .-le vrai coupable est découvert el

désigné; les diplomates ('(rangers (|ui lrafi([uaienl de sa

trahison le déiioneent ; on sait le prix qu il recevait de sa

félonie.

Eh bien, malgré tous ces motifs, le gouvernement français, les chefs de l'armée, les magistrats ne veulent rien entendre et n'ont que le souci d'innocenter le nouvel accusé.

Quy a-t-il donc au fond de cet abime ténébreux ? On dit que, si le vrai coupable était frappé, il se découvrirait des complices trop haut placés, qu'il faudrait frapper aussi, ce que l'on veut empêcher à tout prix. Et c'est un tel honneur qu'il s'agit de sauver.

Que les complices le sachent : tout se fait, tout se sait. Le proverbe aui'a raison. Et l'opinion publique ne sera satisfaite que quand elle saura tout et que pleine justice sera rendue à qui de droit.

On a fait crier : Mort ! mort ! contre ceux qui criaient : Justice! des foules honnêtes ne voulant pas croire à la forfaiture officielle se sont ameutées; le pays dans sa majorité, en est encore là, et ceux qui le trompent le maintiennent dans son erreur, sous prétexte que les preuves démontrant l'innocence du condamné ne sont pas fournies. C'est d'un jésuitisme indigne. En droit, c'est à celui qui accuse à fournir les preuves; cependant, dans le cas actuel, ceux qui plaident 1 innocence s'offrent à en produire les preuves ; et ce sont les accusateurs qui ne veulent rien entendre.

Le ridicule et 1 odieux s'unissent à l'injustice. Que ce soit le lot de l'Etat-^Iajor : il l'aura voulu et mérité. Mais si c'est la France, que devient son honneur, à elle, en tout cela? Si le supplicié de l'île du Diable n'est qu'un martyr, la France se fait tyran, c'est elle qui est le bourreau, car le gouvernement, c'est-cà-dire le Président de la République, avec ses ministres et les deux Chambres, l'armée et la magistrature réunis, cela est considéré comme étant la France

Mais la France, tyran! la France, bourreau! Cela hurle. Aussi, elle est oppressée comme par un affreux cauchemar, et l'on se demande ce que va être son réveil. En attendant, elle baisse dans l'estime général .

110 VI-HS I,A HÉPAnATlON

Les peuples avaient pri>< l'Iiabilude d'admirer la France el de lainier comme la nalioii généreuse, passionnée ])our le droit; mais ils sont déeoneertés et stupéfaits en la voyant fouler aux pieds les principes de liberté qu'elle avait si glorieusement ])roclamés. Il serait peut-être excessif de dire que, dans l'affaire Dreyfus, ceux qui mettent leur honneur au-dessus de la justice travaillent à la honte de la France, mais, assurément, ils la font baisser dans l'estime des peuples.

Le monde assiste, à l'heure présente, à de grandes ruines : la ruine matérielle de l'Espagne et la ruine morale de la France. Hé bien, de prime abord, une observation -.^ facile montre, parmi les causes de ces chutes lamentables, >J l'alliance du militarisme et du cléricalisme jésuitique, car ceux qui se sont le plus montrés dans l'affaire Dreyfus, ce sont les soudards et les moines, l'armée et le clergé. C'est l'influence doublement délétère de ces deux agents qui a fait déchoir, dans le rang des puissances, des nations qui étaient douées pour les plus nobles destinées.

Des voix indépendantes publient, mais on ne le redira jamais assez, que le militarisme et le cléricalisme sont les deux plaies des sociétés modernes, parce qu ils sont tous deux contraires à la justice et à la liberté. Ils ont ruiné l'Espagne à tous les points de vue, et, en attendant la ruiné matérielle, ils sont en voie de ruiner moralement la France; ils la déshonorent.

11 reste à savoir comment la France va digérer la honte qu'ils s'efforcent de lui ingurgiter à si forte dose.

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