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UX PRÊTRE FRANÇAIS

Si l'auteur de cette lettre habitait la France, je ne crois pas que la discipline ecclésiasticjue lui en eût permis la publication, même sans la signature, dont il a souhaité la suppression, par crainte, sans doute, de scandaliser ses collègues. Je vais plus loin. Je prends la liberté de supposer qu'en ce cas, les suggestions de l'entourage eussent été plus fortes que l'élan spontané de conscience d'où sa protestation a jailli. Je ne crois pas l'ofTenser par cette remarque de pure psychologie. Il me plait seulement de constater, au moment où je publie cette lettre, plutôt violente, du curé de X..., de noter que, dans toute la France, pas une voix du

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clergé catholique iie s'est encore fait entendre, dans l'affaire Dreyfus, pour la justice et pour la pitié!

11 s'agit d'un Juil", et rantisémitisnic lavorise trop bien les secrets desseins de l'Eglise pour qu'elle n'abandonne pas aux passions de barbarie déchaînées la victime des préjugés religieux des uns et de la lâcheté des autres. L'Eglise, maîtresse des sociétés humaines, a trop brûlé de Juifs pour que i envie lui vienne de défendre un Juif, aujourd'hui, quelque preuves qu'on apporte à l'appui de sa cause. Il faut supprimer l'hérétique; ce fut la loi suprême. Kt, si le malheur des temps oblige à le tolérer, au moins ne peut-on concevoir l'idée de le sauver des bourreaux, ceux-ci fussent-ils sans excuses?

Il y a plus encore. Les pouvoirs engagés dans l'universel effort pour achever le condamné de l'île du Diable, sont tous ceux dont Rome a besoin pour installer sur nous sa domination des corps et des âmes, qui remplace la liberté par le dogme imposé, et la justice par l'implacabilité d'un Dieu brûleur. Ce que la monarchie n'a pas pu faire par le clergé, il va le demander maintenant à la République. C'est dans cette pensée que nos évoques abandonnent si bruyamment, à la suite de Léon XIII, le duc d'Orléans pour Félix Faure. La possession et la forée de Vullima ratio des choses de la terre a toujours été le desideratum principal de l'Eglise. Elle possède le ciel : c'est beau, mais c'est bien loin, et les hommes s'accordent fort mal sur ce qui s'y passe. 11 lui faut la terre aussi, par la voie dé conséquence. Le moyen.' La conquérir par la parole, quand la parole suffit; et si la parole ne suffit pas, par le sabre, ainsi que l'exprima le Père Didon coupe-tètes. '

Pour cela, il fallait mettre la main sur l'armée. On l'a fait, par la complicité des « classes supérieures », dont l'éducation se trouve accaparée par les jésuitières. L'avancement a été organisé au profit d'une caste, comme dit si bien Cornély, et l'ineptie de nos chefs militaires nous a conduits à Sedan. En revanche les

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fusillades de Mai, sans qu'un prùtre, en huit jours, trouvât un mot de pitié pour trente mille prisonniers méthodiquement égorgés, mirent le sceau à la suprématie des vaincus de Sedan et de ^letz, sur le gouvernement civil qui leur devait la France démembrée.

Entre lEtat-Major et Dreyfus, pour le prêtre, il s'agit de savoir, non pas qui a raison, mais qui peut le servir. La réponse est d'autant moins douteuse que c'est, conscients ou inconscients, dans l'intérêt du dogme que quelques malheureux, pleins d'indulgence pour le zouave du pape, Esterhazy, se sont rués sur le Juif qu'ils ont cru, et plus tard qu'ils ont voulu coupable.

Notre « prêtre français » a vécu hors de France, dans un pays de liberté où l'hérésie parle assez haut. De là une mentalité bien différente de celle du clergé français. Dans la lettre privée, qu'il m'adressait en même temps que celle que je publie, mon honorable correspondant me disait : « Vous serez peut-être surpris de rencontrer ces pensées chez un homme de mon caractère et de mes fonctions, mais c'est par suite d'aberrations étranges que cela peut paraître étonnant. »Oui, en effet, c'est une étrange aberration, le mot n'est pas trop fort, que celle qui a détourné des voies de la pitié, pour les jeter dans les œuvres de violence et de sang, les disciples de celui qui, du haut de la montaofue, cria vainement à la terre inattentive : « Tu ne tueras pas. Tu ne jugeras pas. ))

28 août 1898.

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Souvenirs d'Arménie.

Il V a des gens qui s'étonnent de l'inertie de l'opinion dans l'afraire Dreyfus-Esterhazy, et de la facilité avec lesquelles les masses plébéiennes ou bourgeoises s'en laissent imposer par les bas politiciens d'en haut et par quelques professionnels de Tuniforme, intéressés à confondre la France avec une demi-douzaine d'officiers d'Etat-Major. Le phénomène, cependant, est fort ancien chez nous, et tous les historiens ont remarqué que les brusques réveils qui suivent ces longues somnolences étaient la cause de nos révolutions. La continuité de l'évolution progressive s'accommode, en effet, très mal de cet état d'esprit.

Sous la monarchie, nous nous en sommes pris aux rois, accusés de réprimer l'élan populaire. Je ne nie pas qu'ils s'v soient, tour à tour, employés de leur mieux. Cependant nous voyons aujourd'hui que le peuple français ne gémit point sous la loi brutale d'un despote. Qu'arrive-t-il? C'est qu'il nous manque justement la réaction de liberté qui suit partout les actes de la tyrannie. Ou, plutôt, les rôles se trouvent transposés. Les chefs du peuple subissent, avec- une lâche résignation, la puissance oppressive des préjugés qu'ils condamnent, et n'osent, par crainte des ibrces combinées d'ignorance, revendiquer la justice et le droit qu'ils prétendent représenter. Et il faut des savants, des lettrés, des hommes généralement peu disposés .iu/zi. agitations de la vie publique, pour faire

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entendre les protestations oénéi-euses dont les politiques autrefois laisaient leur gloire.

Je ne me propose point aujourd'hui de raisonner de ces choses qui offrent une abondante matière à la philosophie. Je veux seulement noter qu'une occasion récente a scandaleusement révélé le même état d'âme dans notre démocratie. C'est au crime effroyable des massacres arméniens que je fais allusion. Là, il ne s'agissait pas d'un Juil. C'étaient des chrétiens qui étaient en cause. Et lesquels? Des hommes paisibles, industrieux, travailleurs, de mœurs douces et patriarcales, pillés, torturés, massacrés, brûlés pour le seul fait d'être chrétiens, et de se refuser à renier leur foi. Femmes, eniants, vieillards, trois cent mille créatures humaines mises à mort — sur l'ordre exprès du sultan — par les niêmes bifidèles contre qui nos aïeux se ruèrent en ces téméraires croisades dont on nous chante les gloires. Trois mille chrétiens brûlés en bloc dans l'église d^Orfa. Je ne dis rien des femmes violées et du cimetièie d'enlants massacrés à Diarbékir dont C Illustration a publié la photographie. Et, pendant ce temps, quelles protestations de la France.* Rien. Le misérable Hanotaux, muet. Les Chambres, muettes. Les députés catholiques, silencieux. Aussi les révolutionnaires.

Oh! je sais bien, on cite un prêtre, le Père Charmetant, qui s'est voué, de toute son énergie, à demander pitié pour les victimes de la barbarie d'Orient. T.,es autres demeuraient cois, le pape, trop politique, n'avant point bougé. La Russie laissait faire : donc la République française n'avait rien à dire. Les Chambres se taisaient honteusement, et quand tout fut fini, quand, après des années écoulées, il ne resta plus, dans les vilayets arméniens, que quelques bandes misérables crevant, aux carrefours, de faim et de misère, alors, nous eûmes, au lieu du grand cri de justice attendu, de jolies petites interpellations anodines de MM. de Mun et Denys Cochin, destinées h sauver les apparences.

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Va la presse, qu'en dire? Nous fumes trois ou quatre, tout au plus, à protester dès le début. Le reste ne dit mot, et les motifs, qui ont été publiquement donnés de ce silence, sont bien loin, j'ai le regret de le dire, de faire honneur à la corporation.

Quant à l'opinion publique elle demeura simplement indifférente. Les protestations, les meetings furent sans écho. On ne nous accusa point cette fois d'être f'endus aux chrétiens, comme on nous accuse aujourd'hui d'être « vendus aux Juifs ». Ce toupet manqua à certains de nos accusateurs. La riposte eût pu être curieuse.

Pour nous, qui défendons la justice au profit des chrétiens, quand les chrétiens sont victimes du Turc; au profit du Juif, quand le Juif est victime du fanatisme chrétien, nous limes notre devoir jusqu'au bout, mais nous ne pûmes réussir à réveiller en France les vieilles passions généreuses des ancêtres. Le sultan cessa de massacrer, quand il lui plut. La France se désintéressait de ces choses. Alors, comment s'étonner de l'indifférence des foules dans l'affaire Drevfus où le préjugé catholique contre les Juifs conspire à détourner les cœurs de la simple pitié humaine?

Je n'éprouve donc, pour ma part, aucune surprise de ce qui se passe. Tout au contraire, les nobles protestations dont nous sommes témoins me remplissent de confiance en l'avenir. La Justice et la Vérité, même méconnues de tout un peuple, resteront la Justice et la Vérité, c'est-à-dire des choses supérieures aux aberrations d'un jour. Mais déjà, grâce à quelques-uns, on ne peut accuser la France d'avoir renié les hautes traditions du passé. L'iniquité est de tous les temps et de tous les pays. Malgré l'écrasement d'une centralisation de fer, nous avons prouvé qu'il y avait des Français, debout, qui refusaient de s'incliner devant la force au service du mensonge. Par ceux-là se refera la France généreuse et juste dont les peuples attendent le réveil.

- /^ 29 août 1898.

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La Pcthe République me reproche d'exagérer, quand j'écris à proj)os des massacres arméniens : « Les députés catholiques demeurèrent silencieux. Aussi les révolutionnaires ». La Petite République a raison, car je n'ai pas tenu suffisamment compte du remarquable discours de Jaurès, en novembre 189(3 (les massacres commencèrent en mars 1894] et de l'ordre du jour excellent, voté par les socialistes, à la suite de cette belle manifestation oratoire. Je regrette d'autant plus cet oubli — excusable dans la hâte d un article écrit en chemin de fer — que je me souviens d'avoir, à ce propos, dans mon journal, publiquement félicité et le parti socialiste et son chef.

Cela dit, je suis obligé de maintenir mon appréciation sur la situation actuelle du parti socialiste parlementaire, que j'ai formulée en ces termes : « Les chefs du peuple subissent avec une lâche résignation la puissance oppressive des préjugés qu ils condamnent, et n'osent, par crainte des forces coalisées d'ignorance, revendiquer la justice elle droit qu'ils prétendent représenter ». Ce n'est pas, je suppose, dans le journal où Jaurès fait présentement la plus belle campagne pour la justice et pour la vérité, qu'on approuvera le vote des députés socialistes en faveur de 1 affichage du discours Cavaignac. Les plus féroces se sont abstenus. Je serais surpris que la Petite République approuvât cette neutralité lamentable entre la jésuitière de 1 Etat-Major et la Justice qui demandait secours.

31 août 1898.

Tout croule.

Eh bien ! cette vérité en marche qu'on a tant blaguée, je crois qu'elle arrive, messieurs les faux

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patriotes, qu'en pensez-vous ? Depuis trop longtemps on accumulait les mensonges. Tout se déclanche à la Tois, comme nous l'avions annoncé, tout croule du même coup : l'édifice est à terre.

C'est h M. Cavaignac, ministre imposé par les Esterhazistes, que nous devons cet ouvrage. J'éprouve, pour ma part, un plaisir tout spécial à l'en remercier. 11 doit commencer à comprendre maintenant, avec son ami Brisson, combien il est dangereux pour un gouvernement de violer délibérément toutes les lois au profit des criminels contre un innocent. Brisson lui-même, avec Sarrien, son ministre de la Justice, reconnaîtront peut-être aussi, qu'il est dangereux de condamner les o-ens sans leur montrer les documents sur lesquels on les condamne. Un conseil de guerre l'avait lait une première fois. Cavaignac, Brisson, Sarrien, et toute la Chambre avec eux, républicains modérés, radicaux, socialistes révolutionnaires, monarchistes de toutes les monarchies, césariens en tète, trouvèrent la chose admirable, et rejugèrent Dreyfus, et le condamnèrent à l'unanimité, toujours sur des documents dont la critique lui était enlevée. Puis, le colonel Picquart ayant proposé de démontrer qu'on s'était trompé, Brisson, pour toute réponse, le fit mettre en prison, où il est encore

Après cela on était bien tranquille. Il suffisait désormais de faire annuler par Sarrien les arrêts du juge Bertulus, de supprimer la déposition des témoins accusateurs de du Paty de Clam, et d'innocenter le traître Esterhazy, pour rendre à nos gouvernants une paix bien gagnée. Tout ce programme s'exécuta le plus méthodiquement du monde, et Brisson se réjouit dans l'austérité de son âme.

Hélas ! Il avait compté sans la manie de Cavaignac qui, à l'exemple de Perrin-Dandin, ne pouvait se déprendre de juger. Le jugement, désormais historique, rendu^par lui à la tribune et affiché sur toutes nos murailles, ne suffisait pas à notre ministre de la Guerre. 'S'il avait voulu simplement la justice, il n'avait

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qu'à laisser faire les tribunaux en leur accordant la laveur d'appliquer, par exception, les lois. Mais cette idée ne lui était pas venue. 11 avait jugé une lois. 11 voulait juger toujours. Et comme, en dehors de nos députés unanimes, tous les hommes en possession d'une tète sur les épaules lui avaient répété que sa grande démonstration décisive n'était qu'une ridicule parodie, Cavaignac, têtu comme une mule, se remit à juger dans son cabinet, entendant des témoins et rendant des sentences. De là tout le malheur. L'infortuné fut bien forcé de faire lui-même des découvertes qu'il avait interdites au juge Bertulus.

Au point de vue de l'art, c'est dommage. Nous étions en bon chemin. On accusait de trahison ceux qui défendaient la patrie et réclamaient de l'Etat-Major la préparation de la guerre, au lieu d'une fabrication de faux. On condamnait les innocents, on acquittait les traîtres. Les conseils généraux réclamaient des violences— l'un d'eux sous la présidence même de !M. Cavaignac— contre ceux qui demandaient la justice et la loi. Le conseil général de Maine-et-Loire déclarait, en termes exprès, qu'il lui fallait un coup d'Etat. Les députés soumis laissaient faire. Le maire de Clisson exprimait le regret de ne pouvoir pendre Grimaux aux branches de sa garenne. La rue était aux foules hurlantes. Les lâches, chaque jour, donnaient à la vérité des soufflets, alléguant que c'était dans un intérêt de parti.

Et, tout d'un coup, plus rien. C'est la totale débâcle. Le colonel Henry, chef du bureau des renseignements, est forcé de reconnaître qu'il a fait de fausses pièces pour prouver la culpabilité de Dreyfus. Avec du Paty de Clam, cela fait au moins deux faussaires dans l'Etat-^Iajor. C'est beaucoup pour « l'honneur de l'armée », sans parler d'Esterhazy. Les césariens, il est vrai, viennent de découvrir que la faute d'un homme n'engaoe que lui, et que l'armée n'est pas atteinte par le crime d'un faussaire. C'est ce que nous répétions depuis le commencement de l'affaire. Seulement,

ces mêmes hommes ne voulaient rien entendre, et prétendaient qu'en dénonçant la trahison du Uhlan et les machinations de ses protecteurs, nous outragions l'armée.

Un chef du bureau des renseignements n'est pas le premier venu. On avait choisi celui-ci parce qu'il ne connaît aucune langue étrangère. Il y a même des raisons de penser qu'il ne sait pas le français. Son titre était d'avoir reçu le fameux legs du colonel Sandherr : la charge de prouver à tout prLv que Dreyfus est un traître. Il s'est acquitté de ce rôle jusqu'au bout.

C'est par sa déposition mensongère, qu'il a fait chasser le colonel Picquart de l'armée. C'est encore sur la même déposition mensongère que nos bons juges civils s'apprêtaient, dans quelques jours, à condamner le même colonel Picquart à plusieurs années de prison pour le crime d'avoir fait son devoir en découvrant la trahison d'Esterhazy. Je l'entends encore insulter Picquart, le traiter de menteur, aux ricanements des chefs qui le couvraient de leurs bienveillants témoignages.

Eh bien, cet homme, maintenant, il va falloir le juger. Brisson voudra même peut-être qu'il soit jugé légalement, puisqu'il n'est pas Juif. Une première question va se poser, bien simple, mais très grave. Pourquoi le colonel Henry a-t-il menti? Pourquoi le colonel Henry a-l-il fait des faux? Quel intérêt pouvaitil avoir à maintenir un innocent au bagne? Ah! ce pourquoi douloureux, que d'efforts on va faire pour l'esquiver! On n'y réussira pas, puisqu'il n'y a plus de faux pour étayer les mensonges Pourquoi le colonel Henry s'est-il fait faussaire? Dans quel but? Au profit de qui? Inspiré, poussé, aidé par qui? Qu'on réponde !

Cela est d'autant plus nécessaire qu'on a vu tout l'Etat-Major et tous les gouvernements, celui de Méline comme^xelui de Brisson, jouer leur va-tout sur ces faux et jurer que c'était la vérité même. On n'a pas oublié la superbe du général de Pellieux à la

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Cour d'assises, basant sur ces faux la démonstration irréfutable de la culpabilité de Dreyfus, et faisant, sur cette prein>e, condamner Zola. On se souvient des paroles outrageantes dont il foudroya Picfjuart, lorsque celui-ci affirmait que ces pièces « avaient tous les caractères d'un faux « .

C'est Henry qui, en niant l'authenticité du petit hh'u accusateur d'Erterhazy, fut cause de l'acquittement du traître. C'estHenry dont le faux a convaincu Cavaignac, Brisson, Sarrien, et toute la Chambre avec eux, que Dreyfus était coupable, et leur a fait accepter, à eux législateurs, qu'un homme put être convaincu d'un crime en dehors des garanties de la loi. Sur ce faux tout repose. Quand il disparaît, tout s'effondre.

La condamnation de Zolan'a plus desens, puisqu'elle a été obtenue par la production de pièces fausses. L'acquittement d'Esterhazy ne signifie plus rien, puisque c'est un faussaire qui a empêché les juges de reconnaître l'authenticité d'une des principales pièces à charge. Le colonel Picquart, renvoyé de l'armée sur la déposition d'un faussaire, il ne reste plus qu'il le réintégrer dans son grade. Je ne parle pas du procès actuel qui devient grotesque, ayant été provoqué par l'offre que faisait Picquart de prouver le faux maintenant avoué par Henry.

Du Patv de Clam, soustrait obstinément à l'instruction, doit reprendre le chemin du cabinet du juge, après avoir été mis préalablement en sûreté, avec Esterhazv, son complice. Et Bertulus, ayant vu vrai, malgré l'obstination de M. Feuilloley à lui fermer les yeux, doit revenir des plages normandes pour juger, tandis que le procureur, qui avait si bien réussi à entraver le cours de la justice, doit être rendu aux charmes de la vie privée.

Pour Dreyfus, le cas est simple. Il a été condamné sur le bordereau qui est d'Esterhazy, et sur les pièces du dossier secret dont la principale est reconnue fausse. Il reste les documents du fameux dossier u/ti-a

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secret révélé par le faussaire Henry, à la Cour d'assises. On ne peut pas croire que l'homme qui a semé des faux dans le dossier secret a dû prendre des libertés moins grandes avec le dossier ultra secret. C'est donc la revision à bref délai, avec jugement public.

Il n'y a plus, alors, que la situation de l'Etat-Major à régler. Quelle confiance peut avoir le pays en des hommes qui se sont laissé si grossièrement duper et qui, à ceux qui les avertissaient charitablement, n'ont trouvé d'autre réponse que cette ineptie : « Nous sommes l'armée. Qui doute de nous insulte l'armée »? La retraite du présent Etat-Major est désormais inévitable. Puisse-t-on remplacer par des hommes de guerre l'étrange troupe qui va disparaître !

Quant à M. Cavaignac, j'ignore ce que fera de lui la Chambre qui lui doit d'avoir, à l'unanimité, contresigné un faux sur toutes nos murailles, et lamentablement discrédité la France aux yeux de l'étranger. Si la responsabilité ministérielle était, chez nous, autre chose qu'un mensonge, il serait déjà démissionnaire. Il a déclaré que le faux prouvait la culpabilité de Dreyfus d'une façon irréfutable^ et la Chambre l'a cru, ou a feint de le croire. Cela, d'ailleurs, n'était de la compétence ni du ministre, ni des députés. A pas un homme n'est venue l'idée que c'était l'affaire de la justice. Puisque la Chambre reste, non moins coupable que le ministre, pourquoi le ministre s'en irait-il? Bien ^lus, je vois qu'on fait un mérite à M. Cavaignac d'avoir mis la main sur Henry. J'aurais cru l'outrager en le félicitant de ne s'être pas lait le complice«Nd^un faussaire. S'il a fait son devoir, un jour, c'est après y avoir gravement manqué en arrachant violemment du Paty de Clam à son juge, et en exigeant de Brisson l'arrestation de Picquart pour empêcher la vérité de se produire. En ce qui concerne l'administration de la guerre dont il a la charge, l'aventure a-t-elle révélé en lui la capacité de critique * et l'esprit de contrôle attentif reconnus nécessaires? Voilà de quoi la Chambre ne se cassera pas la tête.

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Et puis, il y a Brisson, qui ne pouvait pas ignorer qu'il commettait une action criminelle en jetant en j)rison Picquart, par la seule raison ([u'il olFrait de faire la lumière. Et puis, il y a Félix Faure qui a su de tout temps que Dreyfus avait été condamné contre la loi et qui a honteusement laissé faire, comme il la avoué à des témoins que nous pourrons produire. Mais Brisson, Félix Faure, ce ne sont que des chefs. Ça n a pas d'importance.

1'' septembre 1898.

XXXYI

Le bilan.

Le général de Boisdeffre a donné sa démission, et le colonel Henry, par faveur, s'est coupé la gorge. Deux morts. Du Paty de Clam, Esterhazy, jouissent délicieusement de la liberté. Pel.lieux prépare ses « boucheries », Gouse étudie le 120. Picquart est toujours en prison et Drevfus au bacfne. Cavaisrnac et Brisson qui ont mis ce drame au point sont ministres sous Félix Faure. Voilà le bilan du jour. Le diable sait ce que nous apportera demain !

Cavaignac est si bien ministre qu'il veut le rester, et qu'après avoir livré le gouvernement de la France à la risée du monde, il croit avoir encore l'autorité nécessaire pour « présider à la répression des actes » qui oiit entraîné, comme il dit, son erreur. Le général de Boisdeffre a montré plus de bon sens. En atten-

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clant qu'il soit appelé à rendre ses comptes, il a compris qu'il ne pouvait plus rester à la tête de l'armée. H était évidemment propre à tout autre emploi (jue celui de chef d'Etat-Major. Toutefois, je ne le recommanderais pas comme facteur : les correspondances dans ses mains ne sont pas sûres.

C'est donc Cavaignac et Brisson qui se chargent maintenant de faire la lumière, n'ayant pu réussir à faire l'obscurité. Les journaux de l'Etat-major nous répondent de leurs intentions excellentes. C'est une caution à peser. Seulement, quand on s'est laissé si bêtement rouler par un faussaire, quand, malgré le cri général qui dénonçait le faux, on s'est porté garant, avec des trémolos patriotiques dans la voix, de l'authenticité d'une pièce fabriquée, quand on a par stupidité malfaisante trompé la Chambre et le pavs, quand on a poussé l'entêtement de sa faute j.usqu'à protéger contre la justice un traître, jusqu'à faire emprisonner les gens qui vous offraient la vérité, juscju'à violenter les juges pour sauver un officier d'Etat-Major accusé de faux, peut-être n'est-on pas en très bonne posture pour obtenir la confiance publique, lorsqu'on annonce, après Téchec des pires machinations, qu'on va tenir une conduite de droiture et de loyauté.

A qui fera-t-on croire qu'on sera tout feu pour la vérité, comme on était précédemment tout feu pour le mensonge? Comment empêcher les soupçons de jaillir à chaque pas? Voilà déjà M. de Pressensé qui nous raconte cfAÇ. si l'on a mis la main sur Henry, c'est qu'il n'était plus possible de faire autrement, c'est qu'il allait paraître une publication « projetant des flots de lumière sur le véritable caractère des documents vendus à l'étranger ». S'il en était ainsi, cela diminuerait beaucoup la valeur du confiteor de notre ministre de la Guerre.

D'ailleurs, nous avons d'autres indications qu'il n'est pas permis de négliger. Une note officieuse du Temps ne nous a-t-elle pas informés, dès la première

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heure, que la découverte du faux n'avait en rien change l'opinion de M. Cavaignac sur la culpabilité de Dreyfus? Je ne saurais dire si la Chambre est de taille ;» tolérer un second exposé de preuves « iriéfutables » du même acabit. Mais, en dehors de la (Chambre, qui ne compte plus depuis son vote unanime en faveur de l'affichaore d'un faux, à qui fera-t-on admettre que, la preuve de culpabilité annoncée comme décisive venant à manquer, la culpabilité demeure établie? Même pour des députés, cela est d'une absurdité trop grosse.

Je vois bien que quelques farceurs allèguent que la découverte du faux ne change rien, parce que la pièce est de deux ans postérieure à la condamnation de Drevfus. C'est justement ce que nous disions en nous plaignant que Cavaignac condamnât une seconde fois Drevtus sur des pièces qui ne lui avaient pas été montrées. L'expérience vient de prouver le danger de cette procédure traîtresse, approuvée de tout un Parlement. Mais pense-t-on qu'Henry se fût donné la peine de fabriquer un faux — au risque du bagne — ■ pour prouver la culpabilité de Dreyfus, s'il avait eu dans le dossier une bonne pièce authentique?

Hélas! il n'avait rien, le malheureux, et il voulait absolument — ou plutôt on l'avait mis au point de vouloir à tout prix — que Dreyfus fût coupable. H savait que le bordereau était d'Esterhazy et que tout examen sérieux le démontrerait, à la condition de n'être confié ni au général de Luxer, qui suivit le. rapport de l'expert Teysonnières sans s'apercevoir que les graphiques manquaient, ni h INL Cavaignac qui a pour méthode de garantir d'abord l'authenticité d'une pièce et de l'examiner après. Il savait que la pièce « ce canaille de D.., » ne se rapporte pas à Dreyfus. Il lui fallait un document avec le nom de Dreyfus en toutes lettres. Il fit un premier faux à l'usage du public pour la publication de YEclair, et, cela lui ayant réussi, il en fit un second à l'usage du ministre, qui tomba dans le panneau grâce h une disposition

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d'esprit toute particulière. Quant aux fameuses lettres de l'empereur Guillaume, dont le capitaine Pauflin de Saint-JNlorel fit un si beau rapport à M. Rochefort, il ne reste plus qu'à savoir si elles sont d'Esterhazy, de Henry ou de du Paty de Clam. Peut-êtie furentelles composées en collaboration ?

Et c'est avec ce bagage de preuves qu'on voudrait recommencer une farce nouvelle d'affichage. Cela sera plus difficile qu'on ne croit. Je sais bien que ^I. Cavaignac garde la pleine confiance des journaux esterhazistes, qui le louent d'avoir fait ce qu'il avait empêché Bertulus et Picquart de faire. Mais il faudra désormais, devant l'opinion publique, d'autres répondants. M. Cavaignac n'a frappé qu'Henry tout seul. Ce n'est rien. Bertulus, déjà, était en arrêt sur un autre coupable, et Picquart n'a pas dit son dernier mot.

Lisez le Gaulois du Juif de l'Etat-Major, et vous v verrez que le premier devoir de !M. Cavaignac est, non pas d'établir la vérité quand même, mais « d'iso- 1er le colonel Henry, d'établir et de démontrer que ses actes n'ont aucune connexité avec l'affaire Dreyfus ». Voilà à quel degré d'impudence en arrivent les officieux des complices du colonel Henrv. L'olficier qui fait un faux pour prouver la culpabilité de Dreyfus commet un acte sans connexité avec l'affaire Dreyfus. Un bel état d'âme, n'est-ce pas? chez l'homme qui formule cette pensée, et surtout une haute opinion d^»%«n public? J'aime mieux Georges Berry : « Innocent ou coupable, il faut que Drevfus reste au baone. »

Notez que, d'après le même journal, « le ministre est persuadé que le colonel Henry n'a pas agi motu proprio ». C'est donc que le coupable avait un inspirateur, et probablement des complices. Qui donc l'a suggestionné ? Ceux-là même, sans doute, qui, grâce à d'étranges complicités, lui mirent en main l'arme du suicide. L'affaire ne peut en rester là. H faut que ces complicités soient connues. Pourquoi M. Cavai-

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gnac a-t-il envoyé Henry au Mont-Valéricn — ce qui supposait une punition disciplinaire (pour le crime de (aux!) — au lieu de le déférer immédiatement à l'autorité judiciaire et de le diiigcr sur le Cherche- Midi, où le règlement, plus sévère, eût contraint à la confiscation du rasoir destiné îi tirer d'affaire les amis empêtrés ?

Malgré tout, on n'esquivera pas la question des responsabilités. Il y a dans l'Etat-Major des dupes. Il y a aussi des complices. L'attitude de M. Cavaignac dans l'alTaire du Paty de Clam a prouvé qu'il n'était pas Ihomme qui convient pour faire la part des uns et des autres. Le suicide du colonel Henry a naturellement rendu l'espoir aux partisans du mensonge. Courte joie avant ie dénoûment qui s'apprête !

Le ministre même qui devait nous « assommer » se trouve avoir donné le coup de massue auxcésariens, aux Jésuites qui nous l'imposèrent. Avec lui ou contre lui, nous achèverons de mettre toute la vérité au grand jour.

2 septembre 1898.

Le dossier ultra secret.

Tous les journaux officieux sont d'accord pour reconnaître que Cavaignac ne se rend pas. Il a dit que Dreyfus était coupable avant d'avoir examiné le dossier. Donc Dreyfus est un traître. La preuve, c'est que Mercier l'a fait juger contrairement aux lois, et

VERS LA IJÉPARATIOX 127

que Brisson accepte de couvrir de son austérité ce crime. L'opinion publique réclamant une démonstration, Cavaignac dit : « Je vais fournir la preuve irréfutable. )) Sur quoi il exhiba un faux fabriqué suivant toutes les règles de l'art, et la Chambre, unanime, décréta pour tous les Français, la conviction obligatoire. Cavaignac, il est vrai, se trouve aujourd'hui obligé de reconnaître que la pièce sur laquelle il avait édifié son jugement est l'œuvre d'un iaussaire. Mais un tel homme ne se trouble pas pour si peu. Sa preuve irréfutable était un faux. Qu'à cela ne tienne ! Il en trouvera une autre. « Messieurs, viendra-t-il dire, ma perspicacité habituelle a été mise en défaut, l'autre jour. Un méchant colonel m'avait trompé. N'en parlons plus. J'ai examiné à nouveau le dossier de l'affaire, avec ce flair subtil que je tiens de mon prédécesseur Mercier, et je vous apporte une autre preuve irréfutable. Si, par malheur, on m'avait encore abusé, j'en produirais de nouvelles. Et cela, tant que vous en voudrez. >; J'attends, non sans curiosité, le succès de ce langage.

Mais ce serait trop simple. Il parait qu'on a trouvé mieux. Le dossier secret étant percé à jour, c'est le coup du dossier ultra secret qu'on va décidément nous faire. On connaît le thème de Billot, l'homme qui a donné sa parole d'honneur que Drevfus avait été légalement ']\.\^é, ayant en mains la preuve qu'il disait un mensonge. D'après ce ministre, pour la parole de qui nous avons la garantie du colonel Henry le faussaire, à la Cour d'assises, le dossier ultra secret est comme le voile de Tanit : qui v touche périt. Si ce dossier est publié, c'est la guerre, voilà ce que le général Billot m'a fait dire mvstérieusement par son colonel X..., après l'avoir crié à tous les carrefours. Vous voyez la conséquence. Tout ce qu'on peut faire, c'est de s'en rapporter au ministre, à Billot qui ment, ou à Cavaignab qui se laisse imbécilement tromper par un faux dont la publication fut accueillie, en France et en Europe, par un haussement d'épaules.

Voyons les nouvelles canailleries qui se cachent liidessous. N'avant reçu de Billot aucune confidence directe ou indirecte sur le contenu de ces papiers, je suis fort à mon aise pour en raisonner, sans craindre d'être accusé de trahir un secret quelconque. Qu'estce que peuvent être'ces documents? Etablissent-ils que nous avons pratiqué l'espionnage en Allemagne, comme l'Allemagne l'a pratiqué chez nous, par Esterhazv et ses complices, à raison de 2.000 francs par mois? A personne on ne fera croire que la révélation de tels actes nous fait courir un risque de guerre. Ne pouvons-nous expliquer la possession de ces documents que par des procédés usités dans tous les services d'espionnage? L'Allemagne, à cet égard, fait si peu de mystères qu'il est question, de l'autre côté des Vosges, de publier les papiers qui nous furent volés. Vraiment, nous n'avons pas à nous gêner avec de tels voisins.

Chacun s'est fa'it ce raisonnement. Aussi s'empresset-on de nous dire que le cas est bien autrement grave. M. Millevoye, ami de l'Etat-Major où brillait l'étoile de Henry le faussaire, a révélé confidentiellement à toute une réunion publique, dans la banlieue, que le dossier ultra secret se composait de lettres de l'empereur Guillaume a Dreyfus. C'est tellement bête qu'il faut revenir de chez Norton pour donner dans de pareilles inepties. INIais que peut-on attendre de gens qui ont mis trois mois à découvrir que le faux d'Henry était écrit sur deux feuilles de papier différentes, ingénument collées ensemble, dont l'une était un fragment de la pièce : ce canaille de D... ?^ de pareils hommes, on fait accepter tout ce qu'on veut.

L'idée d'un faux ne s'était pas présentée à eux pour le document grotesque d'Henry, et quand on le leur a dénoncé, ils ont répondu en jetant en prison ceux qui leur rendaient le service de les éclairer. Pourquoi la pensée leur serait-elle venue que Guillaume II avait autre chose à faire que d'écrire à Dreyfus? Les pièces, au contraire, leur ont paru si convaincantes que M. de Boisdeffre, violant le secret d'Etat (ce pourquoi

VERS LA RÉPAKATIOX 129

l'on poursuit Pioquart), a expédié le capitaine Pauffin de Saiiit-IMoiel à M. Rochelbrt pour lui révéler le mystère dont le directeur de V Intransigeant s'est empressé de faire part à ses lecteurs.

Les démentis n'ont pas manqué, bien entendu. iSIais les malins vous prennent depuis ce temps dans les coins pour vous dire : « Silence. L'empereur Guillaume a donné sa parole de gentilhomme que Dreyfus n'avait jamais été au service de l'Allemagne. Or, l'empereur a menti. Si nous le prouvons, c'est la guerre. » Est-il concevable que nous en soyons arrivés à prendre au sérieux de telles sottises! Tout autre que Cavaignac, sans doute, aurait déjà découvert que les lettres de l'empereur Guillaume sont des faux, comme « la pièce irréfutable ». Mais si elles sont vraies, si Guillaume a menti, qu'il en porte la honte ! Dans quelle situation serait-il pour nous déclarer la guerre, avec l'unanimité de l'opinion civilisée, y compris celle de son propre peuple, contre lui? Nos grands généraux nous ont-ils donc mis si bas au point de vue militaire que nous ne puissions plus même rendre la justice chez nous? M. Cavaignac, l'autre jour, disait précisément le contraire. Et Talliance russe, de quelle aide nous est-elle donc? N'est-ce pas toutes les grandes voix de la Russie, y compris celle de M. Zekrewski, président de la Cour de cassati»», qui nous invitent à reviser le procès Dreyfus ?

Non. Tout cela n'est qu'un mensonge de plus, ajouté à d'autres mensonges. Le dossier ultra secret vaut le dossier secret, et, comme le fait très bien remarquer un de nos lecteurs, le faux n'a pas pu être commis dans la pensée qu'il fallait h tout prix cacher au public les vraies pièces secrètes, puisque le faux était pièce secrète lui-même. ^I. Cavaignac a patriotiquement omis d'en lire une partie. La pièce était^destinée à convaincre ceux qui connaissaient déjà le dossier ulta secret. Cela juge la valeur de ces papiers. La cause pour laquelle le général Mercier a violé les lois avec la complicité de Félix Faure, la cause pour

l:U) VERS LA RÉPARATION

laquelle le général Billot a menti, la cause pour laquelle ^I. Cavaignac a accepté les yeux fermés le faux du colonel Henry, la cause pour laquelle il a fait emprisonner Picquart qui lui proposait la vérité, la cause pour laquelle il a arraché du Paty de Cdam des mains de la justice, par des procédés que la Cour de cassation elle-même condamne, la cause pour laquelle césariens et cléricaux veulent qu'un innocent soit au bagne, la cause pour laquelle Brisson couvre de son nom cette criminelle entreprise, la cause pour laquelle Henry a été trouvé mort hier, au Mont- A^alérien, avant de pouvoir répondre aux questions redoutables qui l'attendaient, la cause pour laquelle le commissaire de police de Boulogne n'a trouvé dans la •cellule de Henrv ni sa valise ni môme l'arme dont il s'est servi pour se donner la mort (le tout ayant été expédié préalablement au ministère de la guerre), la cause pour laquelle ^I. Cavaignac est occupé, suivant le conseil du (îaulois, à « isoler Henri/ », la cause pour laquelle tout le gouvernement va essayer d'obscurcir encore la vérité et de violenter la justice, c'est qu'il y a, au-dessus de Henry — subalterne qui a commis la sottise d'avouer — des responsabilités très hautes qu'on veut dégager à tout prix.

De là le mensonge du dossier ultra secret après le mensonge du dossier secret. Assez mentir. Finissonsen. La revision, la revision au grand jour ne peut plus être évitée. Il faut que les responsabilités, toutes les responsabilités soient connues. Elles le seront, malgré Cavaignac et Brisson et Félix Faure, et la conséquence n'en pourra être que bienfaisante à la patrie.

3 septembre 1898.

M. Eugène Fournière, député, qui eut le malheur de s'abstenir dans le vote sur l'affichage du discours Cavaignac, souhaite que je lui donne une place à part en dehors de ce la neutralité lamentable ». Je le fais de grand cœur. Je sais que Fournière avait résolu d'intervenir dans la discussion et, si je regrette infi-

VKHS I.A RÉPAIIATION liîl

ninient que des « amis » Ten nient dissuadé, je sais qu'il est homme ii prendre sa revanche. 11 était nouveau venu. Il eut le tort d'écouter ceux dont sa question sur la légalité de la procédure eût gêné le vote ministériel auquel ils s'étaient résolus. Une belle occasion lui fut ainsi enlevée de se trouver seul contre le ;5ufï"rage unanijne en laveur du faux. Mais sa droiture ne peut pas être en question. Personne n'a de doute la-dessus.

3 septembre 1S98.

Hautes complicités.

M. Cavaignac est démissionnaire.

Le motif.* Il ne veut pas entendre parler de la revision. Vous souvient-il du procès de ce photographe spirite, qui, sous l'Empire, fournissait aux gens l'imaoe authentique des esprits? On trouva chez lui tout un assortiment de poupées de plâtre qui figuraient dans ses clichés les êtres invisibles de l'autre monde, et l'homme fut condamné pour escroquerie. Or, il se trouva parmi ses clients un bon bourgeois qui avait acquis, a beaux deniers comptants, la photographie de l'esprit de son grand-père et la jugeait très ressemblante. On lui montra les poupées et on lui fit toucher du doigt la supercherie. Il écouta la démonstration du juge avec une extrême bienveillance, et quand celui-ci crut l'avoir convaincu : « Tout cela est possible.

i32 s LA lUCPAllATION

fit le spiiito iiitraitablc, mais il n'en est pas nwins vrai que j'ai en poche la pholographic authentique de l'esprit (le mon orand-pèie. )> Tel iNI. Cavaigiiac après la consultation du crime du colonel Henry. Il a découvert les faux, tiois mois après tout le monde. « (^est égal, dit-il, je n'en ai pas moins les poches pleines de documents authentiques. »■

La plupart des journaux hostiles à Dreyfus montrent plus de bon sens, La Lanterne, L'Echo de Paris, Le Journal, Le Soleil, Le Journal des Débats se prononcent avec éclat pour la revision. Le (Jauiois demande seulement cju'on consulte Varmée, c'est-à-dire les chefs, dont l'attitude louche est cause de toute cette anarchie. M. Paul de Cassagnac et M. de Kerohant expliquent en termes décisifs que les prétendus secrets de M. Cavaignac ne sont plus qu'une farce, et qu'il n'y a cju'une revision possible : la revision au grand jour. Il n'y a pas, en effet, d'autre moyen d'en finir.

Le gouvernement l'a compris. M. Brisson, M. Sarrien, ÎNI. Delcassé se sont rendus après une longue résistance. M. Cavaignac, non. Il basait sa démonstration sur un faux. Qu'à cela ne tienne! Il remplacera par un autre document le document irrcfulahle qui soudainement vient à lui manquer. Il en a fait informer le monde par un député du Gers, qui a choisi la Libre Parole pour truchement. Notre ministre de la Guerre, dit l'officieux Figaro, « après F étude approfondie, pe?-sonnelle, du dossier, à laquelle il vient de se livrer » (on croit relire le discours a l'appui du faux), « est prêt à déclarer à la Chambre que sa conviction n'a pas changé, que Dreyfus est coupable et qu'il n'y a pas lieu de procéder à une revision dont les conséquences seraient, d'après lui, très graves » (pour la bande des faussaires).

M. Brisson ayant jugé qu'une seconde étude approfondie du dossier par les méthodes bizarres de M. Cavaignac était superflue, le ministre de la Guerre se retire, de quoi il v a lieu de féliciter cordialement

VERS I.A IlÉPAKATION 13.'i

les ministres qui demeurent. Non qu'il nous importe en rien que M. Cavaignac garde son porteleuiile ou y renonce. Nous ne l'avons pas combattu de parti pris et nous ne lui demandions que la justice par la loi. (lela, nous sommes bien forcés de le reconnaître, il nous Va cyniquement refusé, et si on l'avait laissé faire, il eût entraîné le gouvernement, par pur entêtement de mulet, dans on ne sait quelle violente aventure. Après des hésitations trop longues, M. Brisson, comprenant que M. Cavaignac, par sa prodigieuse gafle, avait perdu toute autorité sur le pays, ressaisit la direction du pouvoir qui lui échappait. Il parle en chef de gouvernement et l'on s'aperçoit que M. Cavaignac n'est pas indispensable h la France.

Il était temps. Une petite faction militaire qui s'arroge le droit de parler au nom de l'armée était en train d'englober, tous les pouvoirs publics dans d'inextricables complicités. N'est-il pas fou de penser que le colonel Picquart, ancien chef du bureau des renseignements, a été frappé par ses chefs, uniquement pour avoir découvert la trahison d'Esterhazy, parce qu'il fallait à certains personnages haut emplumés que le coupable fût un Juif? Est-il plus criminel, au point de vue de la patrie, d'avoir fait un faux pour charger l'innocent, que d'avoir innocenter le traître? Tout ce monde se tient. Ce qu'a fait Henry contre Dreyfus, les autres l'ont fait au profit du plus ignoble agent de trahison que la France ait jamais connu.

Henry a fabriqué une prein>e de la trahison de Dreyfus. Le général de Pellieux, qui s'est porté garant de cette pièce, a conclu sans expertise que le bordereau n'était pas d'Esterhazy, et, après avoir eu ej^ mains les lettres du Uhlan, a écrit à ce « cher camarade j) pour lui fournir les moyens de se défendre contre « l'abominable campagne » qui consistait à lui mettre sous les yeux sa propre écriture. Henrv rendait visite à Esterhazy : cela est prouvé par son propre témoionaoe. Le colonel du Patv de Clam avait avec le

traître des rendez-vous quotidiens. Il fabriquait, pour

134 VE«S I,A HÉPARATION

le servir, de faux documents. Il lui livrait des pièces du dossier secret. Non seulement ses chefs, BoisdelFre et Cavaignac, ne l'ont pas fait poursuivre pour ce crime d'l']tat, mais ils l'ont arraché, en violation de la loi, à la justice qui lui demandait dos comptes.

Certains hommes n'ont qu'une idée maintenant : tâcher de sauver les faussaires, comme le prouve ce précédent qui montre la responsabilité de quelques grands chefs effroyablement engagée au service du crime. Dans cette voie, chacun, i\ sa façon, est obligé d'aller jusqu'au bout. Henry a fait un faux ; un faux imbécile que tout le monde avait déjii percé h jour. INI. Cavaignac ne fait pas de faux. 11 viole seulement les lois pour sauver le faussaire du Paty de Clam. Ce n'est pas beaucoup mieux. Est-ce moi qui dis cela? Non, c'est la Cour de cassation.

Le gouvernement, par son procureur Feuilloley à <jui la Chambre des mises en accusation fut docile, a fait enlever du Paty de Clam au juge Bertulus qui le tenait bien. 11 a fallu pour cela la plus rare impudence unie à ce mépris des lois que le général Mercier parait avoir transmis en héritage h Billot aussi bien cju'à Cavaignac en personne. La Chambre des mises en accusation, par un monstrueux abus de pouvoir, a prétendu juger le fond, n'ayant à se prononcer que sur une question de compétence. C'est le renA'ersement des lois. Mais qu'importe, puisque c'est pour le bien des faussaires?

Par un reste de pudeur on n'avait pas osé publier l'arrêt. Nous connaissons maintenant le morceau, et nous comprenons que ses auteurs n'en soient pas fiers. Ces magistrats dont la Cour suprême vient de casser l'arrêt, se sont cyniquement constitués juges du forkd c{ui ne leur était pas soumis, et, après avoir, de leur autorité, supprimé la déposition de Christian Esterhazy c|u'il ne leur appartenait pas d'apprécier, ils ont mis du Paty de Clam hors de cause. Si ses relations répétées avec le traiti-e sont prouvées, ont-ils osé dire, il nest pas certain c|u'il en soit résulté des actes cou-

VEns LA KÉPAHATION |.j-

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136 vi-hs LA ht,FAUAT10N

actes auxquels il entraîna la faiblesse de ses collègues pour comprendre qu'en A^iolant systcmatiqucnicnt toutes les lois fondamentales d'une organisation civilisée, il nous menait d'un pas rapide à la complète subversion de l'Etat.

INI. Brisson, pour nous faire sortir heureusement de cette crise douloureuse, a la bonne fortune d'avoir devant lui deux indications qui ne peuvent pas le tromper : la justice et la loi. Qu'il fas=e la justice conformément aux lois, et tous les bons Français, comprenant que c'est le premier intérêt de la patrie, soutiendront ce noble effort de réparation nécessaire.

'i septembre 189S.

Cherchez !

INI. Cavaignac a clairement montré, par sa lettre de démission, le point où son intelligence gauchit. Il n'a pas encore compris la question qu'il prétend résoudre. Le malheureux persiste à croire qu'il est juge, et l'on n'a pas réussi à lui faire entrer dans la tète l'idée que son opinion sur l'innocence ou la culpabilité de Drevfus n'a pas plus de valeur légale que celle du premier venu. J'oserai même dire que l'autorité du premier venu est supérieure à celle de M. le ministre de la guerre, qui s'est porté garant de l'authenticité d'une pièce que tout le monde lui avait signalée

VERS LA HÉPAUATION 137

comme un faux. Comment M. Cavaignac peut-il ignorer à quel point il a aggravé son cas en prétendant qu'il avait sérieusement étudié le dossier ce

qui n'était pas exact — et en n'arrivant à l'examen des pièces qu'après avoir compromis la Chambre et le gouvernement dans la plus folle aventure? L'aéronaute qui tombe de ballon doit avoir, au moins sur le premier moment, le sentiment de ce qui lui arrive. M. Cavaignac, dégringolant la tète en bas, rêve d'une ascension au-dessus des humains, et délire, en halluciné, de ce qu'il croit et de ce qu'il veut. X'a-t-il point quelque ami pour lui dire que cela n'a plus d'importance, par la simple raison qu'il a trop grossièrement trompé la France une première fois? Il serait temps de lui faire comprendre que sa sincérité n'est que la preuve de l'incapacité critique qui le disqualifie.

Après ce qui s'est passé, nul homme en France ne peut plus dire à ses concitoyens : «Rapportez-vous-en à moi. J'ai vu. » Tous ceux qui nous ont tenu ce langage ont montré, par la suite, que, s'ils avaient vu° ils n'avaient pas regardé. Il faut donc désormais que l'examen soit public. Cela est devenu fatal, d'ailleurs, puisque tous nos maîtres, de Félix Faure, le Cynéo-ète' aMéhne, à Billot, à Cavaignac, et — j'ai le regret de le dire — a Brisson lui-même, ont eu pour principale occupation jusqu'ici de nous tromper.

On a dit qu'il y avait à t'Etat-Major une fabrique de faux. Hélas! il n'est que trop vrai. Mais j'ose dire que cest le moindre mal. Ce qui effraye, ce sont les hautes complicités que je dénonçais 'hier et qui englobent des ministres de la Guerre, des chefs de gouvernement et le Président de la République en personne. Pourquoi ces hommes ont-ils entrepris de charger l'innocent et d'innocenter le faussaire ? Pourquoi, lorsqu'on les avertit qu'ils ont entre les mains un faux, passent-ils outre, et font-ils arrêter celui qui les éclaire ? Croit-on qu'il n'y ait que le faux de Henry dans 1 affaire? C'est par la multiplication de ses faux que toujours le faussaire se dénonce. 'On en a trouvé

l.'JtS VEnS LA ItKPAHATlON

un. Et les autres? Se souvient-on de l'histoire de la fausse photographie du colonel Picquart à Carlsruhe ? Tous les journaux de l'Etat-Major donnèrent de la voix là-dessus, et l'un d'eux demandait déjà l'arrestation du « traître y>. Dès qu'il fut avéré (jue Picquart n'avait pas quitté Paris, tout ce bruit tomba, et le faux demeura pour compte à ses auteurs. Qu'en est-il advenu? Picquart, si j'ai bonne mémoire, déposa une plainte à ce sujet. Qu'en a-t-on fait? Vous croyez que cela porte M. Cavaignac à réiléchir? Pas un moment. Un faux découvert est un faux qui ne compte plus. Il y a les autres dont il garantira, jusqu'au prochain suicide, l'authenticité.

Et veut-on une preuve efFrayante de cet état d'esprit? Ranc raconte dans le Radical que le colonel Picquart ne fut pas le seul à avertir le gouvernement que le document Henry était un faux. En effet, M. le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, ne pouvant supporter qu'on attribuât cette imbécillité à son attaché militaire Panizzardi, se présenta devant M. Ilanotaux et lui donna sa parole d'honneur que la pièce était fausse. Or, non seulement Hanotaux ne fit pas arrêter Tornielli comme Cavaignac Picquart, mais il promit sur sa parole cVhonneur qiion ne se servirait pas du document. Et, à trois jours de là, on envoyait Pellieux et BoisdefFre le porter à la Cour d'assises pour enlever la condamnation de Zola par la publication d'un faux.

L'histoire est racontée dans le plus grand détail par tous les journaux italiens. On a prétendu que le général de Pellieux avait agi de son autorité privée. En ce cas, que ne l'a-t-on poursuivi pour révélation de documents secrets? On ne le pouvait pas, puisque, vingtquatre heures plus tard, M. de Boisdeffre était venu garantir, à son tour, l'authenticité du faux. Et ce n'est rien encore. Cinfj mois après, M. Cavaiguac apporte aux députés, comme une rare merveille, cette pièce dont le ministre Hanotaux a promis qu'on ne ferait pas usage, pour cause de Aiusseté.

VEns LA ItKPARATION i'.V.)

Comment nier que nos goiiveVnants aient fait Jisafrc d'un faux, sachant que c'était un faux? Voilà dans quelles mains nous sommes tombés. Niera-t-on maintenant les hautes complicités? Est-il l)ien sur que Henry soit le principal coupable? Tout démontre le contraire. Il a payé pour lui-même et pour d'autres qui l'ont mis en mouvement. Qui?

Je prends, h ce propos, la liberté de poser une question curieuse. Comment se fait-il que les membres de l'Etat-Major impliqués dans l'affaire aient été comblés de faveurs au delà de tout? Méditez le tableau suivant :

Gonse. — Nommé commandeur de la Légion d'honneur en 189.3.

— Est mis dans des conditions excq»tionnelles, en 1897, quelques jours après l'interpellation Castelin, au tableau d'avancement pour le grade de général de division.

— A été nommé dans des conditions exceptionnelles général de division en juillet 1897.

— Est resté depuis ce temps au ministère de la guerre, bien que son emploi ne fût que celui d'un général de brigade .

Gonse, versé dans l'artillerie, en 1880, à la suppression du corps d'état-major, n'a fait que croupir dans les bureaux du ministère de la guerre, et a évité tout service de troupe.

Son ignorance du 120 et du frein hydraulique (V. procès Zola) est particulièrement admirable d'un officier d«;-tillerie .

Du Paty de Clam, mis en 1895 au tableau d'avancement pour le grade de lieutenant-colonel, contrairement aux dispositions réglementaires qui disent que pour qu'un officier de l'Etat-^Iajor de l'armée figure au tableau d'avancement, il faut qu'au moins un officier plus jeune de grade que lui et venant des corps de troupe soit rais au tableau.

On a expliqué cette infraction aux règlements en disant

que, Vannée précédente, il y avait eu au tableau un officier

plus jeune de grade que du Paty.

— Nommé lieutenant-colonel en 1896, il était destiné à

140 VEllS LA RÉPARATION

être chef du deuxième bureau de T Etat-Major de l'armée, ce qui le rendait, en temps de paix comme en temps de guerre, le conseiller du haut commandement en ce qui concerne les armées étrangères.

Henry. — Nommé officier de la Légion d'honneur en 1895.

— Mis au tableau d'avancement pour le grade de lieutenant-colonel en 1806, immédiatement après le départ de Picquart .

— Nommé lieutenant-colonel en 1897.

Henry, d'une ignorance absolue en toutes choses, n'occupait certainement sa place que pour défendre l'œuvre du deuxième Inireau : « l'affaire Dreyfus )■>.

Lauth. — Mis en 1896 au tableau d avancement pour le grade de chef d'escadron.

— Promu chef d'escadron dans l'été de 1897. Immédiatement après sa déposition au procès Zola, un

témoin qu on pourrait nommer rapporte l'avoir entendu, en pleine salle des témoins, demander au général Gonse une place cVattacJié militaire dans une ambassade. Le général Gonse lui promit d'un ton paterne qu il aurait la première vacance.

Gribelin. — INIis au tal)leau dans des conditions exceptionnelles pour le rang de chevalier de la Légion d'honneur, en 1896, immédiatement après le départ de Picquart.

— Nommé chevalier de la Légion d'honneur aux promotions de janvier 1898.

Il doit y avoir une explication de cette pluie de gracies et de décorations. Cherchez, Brisson. Vous trouverez.

.5 septembre 1898.

VERS LA RKPARATION i4i

La parole à Picquart-

Si Picquart est en prison, c'est parce qu'on a voulu l'empêcher Je parler.

Or, en ce moment, il aurait des choses importantes à dire.

Il faut qu'il puisse parler. Il est urgent de le mettre en liberté.

Picquart a été mis en réforme, et, par suite, chassé de l'armée, sur les seuls témoionages de Henrv — et de Gonse ou de Gribelin — partenaires de Henry.

On l'a chassé de l'armée parce qu'on a voulu enleiver tout crédit à sa parole qu'on savait devoir révéler un jour les « crimes de l'Etat-Major ».

Cela est d'autant plus grave que l'on sait, malgré le huis clos, que le conseil de guerre de 1894 a jugé dans des conditions flagrantes d'illégalité.

11 s'agit de savoir, aujourd'hui qu'on parle de revision, si, au moins, le conseil de guerre a justement

11 faut qu'on entende Picquart, qui, seul, connaît l'affaire à fond, l'ayant suivie pas à pas depuis 1894.

Quand Picquart a offert la vérité a Brisson, Cavaignac a exigé qu'on l'emprisonnât. Puisque l'heure de la vérité est venue, il faut donner la parole à Picquart.

o septembre 1898.

1^j2 vers la réparation

Les responsabilités.

On se fait, au Ministère de la Guerre, l'idée la plus bizarre de ce que signifie, dans toutes les langues, le mot de responsabilité. C'est un concert unanime de tout ce qui se prétend chef de quelqu'un ou de quelque chose pour rejeter la responsabilité qui lui incombe sur le subalterne coupable d'être trop bien entré dans l'esprit de ses supérieurs. Les généraux de Pellieux, Gonse et de BoisdefïVe croient se tirer d'affaire en disant piteusement : « Xous avons été trompés. » C'est ce que plaidait le général Lebœuf après Sedan, incapable même de comprendre que le devoir d'un chef est non pas de croire l'inférieur sur parole, mais de savoir.

Par ce système, le général de Pellieux ayant obtenu des jurés la confiance dont l'expérience a montré qu'il n'était pas digne, il lui suffit de dire comme Lebœuf qu'on a abusé de sa candeur. La candeur de Lebœuf nous a coûté l'Alsace et la Lorraine. La candeur de Pellieux et de ses « chers camarades » (dont Esterhazy) nous vaut l'effroyable anarchie où nous nous débattons. Quand on est si candide, la prudence commande de ne pas dépasser le grade de caporal.

Car. commander, messieurs les généraux, ne veut pas dire simplement qu'on est capable de donner un ordre. Cela suppose aussi cju on est capable d'en comprendre la raison, et de se rendre compte, à la fois,

VEHS LA niCPARATION 14.*{

et des faits qui le motivent et des conséquences qu'il doit avoir. Et cette connaissance justement exige l'efiort intellectuel (pardonnez ce mot) du chel hiimême, qui ne saurait être remplacé par 1 automatisme discipliné de l'inférieur, à qui Ton prêche justement qu il n a pas besoin de comprendre.

Si Cavaignac s'en rapporte à Boîsdeffie, qui s'en rapporte h Gonse, qui s'en rapporte à de Pellieux, qui s'en rapporte à du Paty de Clam, qui s'en rapporte ii Henry, qui s'en rapporte à Gribelin, c'est Gribelin qui commande, et. tout lampiste qu'il est, il ne fait pas la lumière, parce que son métier est de se conformer aux idées des autres, quand ils en ont, au lieu d'avoir des idées lui-même.

C'est précisément ce qui est arrivé. Seulement, au lieu de descendre jusqu'à Gribelin. on s'arrête à Henry parce qu'il est mort, grâce au rasoir ami qui permet de rejeter sur lui, sans protestation de sa part, tous les péchés de ses chefs. Henry n'a rien été qu'un instrument discipliné, ou, si l'on veut, une inconscience suggestionnée jusqu'au crime. Pour avoir compris que la soumission aveugle avait un terme le colonel Picc[uart est en prison, grâce à Brisson, l'homme-équité. Pour s'être livré en esclave aux volontés irresponsables par lesquelles son àme obscure était hypnotisée, Ilenry fut récompensé du grade de lieutenant-colonel et de la croix d'officier de la Légion d'honneur.

Et voilà que ceux qui V honorèrent ainsi lui font payer chèrement leurs faveurs. Le Temps essayait, l'autre jour, de faire la psychologie de ce malheureux, dont les états de service sont fort beaux, et concluait que le poste de chef du bureau des renseignements, supérieur à ses facultés, lui avait, comme on dit, tourné la tête. Je ne puis croire que l'article soit de M. Cavaignac. Cependant il repose sur une erreur. Henry n'était point chef du bureau des renseignements (juand il a commis son crime. H était sous-ordre du colonel Picquart, tout simplement, et la psychologie du crime, avec le& responsabilités qui en découlent,

144 VERS LA nKPAllATION

résulte précisément de circonstances que le lédacteur du 7\v;?y>>s paraît ignorer.

Se souvient-on qu'au lendemain du fameux vote sur raffichaoe Cavaignac, M. Eugène Fournièie demanda à interpeller le gouvernement « sur l authenticité des pièces communiquées à la Cliambre dans la discussion de r ajfaire Dreyfus » ? C'était le résultat de la lettre du colonel Picquart. Brisson, bien entendu, refusa la discussion, et Cavaignac appuya son suljordonné dans ces termes : « La Chambre, dit-il, ne permettra pas que l'on vienne tous les jours demander au gouvernement de s'expliquer sur la même question; elle ne peut pas mettre en discussion les assertions d'un homme qui soutient qu'un document, qu'il avoue n'avoir jamais vu, a tous les caractères d'un faux. »

Admirable interversion des rôles. Celui qui n'a pas vu, connaissant à fond les circonstances du fait, en a conclu que la pièce était fausse. Et celui qui prétend l'avoir étudiée (ce qui, j'en suis fâché pour lui, était contraire à la mérité) n'a pas vu ce qui aurait sauté aux veux d'un enfant de l'école primaire.

Mais alors une question se pose, bien curieuse. Comment se fait-il que le colonel Picquart, chef du bureau des renseignements, n'ait pas vu cette pièce <:'<7/>'/^«Zé'? C'est là le beau de l'histoire, car c'est là qu'on vu voir comment les responsabilités s'engrènent.

La découverte du petit bleu accusateur d'Esterhazy, aggravée de la certitude que le bordereau était de son écriture, avait jeté le trouble dans quelques esprits. Des gens qui connaissaient le dossier ultra secret sur lequel 'Si. Cavaignac est en train d'édifier un nouvel effondrement de sa judiciaire, commençaient à penser tout doucement au fond d'eux-mêmes que Picquart pourrait avoir raison, et hochaient la tête de façon inquiétante pour ceux qui avaient reçu le legs de Sandherr : la culpabilité de Dreyfus à tout prix. [Voir la déposition d' Henry à la Cour d'assises.)

Alors le faux surgit. Mais comment? Celui qui devait en avoir le premier connaissance, le chef du

VEItS l,A IIKPAHATION 14.")

bureau des renseignements, fut justement l'homme ii qui on eut soin de ne le point soumettre. Les chefs de Picquart lui dirent triomphalement : « Cette fois, nous avons la preuve. Nous avons le document décisil. Etesvous collé, hein? n Je ne sais ce que répondit l'autre. ]Mais il paraît qu'il ne semblait pas convaincu. Alors on l'entreprit, on le chapitra, le ministre lui-même, m'a-t-on rapporté — ce bon apôtre de Billot. Et quand on lui eut dit toutes les circonstances de l'afTaire, Picquart n'hésita pas : « C'est un faux », dit-il froidement. Pour avoir prononcé cette parole, quelques jours après il était sur la route de Gabès, où Billot, suivant la méthode qu'il regrettait de n'avoir pas îippliquée à Dreyfus, s'apprêtait, avec ou sans rasoir, à le faire assassiner.

Tout cela va le mieux du monde. Mais si je comprends bien pourquoi Henry, redoutant la perspicacité de son chef hiérarchique, n'eut garde de lui présenter son faux, si je comprends pourquoi il fit plus aisément confiance à l'ineptie de Gonse et de Boisdefïre qui n'a trouvé d'égale (|ue la claivoyance de M. Cavaignac, quelqu'un m'expliquera-t-il pour- <[uoi ce même Gonse et ce mêmeBoisdeflre et ce même Billot ne voulurent pas montrer la pièce à Picquart? Ce n'est pas qu'ils en fissent mystère, puisqu'ils la communiquèrent à Pellieux pour le résultat que l'on sait. Quelqu'un m'expliquera-t-il encore pourquoi ces mêmes hommes, lorsqu'ils virent que Picquart ne voulait pas comj)rendre et obéir servilement h la suggestion de ses chefs, préparèrent contre lui, avec accompagnement des tartuferies affectueuses du général Gonse, l'attentat de Gabès, dont le général Leclerc eut l'honneur d'empêcher l'exécution?

Croit-on vraiment que la responsabilité de ces chefs soit engagée pour quelque chose la-dedans, et qu'il leur suffira de dire, après le i)ros>identiel coup de rasoir : « Henry nous a trompés! » Est-ce bien sur? Henry les a si peu trompés, qu'averti que la pièce «tait fausse le gouvernement avait promis de ne pas

14(> VEKS LA 11 K PAU ATI ON

s'en servir. Comment accorder la bonne foi avec la précaution de cacher le document faux au seul homme à qui le règlement en confiait le dôpôt, et cela par réridcnte raison qu'il en avait d'instinct dénoncé le caractère? Comment aussi expliquer les faveurs militaires, grades et croix, qui furent la récompense d'une «farde si bien montée autour du crime du faussaire?

J'en ai dit assez pour me faire comprendre. Il n'en faut pas plus, pour aujourd'hui. Ce que je demande, c'est que les responsabilités restent où la loi les a placées, et qu'on ne permette pas aux chefs qui ont des comptes à rendre de se croire quittes d'embarras à la seule condition de tout rejeter sur un mort.

Henry, soldat discipliné avant tout, n'était point homme à s'engager tout seul, sans être inspiré, suggestionné, conduit par une voix d'en haut dans une conspiration contre son chef hiérarchique, pour aboutir à la fabrication d'un faux. Cela dépassait de toute évidence sa force d'initiative. Avec qui donc sa destinée lut-elle de faire le sombre chemin ? Jusqu'à présent, nous ne savons qu'une chose avec certitude . C'est que du Paty de Clam, voisin d'Henry à l'F^tat-Major, travaillait aussi dans le faux contre Picquart au profit du Tlhlan national Esterhazy, traître professionnel à qui il confiait pour son usage les pièces du dossier secret.

Nous savons aussi que, la justice civile s'étant permis de s'occuper de l'affaire, Cavaignac et Brisson sauvèrent Esterhazy et du Paty de Clam des enquêtes du juge, et cela par des procédés que la Cour de cassation vient de flétrir comme une violation de la loi. Pevit-être comprendra-t-on que ce précédent ne nous donne pas confiance en nos gouvernants pour répartir, suiv;«nt la justice, les responsabilités supérieures dans le c ime du colonel Henry.

6 septembre 1S98.

VEItS I.A RKPAIÎATION 147

La revisison loyale.

Il y a, dirait Sganarelle, levision et revision. Qu'estce que la revision qu'on nous prépare? Si elle est loyale, je suis content : voilà tout ce que j'ai à en dire. 11 faut que le crime de Dreyfus soit prouvé, pour une fois, suivant les formes légales et autrement que par des faux. Si la preuve de la trahison est faite, eh bien ! les Français seront unanimes à flétrir le traître. S'il est établi que l'accusation est vaine, les Jésuites eux-mêmes seront forcés de se rendre à l'évidence. Je sais bien qu'ils se promettent çle contester toujours, afin de laisser, s'il se peut, un doute dans les esprits et de tenir la F'rance au bord de la guerre civile aussi lonotenqjs qu'ils auront l'Etat-Major de leur côté. Mais j'ai bonne confiance que, lorsque les pièces auront été produites, il sera difficile aux plus menteurs de continuer leurs mensonges.

Je dis quand les pièces auront été produites, parce que je ne prends pas au sérieux l'effort de quelques journaux esterhazo-cavaignacquistes en faveur du procès à huis clos. Après le premier procès illégal, après la tentative éperdue de l'Etat-Major pour maintenir un homme au bagne par le moyen d'un faux, après la preuve décisive d'inintelligence donnée par M. Cavaignac, aidé du capitaine Cuignet et consorts, après le témoignage honteux de la lâcheté parlementaire tilfichée par le vote unanime, il n'y a plus qu'un moyen d'agir sur l'opinion publique : la vérité.

148 VKRS LA RKPAUATION

toute la vérité. Les malheureux qui ont, pour satisfaire leurs passions de jésuites, désorganisé lEtat-Major de rarniée, ont cherché a nous ellraycr de la guerre. Cette manœuvre a piteusement échoué. 11 existe en Europe, en Orient, en Extrême-Orient, cent causes de guerre, qui, au premier signal, mettraient les continents en l'eu. Personne ne bouge par crainte des incalculables catastrophes qui pourraient s'en suivre. Nous sommes maîtres chez nous, comme a dit M. Cavaignac aux applaudissements de tous. Alors, que nous veut-on? Comment la guerre résulterait-elle de ce que nous prétendons juger un homme légalement et justement, quand tous les gouvernements d'Europe précisément nous demandent de le faire?

On ne pourra pas faire de procès à huis clos. Mais, je n'en vois pas moins de honteuses tentatives pour essaver d'en imposer dès à présent aux juges futurs.

La première de toutes, c'est que le Gouvernement refuse de reviser le procès pour cause d'illégalité, cjuand l'illégalité est flagrante. M. Brisson sait que des pièces secrètes ont été communiquées aux juges de 1894, en chambre du conseil. 11 sait que nous en pouvons produire de nombreux témoignages. Il sait au'au moment où nous allions faire la preuve, le juge Delecforoue nous arrêta du mot dont il portera le poids dans l'histoire : « La question ne sera pas posée. » Il sait que la loi qui garantit aux citoyens la sécurité, la vie, l'honneur, a été outrageusement violée par ceux-là mêmes qui en ont la garde. Mais il ne veut pas le savoir, parce qu'il faudrait punir les violateurs, et que les lois de la République brissonnienne ne sont dures qu'aux faibles. Voila dans quel sentiment nos ministres abordent la revision. Sauvons Mercier, c'est-îidire l'homme qui a causé tout ce mal, et toute cette honte : telle est leur première pensée. De la vérité pure et simple, ils n'ont cure. ^lédiocre garantie pour l'œuvre qu'ils se proposent d'accomplir.

Il V a malheureusement d'autres signes de leur état d'esprit. Le Temps avait indiqué, des quatre cas de

VKHS I.A IIKP.VRATIUN 149

révision prévus par la loi, celui <|ue le gouvernement avait l'intention d'invoquer. Or il se trouve, comme par hasard, que ce moyen, étant inapplicable, eût abouti fatalement au relus pur et simple de la Cour de cassation, et le Temps, averti, s'est hâté de rectifier l'opinion de son informateur. Or savez-vous de qui venait rinformation.* Du ministre Bourgeois, demeuré bon cavaignacquiste, qui s'occupe, quand la Suisse et l'Instruction publique lui en laissent le temps, de faire avorter la revision.

Hélas! il y a pire. Brisson, comme chacun sait, est l'ami de tout le monde. Je sais des républicains qui, lorsqu'il a formé son ministère, sont allés candidement lui demander, pour toute garantie, d'examiner lui-mênie les pièces du dossier. 11 le promit, et n'a pas teuu parole. Ou, s'il a tenu parole, sa faculté critique n'a d'égale que celle du brave capitaine Cuignet et de Cavaignac lui-même. Maintenant que sa négligence h remplir son dev(»ir a causé le scandale de l'affichage du faux qui a ridiculisé le Gouvernement de la France et pour jamais compromis le crédit de la Clhambre, Brisson dit: « Je revise », et il pousse amicalement Cavaignac de l'épaule.

Il revise. Seulement, de crainte que sa revision n'afflige césariens et Jésuites que ce franc-maçon entend ménager, il se fait interviewer par VEcho de Paris, qui fut, jusqu'à l'effondrement de Cavaignac, le truchement de l'Etat-Major, et déclare que dans sa conviction Drevfus est coupable. Cuignet, Cavaignac et Brisson, trois tètes dans un même képi! De qui se moque-t-il, Brisson, dans cette afTaire? Il n'ignore pas que son opinion, sans valeur légale, n'a pas plus de poids que celle de M. Cavaignac, triste victime d'un faussaire, dont le faux n'a trompé, pour un jour, dans le monde, que Cavaignac et Brisson, précisément.

Le chef du Ministère n'attend donc rien de sa déclaration, sinon l'effet de suggestion produit par sa parole sur les juges éventuels de Dreyfus. C'est le lenouvellement du fameux is. par ordre » de Zola, avec

une fleur de jésuitisme laïque qu'on ne saurait trop admirer. On ne dit pas au futur conseil de guerre : Il faudra recondamner cet homme avec ou sans preuves. Oii ! non. Le chef du Gouvernement se borne à dire : c( Pesais qu'il est coupable. 0 vous dont l'avancement sera dans ma main, dites-moi, je vous prie, ce que vous en pensez. » Ainsi fut condamné Dreyfus. Ainsi fut acquitté Esterhazy. Si c'est là la revision loyale de Brisson, je demande à quel signe se reconnaîtra la déloyauté.

7 septembre 1898- '

Le nouveau parti.

On nous apprend qu'il va se fonder un nouveau parti sous la direction de M. Cavaignac. Le programme n'en est point connu. Il y a lieu de supposer que la rédaction en sera confiée au moine Didon Coupe- Têtes. En ce cas, la suprématie du pouvoir militaire sera inscrite au frontispice, et c'est un coup de maître de confier à un civil l'exécution de cette réforme décembriste. Par des laïques a triomphé chez nous, depuis 1815, le gouvernement des curés.

Jusqu'ici, tout ce que nous voyons de la nouvelle politique annoncée, c'est la glorification du colonel Henry, faussaire. On l'excuse d'entrain, on le justifie, le discours prononcé sur sa tombe le cite en exemple

VEnS LA RÉPARATION 151

comme un héros. Un de nos confrères les plus aonnus écrit cette phrase, déjà citée, qu'on ne saurait trop reproduire :

En attendant que In justice lui rende les honneurs publics qu'il a bien mérités, les français ont voué un culte domestique à ce bon citoyen, à ce brave soldat, à ce serviteur héroïque des grands intérêts de l'Etat.

Et plus loin ce chef-d'œuvre :

Ces falsifications sont permises et légitimes. Celle d Henry était utile, s'il est vrai qu'en certains sujets la foule est une enfant et l'opinion publique une véritable mineure.

Quelqu'un de ces jours on annoncera une souscription pour élever au criminel une statue.

M. le général de Pellieux se contente de reprocher à M. Paul Meyer d'être cause de ce sang versé. De la part de l'homme qui s'était porté garant de Tauthenticité du faux avec une si noble arrogance, le trait est admirable. 11 faut reconnaître, en effet, que sans les « dreyfusards « le faux et le faussaire continueraient de trôner à l'Etat-Major.

Quelques journalistes, d'autre part, se demandent seulement si M. Cavaignac n'aurait pas mieux fait d'étouffer l'affaire, et de laisser un homme au bagne, avec un faux pour preuve de son crime. C'est, dans toute sa beauté, le thème fameux de M. Georges Berry : « Innocent ou coupable, pas de revision ». Je me demande si M. Georges Berry n'a pas des titres plus sérieux que M. Cavaignac lui-même à la direction du nouveau parti. Ce n'est pas lui qui aurait mis le colonel Henry en face d'un rasoir. Il l'aurait nommé général, et tout eût été dit.

Ce rasoir, cependant, tourmente le chrétien Drumont, qui propose, si l'on veut le nommer dictateur, d'enfermer au Mont-Valérien tous ceux qui ne vont pas à sa messe, avec 'un rasoir sugfcpestif en auise d indication urgente. Seulement, comme il nous con-

1Ô2 VF.RS LA HÉPARATIOX

liait bien, il craint avec raison que nous nous servions tout simplement de son arme pour faire la barbe à Tanii Esterhazy. En ce cas, il aviserait. Il y a bien des « baïonnettes intelligentes ». Nous avons vu que le dernier rasoir du Mont-Valérien n'était pas si bête. M. Paul de Cassagnac, plus modéré se contente de regretter la Bastille.

A la place de M. Cavaignac, ministre de la guerre, je n'aurais pas commis la lourde et impardonnable sottise d'acculer le colonel Henry au suicide et de déterminer ainsi fatalement une revision dont je ne veux pas, et qui est injurieuse au dernier degré pour la justice militaire et larmée.

A la Bastille, Picquart ! à la Bastille, l'avocat Leblois ! ù la Bastille, les Trarieux, les Monod, les Pressensé ! à la Bastille, tous les protestants, tous les Juifs, tous les journalistes qui font de l'affaire Dreyfus un prétexte et une occasion pour avilir l'uniforme et insulter le drapeau !

Ceux qui « avilissent l'uniforme » et qui « insultent le drapeau », c'est ceux qui soutiennent que Dreyfus a été illégalement jugé : ce qui est vrai-

Je recueille ces appréciations diverses pour noter l'état d'esprit de c{uelques contemporains. Il serait trop fâcheux que les historiens futurs en perdissent la mémoire.

Quant à M. Cavaignac lui-même, il ne se décourage pas. Le premier officier qu il avait chargé de taire cette fameuse étude du dossier dont il avait parlé, à la tribune, comme lui étant personnelle, l'a induit en erreur. Il le reconnaît, bien entendu, faute de ne pouvoir faire autrement. Il a donc changé de capitaine, et, satisfait du capitaine Cuignet qui lui a découvert un faux signalé par cent mille personnes, et dont le gouvernement averti avait promis de ne pas faire usage, l'ancien Ministre de la Guerre affirme que sa subtilité mérite une confiance aveugle, et qu'on doit l'en croire quand il dit que Dreyfus est coupable. Chose remarquable, le capitaine Cuignet lui-même

VERS r.A RÉPARATION 153

se trouve de cet avis, et ne s'en cache pas, car il a la permission, lui, de renseigner le public sur les secrets d'Etat.

Le Temps et les Débats sefTorcent de raisonner doucement M. Cavaignac et de lui montrer, avec mille précautions oratoires, qu"eùt-il cent lois raison, il a perdu le droit d'exiger du pays qu'on s'en rapporte à sa parole. Rien n y fait. Il veut juger Dreyfus il lui tout seul et prétend que son illustre gafl'e lui confère désormais une autorité sans seconde. Cela parait excessif à beaucoup : notamment aux ministres de Brisson, qui ont retourné leur veste gentiment. Yiger, qui nous appelait « traîtres » et voulait nous poursuivre « jusque dans nos tanières « ; Bourgeois, qui attendait de quel côté soufflerait le vent et qui envoie aux journaux des notes pour faire échouer la revision. J'en passe, et des pires, n est-ce pas, Lockroy?

Bourgeois est revenu de Suisse, où il se reposait des fatigues de Brisson, pour se mettre du côté de la victoire. Viger, interrogé par un reporter, a déclaré qu il s'adonnait exclusivement à l'agriculture plus de tanières, mes amis) et que les vrais criminels, dans tout cela, c'étaient le charançon, la pyrale et le philloxéra. 0 grande âme!

Quant à Trouillot, c'est le plus beau de tous. Il refuse d'envover au condamné la photographie de ses enfants, car une échelle de corde pourrait se dissimuler sous limage. Il monte, infatigablement, la garde autour du mur de Drevfus. Mais consolez-vous, c est un tout petit mur. « Le prisonnier peut s asseoir dessus. On l'a surmonté d'une palissade à travers laquelle il peut voir la mer. » S'asseoir sur un mur surmonté d'une palissade à travers laquelle on regarde la mer, quelle étrange posture ! Faut-il que ce Trouillot soit humain pour offrir au condamné de telles douceurs!

De tout cela je conclus que les ministres de Brisson ne seront pas du nouveau parti, s'il n'est pas le plus fort. De quel parti seront-ils ? Voilà ce que leur

154 VKUS LÀ HÉPARATION

attitude passée ne permet pas de soupçonner Le plus simple pour eux serait d'être du parti de la justice et de la vérité. Mais, jusqu'à TefFondrement de Cavaignac, cette idée ne leur était pas encore venue. Ils avaient même poussé le Cavaignacquisme jusqu'à emprisonner la vérité dans la personne de Picquart. Quand il en est temps encore, qu'attendent-ils pour réparer ce crime?

8 septembre 1898.

Et Picquart.

Et Picquart? Que fait-on de Picquart? Oul)lie-t-on qu'il est en prison pour l'unique faute d'avoir proposé à M. Brisson de lui prouver qu'un faux était un faux?

Il avait précédemment un autre méfait à sa charge. C'est d'avoir dit à la Cour d'assises, en présence du général de Pellieux, dont le témoignage trompait les jurés, que ce même faux était un faux. Antérieurement encore, il faut le reconnaître, il s'était rendu coupable d'un crime encore, le plus grand de tous. Il avait, étant chef du bureau des renseignements, mis la main sur un espion. Dans la conception du patriotisme qui est celle de BoisdefTre, cela n'est pas permis, paraît-il. Car cet espion était Esterhazy, bandit, escroc, faussaire et traître, qui avait de hautes intimités dans l'Etat-Major. Il avait écrit contre la France

VERS LA IlÉPARATION 155

et son armée des lettres infâmes qui attestaient ehez lui les plus vils sentiments. Il était en relation constante avec l'attaché militaire allemand. Criblé de dettes, tous les records de Paris étaient à ses trousses. Un tel homme était intangible. La raison, c'est que le colonel du Paty de Clam faussaire, c'est que le colonel Henry faussaire, tous deux de l'Etat-Major, étaient liés à lui, en une association criminelle dont toutes les circonstances ne sont pas encore clairement expliquées.

Esterhazy était intangible, et pourtant le colonel Picquart osa se mesurer avec lui. Au nom de l'honneur de l'armée, au nom du patriotisme français, le colonel Picquart fut vaincu. Tout l'Etat-Major, doublé de ses faussaires, tous les ministres, tous les pouvoirs publics, juges. Chambre unanime suivie du populaire, prirent parti d'enthousiasme pour Esterhazy contre Picquart. Cela paraît fou. C'est l'expression atténuée du fait tout nu.

Et la cause de ce renversement de toutes les idées connues? Ah! la cause? Nous touchons au point délicat. Cherchez et vous trouverez l'Eglise. 11 n'y a plus qu'un pouvoir debout en France, comme en Espagne : celui-là. Toutes les forces du passé se groupent derrière elle, et les oppositions officielles, par lâche cœur, ne servent qu'à rehausser sa puissance. L'Eglise surtout est maîtresse de l'armée, par le favoritisme éhonté de l'avancement dont elle tient tous les accès. On n'arrive aux premiers grades que par le consentement de « la caste militaire », comme disent ces messieurs, faite de tout ce qui représente l'ancien régime en France, sous la surveillance et la protection du haut clergé romain. Contre cette toutepuissance, Picquart entreprit de lutter seul, et lutta. Il ne se proposait rien que de faire condamner un espion au service de l'Allemagne. C'est lui qui fut chassé <le l'armée, après avoir été durement flétri par les imbéciles stratèges de l'école de Sedan, par les « patriotes )) revenus tout empanachés des capitulations

15() VERS LA IIHPARATION

en masse, mauvais dcfenseurs de la| patrie, mais bons Jésuites à tout faire.

Esterhazy, espion, était ancien zouave du pape, s'il vous plaît. C'est un titre qui vaut des indulgences. Mais cela n'aurait pas suffi à le disculper s'il ne se fût trouvé un Juif condamné comme traître dans l'Etat-Major, et si la culpabilité d'Esterhazy reconnue n'eût entraîné l'innocence de Dreyfus. Dreyfus, puisqu'il faut le nommer, était le scandale de l'Etat-Major. Un Juif au poste de confiance où l'art du faussaire donne la main à l'art de trahir, cela ne s'était jamais vu. C'était intolérable. Du Paty de Clam qui travaillait, comme on dit maintenant, dans « le faux légitime » aidé d'un autre officier, petitfils de Juif et antisémite distingué, se rua sur le Juif et le mit à bas par la condamnation rendue en violation des lois, ce qui rend les juges coupables de forfaiture.

C'est contre tout cela que le colonel Picquart se mit follement en ligne, quand il eut découvert que le bordereau était d'Esterhazy. Résultats : le Uhlan traité de « cher camarade « par le général de Pellieux, qui veut absolument l'aider à se défendre contre ceux qui attaquent « l'honneur de l'armée » en la personne précieuse de ce traître, le grotesque rapport Ravarv, l'espion acquitté par le conseil de guerre qui ne s'aperçoit même pas, en suivant la démonstration des experts, qu'il n'a pas les pièces sous les veux, le triomphe d'Esterhazv culminant en l'embrassade d'un prince d'Orléans, la condamnation de Zola sur la production par Pellieux et BoisdefFre d'une pièce fausse, signalée comme telle au gouvernement, la mise en réforme de Picquart, après l'échec du guet-apens de Gabès, M. Cavaignac emballant la Chambre au moyen du faux universellement dénoncé, et, quand le faussaire a reconnu son crime, sa mort plus que suspecte, et la défense du criminel, et l'apologie du faux dans les feuilles de l'Eglise, y àWais onhVier lix punition disciplinaire d'Esterhazy dont le principal effet est

VEaS LA RÉPARATION 157

d'imposer aux Français une pension annuelle de deux, mille francs (juste ce que Schwarzkoppen lui donnait par mois) au profit de l'espion qui nous vendait à l'Allemagne.

Vraiment, c'est une belle défaite pour Picquart, et, il est juste, après tout, quand on a livré une telle bataille, d'en expier l'éternelle gloire dans les prisons du ministère brissonnien.

M. Brisson veut reviser et je le défie jjien de faire autrement. Par malheur, c'est un caractère timoré qui n'ose. Cavaignac, au temps où il régnait, a exigé de lui que l'on emprisonnât Picquart, parce que Picquart offrait de prouver que la grande preuve de la culpabilité de Dreyfus avait tous les caractères d'un faux. Brisson a obéi : à regret, je voudrais croire. Maintenant il est chef de son propre gouvernement. Il tâtonne, il hésite. 11 ne peut se décider à libérer Picquart, ce qui importe plus, pourtant, h la renommée de Brisson qu'à celle de Picquart lui-même. Et il prépare, dans les gémissements, le procès scandaleux où l'on nous annonce que nous verrons condamner l'homme qui fut contre tous les faussaires, et contre tous les traîtres, et contre tous les lâches, un bon serviteur de la patrie.

Oui, Picquart condamné sur les réquisitions des Feuilloley et des Bertrand, que la Cour suprême a flétris comme ayant violé la loi tout exprès (refus d'application de la loi et non défaut, telle fut la sentence illégalement changée), d'accord avec les Caze, les Villers, les Corentin-Guvho, les Vaux d'Achy, les Wendling. Voilà les hommes qui vont dicter la condamnation de Picquart, eux condamnés eux-mêmes pour leurs actes publics par la juridiction dont ils relèvent en attendant la justice immanente.

On a fait revenir de vacances un président connu pour le déchaînement de ses propos contre Picquart, et on va lui livrer sa victime. Et contre le colonel Picquart, quels témoins se lèveront? BoisdefFre, Gonse,

Pellieux, Lauth, du Paty de Clam et Henry (!), ces

deux derniers, faussaires reconnus, protégés pa^- [es autres, et complices d'Esterhazy, espion de 1 Aile

""ir^e là votre justice, Brisson?^^^^^^^^^ ^^^^

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