‹ Vers la Terre-Sainte [microforme]Chapitre 16 sur 105 · PORT-SAID, EGYPTE · texte numérisé non relu

PORT-SAID, EGYPTE

Le 29 mars, 1909.

À peine étions-nous dans le port de Port-Said qu'une armée de barques assaille l'«Etoile»: De grands noirs à demi-vêtus, Portant pour tout vêtement une camisole bleuâtre, criaient à tue-tête; cha-

cun se disputant l'avantage de nous conduire à terre. Le Père Antonin vint entamer les négociations: il criait, se débattait tout comme ces beaux nègres, en se servant de leur propre langage. Les dames du bord, penchées sur la rampe, croyaient à un commencement de difficultés. Mais non, il faut, dit-on. crier ainsi pour être aux mœurs du pays.

{Pendant que les plus empressés remplissent les barques pour aller au quai, je jette un regard sur l'aspect du havre. Tout près, à l'entrée du canal de Suez, s'élève, sur un riche ocle de pierre, la statue du glorieux Français, Ferdinand de Lesseps; c'est lui qui conçut l’idée de relier la Méditerranée à la mer Rouge en perçant l'isthme de Suez. Les bâtiments de la compagnie du canal sont français mais, les dépôts de charbon sont anglais. Aucun bateau à vapeur ne pourrait entrer dans le canal si l’Angleterre lui refusait l'approvisionnement de charbon. C'est une suprématie toute indirecte qui ne manque pas de taquiner les Français, «1x qui ont tant fait pour la réalisation de ce gigantesque projet. Nous traversons la ville à la hâte. er, en fait d'Égyptiens, nous ne voyons que de paresseux fellahs, étrangement accroupis, qui somnolent, ça et là, à l'ombre des maisons toutes à la moderne. Cette course à pied, d'un mille environ, pour arriver aux bonnes places dans les wagons, nous avait assniffés à l’e: 3s. L'eau n'est guère potable en ces pays de soleil et on nous

avait recommandé la prudence. Passe pour les Fran- Sais qui boivent le vin: Pour nous, Canadiens, il nous faut de l'eau, et de l'eau de la claire fontaine!! Nous courons au buffet de la gare, et, le croiriez-vous. on nous demande trois piastres Pour un verre de limonade ! — I] ny a pas à y mordre, dit l'ami Ludger: Ils veulent nous plumer! — Le garçon dresse ses verres pendant qu'il fait jouer sur son comptoir quelques nickels couverts d’hiéroglyphes. Nous avons compris: les trois piastres égyptiennes valent de quatorze à quinze sous de notre monnaie. C'est la fortune du débitant, car, à ce Prix, on vide sa fiole monumentale... et on court à nos places, sur le train qui part.

Nous suivons depuis trois heuresle canal de Suez. C’est étonnant de voir de gros steamers filant gracieusement à fleur de terre sur cette étroite nappe d'eau. Il y a aussi des barques légères qui glissent sans bruit et suivent ce ruban bleu qui se déroule de plus en plus beau à travers ces plaines sans végétation et ces solitudes à demi couvertes de sable. Bientôt nous voyons des troupeaux de chameaux: ils sont trente, quarante, ils. se suivent à pas rythmés, balançant avec un air d’orgueil leurs têtes dégoûtantes. Ils vont vers les villages qui paraissent dans le lointain.

Tout le long de {a rout,, les tentes de bédouins fourmilient: sous ces peaux de chèvres, sous ces

74 VERS LA TERRE-SAINTE lambeaux de couvertes aux bigarrures les-plus variées, toute une famille en loques s'amuse. Ils nous regardent avec dédain, préférant leur liberté et leur vie nomade à notre civilisation européenne. |

Les oasis se font maintenant plus nombreuses. Sous une touffe de vewdure, sous quelques palmiers dressant leurs longu=- tiges en filoches et couronnés de leurs rameaux # “cieux, une série de petites cabanes en boue séck = forme un petit village.

Les villes à ur tour apparaissent. Nous voilà à la gare d’Ismailia ot ont réunis les petits écoliers des Pères Franciscais. pour saluer notre passage. Il y avait de je! s enfants parmi ces petits indigènes.

Nous sommes étonnés de voir, chaque côté de la voie, des soldats turcs en faction! Serait-ce pour protéger nos vies en danger? Est-ce qu’on nous prend pour des ennemis? Que nous veulent ces militaires à turbans, affublés de jupons-culottes qui ne cachent pas leurs gros pieds plats? Du mystère jusqu'à la station de Zagazig. Toute la gente officielle est réu nie ici: état-major, fonctionnaires en habits de soie, officiers gallonnés d’or, tous sont au poste pour saluer le Khédive qui, à l'instant, doit passer pour aïler inaugurer Port-Soudan. Il a passé si vite... si vite que nous n'avons pu lui souhaiter un bon voyage!!

Passer dans la terre de Gessen, c’est éveiller les souvenirs de la Genèse et de l’Exode. Nous nous reportons à deux mille ans avant Jésus-Christ; au temps

où Pharaon donna à Joseph les terres fertiles qui se déroulent à nos yeux. «Et tu habiteras dans la terre de Gessen, et tu seras près de moi, tes enfants, et les enfants de tes enfants, tes troupeaux et tes bœufs, et tout ce qui est à toi. » (Genèse, xLv, 10.) .… Le Nil évoque Moïse sauvé des eaux et devenu le

Sauveur de son peuple. Cette partie basse de l'Égypte, dans laquelle nous pénétrons, met dans nos cœurs de catholiques une des premières consolations de notre pèlerinage, puisque nous savons par l'Evangile que S. Joseph et la Vierge Marie vinrent y cacher l'Enfant Jésus pour le préserver de la fureur d’Hérode.

Lorsque nous débarquons au Caire il fait déjà nuit. La ville est bien illuminée, et, en outre de l'électricité, des lanternes égyptiennes, sans doute, attachées au haut des terrasses, retombent en guirlandes jusqu'aux balcons: des banderoles rouges, ornées du croissant, traversent les rues où la foule s'amuse, tout comme en un jour de grande fête.

C'est à l'Eden-Palace que les pèlerins de première doivent loger. Tout le luxe oriental nous attend. — Bon augure, dit M. le Maire de la Longue-Pointe : le propriétaire de notre hôtel est monsieur Papadopoulot! Nous aurons du poulet!! C'est heureux pour les gens qui manquent d'appétit!...!...1!

Page 1