‹ Vers la Terre-Sainte [microforme]Chapitre 21 sur 105 · JAFFA · texte numérisé non relu

JAFFA

Le 1er avril, 1909.

Le voyage en mer de Port-Said à Jaffa se fait en douze ou quinze heures. Nous serons en Terre- Sainte avant même de débarquer, parce qu'on nous dit que la zone qui s'étend du rivage, à perte de vue,

fait partie de la Judée,

On nous annonce une indulgence plénière à gagner dès que nous verrons la Terre-Sainte. Les vigies sont placées à la dunette et elles scrutent les horizons lointains. Tout à Coup, un formidable coup de canon nous avertit que l’heureuse terre de Judée se dessine toute grise sous le ciel bleu. Le silence le plus respectueux se fait sur le pont de l’«Étoile ». Tout le monde tombe à genoux; les fronts s’inclinent, les cœurs battent et les yeux se remplissent de larmes. L'orgue de la chapelle prélude par une pieuse symphonie et accompagne le plus entraînant des Magnificat que j'aie entendus: c'est l'écho de la joie et du bonheur des pèlerins de Terre-Sainte. Et exultavit SPiritus meus in Deo salutari meo. Et mon esprit

est ravi de joie en Dieu mon Sauveur!! On prie pour le Souverain Pontife et nous gagnons la première des nombreuses indulgences accordées à ceux qui visitent les Saints-Lieux.

Le débarquement est toujours une grosse affaire: À Jatfa on aborde difficilement, car la côte est bordée de récifs à fleur d'eau. Il n'y a qu'une entrée entre deux roches où se déferlent les vagues. La mer est calme, mais le clapotis se maintient toujours.

Au premier signal,les Arabes, tapageurs, abordent l'« Étoile» ; leurslargesembarcations s'emplissent bientôt, et huit forts pagayeurs, en s’aidant d'un chant rythmé au jeu de leurs rames, nous mènent à la rive.

C'est en mettant le pied sur le rivage de Jaffa «la belle» que nous nous sentons réellement en Terre-Sainte, sur cette terre sanctifiée par la présence de Jésus-Christ. Aux premiers pas, sur cette terre promise que chaque pèlerin a le bonheur de toucher, on se prosterne et on baise avec effusion d'amour ce sol sacré. Point de respect humain dans ce pays où Jésus-Christ s'est humilié pour nous; d'ailleurs les Turcs, les Arabes qui nous regardent seraient fort étonniés de voir des catholiques ne faire aucun acte de piété extérieure en passant par leur ville célèbre.

Jaffa est la Joppé de l'Ecriture. Il paraît que c'est ici que Noé construisit l'arche; c'est ici que le bois de cèdre du Liban fut amené par mer et trans-

porté ensuite à Jérusalem Pour la construction du temple de Salomon.

Dieu avait choisi Jonas pour aller préch:r la pénitence aux Ninivites: le prophète pour se oustraire à la volonté de Dieu vint à Joppé, et il s'embarqua sur un bateau qui faisait voile pour l'Espagne. La tempête s'élève et Jonas est par le sort condamné à être jeté à la mer. Un poisson monstre, après l'avoir gardé trois jours dans son sein, vint le rejeter sur le rivage.

Pour se rendre à la gare il faut traverser la ville: l'intérieur est sombre et en désordre, les rues sont étroites et sales, les maisons sont basses et les terrasses ont leurs toits en forme de coupole.

En passant au milieu de ces orientaux, la plupart juifs et musulmans, vous ne pouvez pas vous défendre d'un certain sentiment de crainte: Ils crient, gesticulent, s'agitent comme des maniaques. Nous sommes tertés de croire qu'ils nous veulent du mal ; loin de à, il s’agit de réjouissances toutes pacifiques. C'est la fête des œufs aujourd'hui dans la ville de Jaffa, et, ceux qui nous suivent vont rejoindre leurs amis sur la place publique. Quelques enfants se balancent sur des escarpolettes, se promènent sur des petits chevaux de bois, tout comme en nos fêtes canadiennes, tandis que d'autres petits se partagent des châtaignes et mangent des nougats. Grands et petits ont leurs Plaisirs.

AA LE UM tiendrterers titan arrictus,

Le all board d'Amérique se dit ici, en français: En voiture! En voiture! Nous partons pour Jérusalem!! Nous triversons de fameux jardins et une plaine très fertile où croissent des orangers, des grenadiers et un grand nombre d'autres arbres fruitiers. Des branches chargées des plus beaux fruits portent en mème temps des boutons épanouis qui annoncent la prochaine récolte. Il serait difficile de trouver un endroit plus embaumé. Les senteurs qui se dégagent au passage du train sont de la plus pure essence.

À la gare même de Jaffa, j'ai acheté un joli panier contenant au-delà de trois douzaines d'oranges toutes fraiches et bien mûres; le tout, c'est-àdire panier et orang :, pour dix-huit sous! Et vou s dire combien elles sont succulentes me paraît impossible. Je vous dis seulement qu'elles fondent dans la bouche'! Je voudrai: bien prouver la vérité de ce que j'avance, en vous offrant de mon panier! Ah! si j'étais plus proche, quelle heureuse distribution je ferais à tous mes amis! En guise de consolation, proposez-vous une promenade à Jaffa, pour y manger, à bon march, les oranges fraîches et bien mûres... au pays des orangers!

Nous traversons les montagnes de la Judée.

Quelle désolation! des pics élevés et complètement dénudés, des torrents desséchés, des plaines incultes et arides. Plus on approche de la ville sainte, plus on sent que le pays malheureux porte, en stigmates,

la honte et la flétrissure. La malédiction du Fils de Dieu ne saurait se cacher.

La distance de Jaffa à Jérusalem est de cinq heures. Nous apercevons en passant les villages de Yasour, Beit-Dejan, Lydda, Ramleh et un grand nombre d'autres petits bourgs ayant tous la même apparence. Ramleh est le plus important, le plus remarquable aussi, à cause de sa tour élevée des 40 martyrs et d'une église des croisés devenue la propriété des Grecs schismatiques. On traverse la plaine où Samson incendia les blés des Philistins, en attachant des torches emflammées à la queue des renards. Dans la vallée de Térébinthe, David enfant ramassa les pierres dont il frappa le géant Goliath. Je suis étonné de voir des enfants s'amuser avec des frondes; ils lancent des pierres avec habileté s'efforçant de faire valoir la qualité de leurs jouets pour nous les laisser à quelques sous. |

Nous arrivons à la gare de Jérusalen: vers les 9 heures du soir et on nous conduit à la ville en 20 minutes en voiture. La nuit sombre, les ravins qui se suivent, les précipices qui bordent le chemin, les cris des cochers arabes, les claquements continuels de leurs fouets, leurs carosses tout branlants traînés à une vitesse vertigineuse allaient gâter notre entrée à Jérusalem: Nous voulions descendre de nos voitures, entrer pieds nus, nous prosterner la face contre terre, comme le firent les croisés et les pénitents

d'autrefois. Jérusalem! Jérusalem! C'est le cri qui

s'échappe de toutes les poitrines. Nous venons d'apercevoir les murs crénelés de la vieille cité, la Jéru-

salem Sainte; l'objet de nos voeux et de notre pè!erinage! Plus heureux que Moise, il nous est donné,

à nous, heureux pèlerins d’Acadie, d'entrer dans la terre nromise et de chanter le Laætatus sum de David dans la maison même du Seigneur! Est-il bien vrai que nous sommes à Jérusalem? Est-ce un rêve? Jérusalem qui nous paraissait si loin! Jérusa-

lem qui résume l’ancien et le nouveau testament! Jérusalem, la glorieuse cité des Rois et le théâtre

encore plus glorieux de la rédemption des hommes!

Oui, rien n'est plus vrai, nous sommes uans l’endroit le plus saint de la terre et nous nous réjouissons dans le Seigneur.

Tout le pèlerinage loge à l’Hôtellerie de Notre- Dame de France. Ce grand établissement est destiné à recevoir les pèlerins. Nous sommes tout à fait chez nous puisque ce sont les Pères Assomptionnistes qui en ont le soin. Nous connaissons déjà le Rév. Père Athanase, le supérieur de l’Hôtellerie; il est venu au-devant de nous à Port-Said nous assurer le bon accueil des religieux de sa maison.

A 10 heures du soir, on nous sert un excellent repas chaud, et les Pères nous affirment qu'avec un bon verre de camomille chaude et nos bons lits, nous aurons complètement oublié les grandes fatigues d’aujourd’hui.

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