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EXCURSION À JÉRICHO

Le 5 avril, 1909.

Comme il n'y a pas de cérémonies extraordinaires à Jérusalem pendant les premiers jours de la semaine sainte, nous ferons, aujourd’hui et demain, une excursion à Jéricho, au Jourdain et à la Mer Morte. Ce n'est pas toujours agréable de voyager en Judée, dit-on : la chaleur, le vent, les montagnes offrent des situations pénibles ! Cela ne fait rien ; il faut faire sa renommée de voyageur intrépide et plein d'endurance ; il faut jouir et souffrir de tout. ce qui se présentera sur la route.

De grand matin, après les petites heures, la cour de Notre-Dame de France est remplie de voitures à deux et même trois chevaux. Nos joyeux cochers arabes se disputent les pèlerins à meilleure bourse, tandis que les pèlerins eux-mêmes cherchent les moins mauvais carrosses et les plus paisibles automédons. Tant qu'aux chevaux ce sont tous des

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rosses pareilles qui Mangeront du fouet en attendant une faible ration de trèfle vert et quelques poignées de folle avoine.

Comme la journée s'annonce très chaude, :il faut le complet léger : chacun s'habille à sa guise : les uns à l'arahe, Jes autres à la turque. Un certain nombre de messieurs s'affublent de chapeaux à larges bords autour desquels flotte un grand voile blanc—des Parasols sans baleines feraient tout aussi bien ! Les jeunes gens, fiers de la jolie mine des bedouins, ont voulu copier leur accoutrement. Ils ont parfaitement réussi à se draper, avec leurs châles en bandoulière; leur tête est enveloppée de voiles légers dont les coins à franges multicolores se nouent sous le menton, laissant la partie d’arrière tomber gracieusement sur leurs burnons tout blancs. Mais, hélas ! la barbe épaisse et négligée des farouches chefs du désert fait défaut. Ils n'ont, les pau- VTES garçons, que des poils follets qui ne gâtent point du tout leurs beaux visages d'adolescents!

Les prêtres, même nos Messeigneurs, cèdent au Plaisir, et nous voilà déguisés de notre mieux.

Le Père Antonin, aidé des jeunes Pères de N otre- Dame, jette un coup d'œil aux derniers préparatifs. Tous les excursionnistes sont embarqués ; on récite une Courte prière, et nous Partors aux sons joyeux des cloches de Notre-Dame :4 France. Quatre bédouins—outre nos bédouins pour rire—précèdent

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notre caravane, tandis qu'à l'arrière-plan suivent les «drogmans» emportant les provisions de bouche, et les mouckras qui conduisent des chevaux de relais.

Bien que nous soyons en pleine semaine sainte, et en pèlerinage de pénitence, le Père Bailly nous a conseillé de mettre une note joyeuse dans notre voyage ; ce n'est pas incompatible avec la vraie piété qui veut que nous nous réjouissions toujours dans le Seigneur.

Nous sommes quatre compagnons inséparables dans la même berline : Monseigneur Hébert qui se fait jeune et joyeux, les deux frères, les révérends Napoléon et Thomas Préville, deux charmants curés canadiens, aimables causeurs que nous avons aimés à première vue, en les rencontrant au Caire; et moi, le plus sage des quatre, grâce aux avis charitables, et réitérés des trois amis qui calment mon tempérament pétulant.

Au détour des murs de la ville, nous descendons dans la vallée de Josaphat où doivent se tenir, dit-on, les solennelles assises du jugement dernier. Nous traversons le torrent de Cédron. Vous vous figurez, certainement, une pente rapide où les eaux fuient en gémissant vers Siloé ! pas du tout ; un simple lit desséché, serpentant dans la vallée pierreuse, pas même un filet d’eau ne vient y apporter son décor et son charme. La sécheresse est grande cette année. Tout brûle sous les rayons ardent de ce

soleil d'orient. Mgr le Patriarche de Jérusalem a rerommandé des prières publiques et il a enjoint aux prêtres de réciter à la messe l'oraison 44 petendam pluviam, pour demander de la pluie.

Après Gethsémani, on tourne la montagne en traversant des cimetières juifs et musulmans. Les corps sont déposés sur une grande pierre et ils sont ensevelis ensuite sous d’autres Pierres en forme de cercueil dont le couvercle dépasse le socle. Un grand nombre de ces vieux tombeaux, détériorés par le temps, laissent apercevoir des ossements décharnés. Ces tombes proprettes, entretenues à la chaux se voient de frès loin. Effct magique ! ellles discourent sans psfoles, faisant aux passants la terrible leçon que fit Notre Seigneur aux scribes et aux pha risiens hypocrites : « Malheur à vous qui êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux aux yeux des hommes, mais qu au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute sorte de pourriture ! Ainsi à l'extérieur Vous paraissez justes aux yeux des hommes :

mais à l'intérieur vous êtes remplis d'ypocrisie et d'indignité.» (Math. XXIII, 27, 28.)

En passant nous voyons le tombeau d’Absolon, le petit village de Siloé, la ville de Béthanie qui vont disparaître derrière la montagne que nous dévalons par d’interminables zigZags, pour arriver ensuite dans une vallée profonde, où, bien sûr, jamais

végétation n'a pu réussir : pas un brin d'herbe qui reverdit, pas un arbrisseau qui pousse ; à peine quelques coquelicots ont-ils, ca et là, trouvé une crevasse pour rougir un jouret jeter un brin de beauté sur cette nature sauvage. On peut à peine respirer, tant l'air est charcé et tant la chaleur est suffocante. Autrefois, il y avait ici une fontaine monumentale qui conserve encore de jolies ruines. Les Arabes l’appelient /a fontaine de l'Auge parce qu’elle sert d’abreuvoir au bétail. Les chrétiens l’appellent la jontaine des Apôtres, parce que probablement, pendant leurs nombreuses tournées, à la suite de Jésus, les Apôtres durent s’y arrêter pour se désaltérer et se reposer, comme nous le faisons nousmêmes en cette première halte.

On pense avec beaucoup de raison que c’est l'ancienne fontaine du Soleil dont parle la bible à propos des limites des terres destinées aux enfants de Juda et de Benjamin: «La frontière s'étend jusqu’à Débéra de la vallée d'Anchor. Vers le septentrion elle regarde Galgala qui est vis-à-vis de la montagne d'Adommin, au côté du torrent qui regarde le midi ; elle passe les eaux qui s’appellent la fontaine du Soleil et vient se terminer à la fontaine de Rogel.» (Josué, XV, 7.)

Le chemin de Jéricho n’a pas trop bonne réputation ; on n’y parle que de larrons, de brigands et de meurtriers. De tout temps il en fut de même

Puisque le récit des légendes anciennes, comme l’histoire des faits tout récents, n'est qu’une chaîne non interrompue de crimes abominables.

Ici le sol, fortement argileux, est de couleur rouge. Au sommet d’un rocher, à gauche, on voit les ruines d’un château qu'on appelle encore la Tour Rouge et que même les gens du pays redoutent, Car c'est le refuge de bandits et d'apaches qui attendent le bon moment Pour piller les voyageurs.

Et le nom de cette montagne d'Adommin, qui signifie rouge comme du sang, éveille de si effrayants Souvenirs que notre attention est tenue en éveille Par Une peur toute naturelle à des visiteurs étrangers.

En descendant la montée, toute bordée, ici de ra Vins profonds, et là-bas de rochers escarpés, nous voyons des enfoncements, des grottes naturelles où il est facile pour les voleurs de guetter leurs victimes et de cacher leurs méfaits.

Le Sauveur place ici la parabole du bon Samaritain, et les circonstances relatées par Notre Sei- 8&neur semblent si vraisemblables que ce récit allégorique paraît une histoire réelle.

Cet homme, descendant de Jérusalem à Jéricho, tombe à l'improviste entre les mains des voleurs; ils

le? ‘pouillent de son argent, deses vêtements, de tout

Ce qu'il avait sur luiet, non contents de ce butin, ils font à leur victime de profondes blessures etle

laissent baigné dans son sang, à demi-mort sur le chemin.

Comme il y avait douze mille prêtres, lévites et autres serviteurs du temple qui demeuraient à Jéricho, la seconde ville de la Judée, et comme il y en avait tout autant, si non plus, à Jérusalem et dans ses environs, il n’est pas étonnant de les voir souvent sur la route, les uns se rendant à Jérusalem pour y servir tour à tour dans le temple, les autres revenant chez eux, à Jéricho.

Prêtres et lévites du sacerdoce d’Aaron voient le malheureux étendu pat terre; mais loin d’avoir pitié de lui, ils passent outre. Un Samaritain,en voyant cet homme, fut touché de compassion, il lave ses plaies avec du vin, y verse une huile bienfaisante puis il les bande. Après l’avoir chargé sur sa monture, il le conduit à l'hôtellerie, priant l’hôte de prodiguer ses soins à ce malade et promettant de solder lui-même la note à son retour. (S. Luc, X, 30- 37.) Quelle admirable charité !!

Nous descendîmes à l’hôtel du bon Samaritain, les Arabes l’appellent Khan-el-Hatrour. C'est un château-fort du moyen âge; une enceinte carrée, avec muraille de douze à quinze pieds de hauteur, où les voyageurs et leurs montures peuvent trouver protection en barricadant la grande porte.

Les «drogmans » de la caravane avaient préparé un bon repas qu'ils nous servirent à l’ombre du

VERS LA TERRE-SAINTE Khan : chacun pouvait avoir un croûton, une cuisse de poulet, une côtelette d'agneau, du vin goudronneux et de belles oranges. Sur le pouce et à belles dents nous mangeâmes avec appétit. C'était un vrai régal !!

Bien réconfortés, nous continuons notre route avec l'espoir d'arriver à Jéricho au coucher du soleil, Dans la partie la Plus sauvage de ce désert où tout paraît silencieux, un Couvent grec, un monastère, est Suspendu au rocher comme un nid d’aigle. Nous voyons les moines accoudés sur le revêtement, plongeant leurs regards dans le gouffre béant, dans ce précipice affreux que forme une excavation de plus en plus profonde. Ce serait dificile de choisir un lieu plus inaccessible et plus solitaire. L'abandon dans lequel vivent ces cénobites me fait frémir !!

On voit dans le lointain le mont Nébo sur lequel Moïse mourut en Contemplant la Terre-Promise. (Deut,, XXXIV, 1-7.) Dans une autre direction, la montagne de la Quarantaine où Notre-Seigneur fit Son grand jeûne et voulut être tenté par le démon. (Math., IV, 1-11.)

Comme nous arrivons près de la fontaine d’Elisée, voilà que tout à Coup le paysage change d’aspect; la nature reprend sa beauté et nous apporte des jouissances dont nous étions privées depuis notre Passage à Jaffa. Là coulent des ruisseaux d’une eau bleue d'azur, en Sazouillant à travers des jardins

magnifiques; là on voit des grenadiers en fleurs, des. orangers avec leurs fruits d’or et leurs boutons blancs, frais éclos, des lauriers roses dont les grappes forment des bouquets superbes, des bananiers qui courbent leurs rameaux sous la pesanteur de leurs fruits; enfin, le décor est riche et gracieux ! Ici le sol est fertile, l'air nourrissant, leusoleil réchauffant ; c'est un malheur que cette riche vallée soit aux mains d’Arabes paresseux; avec une culture soignée et intelligente, il serait facile de préparer de belles moissons et on y vivrait dans l’abondance comme en un: coin d’un paradis terrestre.

Au temps d’Elisée, les eaux decette fontaine étaient très mauvaises et la terre stérile ; les hommes de la ville de Jéricho en firent la remarque à leur prophète. Elisée se fit apporter un vase neuf avec du sel : «1! alla à la fontaine et, ayant jeté le sel dans l’eau, il dit : Voici ce que dit le Seigneur : «j'ai rendu ces eauxs aines,'et elles ne causeront plus «à l'avenir ni mort ni stérilité.» (IV Rois, II,21.) Ces. eaux devinrent saines et elles le sont encore aujourd'hui. L'eau coule en abondance dans un réservoir: moderne et elle court ensuite dans les champs voisins. Je m'étais déjà, heureusement, rafraîchi, lorsqu’une bande de jeunes noirauds vinrent prendre leur” ébats dans la piscine. Il y avait, ce jour-là, soit ablution générale, soit concours de natation; toujours. est-il qu’on festoyaitides jeunes mariés. Tout le vil-

lage était en réjouissance : coups de fusils, cris joyeux, danses échevelées: un tintamarre qui nous a bien amusés.

À la nuit tombante, nous arrivons à Jéricho même. C'est une déception complète: point de ville, point de forteresses, seulement quelques cabanes perdues, ça et là: trois ou quatre hôtels modestes, un hospice russe, une mosquée au miniaret surmonté du croissant. Voilà ce qui reste des trois Jéricho qui ont existé ici à différents intervalles.

La première Jéricho fut celle dont Josué fit tomber les murailles jusqu'aux fondements, lorsqu'en Y promenant l'arche d'alliance, au son des trompettes, il en faisait le tour pour la septième fois. (Josué, VI, 5-6.) Les Allemands ont fait tout dernièrement des fouilles et ils ont mis à découvert des habitations unies entr'elles dans une double enceinte de fortifications : on Y voit des fragments de poterie, des parties de ourdissoirs, enfin une quantité d’objets antiques.

La seconde fut celle d’Hérode : elle jouissait d’une grande splendeur au temps de Notre Seigneur. Zachée qui y reçut la visite de Jésus avait de grandes richesses Puisque, en retour de Sa conversion et de l'amour du bon Maître, il donna la moitié de ses biens aux pauvres et offrit de rendre quatre fois autant à ceux àqui il avait fait tort. (S. Luc, XIX, 8.) De cette opulente cité, il ne reste que des masures

en terre, habitées par des fam:'les de bédouins.

La troisième fut celle des croisés, qui n’a pas: moin: été saccagée que les deux premières, puisqu'il n'y a plus aucun vestige d'église catholique. Dans. sa simplicité actuelle elle conserve au moins un air de fraîcheur moderne.

Le dîner est servi à 8 heures dans la cour de l'hôtel Bellevue, sous les acacias et les lauriers roses, à la lumière blanche de l’acétylène. Comme contraste, le menu est tout à fait biblique : les lentilles d’Esaü, les cailles de Moïse, l'agneau des Israélites, le vin de Naboth et le miel de Jean- Baptiste.

Les fameuses sauterelles du Précurseur étant mises de côté, nous avons pu faire un excellent repas-

Agréable surprise ! Le Père Réné Augustin— dans le monde, M. le Marquis de Causens—enlève l'écran derrière lequel il avait dissimulé un charmant petit autel à la bonne Vierge : La Rose Mystique était couronnée de jolies roses de Jéricho. (Eccl., XXIV,18.) Aussitôt les bonnes voix entonnent la prière des pèlerins : |

L'ombre s'étend sur la terre Vois tes enfants de retour, A tes pieds, auguste mère, Pour t'offrir la fin du jour.

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