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EN MER, L'OCÉAN ATLANTIQUE

En Mer! nous y voilà!! c’est bien l'océan avec son immensité et ses flots, avec son ciel si haut et ses gouffres si profonds! Elle m'a toujours fait peur, cette mer. Je l'ai vue plus souvent courroucée que calme dans notre détroit de Northerburland, en face de mon presbytère, frappant les rochers du cap de Cocagne. Les épaves qu’elle apporte si souvent sur nos côtes du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle- Écosse n’ont rien de bon pour faire des audacieux!

Pourquoi ces réflexions moroses qui tuent le plaisir?... attendons... Pour l'avoir décriée et méprisée, sans égards à ses charmes, elle pourrait se venger en me donnant une leçon pratique en cette première traversée? Oh! non, elle est belle et bonne pour nous, elle nous balance doucement, le roulis nous berce et la brise légère, dans les cordages, nous chante des mélodies semblables à celles des bonnes mamans qui endorment leurs petiots. De fait, pour

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cette première nuit, nous avons dormi parfaitement dans le confort des jolis bateaux de la ligne Fabre. Nous sommes fiers du début, et comme les pronostics sont au beau temps nous devenons de plus en plus rassurés. Nous sommes plus à l'aise et nous serons bientôt tout comme chez nous.

Le 28 février, 1909.

De bonne heure ce matin, M. le Commandant de Courtade vint à notre cabine nousfaireunegrande surprise :—« J'ai une chapelle portative à bord et je suis autorisé à avoir la sainte Messe pendant latraversée. » La bonne nouvelle est vite répandue parmi les passagers de salon,qui,à peu d’exceptions près, sont tous catholiques. La mer toujours calme nous permet de célébrer, et comme c’est aujourd’hui dimanche, nous n’en sommes que plus heureux d'offrir le Saint Sacrifice.

Sur la table du grand salon, j'eus bientôt érigé un autel coquet: entre deux flambeaux de pure cire, le crucifix de bronze doré se mire dans la grande glace du centre; les rideaux de damas frangés de soie, relevés par des glands-chenilles, forment une alcôve tout exprès pour notre tabernacle; l'escalier d’honneur sert admirablement de degrés pour arriver à ce thabor improvisé. C’est parfait! rien ne manque. La cloche appelle la petite communauté,et,le premier, Mgr Hébert revêt les ornements sacrés, célèbre la sainte Messe pendant laquelle il distribue la sainte

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Communion aux religieuses. M. le Commandant assiste et à l’offertoire veut bien entonner avec nous l’Ave maris Stella. |

Les cœurs s'ouvrent tout grands et l'hymne d’Acadie est chantée: on salue avec confiance l'Étoile de la mer.

J'ai célébré, moi aussi, la sainte Messe, et je vous dirai qu'il est peut-être facile de peindre un tableau plein de réalisme extérieur, mais personne n'y verra les pieuses émotions que nous donne la célébration des saints Mystères sur l'océan. Nous aurons ce privilège tous les jours de la traversée Pourvu que la mer soit trarquille. La messe ne peut être célébrée en mer, que lorsqu'il n’y a aucun danger de renverser les Saintes-Espèces, et pourvu qu’au préalable on ait obtenu cette permission du Saint- Siège.

Le 1er mars, 1909.

Nous sommes en plein océan. L'affreux roulis commence, la mer se déchaîne et des vagues énormes soulèvent notre vaisseau. Nous gravissons des cimes écumantes et descendons aussitôt dans l’abîme pour monter encore. C’est à donner le vertige et à faire monter le cœur jusqu'aux lèvres. Jusqu'ici, j'ai pu faire face au mal de mer en suivant une diète et en prenant force pastilles de Vichy, mais il m'en coûtera certainement queique chose: il faudra payer le tribut.

Les garçons du service disent que la généralité des voyageurs aiment à apporter chez eux le souvenir du mal de mer. D’après ce que je vois, je suis forcé de dire que c’est un plaisir qui n’est pas gai. Mgr Hébert affronte la tempête comme un vrai loup de mer. Les vagues du nord-est qui battent les falaises de Bouctouche l'ont accoutumé à ce bouleversement et il est possible pour lui de rester stoïque, impassible devant toute ce déchaînement des flots.

Le 2 mars, 1909.

Le mardi 2 mars, nous avons déjà fait treize cents milles. Nous venons de rencontrer un bateau italien, ou plutôt, nous l'avons dépassé puisque le « Perugia » était parti de New-York quatre heures avant nous.

Mer houleuse et grand vent, lisons-nous au tableau officiel; ça nous fait ouvrir ies yeux!!

Nous avons passé le méridien de Terreneuve:

maintenant le beau soleil vient nous réchauffer de sa bienfaisante chaleur. Sur le pont la température est des plus agréables, cependant la mer furieuse ne nous permet pas d’y séjourner longtemps; entrons donc au salon, la causette se fait à l'abri de la rafale et on s'entend mieux. Hélas, je me suis bien trompé! cette fois, il ne s’agit pas des éléments qui portent la conversation dans les mâts et les vergues, c’est bien. mon bon monsieur qui n’a pas d vreilles: — ] am hard of hearing, j'entends dur et je ne converse qu'avec

des amis que ;. puis entendre. — Très bien, l’ami, vos livres n’ont pas à s'égosiller pour vous plaire!! Le bon monsieur Jordan Sheafe est à sa dix-huitième traversée, quittant New-York l'hiver pour jouir de la belle saison, alternativement, à Naples et à Paris. La richesse aide bien au bon goût de ce vieux drôle d'English!

Après nos exercices spirituels, un peu de lecture et quelques notes à notre journal, il nous reste encore du temps pour songer à ceux que nous avons laissés là-bas. Malgré la distance qui nous sépare et à défaut de télégraphie sans fil, ayons recours à la téléphatie ou encore à l’ancien système de « sympathie communicative »;laissons-leur savoir que nous nous portons très bien.

Quelques centaines d'Ttaliens sont à l'entre-pont Un seul petit Canadien partage leur macaroni, qui Pour paraître succulent, n'est pas très appétissant Pour ceux qui ne sont pas accoutumés à la cuisine italienne.

En première, les passagers ont un menu de luxe inouï: cinq repas par jour et on serait prêt à en faire six, tant la mer ouvre l'estomac et dispose à la table. Voulez-vous que je vous donne le menu du jour, au dîner, c’est-à-dire à six heures et demie du soir :

Radis, Olives.

Consommé aux pâtes italiennes.

Huîtres, Clams américains.

Homards à la sauce verte.

Poisson à la Marseillaise.

Iynochii Napolitain.

Vol-au-vent. — Beignets de cervelle.

Veau aux artichauts.

Topinambours glacés.

Joliette sur canopé.

Méringues.

Chicorée à l'huile.

Oranges de Sicile. — Fruits divers. — Café.

Le tout agrémenté de vins fins et servi avec une délicatesse de bon aloi... et voila! Les gourmets peuvent s’en donner à cœur joie. Nous sommes en | temps de pénitence, et quoique l’on dise les voyageurs exempts du carême, il faut bien faire quelques petites mortifications. j

Le 3 mars, 1909.

Un temps à ravir; une vraie mer d'huile! Nous avons dit la messe et les bonnes religieuses nous ont fait du chant. On se croirait dans nos chapelles de couvent, et pourtant, nous sommes à dix-neuf cents milles des côtes..., loin... loin dans l'océan. Que d'eau! Que d’eau... à perte de vue, et environ neuf mille neuf cents pieds de profondeur!!

Nous sommes sur le «upper. deck» prenant un bon bain de soleil: soleil radieux que nous prendrions à Cocagne, pour un beau soleil de fin d’avril. Nous

respirons cet air tout de salin et d'oxigène qui dilate nos poumons et nous fait des hommes nouveaux. Enfin, c'est vous dire, amis des Provinces-Maritimes, que nous sommes î# a pretty fair condition. :

Nous avons visité, sous la conduite du Commandant, les machines du vaisseau. Que d'organes à nourrir dans cet immense transatlantique! Quatrevingts tonnes de charbon, Par jour, pour donner la vie à ce corps d'airain qui porte la jolie famille de neuf cents membres; à la vérité, nous sommes en famille, nous nous connaissons tous. À la première entrevue on entend de toutes parts: Come 1ita de salute? Benissimo, la ringrazio. Comment vous portez-vous? Fort bien, je vous remercie. Il faut dire que la plus grande partie des passagers et de l'équipage est composée d'Italiens. Nous avons, en première, un joli petit italien, Giannino D’Auria, neveu de la Mère Supérieure, Sœur Bernardina D’Auria, des Sœurs de Saint-Jean-Baptiste de Rome. Le petit bambino nous débite, brestissimo, des discours très intéressants; c’est le «Mascot» du bateau, nous l’aimons beaucoup.

Le 5 mars, 1909.

La vie est assez monotone à bord, voilà pourquoi, hier, je n'avais rien de nouveau à écrire. Toujours la mer; la même nappe d'eau aux dimensions presque infinies, toujours le même ciel aux nuages sans coulenrs et sans effets, toujours les mêmes horizons sans

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