‹ Vers la Terre-Sainte [microforme]Chapitre 9 sur 105 · TS RENNES · texte numérisé non relu

TS RENNES

bornes, qui semblent nous fuir avec indifférence et nous laisser dans l'oubli, nous, qui sommes perdus dans cet océan aux ondes sans repos! Rien de nouveau à dire, mais beaucoup à admirer dans les œuvres du Dieu Tout-Puissant. Quelle grandeur! Quelles merveilles!!

Les fantaisistes ont décrit, bien des fois, un lever de soleil en mer; plus d’une fois j'en ai été témoin dans nos agréables excursions à la morue sur les bancs de pêche, au large de Richibouctou, N.-B. En 1903, lors de leur beau voyage aux Provinces d’en bas, Papa, Alfred et Arculise,les beaux-frères, Eugène,le grand cousin,s'en rappellent-ils de leur émoi, eux qui pour la première fois saluaient Phébus sur les rives du Kagibouet? Vite... vite... à la première boîte d'alarme! La mer est en feu, l'Ile du Prince- Édouard est toute embrasée, ou encore c’est un nouvel Etna, inconnu des savants qui vient de faire éruption là-bas!!! Chacun. rit de ses réflexions et voudrait faire oublier sa déconvenue en la mettant au compte d'une erreur d'orientation. En pays étranger et avant le lever du soleil, c’est bien pardonnable!!!

Ce matin, aux premiers rayons de l’a‘1rore blanchissant la vaste plaine d’eau, je saute en bas du lit, je monte sur le pont supérieur, et j'attends le moment solennel. Que vois-je?... Un chapeau fin..., un muleron de foin..,, un baril de grandeur démesuré..….,

un cercle au contour dentelé.… enfin, c'est bien le soleil à son état normal, sortant de son palais et s'élevant dans l'espace avec toute la majesté du roi du jour.

Les amis me rejoignent sur le pont avant le petit déjeûner. En prenant le bon bain de soleil, en respirant l'air frais, chargé de salin, nous faisons des pronostics pour la journée. Nous chantons aussi l'hymne du bréviaire: Jam lucis orto sidere, le soleil est sorti de son aube,et nous bénissons le Dieu qui nous donne sa chaleur bienfaisante.

Nous sommes au beau milieu de notre traversée; les machines n'ont fait trève qu'un simple petit quart-d’heure pour l'examen des boulons et des arbres de couche. Tout étant trouvé correct, nous filons de nouveau... Oh oui! filez, filez, Ô mon navire... ch:ntons-nous avec le petit mousse de tribord, quar 1, tout à coup, le capitaine nous dit: Voici Florès, la première des îles Açores. De loin, hélas, avec nos jumelles nous voyons ce point tout fleuri. Sur le vert gazon se dessinent les blanches maisonnettes des fiers portugais. Ces groupes d'îles isolées, perdues dans l'Atlantique, sont semées, ça et là, sur un parcours de cent quatre-vingts milles. San Miguel et Santa Maria sont les dernières.

Le 6 mars, 1909.

Grosse brise, mer houleuse, vent du nord-est. La nuit nous a apporté un roulis continuel, au point

au petit déjeûner de neuf heures et demie. Les bizarreries de la mer nous apportent du nouveau. Un paquet de mer vient de nous frapper de flanc et voilà que la danse commence:.. .carafes, tasses, assiettes, après avoir fait la girandole, vent se briser au fond

de la salle à diner. Tout le monde,après une révérence

plus ou moins gracieuse, se relève pour voir les

garçons courir aux hublots pour couper passage à la

vague qui menace de nous tremper jusqu'aux os. Qui aurait pu prévenir cette éventualité ? On nous dit que Madame ne s'annonce pas toujours et quelle arrive assez souvent en négligé.

Au déjeûner du midi, les tables ont revêtu un aspect tout nouveau: les violons sont montés; ceux.ci toutefois, n’invitent pas à la danse: au contraire, les cordes tendues retiennent captif tout ce qui orne la table, et la vague venant même à la sourdine ne saurait déranger le bon appétit et la bonne humeur des hôtes du « Roma ».

À la tombée du soir, lorsque le ciel s ’assoupit àu chant des flots, tout rentre dans la paix et la tranquillité de la nuit. Avant de s ’endormir, à cette heure où le silence solennel semble nous inviter à la rêverie, petit oiseau, je vole... je franchis l’ espace... et je vais planer au-dessus des berceaux de nos pébits chérubins. Je contemple leur sommeil... avec leur papa et leur maman, je souris à leurs grâces... et

de nous priver de repos. Seuls, les plus braves étaient

au moment où je me penche pour embrasser ma petite filleule... Morphée m'a déjà conduit sous d'autres cieux. Un peu de repos nous fera du bien, et demain nous serons plus alertes pour célébrer le jour du Seigneur.

Le dimanche, 7 mars, 1909.

Nos chers paroissiens de Cocagne et de Bouctouche dorment encore bien paisiblement, car il est seulement trois heures après minuit, au Nouveau- Brunswick, tandis qu'ici, il est huit heures du matin. L'autel est préparé. Mgr Hébert entonne l'Asperges comme on le fait à nos messes paroissiales. Une grand'messe à bord!... C'est une solennité, c’est un luxe religieux!

On chante la messe des anges et nos demoiselles, à l'offertoire, exécutent un magnifique Ave Maria de Gounod. On avait demandé un sermon, or, comme l'auditoire est hétérogène, il faut bien le retrancher du programme, car Monseigneur et moi, nous n'avons pas le don des langues.

La mer, relativement calme, nous permet des cérémonies un peu extraordinaires: les révérences sont plus accentuées, les saluts plus profonds; c'està-dire que, plus nous approchons de l'Orient, plus nous sentons qu'il faut, comme les gens “.. pays, avoir une religion plus démonstrativel!

Aujourd’hui, peu de changement pour l'équipage: les faux-pontonniers ont fait la toilette quotidienne

du vaisseau, les matelots ont exécuté leurs manœuvres. Les officiers ont cependant pris leur tenue de fête, et, cet après-midi, on s'aperçoit que c'est le jour du repos; le septième, que le Seigneur a fait: Haec dies quam fecit Dominus.

Le 8 mars, 1909.

Il est six heures du soir. La vigie vient de crier «Terre... Terre!! Les feux puissants du Cap Saint- Vincent sont en vue Tous accourent et répètent en chœur l'exclamation de Christophe Colomb à sa découverte de l'Amérique: Terre, Terre !! Pleins d'enthousiasme nous la saluons cette terre du Portugal et l'écho de nos cris joyeux, se répercutant dans les montagnes abruptes, semble nous revenir avec des souhaits de la plus cordiale bienvenue.

Les ombres de la nuit ont enveloppé la côte, mais, ça et là, les phares lumineux dirigent notre marche. À chaque instant nous croisons des vapeurs de ligne: dans cette obscurité, leurs mille feux nous donnent l'effet de véritables féeries. Maintenant il faut s’amuser: le second du bord vient de sa mandoline accompagner nos chants de fête intime. Bientôt, berceuses ravissantes, marches militaires, tout passe sous les doigts agiles de ce rude marin à l'âme d’artiste. Quelle belle veillée ! Canadiens et Français, nous chantons la France!

Le 9 mars, 1909.

À cinq heures, ce matin, le borgaud huche. Vite,

vite. sur 1e pont! À l'instant, nous rencontrons le « Vénézia », de la Compagnie Fabre, le bateau frère de notre «Romä», se rendant à New-York, Aprè : échange de civilités, avec force drapeaux, mouchoirs, etc., etc., on se dispose à retourner au lit, lorsqu'on nous fait voir les côtes de Trafalgar. Avant passé bien des fois au piei de la colonne de la Place Jacques-Cartier, à Montréal, je regardais le héros anÿiais qui la surmonte sans Y porter attention. Je m'explique maintenant; c'est bien cet amiral Nelson qui a remporté, ici, près des hauteurs de Trafalgar, en 1805, une mémorable victoire contre les flottes réunies de la France et de l'Espagne. Ce combat naval assura à l'Angleterre l'empire sur les mers. Bravo! Bravo! pour les Anglais, mais pourquoi cette statue, ce Monument, sur une des plus belles avenues de Montréal? Chez les Canadiens français ? Quelle dévotion Pouvons-nous avoir pour cet étranger?

Nous entrons dans le détroit de Gibraltar. A droite l'Espagne, à gauche le Maroc. Accoutumés aux grands horizons, nos yeux se laissent séduire en apercevant la terre: l'effet d'optique nous fait croire que les deux rives se touchent. Nous voilà en face des forteresses. C'est bien avec raison que j'ai entendu appeler Québec «le Gibraltar canadien ». Comme le Cap Diamant, ce rocher abrupt est couronné de remparts aux bouches de feu. Il semble

braver les nations. Une couronne de verdure ceint ce front superbe. Ici Édouard VII règne glorieux. . Le temps brumeux nous a valu une courtoisie de la part du Commandant: no::: sommes allés en rade, tout près, pour admirer le rocner plus à loisir. Admis à la passerelle, nous avons pu suivre avec plus d’intérêt le signalement du vaisseau au sémaphore. Quatre pavillons, aux couleurs et aux formes conventionnelles, sont hissés par les matelots au commandement du capitaine; d’après le code naval, ils signifient: — Avertissez mes armateurs que tout va bien. — À l'instant, nous sommes connus, Ma. :eilles et New-York apprennent par dépêche télégraphique que nous sommes sains et saufs, au-delà de l'océan. Nous entrons en Méditerranée, espérant voir Naples vendredi, aux premières lueurs du jour.

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