LES DEUX POLES DE LAME HUMAINE
premier abord elles n’apparaissent ! Voici à peu près ce qui s’y trouve sous-entendu :
Par ma nature intime et sans doute aussi grâce au bienfait de ce christianisme que nous portons dans nos veines mêlé à notre sang, je me croyais parvenu à ce degré de civilisation où les tendances nobles sont tellement prépondérantes quelles nous illusionnent nous-mêmes au point de nous faire croire qu’elles ont anéanti les contraires, et qu’en nous plus rien ne subsiste de la brute primitive ! Il y a là une fierté, un orgueil assez comparable à ce que l’âme éprouve sous l’influence de l’émotion esthétique, quand un poème exquis ou une divine musique a fait jaillir des larmes dans nos yeux, ces larmes dont on a dit magnifiquement « qu’elles ne sont pas la preuve d’un excès de jouissance, mais bien plutôt le témoignage d’une mélancolie irritée, d’une postulation des nerfs, d une nature exilée dans l’imparfait, et qui voudrait s!emparer immédiatement, sur terre, d’un paradis révélé ! »
Tel est donc le point où mon orgueil d’homme se croyait arrivé... Et vous êtes venus me prouver, vous Teutons, en éclairant les parties obscures de ma conscience, que toute cette humanité dont j’étais si fier, n’est, somme toute, qu’un vernis dissimulant une puissante animalité primitive, toujours prête à reparaître, escortée de ses plus bas instincts, ceux
A ERS LA A ICTOIRE
de haine et de vengeance, de rapine et de destruction, que je croyais à jamais déracinés en moi !
On conçoit que des événements de cette gravité, s’abattant sur la vieille Europe à la façon d’un cyclone dévastateur, aient engendré quelque dépression chez tels optimistes irréductibles qui croient à l’excellence de la nature humaine. Le j)eintre Eugène Delacroix, qui fut un grand esprit en même temps qu’un grand artiste, et qui, sans doute, ne fut un grand artiste que parce qu’il était un grand esprit, croyait fermement à l’irréductibilité foncière de la nature humaine : « — Je me souvient fort bien, disait-il, que, quand j’étais enfant, l’étais un monstre. La connaissance du devoir ne .s’acquiert que très lentement, et ce n’est que par la douleur, le châtiment, et par l’exercice progressif de la raison, que l’homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle »
Ainsi, comme le fait justement observer son biographe Baudelaire, le grand peintre marquait un retour à l’idée catholique, lui sceptique, ou, tout au moins, indifférent en matière de religion. Et l’explication catholique, c’est celle que Pascal indique dans sa fameuse phrase, si souvent rappelée, faisant allusion au péché originel : « Rien ne nous