‹ Vers la victoireChapitre 9 sur 17 · I.E PRESTIGE DE LA VICTOIRE · texte numérisé non relu

I.E PRESTIGE DE LA VICTOIRE

femme, et des enfants; on lui donne un seul homme travesti en domestique, qui possède la langue du pays. On force alors ce bourgeois d’emmener le dit homme avec lui et d’aller au camp ennemi sous prétexte d’avoir à se plaindre des violences qui lui ont ete faites, et on le menace en même temps très sévèrement,’ que s’il ne ramène pas avec lui^ son homme, après qu’il se sera assez longtemps arrêté au camp, sa femme et ses enfants seront hachés en pièces et ses maisons brûlées...! Je fus contraint d’avoir recours à ce moyen... et il réussit. »

Rien de nouveau, sous le soleil, c’est le cas de le dire, ■'■'puisqu’à. cent-cinquante ans de distance, la mentalité germanique témoigne d'une saisissante unité. A ce trait reconnaissons le digne aïeul de celui qui, par tpus les moyens, prépara l’invasion de la Belgique, et à qui tous les moyens furent bons ! Guillaume chasse de race et la seule diflérence avec son illustre ancêtre, c’est qu’il a su moderniser ses ressources et perfectionner son outillage. Le Grand Frédéric formulait la théorie de l’espionnage pendant la guerre; Guillaume applique celle de l’espionnage avant la guerre, ce qui est une façon de marquer le progrès, tout en affirmant une indéniable hérédité.

Il était réservé à une race, sur le compte de laquelle tous s’étalent abusés, de donner au

monde, d*aborcl stupéfait, pïiis, fînalement, indigné, la mesure exacte de sa félonie, et, par là, de se mettre au ban de Tunivers civilisé —• quand j’écris : une race, je me trompe, puisqu’aujourd’imi à la germanique il faut joindre la turque, justement apparentée à la première — et venant ainsi prêter la main à la liquidation générale qui, par l’épée, mettra fin aux deux problèmes angoissants jDOur le monde : la question germanique et la question d’Orient. Ainsi, par le plus expressif et le plus heureux des contrastes, où les croyants au surnaturel ne manqueront pas de voir le doigt de Dieu, le triomphe définitif appartiendra à ceux qui, dans Foeuvre de mort se seront montrés les - plus respectueux de la vie et, en dépit de toutes les provocations à la violence suscitées par un adversaire implacable, auront rehaussé de leur humanité le prestige même de la victoire.

li’Institat de ppanee et la Gaeppe

Si l’on put constater quelque llotteinent au début dans ce groupement officiel des valeurs françaises, il ne faut rattribuer qu’à l’imprévu des circonstances, à la soudaineté des événements, à une sorte de saisissement (jui trouva ses membres insu ftisamment armés coutre une agression morale de bandits enrégimentés, qui, dans l’ordre intellectuel, s'apparentait aux crimes que leurs doctrines avaient rendus possibles. A cela rien d’étonnant, si l’on veut bien réfléchir ; car l’Institut, comme tous les corps fortement appuyés sur de vieilles traditions, et qui de celles-ci tirent l’essentiel de leur prestige, n’y renonce pas aisément. C’est dire qu’il se déplace lentement, qu’il ne connaît pas les soudaines volte-face, les brusques interversions qu’exigeaient des circonstances sans précédent, pour répondre à l’unanimité du sentiment national ! D’un tel point de vue, ne l’oublions pas, l’heure de la Coiq^ole retarde forcément un peu sur l’heure française. L’Institut consacre, ne l’oublions pas non plus, il ne découvre jamais, et de lui on pourrait dire ce que Brimetière disait du recueil

qiiïl dirigeait : « Nous sommes un organe de consécration, non d’initiative. »

Ce fut donc avec regret que l’opinion française, montiée au ton des événements qui la sollicitaient en commandant son orientation, vit un directeur de l’Académie des Sciences, qualifier de culture en l’opposant à la nôtre, les méthodes d’organisation militaire et administrative qui permirent à l’Allemagne de songer à l’asservissemt du monde. Et la réalité nous fait croire qu’il répondait bien au sentiment du grand nombre de ses confrères, puisque ceux-ci ne trouvèrent i^oint en eux l’élan nécessaire à rayer de leur annuaire des membres correspondants dont le nom seul est un déshoimeur pour qui les avoisine (1) ! Mais, ne le savons-nous pas depuis longtemps ? la culture scientifique, surtout dans l’ordre mathématique, et la rectitude de l’esprit ne vont pas toujours de pair, et l’une ne saurait jamais être le substitut de l’autre î C’est ce que sentirent très vivement et, disons-le, très noblement, les membres de l’Académie des Beaux- Arts, qui, dans une séance mémorable, ont décidé de rejeter loin d’eux, avec tout le mépris qu’ils réclament, les Hans Thoma et autres tudesques qu’ils auraient dû commencer par n’y jamais ad-

(1) L’article port^ la date de décembre 1914.

i;l\stitüt de frange et la guerre

mettre. Pour ce beau geste il sera beaucoup pardonné à une compagnie dont le recrutement iVest pas toujours très-éclatant, mais qui, d’une impulsion patriotique, a vibré ce jour-là avec l’ensemble des âmes françaises et, par là, gratifié de son hommage les soldats qui combattent pour protéger la France 1

Comme l’Académie des Beaux-Arts, l’Académie des Sciences Morales compte pas mal d’anonymes, ou, tout au moins, de noms médiocrement expressifs, en face desquels la mémoire, même des gens cultivés, n’évoque pas, du premier coup, les titres des ouvrages qui justifièrent pour eux les honneurs de la Coupole. Chez elle aussi se manifesta quelque flottement au début des hostilités et meme une regrettable abstention dans l’attitude à tenir vis-à-vis des correspondants teutons. Heureusement, cette défaillance trouva son correctif dans le discours énergique où son président Henri Bergson jeta le cri d’horreur et d’indignation que l’opinion attendait de la collectivité de ses membres. C’est trop peu dire que l’illustre philosophe déduisit les raisons précises de son indignation : il tint au juste le rôle , du chevalier qui protège les faibles... entendez ceux qui n’osent pas avoir une opinion par eux-mêmes. Ce discours était Vacle nécessaire et que nous attendions. J’ajoute que cette

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protestation de la Pensée française en la per sonne d’iin de ses représenlants les plus autorisés^ avait été préparée par le saisissant article où M. Emile Boiitroiix avait démonté le mécanisme de la force germanique.

AI. Boutroux parlait en son propre nom, avec l'autorité surérogatoire que confère par le monde le titre de membre de l’Académie Française. Il n’y a pas à aller là-contre, car c’est un fait, d évidence et qui a toute sa valeur, même par delà les froTilières : l’Académie Française rehausse d un prestige particulier des gloires authentiques, et elle suffit parfois- à créer des valeurs qui, sans elle, n’auraient qu un semblant d’existence. Il n est pas indifférent de le dire à une heure où la France a besoin de toutes ses forces, matérielles et morales.. D’où la très haute importance d’une parole solennellement prononcée sous la Coupole par un académicien qui engage toute la Compagnie.

D’autant plus grande cette importance, quand celui qui parle est un Secrétaire perpétuel. La parole de Al. Etienne Lamy est toujours grave, sévère,, marquée de cet accent, qui ne se confond avec aucun autre, et qui est celui de l’homme habitué à envisager les choses du point de vue religieux. Non pas que AL Etienne Lamy soit incapable de

l’institut de FRANCE ET LA GUERRE

souplesse et de charme ; tout au contraire — et j’ai eu récemment l’occasion de le montrer (1). M. Lamy est un féminin, toujours ouvert au génie de la Femme ; seulement il ne l’admet que rehaussé de pudeur, et tirant sa séduction de cette pudeur même. Si je ne craignais de l’effaroucher un peu en inscrivant le nom de Renan à côté du sien, je lui appliquerais cette belle définition du maîtreécrivain : — « L’homme qui prend la vie au sérieux et emploie son autorité à la poursuite d’une fin généreuse, voilà l’homme religieux. L’homme frivole, superficiel, sans haute moralité, voilà l’impie. » Et ce pourrait être aussi, ce devrait être l’épigraphe du beau discours où, retraçant à larges traits les successives étapes de notre littérature, pour insister particulièrement sur la moderne, il a vigoureusement déduit les raisons pour quoi les sanglantes épreuves de la Guerre ne peuvent manquer de retentir sur la production, en éliminant les germes morbides dont une certaine mode 1 avait infectée ! M. Ëtienne Lamy a prononcé de fortes paroles : il a formulé un pronostic conforme à toutes les vraisemblances, et qui nous donne de grands espoirs pour favenir.

C’est à des conclusions identiques, sous une

(1) \oir, dans la série des' Fic/uves de ce temps, rarticle où j’ai tenté de fixer les traits de cette intéressante et noble figure.

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forme très différente, qu’est arrivé M. Maurice Donnay, dans un morceau oratoire où tout était conçu en vue de la péroraison. On sait que M. Donnay est un timide, comme presque tous les émotifs, et sa main tremble visiblement en tenant les feuillets du discours, cependant que l’esprit réagit en lui pour comprimer les battements de son cœur. Comme • tous les émotifs, il a de violentes réactions et cette audace particulière, celle des timides, qui parfois va plus loin que celle des audacieux ! Il n’a pas craint de la montrer, en s attaquant courageusement à certaines tares morales qui, dans l’ordre politique, furent la honte de ces dernières années. Il n’a pas craint de donner son opinion hautement, en termes crus, dans un milieu où d’habitude on ne la présente qu’enrobée de formules atlénuantes et de périphrases habiles. Il se trouve qu’en s’exprimant ainsi, il a eu l’oreille de son public. Lorsqu’il parla « du procès scandaleux qui se termina par un acquittement cynique », l’iinanimité de la salle vibra avec lui, et si l’on mesure le consensus universel à cette unanimité, si l’on néglige la dangereuse laculté d'oubli qui est un de nos vices français, on jugera justement que l’a cqui tté d’hier ^ui reste le flétri d’aujourd'hui, agira prudemment en maintenant quelque dislance entre son lieu de résidence et le milieu où jadis il opérait.

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Il serait injuste de ne point ajouter à ces noms, puisqu’aussi bien d’ailleurs il s’insère dans le cadre académique, mon cher et illustre ami Maurice Barrés, qui, dans une campagne saisissante, autant que continue, est arrivé à faire l’accord de toutes les opinions sur les principaux sujets sollicitant l’attention. Mieux qu’aucuin autre, il a prouvé que tous les mobilisés ne sont pas sur le front, et qu’une pensée généreuse et toujours en éveil peut être une forme bienfaisante et même indispensable de l’action. Que cet artiste incomparable de la forme, habitué jusqu’alors à atteindre la perfection, dans son œuvre de lettré, à travers le jeu d’épreuves successives, ait su plier sa manière aux exigences redoutables* de l’article quotidien, voilà déjà un beau résultat. Mais qu’en outre, écrivant dans une feuille qui ne brille pas précisément par le libéralisme et la largeur des idées, il ait pu y maintenir, y imposer l’autorité de sa manière et de son indépendance, voilà qui est plus saisissant encore. De ce tour de force littéraire, voulezvous le merveilleux secret ? Tout simplement il n’a eu qu’un objectif : faire l’accord entre tous sur ce terrain : la conscience nationale !

Au résumé, en dépit de quelques défaillances fâcheuses, attribuables, j’imagine, à une timidité desprit assez fréquente chez les intellectuels, et que leurs auteurs regrettent sans doute aujourd’hui, la France peut être fîère, aux yeux du monde, de ses écrivains et de ses penseurs ! Quel contraste et quelle antinomie glorieuse, quand plus tard le recul indispensable permettra d’écrire l’histoire, avec rattitude des Intellectuels d’outre- Rhin, militarisés pour une besogne d’opprobre et de destruction î Tous ou presque tous, ils ont compris ‘Cp-i’ils avaient à combattre, avec leurs armes propres qui sont la plume et la parole, parallèlement à ceux qui, dans la tranchée tiennent en main le fusil ou le sabre. Ils ont compris également qu’ils prenaient leur position, leurs responsabilités par conséquent, sous les regards du monde et pour l’édification des neutres, de ce qui subsiste encore comme neutres, dans l’univers civilisé ! Belle attitude à tenir, surtout quand elle est dictée par l’élan d’une âme française ! Mais je suis injuste en écrivant ce mot : attitude, car il pourrait impliquer quelque artifice. Et nous devons penser que c’est du plus profond de leur âme, avec la pleine conscience de son devoir spirituel, que l’intelligence française s’est mobilisée, quand tout le corps social lui en donnait l’exemple, sans distinction de sexe et de rang !

lies Deux Pôles de Pflme humaine

En ces derniers temps, une' des plus grosses préoccupations de l'opinion fut la suivante : comment les Alliés .se conduiront-ils le jour où, cessant de combattre l’Allemagne sur leur territoire, ils livreront bataille sur le sien ? Et Ton voit assez à quel ordre de sentiments variés cette question f répondait ! Pour les uns, c’était un juste espoir de vengeance — cette vengeance plus suave au cœur de l’homme que l’amour même — l’espoir dont ils se bercent que la loi du talion sera appliquée, non point en tout, grand Dieu ! mais au moins pour les réquisitions et les contributions de guerre et je . ne jurerais pas qu’il n’y eût encore d’autres espoirs cachés ! Pour d’autres —^ et c’est le plus grand nombre, faut-il le dire à l’honneur des Français? — cette question répondait à une préoccupation secrète, à savoir qüe les Alliés pussent donner au monde, qui a les yeux fixés sur eux, la preuve

vivante- que la civilisation, ce sont eux qui la représentent, tandis que la Barbarie, ce sont les autres !

La plus expressive réponse, ce fut l’attitude du général russe auquel il fut donné de pénétrer le premier dans une ville allemande. Comment n’être pas frappé par la valeur d’un tel document ? On peut résumer en ces termes sa proclamation :

(( Vos habitants, disait-il, ont tiré sur nos soldats. Notre droit strict serait d’user de représailles. Pourtant, nous n’userons pas de ce droit, et si la population se soumet aux règles de l’occupation, elle ne sera pas inquiétée. » — Et cela, ce n’est pas seulement l’indice de la civilisation, s’opposant à la barbarie..., c’est autre chose encore la preuve qu’aux deux pôles de rHumanité figurent deux catégories d’êtres qui s’opposent en un contraste saisissant : les âmes royales d’une part, et de l’autre, « les âmes pétries de boue et d’ordure », comme disait La Bruyère.

Quelle humiliation, pour nous autres latins, que n’être pas sûrs de figurer dans la première catégorie ! Très, finement, un ami me faisait observer, par une distinction de la plus subtile analyse : « Ce dont j’en veux le plus aux Allemands, c’est d’avoir développé en moi les instincts de haine et de férocité..., en moi qui, jusqu’ici, ne me connaissais que des instincts d’amour ! » Reprenons l’idée et poussons-la plus avant dans ses conséquences qu’au

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