LE DEVOIR DES INTELLECTUELS
période de délibération, première phase de l’acte volontaire, tient une place prépondérante. Il voit les circonstances, le pour et le contre de son acte... il discute avec lui-même. Et cela est si vrai que la surabondance de l’analyse, que l’excès de discussion avec soi-même, produit l’irrémédiable sécheresse, une impuissance en face de l’action qui a un caractère rigoureusement tératologique !
On a cité le cas d’Amiel qui, à force de se regarder penser, était arrivé à ne plus pouvoir agir et presque à ne plus pouvoir penser.Les hommes de ma génération eurent en eux quelque chose de cet Amiel, beaucoup de ce qu’il avait... à plus forte raison ceux de la précédente ! Il y avait de cela chez Paul Bourget qui, dans ses beaux Essais de psychologie demeure un disciple brillant, mais somme toute, un disciple des analystes qui le précédèrent et qui se sont refusés à la vie active, les Leconte de Lisle, les haine, les Renan..., et fautil ajouter : Amiel. Dans sa seconde évolution,Bour get n’est pas plus original, car là encore il est un disciple direct (1), et plus rigoureusement inspiré encore, de Balzac, Le Play,de Mestre, de Bonald. Seulement, comme il met ses pas dans les pas d’hommes d’action, ou tout au moins qui théorisent
(1) J’ai tenté de développer ce point de vue dans mon Portrait de Bourget (Figures et Questions).
en vue de l’action, il prend lui-même figure d’écrivain d’action. Il y eût de cela chez Maurice Barrés, le Barrés des premières œuvres, et sa grande originalité fut justement de comprendre, dés la première jeunesse, que le vrai correctif pour lui, c’était de se plonger dans la vie ; que la vie politique, même celle des pires années du Dreyfusisme, ce serait le bain de Jouvence qui raviverait ses forces. Le beau contraste psychologique de cet idéologue passionné pour l’action, parce qu’il voit en elle le contre-poids nécessaire, celui de son Sturel et de son Rœmerspacher des Déracinés n’est pas autre chose que l’illustration de cette idée. Rœmerspacher en est resté au stade de Taine par sa position devant la vie active, tandis que Sturel indique déjà l’étape accomplie par la jeune génération. Par là, je l’ai déjà dit précédemment. jL>arrés fut le précurseur,. l’annonciateur de cette génération que nous admirons aujourd’hui pour sa virile énergie et dont la mentalité eût paru méprisable à quelques-uns de nous, voici une quinzaine d’années. Ils ne connurent pas la timidité intellectuelle, ayant réduit l’analyse au minimum.
Ce qui est raref ce qui est très rare, c’est l’affirmation d’une énergie parallèle à la faculté d’analyse. Ce fut le cas de Stendhal par exemple, donnant le fameux exemple de sa barbe rasée durant la retraite de Russie et se présentant dans une
LE DEiVOIR DES INTELLECTUELS
tenue impeccable devant l’intendant Daru, cependant qu’il continue d’être l’observateur lucide et implacable du mécanisme de son âme. L’anecdote est-elle vraie ? je l’ignore. L’important, c’est qu’elle apparaisse vraisemblable, et qu’elle cadre avec ses héros imaginaires, Julien Sorel et Fabrice del Dongo : voilà une des raisons, je pense, pourquoi Frédéric Nietzsche l’admirait tant ; c’est aussi pour quoi il présente une fig-ure si originale, si vraiment unique, en contraste avec le groupe des Romantiques français d’alors. Il est un homme d’action, ou il pourrait l’être, si les circonstances s’y prêtaient, tout en demeurant un artiste et un lettré.
Par là nous tenons le premier Devoir des Intellectuels, qui sera, dans l’avenir, de ne plus se reiuser à Vaction. La question présente de nombreux aspects, et ce n’est pas en un bref article qu’on lui fera justice.Mais déjà nous indiquions le principal, quand nous disions en 1913 : « D’abord ils entendent participer à la vie politique du pays, moins par une ambition qui, somme toute, serait légitime,que par conviction de l’erreur où glissèrent leurs aînés, en déléguant leurs pouvoirs à la bande des démagogues et des politiciens qui mirent la France à deux doigts de sa perte. » Cette phrase était vraie quand, la première fois, je récrivais en 1913. Ils préparaient tout simplement, en le rendant
possible le beau mouvement de défense auquel nous assistons aujourd’hui. Combien plus saisissante à l’heure actuelle, si nous vérifions la profondeur de l’abîme où nous avons failli glisser pour n’avoir point appliqué le grand principe : « Primo vivere,., deinde philosophari » ! De quel prix nous aurions pu payer cette abstention coupable ! Cependant que les plus distingués de notre génération, ceux que désignaient leur valeur et leur rang social pour conduire les affaires du pays, abandonnaient ce soin à une majorité d’incapables qui, eux, ne discutaient pas sur les moyens, mais allaient droit au fait, la désagrégation des services se faisait et le fonctionnement de la machine s’altérait chaque jour. Nous assistions, impuissants, à ce régime de l’incompétence, à cette camaraderie dans l’Etat, qui attribuait les places les plus considérables à ceux qui étaient le moins désignés pour les occuper, quand ils n’en étaient pas les plus indignes, et nous pouvions voir des chefs de parti, flanqués d’une nombreuse clientèle, en coquetterie manifeste avec ceux-là même qui d’un coup de poignard dans le dos auraient voulu nous assassiner ! Le vrai défaut de la cuirasse française, il était-là, et c’est par là que l’adversaire tentait d’introduire son arme.
De telles causes de faiblesse, qui auraient pu