LA HANTISE DE LA FORCE ALLEMANDE
daille a son revers, et puisqu’il est démontré aujourd’hui que les hommes ont la plupart de leurs réflexes comparables à ceux des animaux, 1 apologue fameux du coup de pied de 1 âne pourrait bien trouver ici une application nouvelle, plus saisissante que jamais on ne la vit ! Le jour où les petits Etats, opprimés par la terreur des représailles, sentiront l’heure proche où pour 1 Allemagne doivent s’accomplir les destins, 'ils ne verront dans les circonstances quune occasion irremplaçable de revanche contre un terrorisme trop longtemps et trop impatiemment supporté. Dût même leur intervention tardive ne leur rapporter que des résultats problématiques à l’heure des règlements de compte, chacun.voudra figurer à son rang, et d’autant plus vindicative contre la bête agonisante sera la ruade suprême qu’elle aura été précédée d’une plus longue attente et d alternatives plus angoissantes d’espoir et de crainte.
Chaavinimse et Patriotisme
La fameuse Déclaration signée par les Intellectuels Teutons, qui a soulevé l’indignation du monde civilisé, comme les actes de leurs soldats avaient suscité son horreur et sa haine durahles, a placé, pour la maintenir longtemps dans le courant de l’actualité, la question des frontières du Chauvinisme et du Patriotisme. Les Intellectuels des autres pays. Russes, Italiens, ont tenu à protester, par un groupement serré de leurs valeurs et de leurs renommées — termes qui ne sont pas nécessairement équivalents — contre ce prodigieux factum d’orgueil et d’entêtement germaniques : celui qui consiste à persévérer dans son erreur, alors même qu’on la reconnaît. On pourra juger regrettable que l’Institut de France, qui figure une part de l’intellectualité française et doit à un prestige ancien sa vertu représentative, n’ait pas tenu à cœur de manifester plus énergiquement contre une attitude inacceptable : on retrouvera dans sa longue
(1) Voir notre précédente étude de VAme Française.
abstention ce sens un peu exagéré de la « mesure )) en tout qui est une des qualités, mais auss-i un des défauts de notre génie latin. Imaginons, par impossible, que nous autres. Français, nous ayions eu l’humiliation de voir nos armées commettre sur la teire étrangère des sacrilèges comparables à ceux de Louvain et de Reims — et je ne cite que les plus illustres — est-ce que nous n’eussions pas rougi d’être Français ? Est-ce que nous eussions approuvé le geste affreux de ces commandants d’armée, prescrivant la destruction systématique des plus rares merveilles du monde civilisé ? Non seulement les Intellectuels allemands approuvent le geste, mais encore ils l’exaltent. Sans doute l’explication en est-elle dans la constitution même de leur esprit, dans cette hiérarchisation, cette domestication de la pensée qui, dans l’ordre spéculatif aussi bien que dans l’ordre administratif, militarise les cerveaux et annihile les personnalités en vue de l’effort commun ?
Ici encore, nous autres. Français, nous avons été abusés par une vue trop simpliste, trop superfi-
Quelqves traits
CHAUVINISME ET PATRIOTISME
cielle des réalités. Le même mécanisme qui nous rendait aveugles devant ce prodigieux travail d’espionnage organisé à la façon d’un ministère d’état et s’exerçant dans toutes les branches de l’activité, nous abusa pareillement sur les traits essentiels de la psychologie nationale. Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, entre ma dix-huitième et ma vingt-huitième année, voyageant fréquemment en Allemagne et surtout en Bavière où, disciples de Taine et de Renan, nous allions nous retremper aux sources germaniques, la fréquentation des Intellectuels munichois m’avait conduit à établir une sorte de contraste entre ces deux mentalités* : la prussienne et la bavaroise ! Munich demeurait à mes yeux la ville de l’art, la ville de tous les arts, où l’on voit, dans un décor un peu truqué, il est vrai, mais, somme toute, assez agréable, une Pinacothèque aux écoles multiples, une Glyptothèque avec de beaux fragments d’antiquité..., où l’on entend de belle musique. Car je m’y arrêtais tous les deux ans, au retour de Bayreuth, et combien de Français confiants, avec moi, y allaient consommer leur bière à la Brasserie Royale entre deux actes de Tristan.
Que tout cela est loin, rendu plus éloigné encore par la solennelle grandeur des événements qui se succèdent ! Les faits se sont chargés de démontrer la fausseté de mon point de vue, puisque, du-
rant la première partie de la campagne de France et de Belgique, régiments bavarois et prussiens se comportèrent avec une identique sauvagerie, puisqu’én outre, nous trouvons, au bas du manifeste, autant de noms ba^•arois que des noms prussiens. Il paraît d’ailleurs — et c’est un trait de leur psycho logie qui m’avait échappé — que les Bavarois sont connus pour leur violence. « On dit qu’ils sont lents à se décider, mais qu’une fois déchaînés, ils ne connaissent plus rien. En 1870, de Moltke, qui i les connaissait, eut soin de les mettre en avant ». Ce sera, en tous cas, la flétrissure et la honte éternelle de ces créatures domestiquées, à l’échine souple, au dos toujours tendu, toujours prêts à rectifier l’alignement comme leurs soldats dans le rang sous le plat du sabre de leur supérieur hiérarchique ! Mais quoi ! le plus fameux de leurs Intellectuels, celui dont ils se réclament sans trêve, Goethe lui-même ne leur donnait-il pas l’exemple, dans une illustre circonstance, rapportée par les biographes du flamand Van Beethoven,quand celuici reprochait durement à celui-là de courber l’échine devant les Princes : — « Rois et Princes, disait fièrement Beethoven, peuvent bien faire des professeurs et des conseillers secrets. Ils peuvent les combler de titres et de décorations. Mais ils ne peuvent pas faire de grands hommes, des esprits fiers s’élevant au-dessus de la fiente du monde. »
CHAUVINISME ET PATRIOTISME
Est-ce là une raison pour rejeter à jamais, comme indigne d’occuper notre attention, toute production d’ordre matériel ou moral, dès l’instant quelle porte l’estampille allemande ? Je me rappelle, et toujours me rappellerai que, dans la période où Paris fut menacé par l’investissement des hordes barbares, j’étais accablé d’insomnies, aggravées d’hallucinations qui me faisaient assister, comme à autant de réalités, à des scènes d’horreur, lesquelles eûssent pu tout aussi bien devenir des réalités. Ün seul médicament me faisait dormir..., et c’était un produit allemand, devenu de ’ plus en plus rare. Un jour que j’en demandais dans une pharmacie, je crus que le regard du tenancier allait me foudroyer. — « D’abord, m’empressé-je de lui répondre, je ne suis pas tenu de savoir que c’est là un produit germanique. Et puis, quand bien même je le saurais, si c’est le seul qui m’apporte un soulagement, ne serais-je pas stupide de m’en priver?*)) — Est-ce que les Français vont renon- ^cer au merveilleux Salvarsan d’Ehrlich — vulgo 606 —' parce que ce chimiste, aussi ingénieux comme chimiste que maladroit comme Allemand, n’a pas hésité à apposer sa signature au bas du fameux manifeste ? Le demi-Fou casqué qui préside aux destinées de l’Empire a donné des or-
Yl-RS LA VICTOIRi:
cires au balailloii de ses Intellectuels militarisés pour la circonstance... Comment pourraient-ils ne pas s'aplatir devant celui c[ue son oncle, Edouard VU, appelait lui-même un dément ! A la date où les travaux de Koch sur la luberculose n'avaient point encore abouti, rappelez-vous le trait fameux de Guillaume prescrivant à l’inventeur d’applicjuer sa méthode en tout état de cause, et la lutte que dut soutenir rillustre bactériologiste pour échapper aux conséquences néfastes, néfastes pour les malades autant que pour lui-même, de la folie impériale !
Le raisonnement n’a-t-il pas une identique valeur dans Tordre moral et intellectuel ? Parce c|ue Siegfried Wagner, héritier indigne cTun grand génie et cTun grand nom, qui avec son illustre père, ne présente que la ressemblance caricaturale du nez et du menton — nez cTaigle chez un oison — parce que, dis-jé, Siegfried Wagner a, lui aussr,. signé le manifeste, rejetterons-nous en bloc le monument wagnérien ? J’écrivais un jour dans la Revue Bleue, après la première représentation des Barbares de M. Camille Saint-Saëns — lesquels- Barbares n’étaient d’ailleurs pas les Teutons — qu’il y avait plus de musique, plus de vraie musique, si Ton entend par là ces qualités essentielles qui, de Tœuvre se dégagent comme un parfum du flacon, dans un lied de Schumann ou un nocturne de
CHAUVINISME ET PATRIOTISME
Chopin, que clans les cinq actes des Barbares. Cette vérité évidente que ne contredira nul musÇ cien, en est-elle moins une vérité aujourd'hui, parce c[ue les hordes leulonic|ues ont dévasté sept ou huit de nos départements ? Elle ne serait contestable cpi’aux yeux de ceux qui j'Ugent la Mdeur d'un artiste d'après son grade dans l'ordre de la Légion d honneur. Les palinodies du jeune Siegfried, qui tira une partie de ses revenus des prodigieux succès remportés en h'rance par J.’œuvre de son illustre père, la ridicule et méprisable Capiialaiioii elle-ineme, signée par ce dernier, empecheront-elles que, dans le passé comme dans l'avenir, Tristan ne soit la plus liante et la plus angoissante expression du délire d'amour, comme Parsilal est le plus haut symbole moderne du mysticisme chrétien... Il faut que M. Saint-Saëns s’y résigne — et les élucubrations de sa critique seront impuissantes là-contre — son œuvre sera depuis longtemps sortie de la mémoire des hommes que Tristan et Parsilal brilleront encore au ciel de l’art d'un immortel éclat.
Voilà ce qu'il faut bien comprendre... ce cju’il faut sentir..., non point, grand Dieu, pour resté ■ tuer aux Teutons un rang quelconcjue dans notre amitié, comme L’imaginait M. Anatole France — cela, nous ne l'admettrons jamais — mais pour marquer simplement notre supériorité sur ceux-là
même qui prétendaient ensevelir l’adversaire sous des ruines fumantes. Que notre culture gagne davantage, qu’elle tire un meilleur profit d’une communion directe avec des œuvres d’essence latine..., cela, c’est une autre question et qui vaut d’être discutée dans le détail ! Après la guerre de 1914 — celle que nous appellerons la Grande Guerre par opposition avec la Guerre tout court, celle de 1870 qui, au dire de ses témoins conscients pouvant aujourd’huitcomparer, ne fut qu’une idylle auprès de l’autie,— il est évident que l’œuvre wugnérienne aura de rudes assauts à subir, et moi-même, tout le premier, qui fus un de ses plus chauds partisans, j’aurais aujourd’hui quelque pudeur à ap plaudir Wagner, tout en proclamant son génie. Il me semble pourtant que je vois mieux, et plus loin que tels autres, quand je ne subordonne pas mes jugements à l’influence déformatrice des événements actuels.
Ita Gpavité de rflme ppançaise
C’est toujours comme le plus sensible et le plus 6xact des baromètres qu’il convient de suivre les oscillations de la presse germanique, car, en vertu d’une unanimité curieuse, les interprétations qu’elle tire des événements nous deviennent plus précieuses, comme signes avant-coureurs d’avenir, que les communiqués les plus sincères de notre état^ major et ceux-là même de nos alliés qui n’ont jamais menti. Une question se pose qu’il faut élucider : comment se fait-il que la censure de Berlin, qui de près suivait toutes choses au début, laisse^ passer des commentaires qui ont tout l’air d’un aveu angoissé ? Arrogante, hautaine, méprisante, ne doutant pas un instant de l’issue finale, durant les huit premiers mois des hostilités, la presse germanique donne l’exemple d’une brusque interversion pour se faire tout à coup modeste, équitable et proclamer bien haut la puissance d’adversaires que, tout à l’heure^ elle méprisait.
A cela deux raisons, semble-t-il. La première.
YI'.RS l..\ VICTOIRE
c’est un désir, fort compréhensible, de préparer dans leur empire l’opinion de la bourgeoisie et du peuple aux pénibles rappels à l’ordre que les événements leur annoncent et qui s’accumulent au ciel germanique comme autant de nuages sombres envahissant l’horizon. J’ai dit : la bourgeoisie et le peuple, car depuis longtemps leur état-major sait à quoi s’en tenir. Il s’agit donc de compenser l’effet des mensonges organisés et du bluff formidable dont la classe dirigeante a sans trêve bercé l’opinion.Seconde raison, toute physiologique cellelà, et tenant aux réactions intimes de leur tempérament, aussi certaines, aussi précises, pour n’être pas toujours discernables, que celles de l’oro-anisme sous l’influence de tels agents thérapeutiques qui le secouent violemmment. ! Ces réactions, elles sont essentiellement allemandes, inhérentes à leur nature : ce sont celles de la lâcheté héréditaire qui fait que rien ne les rend braves comme la pensée de pouvoir abuser de plus faibles qu eux; qu’en revanche rien ne les déprime comme de sentir qu’ils ont affaire a plus fort qu eux. Arrogants et grossiers avec les faibles, plats et obséquieux avec les forts, âmes de valets, pour tout dre, même chez.les plus titrés et les plus décorés — le manifeste des intellectuels en fait foi — tel est leur signalement. Et certes des représentants de cette catégorie, ils n’en ont pas le monopole...,
LA GRAVITÉ DE l’aME FRANÇAISE
et nous la connaissons aussi chez nous, mais seulement à titre individuel, tandis qu’au delà du Rhin, c’est une marque de la collectivité. Il y a beau temps d’ailleurs que la sagesse des nations et notre propre génie ont stigmatisé ce trait dans l’adage fameux : « Oignez vilain, il vous poindra,,, Poignez vilain, il vous oindra ». En ce sens quel affreux vilain est l’Allemand !
La lâcheté, voilà donc le signalement, le plus caractéristique, et peut-être le plus saisissant de l’âme allemande, telle que nous la proposent en sa laideur les événements actuels. Et je ne saurais oublier ce trait, noté voici quelques années à l’une des gares d’arrêt de notre beau midi, cette Provence aux flots bleus, si. lamentablement envahie et souillée depuis tant d’années par leur présence, par leurs hôteliers, par leurs commerçants, par -leurs parvenus de toute catégorie (1).-Comme je m’apprêtais à descendre du wagon où j’avais voyagé avec un Allemand, qui, des pieds à la tête étalait •sa race, avec sa chaîne d’or à breloques tirée sur son ventre et ses diamants aux doigts, le butor héla un porteur de si grossière façon, que je ne pus contenir mon indignation — « Dites-donc,
(1; Je rappelle que M. G-ustave Le Bon a, jadis publié un article prophétique sur La Conquête de la. Côte d\4.zur par les Allemands, (Bemce Bleue, numéro du 26 mai 1906).
m’écriai-je, est-ce que par hasard vous vous croyez chez vous pour oser parler ainsi à cet homme ! » — Faut-il ajouter que dès l’instant le Teuton fila doux !
Donc les Allemands, comme s’il s’agissait de préparer chez eux l’opinion, veulent bien reconnaître que les Français sont de sérieux adversaires. On se rappelle l’article du Tag de Berlin, et son aveu qui sonne comme un cri d’angoisse : —
(( Nous pensions que la France était corrompue, qu’elle avait perdu le sens de la solidarité nationale. Nous constatons maintenant que les Français sont des adversaires formidables. Ceux qui nous ont conduits à toutes ces erreurs, à tous ces faux calculs, à toutes ces méprises, ont assumé un lourd fardeau de responsabilités. »
Et l’angoisse apparaît plus manifeste encore dans tel catholique organe de Vienne qui, après la prise de Przemisl et l’invasion de la Hongrie, invoque la Vierge, « suprême ressource de l’Autriche à l’encontre des armées russes ». Avec les Autrichiens on peut s’attendre à tout, et pourtant, faut-il le dire? nul ne s’attendait à voir la Vierge en cette affaire, car du seul point de vue de la logique du croyant, on comprend assez mal, chez
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la protectrice des faibles et des orphelins, sublime et tendre figure issue de l’imagination catholique, ce rôle d’intercession en faveur de bandits qui affirment, comme premier article ^Së^loi, l’a^ssiliat des vieillards, le viol des femmes et l’anéantissement des enfants jusque dans le sein de leur mère (1) !
Que voilà donc des aveux dépouillés d’artifice, des aveux expressifs, lourdement appuyés, et comme jamais nous n’en eussions fait, nous autres, aux pires heures de découragement, à supposer même que l’armée de von Klück eût été plus rapprochée de nous que jamais on ne la vît ! Mais chaque peuple trahit son âme par ses manifestations extérieures, comme chaque individu d’ailleurs, et depuis longtemps nous le savions que TAllemànd manquait d’élégance et de doiglé.
Retenons-en pourtant ce qui, d’un tel aveu fait une date, et ce que, dans ces articles, il importe de fixer : la constatation par l’adversaire de notre sérieux et de notre gravité, l’affirmation, en une cir-
(1) On trouverait encore d'autres documents pour faire nombre. Nous n’avons retenu ici que les plus expressifs.
constance solennelle — car quoi de plus solennel que les premières angoisses du désastre approchant ! — d’une attitude qui, jusque dans l’élément civil fut un des plus beaux spectacles qu’ait donné la France, depuis le début des hostilités. Tandis que la grossièreté allemande et le fond impur d’une race abjéctë'qui a trouvé son ultime expression en soulignant de ses ricanements l’angoisse des victimes se débattant sous le feu de ses torpilles ; tandis que cette grossièreté célébrait en ripailles nocturnes, les communiqués de victoire et la marche sur la Capitale... de notre Paris, de cette ville où les Allemands avaient vu la moderne Babylone, l’attitude grave et pensive faisait un cortège de sympathie douloureuse, mais ferme, au deuil des mères, des épouses et des sœurs, qui, voilées de crêpes, avaient à pleurer un disparu ! Et l’on se demandait en vérité où le spectacle était le plus héroïque et le plus réconfortant..., sur la ligne des tranchées où nos soldats préparaient l’œuvre de libération, en faisant de leur corps un rempart aux murailles sacrées de Paris, ou bien parmi ces chères et nobles femmes qui affirmèrent leur courage civique et cet art souverain de refouler les larmes qui viennent aux yeux dans les heures de trop grande tristesse, en substituant aux douleurs individuelles l’image du risque collectif !
LA GRAVITÉ DE l’aME FRANÇAISE
Pauvres observateurs en vérité, comme nous Pavons déjà tant dit, comme leurs propres écrivains le leur ont répété — ceux qui étaient pénétrés de la culture latine, les Gœthe, les Heine, les Schopenhauer et les Nietzsche — misérables psychologues, qui se croient sûrs de leur affaire parce qirils ont mené, leur enquête dans la tribune publique des Assemblées parlementaires ou aux répétitions générales de nos théâtres du boulevard, où la comédie des politiciens accrochés à leurs sièges et le masque fardé de quelques filles, leur paraissaient des documents irréfutables sur d’état d’âme de la Nation ! Il me souvient d’avoir vm, et toute ma vie je me rappellerai le faciès inoubliable d’un de ces espions à gages,qui faisait les beaux jours d’un recueil international publié à Paris, et qui se dilatait d’aise dans les tribunes du Parlement comme d’ailleurs aux répétitions générales de nos tliéâtres, chaque fois qu’un document nouveau lui fournissait un trait qu’il croyait plus démonstratif de notre affaiblissement moral I Combien il eût été intéressant de saisir à la poste, avant leur départ pour Berlin, les commentaires que ce triste personnage expédiait à son journal pour entretenir l’opinion allemande î Mais voilà, ce sont des choses qu’en France nous ne pouvons nous décider à fairje, parce qu’un idéalisme impénitent nous encombre de scrupules qui doivent bien amuser l’adversaire !
fi'i Jt'i
Ces bandits exerçaient leur action avec une au dace et une licence qui nous surprennent aujourd’hui, parce que nous demeuronstoujours la Douce France, de qui l’âme essentielle répond au charme de ses paysages, le pays où la sociabilité est le signe distinctif de la race, où la bienveillance à l’égard de l’étranger atteint, si elle ne les dépasse, les limites du ridicule. Faut-il que ce soit le fond de notre mentalité française — je n’ai pas dit latine, car d’autres Latins ne la possèdent pas au même degré — pour qu’au début de la guerre l’opinion ait toléré qu’on attribuât le nom d’une avenue au chef d’un parti de qui les doctrines coupables, si elles eussent prévalu, n’auraient abouti à rien moins qu’à faire de nous des Allemands dans le bref délai de l’attaque brusquée — doctrines criminelles, je le répète, parce qu’elles étaient pleinement conscientes de leur but, en dépit du nuage de chimères qui embrumaient ce cerveau de tumultueux bavard ! Faut-il qu’à l’heure actuelle il persiste encore, pour qu’aujourd’hui, après tout ce que nous ont appris des documents certains, cette même opinion puisse tolérer, en place d’une haine commune, cette sainte haine qui nous doit rapprocher — véritable ciment de l’union sacrée,
LA GRAVITÉ DE l’ame FRANÇAISE
et que le Christ lui-même n'eût pas désavouée — les insinuations non moins criminelles d’un parti qui ose parler de réconciliation possible, en affirmant des visées de socialisme international dont on ne discerne que trop le but intéressé, et qui, pour des oreilles françaises, rend un son si faux à l’heure tragique que nous vivons !
Soyons duFs
Il faut l6 prendre à notre compte, ce mot qu’ils eurent l’impudente audace de diriger contre nous — tel un revolver braqué sur la victime qu’on espère réduire ! Et avec quelle joie nous l’inscrivons, maintenant que nous tenons la certitude de la victoire ! Oui, soyons durs, c’est-à-dire qu’aucune considération amollissante de pitié chrétienne, même pas et surtout pas de sensiblerie socialiste, ne vienne affaiblir les justes représailles qui-'-les attendent ! On sent déjà, à de certains signes, à des documents qui circulent, à des tentatives de pression morale, à des ligues qui se préparent dans l’ombre et voudraient exercer une action occulte, on sent je ne sais quel souffle amollissant qui passe sur nous autres civils et travaille à orienter l’opinion dans le sens d’un arrangement possible et prochain.
Evidemment, ces gens-là n’ont pas d’imagination. Jamais ils ne se sont représenté, dans leur réalité tangible, les horreurs de l’invasion, telle
que la connurent nos régions du Nord et la Belgique. Ils n’ont pas entendu .résonner à leurs oreilles le bruit lourd des bottes teutones frappant le pavé de nos villages, ni les cris d’horreur des victimes groupées comme un vil bétail sur le rebord du talus au bas duquel, quelques minutes après, vont être enfouis leurs cadavres. Ils n’ont pas davantage entendu les supplications des enfants et des femmes violemment arrachés à leurs pères et à leurs maris, ni la suffocation des pauvres êtres livrés aux immondes fantaisies des Barbares. Tout cela ne compte point pour eux, non plus que les angoisses des infortunés marins se débattant au-dessus des flots, parmi les ricanements des bandits qui insultent à leur sort ! Gageons qu’ils n’ont nul fils au front, nulle femme risquant d’être livrée au bon plaisir de la solda tesque allemande. Et puis, je le répète, ils n’ont pas d’imagination, et peut-être avez-vous observé •que cette défaillance des facultés représentatives favorise étrangement la bienveillance, et ce qu’ils appellent les sentiments humanitaires !
Ils sont encore assez nombreux, bien que jusqu’ici on ne les discerne pas par groupes, sauf dans l’équipe socialiste. Ils découvrent un peu de cette mentalité neutre que M. Romain Rolland .chérit entre toutes, et à laquelle il donne de fréquents témoignages dans les colonnes du Journal
SOYONS DURS
de Genève, Et ce qu’il y a de dangereux, de redoutable dans leur cas, c’est que ces gens-là ont tout l’air d’être mûs des meilleurs sentiments, et que leur travail latent, si par malheur il venait à triompher, n’atteindrait à rien moins qu’à annihiler le plus formidable effort qu’une sainte cause ait jamais soutenu pour la libération du monde !
Dieu merci, l’Angleterre est avec nous — et c’est le gage certain des indispensables-représaillesy^ auxquelles notre légendaire Idéalisme n’eût pas” spontanément incliné. Bon pour les pays qui entretiennent une froide neutralité, de songer à la fondation d’organes internationaux qui masquent simplement un désir, peut-être encouragé en secret, de passer l’éponge sur les mois écoulés ! Tant pis pour les écrivains français ou dénommés tels (1) qui s’y laissent prendre et par là marquent bien qu’ik
(1) La Bevue de Paris affirme que M. Romain Rolland a donné son adhésion à la fondation d’un certain organe internatiomal qui tendrait à prépaiw un rapprochement intellectuel avec les Allemands. De M. Roi main Rolland, je n’en suis pas surpris, après ses arti- 1 des inconvenants du Journal de Genève. La même atti- ^ tude est attfîhûee à M. André Gide et j’avoue que moir étonnement est plus grand. M. Ernest Lavisse a bien marqué le non possumus, qui doit être la réplique à ces messieurs.
n^ont retenu de la France que les avantages précisqu’ils s’y trouvaient. Donc, l’Angleterre est avec nous, elle qui ne pardonne pas — et les Allemands le savent bien — 1 Angleterre qui eut raison de rEmpereur, le seul vrai, le nôtre, celui en face duquel leur Kaiser n’est qu’un pitre de bas étage !
Je me rappelle comme hier — la date n en est d’ailleurs pas si éloignée — cette tragique nuit du mois d’août, qui précéda le vote de la Chambre des Communes sur la participation anglaise au- Conflit européen. J’avais senti l’importance, morale autant que matérielle, de cette précieuse collaboration — et ce fut une nuit alfreuse, surtout pour un imaginatif, de qui les idées s’imposent, avec une hantise hallucinatoire — nuit toute agitée d’une angoisse patriotique que chacun comprendra. Car j’entendais à la lettre les lourdes bottes teutonnes rythmant la marche des soldats à travers les rues de la capitale, et j assistais effectivement aux horreurs qu’ils n'eussent pas manqué d’y commettre 1
Pour moi, la collaboration de 1 Angleterre dans l’ceuvre des Alliés, c’était d’abord l’assurance que la mer serait gardée, là où nous étions impuissants à le faire, c’est-à-dire pour la protection denos côtes de la Manche. Muis c était quelque chose de plus important encore et qui, d ailleurs, en
SOYONS ' DURS
découlait comme de sa. cause un effet : cette autre certitude tirée de rintuition psychologique, qu’à l’heure du règlement définitif, la fameuse prescription des Allemands, le : Soyons durs qu'ils ont prononcé comme un axiome de guerre, leur serait retournée implacablement. Car, de notre côté, je l’avoue, mon espoir n’était pas grand !
11 faut qu’ici je fasse ma confession : avant la guerre, je né me sentais qu’une sympathie médiocre pour l’Angleterre : une ignorance coupable de sa langue, un tempérament très tranché de latin, peut-être encore d’autres motifs obscurs, ou que je n’arrivais pas à discerner... autant de raisons me mettant en garde contre un peuple de qui les réactions m’apparaissaient en tout contraires aux nôtres : entre eux et nous, je voyais comme l’abîme de deux façons de sentir différentes... et je crois bien. Dieu me pardonne !* qu’il m’est arrivé de dire, peut-être même* d’écrire, qu’entre un Allemancl et un Anglais, mon choix ne saurait être douteux. Des souvenirs très-précis de jeunesse, de nombreux voyages en Allemagne, surtout en Bavière, des convictions wagnériennes enracinées..., autant de circonstances atténuantes que je m’empresse d’invoquer à ma décharge !
Faut-il ajouter que, dès les premiers jours de la guerre, j’avais trouvé mon chemin de Damas, et ce fut alors une interversion bien justifiée des
points de vue ! Àu prix de la haine en effet, que vaut l’amour pour rapprocher des êtres ou des groupements d’êtres, surtout cette haine sainte qui trouve sa justification et sa noblesse, approuvée par Dieu même, dans la conscience du Devoir accompli et la révolte du Droit outragé ! La Haine emporte tout, dit notre ami Barrés, et comme il a raison ! C’est peu de l’indiquer. Il en faut encore préciser les causes psychologiques, dont il se charge de marquer l’essentielle : « Elle dote de certoines beautés les êtres; comme elle nous amène à fournir notre maximum d’énergie dans une direction unique, elle nous donne forcément sur d’autres points d’admirables désintéressements. »
Rarement il me fut donné de sentir, comme à cette heure, la puissance de l’énergie solidaire pouvant unir deux peuples, à la façon d’un ciment sacré : celle qui, depuis quelques mois, fait des Anglais nos frères, qui atteindront à l’amour par la communion d’une même et sainte haine ! Ah ! les Allemands le sentirent bien, si mauvais psychologues soient-ils, et le jour où la Chambre des Communes prenait la décision qui complétait le tryptique de l’Alliance, ce jour-là les clairvoyants d’entre les Teutons, ceux qu’on ne mène
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pas à l’abattoir à la façon d’un troupeau, sentirent toute la gravité de leur cas. Au surplus, que pouvaient-ils attendre d’un peuple sur le compte duquel ils avaient marqué leur sentiment et leurs intentions avec la cynique franchise que l’on connaît : — « Le nid central et le siège de toute l’hypocrisie du monde, qui est sur la Tamise, doit être détruit. Point de respect pour les tombeaux de Shakespeare, de Newton et de Faraday î On ne peut avoir de vraie paix avec un voleur des grands chemins, tant qu’il n’aura pas péri ou qu’on ne l’aura pas détruit. La lutte contre ce bandit est plus encore qu’une lutte pour l’existence et l’honneur du Vaterland ; elle est une croisade pour affirmer l’existence de l’honnêteté sur la terre » (1).
La suite des événements s’est chargée de nous montrer comment ils comprenaient ces' mots :
l’honneur et l’honnêteté ! et comme, par une sorte de providentielle complicité, les misérables ont accumulé des crimes qui, renchérissant à mesure, plus encore que des crimes, étaient aussi des fautes et de lourdes fautes. D’abord stupéfait, puis
(1) Telle est la délicate appréciation, de l’Allemagne SUT l’Angleterre, sous la plume du Glenard, un de leurs Intellectuels, signataire du manifeste fameux. Et voilà les misérables que notre Institut eut si longtemps la naïveté de mér^er ! ■ ^
indigné, le groupe des Neutres assista à Taccumulation de ces horreurs qui éloignaient de la cause allemande les dernières sympathies et dessillaient les yeux des plus prévenus. Dieu sait s’il fallut du temps et si l’opinion américaine, autant que celle des pays Scandinaves, fut longue à se déclancher ! A l’heure présente, c’est une chose faite, car les derniers soutiens moraux de l’Allemagne ont compris à quel abîme leurs premières illusions les pourraient entraîner !
L’Angleterre qui, elle, n’eut jamais d’illusions, et qui est d’ailleurs le pays le plus lucidement réaliste de la terre, continue son effort, parallèle au nôtre, avec le calme et le sang-froid qui composent la force essentielle de cette race. Dès le début des hostilités, elle marquait sa volonté implacable d’en finir une fois pour toutes avec la bête enragée que figaire à ses yeux le'militarisme germanique. Et elle en finira ! Plus encore que de ses soldats, elle nous appuie, nous réconforte de son exemple et d’une volonté que rien ne peut briser. Moins éprouvée que nous, moins directement à coup sûr, puisque son sol n’a point été souillé, elle saura écouter, plus attentivement que nous, la voix des morts qui crie vengeance et qui s’élève de nos sillons. Certains diront peuLêtre que son attitude est commandée par l’intérêt exelusif et cette occasion unique, depuis longtemps
SOYONS DURS
attendue, d’anéanlir un adversaire qui lui disputait le commerce du monde et eût été sans pitié si la fortune des armes lui avait souri ! Qu’importe le mobile ! Le résultat seul mérite de nous intéresser. Je n’ai jamais visé au rôle de prophète et dans cette circonstance je le voudrais moins que jamais. Gageons pourtant qu’à l’heure décisive des comptes, quand J/en^mi terrassé demandera grâce, en face d’une France toujours accessiFie à Lâ^pitié, et s urtout d’un p arti socialiste qui verra la meilleure réclame électorale dans les doléances d’une sensiblerie coupable, l’Angleterre se dressera implacable, justement implacable, pour retourner à l’Alllemagne le fameux : Soyons durs^ et traquer la bête fauve jusqu’à ce qu’elle s’affaisse sur elle-même.
illlemands eontpe rflllemagne
Elisabeth d’Autriche, Impératrice errante, ou bien encore, comme l’appelait notre ami Barrés : Impératrice de la solitude — à qui son époux, François-Joseph, avait apporté en cadeau de noces un de ces souvenirs qu’on n’oublie pas —, professait un tel culte pour le délicieux Henri Heine qu’elle s’était mis en tête de lui faire élever une statue sur la grand’plaçe de sa ville natale, qui était Düsseldorf. La difficulté, c’est que Düsseldorf dépendait du bon vouloir de Guillaiim.e, qui gardait un ressentiment au poète des pages lyriques par lui consacrées à VEmpereur. Car l’Em pereur, pour Heine, c’était le seul qui eût droit à ce titre, c’était l’unique, c’était le nôtre^ qu’il exalte dans son fameux Tambour Legrand, On sait comment le souhait de l’Impératrice Elisabeth vint se heurter à la rancune implacable de Guillaume, et comment celle-ci fit élever la statue de Heine dans sa retraite de l’Achilleion à Corfou. Après la mort d’Elisabeth, Guillaume, à son tour.
VF.nS LA VICTOIRE
devint propriétaire du fameux palais, cl certains critiques racontent que le principal but de Guillaume en acquérant l’Achilleion, fut de pouvoir, de son socle déboulonner, si j’ose dire, l’image du poète anti-allemand auquel il conservait une inexpiable rancune.
Si j’ai cité cette anecdote, c’est qu’elle m’est apparue comme la plus belle illustration du thème saisissant dont je me propose de développer ici les variations... à savoir l’énormité des erreurs psj'chologiques qui, de tout temps, furent propres à la mentalité germanique, d’une façon générale..., leur insullisance psychologique, qui se retrouve jusque dans leurs philosophes, Kant et Leibnitz. Dirai-je que ce fut une des causes, et sans doute la principale, pour quoi cette puissante organisation, administrative et militaire, sans doute la première du monde, en est aujourd’hui au point où nous l’observons. Voyez et rapprochez leurs erreurs de psychologie, ces erreurs qui furent à la base de toute leur diplomatie, et que leurs services d’espionnage, ne surent pas compenser.
Pour la France, ils avaient, — nul de nous ne le donteste, — la plus merveilleuse organisation matérielle qui se puisse concevoir, et nous avions
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commis cette faute lourde de nous laisser envahir par l’élément teuton au point que, l’autre jour, dans une seule maison de Paris, je constatais' qu’à la date du 28 juillet, veille de la déclaration de guerre, sur cinq locataires, il y avait trois Allemands ! Mais ces espions, si documentés fussentils, si habiles à repérer nos positions matérielles^ demeuraient comj)lètement obtus en ce qui touche nos positions morales^ et comme l’a écrit le souverain maître en l’art de la guerre,^ Napoléon : (( L’élément moral est pour moitié dans le succès ». Ces espions pouvaient donc renseigner leur gouvernement sur les lacunes évidentes de notre armement... Mais, en les documentant aussi sur nos divisions intérieures, ils y voyaient pour eux la principale chance de succès î Les événements ont prouvé magnifiquement jusqu’à quel point leur erreur fut grande !
Pour l’Angleterre, ils pensaient que la vision de l’intérêt immédiat qui semble commander toute la politique anglaise, suffirait à écarter de la lice le champion britannique. Ils ne songeaient pas, les malheureux, qu’il est quelquefois utile d’écarter l’intérêt immédiat et précis, pour attacher ses regards sur des positions plus lointaines, et qu’en tout cas, et même du seul point de vue des a|- ^aires britanniques, mettant à l’écart toute question de sentiment, l’Angleterre tenait une occasion
IQS
sans pareille et qu’elle ne retrouverait plus, de réduire à néant, ou tout au moins d’amoindrir le commerce allemand, pour se substituer à lui ! Quelle seconde et formidable erreur de calcul I
Pour la Russie, leurs vues n’étaient pas moins étroites, et ils ajoutaient à la mesquinerie de ces vues, cette stupide et gratuite injure, dès le début des hostilités, qui consistait à retenir prisonnière l’impéràtrice douairière de toutes les Russies : injure que lé tzar Nicolas ne devait jamais pardonner à Guillaume.
Ge sont ces faits rapprochés qui donnent un accent prophétique au jugement porté sur eux par un de leurs meilleurs hommes d’Etat, le prince de Bülow, qui, pendant douze années, fut associé à la politique de Guillaume, le second successeur de Bismarck, associé, dis-je, à cette politique personnelle de Guillaume II, dont il eut à se dégager finalement, on se rappelle de quelle façon retentissante, quand il lui fallut, sous peine d’être compromis lui-même, désavouer un des gestes les plus fous de son impérial maître, qui, cette fois, dépassait la mesure : Voici en . quels termes, il s’exprime — tous les mots de cette déclaration sont à méditer :
(( — Nous autres, Allemands, par notre maladresse politique, par les déformations et la confusion de notre
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vie nationale intérieure, nous n'avons que trop souvent trahi les succès de nos armes! Par notre politique intérieure nïesquine et a courte vue, nous nous sommes rendu impossible pendant des siècles une politique étrangère féconde. Le défaut de sens politique impose des limites étroites aux possibilités d’action. Mais, il coulera beaucoup d’eau sous nos ponts jusqu’à ce que les faiblesses et les défauts innés de notre tempérament politique diparaissent. Cependant, le Destin, qui, au su de tous, est un mentor distingué mais coûteux, pourrait bien entreprendre de nous éduquer au point de vue politique, c’est-a-dire par le dommage que ne cessent de nous faire les faiblesses inhérentes au caractère de notre peuple.
Songez que ce jugement d un des premiers hommes d’Etat de l’Allemagne a paru à la veille de la guerre, et, si l’on rapproche sa date de publication des événements qui suivirent, quel saisissant caractère de prophétie ne revêt-il pas a nos yeux ! Le prince de Bülo^v est un réaliste, et un réaliste qui voit clair, grâce à une culture internationale, où les éléments italiens vierjient assouplir ce qu’il y aurait de trop rude dans la vision germanique. Encore n’est-ce qu’un homme politique, et les hommes politiques discerner ^ les choses analytiquement, discursivement, etf démontant les rouages un à un, tandis que pour posséder les ensembles, il n’ÿ a que les poètes —
j’entends ceux qui ont cet état de grâce que donne le Génie. Nous allons donc maintenant écouter sur eux-mêmes la voix de leurs ‘ poètes, et des plus grands, qui aient paru depuis le début du XIX® siècle.
Le plus grand de tous d’abord, celui dont ils ont l’audace de se réclamer, même les Teutons d’aujourd’hui, ce Gœtbe qui, s il .vh ait de nos jours, n’aurait, certes, pas de plus grand souci que de troquer sa nationalité contre la nôtre. Il y a de lui une phrase lapidaire, comme on en trouve dans ses conversations avec Eckermann,. qui est citée par le prince de Bülow dans son livre : la Politique allemande, à l appui de ses dires, et qui est la suivante :
(( L^411emand est capable dans le détail, et piteux dians l’ensemble ! »
Quel jugement plus cruel, et plus terrible que celui-là ! Surtout si l’on songe que, clans sa pensée, celui que le grand olympien- de Weimar oppose à FAllemand, c’est le génie français dont il est lui-même tout imprégné, et auquel à tout instant il rend hommage.
Mais j’ai hâte d’arriver à celui qui, le plus, nous |,
intéresse, à celui dont l’œuvre a été 1 inspiratrice \
rnêitiimiiÊi
ALLEMANDS CONTRE l’aLLEMAGNE
de mon sujet : au délicieux et charmant Henri Heine, que les hasards de la Destinée firent naître à Düsseldorf, en pleine Allemagne, mais qu’une sorte de décret nominatif avait marqué pour être un Français d’adoption et le plus parisien des Français. S’il me fallait détacher de son œuvre les extraits caractéristiques qui marquent ses prédilections, un article n’y suffirait pas. Je ne toucherai donc qu’aux pages les plus frappantes, à celles qui. iront droit au cœur de mon sujet.
Vous connaissez tous ce délicieux génie, suave et ironique à la fois, tendre et rieur,' dont le symbole visible nous apparaît un visage souriant, mais tout trempé de larmes. Nul esprit cultivé n’ignore les strophes immortelles de Yîntermezzo qui rexpriment tout entier et traduisent les enchantements et les perfidies de l’Amour, éternels comme l’Amour lui-même, et qui -valent aussi bien sous le ciel de Düsseldorf que sous le ciel de Paris ! Un tel homme était fait pour trouver le plus menœilleux accord entre sa nature intime et notre génie français. En fait, il fut l’ami de tous ceux qui, à l’époque romantique, firent la gloire de notre pays : il le fut de Théophile Gautier, d’Alfred de Musset, d’Eug. Delacroix, de Berlioz, et je ne cite que les étoiles de première grandeur.
Ce qu’il faut observer, c’est le coup de foudre de cette union d’amour avec la France. Henri Heine arrive à Paris, venant de Düsseldorf, au mois de mai 1831, c’est-à-dire au lendemain de la première d'Hernani, et voici ce qu’il écrit :
— (( J’y entrai par la porte monumentale du boulevard Saint-Denis, arc-de-triomphe érige primitivement en l’honneur de Louis XIV, mais qui dut servir ce jour-là à glorifier la joyeuse entrée d’un poète allemand dans Paris. Ce qui m’imposait le plus, c’est que tout le monde parlait français, cette langue qui est chez nous la marque distinctive des gens de qualité! Ici, le peuple entier est donc d’aussi bonne compagnie que chez nous la noblesse. L’urbanité et la bienveillance se lisaient sur tous les visages. Que ces hommes étaient polis, et que ces jolies femmes étaient souriantes ! Si quelqu’un me bousculait par inadvertance, sans me demander pardon aussitôt, je pouvais penser que c’était un de mes compatriotes; et si quelque belle montrait une mine rechignée et aigrelette, j’étais sûr qu’elle avait bu du vinaigre, ou qu’elle savait lire Klopstock en original. Je trouvais tout on ne peut plus amusant. Le ciel était si bleu, l’air si doux et si généreux! Et avec cela brillaient encore par-ci, par-là, les feux du soleil de juillet. »
Ne l’oublions pas. C’est un poète qui parle, bien que dans ces pages, il écrive en prose ; mais la prose de Heine égale ses plus beaux vers. Et si je parais faire une restriction en disant :
VERS LA Vicroini'
« Voici un poète qui parle », c’est que, par un privilège sans second, les poètes voient les images du monde réel se refléter dans le miroir em chanteur et toujours grossissant de leur esprit J’ajouterai : c’est un poète amoureux, qui a subi le coup de foudre dès sa première rencontre avec celle qu’il aime..., notre pays en la circonstance — car le propre de l’amour est de gratifier qui l’éprouve d’une indulgence inépuisable pour celle qui en est l’objet. Je ne jurerais pas que la réalité du Paris de 18311 fût exactement conforme à l’image que s’en formait l’auteur de VIntermezzo. Mais tel lui apparaissait-il, et ce tableau, vous le sentez, est moins fait pour lui-même que cordre quelqu’un : ce quelqu’un c’est l’Allemagne. A ce titre, il nous intéresse par-dessus tout !
Voyons si la tendresse de Heine fut fidèle a celle qu’il avait élue d’un si bel élan d’enthousiasme, car il ne suffit pas qu’un amour soit brûlant, encore faut-il qu’il soit durable, et vous savez que certains psychologues désenchanteurs, je le reconnais, mais assez perspicaces, sont d’accord pour affirmer que les mariages de passiou ont le grave défaut habituel de u’offrir que de médiocres garanties de durée.
Le voici donc à Paris, en contact avec l’esprit français, avec ce qu’il y a de plus brillant dans l’esprit français. Comment va-t-il en dégager
îJcssenfciel ? Toujours, on retrouve sa note d’ironie, sa délicieuse fantaisie, mais si expressive, que toute lesrsence psychologique s’en dégage, et par contraste aussi, sans qu’elle soit indiquée autremeait que sous le voile de l’allusion, celle de l’A'llemand :
(( — Je suis certain que les morts s’amusent beaucoup plus à Paris que les vivants chez nous. Quant à moi, si je savais qu’on pût exister à Paris en qualité de «pectre, je me craindrais plus la mort. Je prendrais seulement mes mesures pour être enterré au Père-Lachaise, afin de pouvoir faire mes apparitions à Paris entre minuit et une heure. Quelle heure délicieuse ! Lt vous, mes compatriotes, quand vous viendrez à Paris après ma mort, et que vous verrez mon spectre eri’er la muit par les rues, ne vous effrayez pas: :je ne serai pas un revenant terrible, à la triste manière, allemande, mais un spectre parisien, qui revient pour son plaisir ! »
Il n’ironise pas toujours... Plus exactement, par la loi des contrastes, qui équivaut, en littérature, à celle des ombres et des lumières en peinture, Henri Heine utilise l’ironie à travers son œuvre pour mieux nous faire sentir les pages graves et profondes :
(( — Combien les légendes populaires de la France sont belles, éclatantes et claires, comparées, aux légendes de T’Allemagne, ees tristes enfantements, pétris de sang
ALLEMANDS CONTRE l’aLLEMAGNE
■et de nuages, dont les formes sont si ^grises et ,,si blafardes, et l’aspect si cruel ! »
Et quand il veut donner un jugement d’en- •somMe sur notre littérature française, c’est en faisant un retour à son ironie cinglante et en rappliquant aux cuistres de sa nation en général, à Guillaume Schlegel en particulier :
(( Nous vîmes avec joie et orgueil notre belliqueux compatriote démontrer aux Français que toute leur littérature classique ne vaut rien, que Molière est un bouffon et un farceur, et non pas un poète; que Racine a également bien peu de valeur, et qu’en revanche, nous autres. Allemands, nous sommes incontestablement les Dieux du Parnasse. Son refrain était toujours que les f rançais sont le peuple le plus prosaïque du monde, et qu’il n’y a pas du tout de poésie en France. )>
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Dans ces divers morceaux, bien expressifs pourtant, d’Allemagne n’est visée cju’indirectement. Ce que nous sentons, sous les traits de la sympathie accordée au génie français, c’est, avant tout, la prédilection marquée d’un esprit libre de toute attache — car n’oublions pas que Heine est d’origine sémite — et qui prend nettement position. C’est peu, cependant, pour lui, que de préciser ses sympathies : il faut qu’il marque ses antipathies. Nous allons voir avec quelle force !
Dans la période où il composa ces pages sur l’Allemagne, le poète n’appartenait à aucune confession : il était loin encore de la fameuse évolution qu’il accomplit à la fin de son existence, sous l’action de la souffrance et qui, du sceptique enivré de la joie de vivre, devait faire un croyant, et un croyant qui proclame son erreur à la face du monde. Il était donc alors dans le meilleur état d’esprit pour juger en toute liberté, puisqu’il ne se rattachait à nul dogme. Quelle singulière valeur cela donne à la déclaration suivante et à la conclusion qu elle amène sur 1 état de la psychologie allemande !
(( Vous le savez, dit-il, je ne suis point partisan
du catholicisme. Le protestantisme fut pour moi plus qu^une religion..., ce fut une Tfiission.,. Lt pourtant, je dois à la vérité de dire que dans les Annales du Papisme, jamais je n’ai trouvé de misères pareilles à celles de la Gazette évangélique de Berlin. Les mauvais tours les plus louches des moines, les plus mesquines taquineries de couvents sont choses nobles et généreuses auprès des exploits chrétiens de nos orthodoxes et piétistes dans leur guerre contre les rationalistes.
Ah !... c’est bien l’histoire de tous les temps que Heine nous retrace là, c’est plus particulièrement l’esprit de toutes les querelles religieuses dont souffrirent les plus grands et les plus purs, depuis Jésus jusqu’à Spinoza. « Les communions
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religieuses, a drt magnifiquement Renan, berceaux bienfaisants de tant de sérieux et de vertus, n’admettent point qu’on ne se renferme pas exclusivement dans leur sein ; elles ont la prétention d’imprégner à jamais la vie qui a pris chez elles ses commencements. Elles traitent d’apostasie la légitime émancipation de l’esprit qui cherche à voler seul ». Mais ce serait peu faire l’observation s’il-ne touchait au fond même de la psychologie qui la commande —■ car sous chaque manifestation extérieure de l’être il y a une cause psychologique qui la détermine et qui en apparaît bien l’ultime raison. Ici, c’est la doctrine de haine, que l’on trouve au fond de ce peuple qui ne connaît point l’amour. Ecoutez ces paroles saisissantes, qui prennent un singulier relief, tout leur relief à la date où nous les rappelons, éclairées à la lueur sinistre des incendies ordonnés par leurs chefs à travers les régions dévastées de la Fiance, de la Belgique et de la Pologne russe :
(( — Vous n’avez aucune idée, vous autres Français, de la haine qui éclate en de telles occasions; mais les Allemands sont plus rancuniers que les peuples d’origine romane. Cela tient à ce qu’ils sont idéalistes jusque dans la haine. Nous ne nous fâehons pas i)our des choses futiles, comme vous le faites, pour une piqûre de vanité, pour une épigramme, pour l’oubli d’une carte de visite. Non, nous haïssons chez nos ennemis ce qui est le plus essentiel le plus intime, la pensée. Vous
êtes inompts' et swpe'tiieiels dans la haine comme dans= Vamour. Nous autres, Allemands, nous détestons radicalement et d’une manière durable. »
Il existe un adage fameux qui dit qu on n’est jamais trahi que par les siens ! Et, certes, le jour où H. Heine écrivait cette page, il mettait à nu le fond même de la. mentalité germanique.' Mais qu’il est beau, le rôle du poète, lorsque dansune vision' synthétique des choses, assez semblable à celle que nos aviateurs peuvent avoir du vaste' territoire qui s’étend sous eux, il embiasse les^ ensembles, lorsqu’il se confond avec la mission du prophète et qu’il s’égale à lui. Prophète, Heine ne^rétait-il pas, le jour où, sous le vernisapparent die la civilisation, ou, pour employer leur affreux mot, de la Kultur, il dévoilait la férocité' des primitifs instincts par où ils s’apparentent à. la brute :
(( — Le Christianisme a adouci, jusqu’à un certain point, la brutale ardeur batailleuse des Gérmàïns. Mais il iVa pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l’encbaîne,: viendrai à se briser, alors débordera à nouveau la féro'cité des anciens combattants. Vexaitation fréiiétique des Eersekers que les poètes du Nord chantent encore aujourd’hui. Alors les vieilles divinités guerrières se lèveroait dé leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire. Thor se dressera avæ son marteOni g-igantesque et démolira lescathédrales gothiques.' »
ALLEMANDS CONTRE l’ALLEMAGNE
Les progrès de la civilisation ont fait des pas de* géants, depuis les temps lointains de Thor, et même depuis ceux plus rapprochés de Heine\ modifiant les moyens d’action, mais non pas- l’âme Immaine. Ce n’est plus au marteau que l’on travaille, car les pièces de 420 s’y sont fort avaii»tageusement substituées, et la besogne n’en est faite que plus rapidement — témoins Ypres, Lou>vain, Soissons et Reims.
Si nous en avons fini avec Henri Heine, ce n’est point que la matière soit épuisée— il s’en faut — c’est que notre place est limitée et qu’il nous faut passer à d’autres qui requièrent impérieusement nos soins, car il paraîtrait invraisemblable cju’une nation riche de grands hommes comme l’Allemagne n’eût point trouvé parmi eux de's esprits assez clairvoyants et assez équitables pour démêler la psychologie foncière de la race.
Au premier rang de ceux-ci et tout à côté de Heine, il faut citer Nietzsche. Commençons par le replacer dans son vrai cadre en réfutant une opinion facile et un peu vulgaire, qui a cours sur lui et ne tend à rien moins qu’à fausser l’idée qu’on s’en doit faire. En France on a beaucoup trop pris l’habitude de considérer en Frédéric Niétzsche, h
théoricien du surhomme, et, par une conséquence logique, de ne voir en lui que l’apôtre, sinon l’initiateur des doctrines de force brutale qui eussent fini par triompher dans le monde et par asservir les éléments latins aux germaniques si les événements ne s’étaient chargés d’y mettre bon ordre.
Il y a là, faut-il le dire, une singulière étroitesse de conception. Sans doute Frédéric Nietzsche a été le théoricien du surhomme ; si ce point de vue a surtout frappé, c’est que par sa nouveauté il violentait ropinion, et qu’à l’instar de certaines femmes, l’opinion ne déteste pas d’être brusquée : auprès d’elle c’est même là une des meilleures conditions de succès. Mais combien d’autres éléments de richesse intellectuelle y avait-il en Frédéric Nietzsche ! Il y avait d’abord en lui un poète, un grand poète — un homme qui, vivant en perpétuelle communion avec la nature, et ayant pris l’habitude de penser, non point, comme tant de gens de lettres, entre les quatre murs de leur cabinet de travail, ce qui rétrécit les idées, mais dans la riche atmosphère des paysages alpestres, s’en était trouvé tout vivifié, exalté si je puis dire jusqu’à une sorte d’état dionysiaque, et ayant adopté comme observatoire sur le monde, les sublimes plateaux de FEngadine, y avait contracté l’habitude d’embrasser des ensembles. C’est là tout justement le contraire des individus de sa race, si
ALLEMANDS CONTRE l’aLLEMAGNE
Ton en croit Goethe, puisque Gœthe nous déclare que « rAllemand est excellent dans le détail, et piteux dans l’ensemble !
Chez Nietzsche, il y avait en outre, — et c’est par là sans doute qu’il est le plus original — une admirable culture gréco-latine, superposée au fond germanique que nous entendons bien ne pas méconnaître, la culture qui inspira, ce prodigieux livre : UOrigine de la Tragédie^ et qui permit à cet esprit libre de porter sur son pays les jugements les plus indépendants et les plus cruellement ironiques, plus ironiques encore et plus durs que ceux de Heine.
Pour s’en convaincre, il suffira de lire ce juge ment sur Vâme allemande qui est à la base de tout, car, en cela, Frédéric Nietzsche . est un élève de notre cher et illustre Taine qu’il adrnirait et voyait dans la psychologie —, qu’elle soit déductive et, comme telle, fruit de l’observation ou purerement intuitive et par là, plus saisissante encore — l’assise de toute littérature.
Ecoutez ceci, qui vaut la peine d’être détaillé et médité dans toutes les nuances :
(( — L’âme allemande est, avant tout, composite, d’origines multiples, faite d’éléments ajoutés et accumulés, plutôt qu’elle n’est vraiment construite : cela
tient à sa provenance. Un Allemand qui oserait s’écrier t (( Je porte, hélas! deux âmes en moi )), se troniperait d’nn joli chiffre d’âmes... L'Allemand est à son aise, parmi les voies furtives qui mènent an chaos, et commetonte chose aime son symbole l’Allemand aime les nuages et tout ce qui est indistinct, naissant, crépusculaire. L’incertain, rembryonnaire, ce qui est en voiede transformation, de croissance, lui donne l’impression de la profondeur. L’Allemand Ini-meme n’est pas..., il devient, il se développe..., idée aujourd’hui souve'raine, et qui, alliée à la bière allemande et à la musique allemande, est en train de germaniser TEuropeentière... ))
Il n’est pas im mot de tout celà qui ne soit à détacher, à méditer, à rapprocher des événementsactuels. Mais voici mieux encore :
(( — La lourdeur du savant allemand, son maiiquîe* de délicatesse sociale, s’allie déplorablement bien à uneacrobatie interne et une audace d’agilité redoutable. Voulez-vous voir Vâme allemande grande étalée..., jetez un coup d’œil sur le goût allemand^ l’art allemand, les mœurs allemandes. Quelle indih’érence de rustre à l’égard de toute espèce de gont ! Quel mélange dece qu’il y a de plus noble avec ce^ qu’il y a de plus vulgaire! L’Allemand traîne son âme; il traîne longuement tout ce qui .lui arrive. Il digère mal les événement» de sa vie.. La profondeur allemande n’est souvent qu’une digestion pénible et languissante... Il est sage pour unpeuple de laisser croire qu’il est profond, qu il est gauçhe,. qu’il est bon enfant, qu’il est honnête, qu’il est malhabile — il se pourrait qu’il y eût à cela plus que-
ALLEMANDS CONTRE l’ALLEMAGNE
de la sagesse..., de la profondeur. Et enfin, il faut bien faire honneur à son nom : on ne s’atppelle pas impunément; das tiusche Volk^ das taeusclie Volh: le peuple qui trompe. »
Ah ! le sangiant portrait, où il semble qu’avec son pinceau, l’artiste ait voulu souffleter le modèle, et qui prend aujourd’hui toute sa valeur expressive î Quelle satisfaction intérieure, quelle volupté de l’esprit n’eût-il pas goûté, le solitaire de Si'ls Maria et des hauts plateaux d’Engadine, s’il avait vécu assez longtemps pour voir la confirmation de sa prophétie, et comme il se comprend qu’un tel homme et qui pensait avec cette liberté n’ait pas fait une carrière de kerr Prolessor dans le pays où plus que partout la servilité et les flexions de rein sont la condition du succès ! A cela il dut vite renoncer... Mais à cela aussi il devra la durée deson oeuvre I
Pourtant, comme s’il craignait que son portrait ne fût point assez poussé, que la ressemblance né‘ fut point rigoureusement exacte, Frédéric Nietzsche y ajoute un trait nouveau qui lui donne son accent moderne et auquel seront, sensibles tous ceux qui voyagèrent en Allemagne ces vingt dernières années et qui assistèrent au triomphe' du Kolossal en tous genres qui marque le goût allemand.
(f — L’Allemand amon-celle autour de lui les formes^ les couleurs, les produits et les curiosités- de tous les
temps et de toutes les zones, et produit ainsi ce modernisme de foire bariolé, qu’à leur tour ses savants définissent comme (( ce quHl a de moderne en soi ». Et il demeure lui-même tranquillement assis au milieu de ce tumulte de tous les styles I M^ais avec ce genre de culture, qui n'est, en somme, qu’uine flegmatique insensibilité à l’égard de la culture, on ne peut pas vaincre des ennemis comme les Français, qui possèdent, eux, une véritable culture productive, quelle qu’en soit la valeur, et que nous avons imitée en toutes choses, généralement avec beaucoup de maladresse. »
Je ne sais pas si quelque fervent admirateur de Frédéric Nietzsche, comme l’Impératrice Elisabeth l’était de Henri Heine, eut l’idée, comme celle-ci de faire élever dans la province de Saxe, son pays d’origine, une statue au penseur de VOrigine de la Tragédie, qui certes la mérite. Mais ce que je sais bien, c’est que les quelques lignes précédentes eussent amplement suffi à le noter comme indésirable par les autorités de son pays, surtout ■si, en face du premier volet du Dyptique qui est le portrait de l’Allemand, on prend soin de disposer le second, celui du Français,
(( — Aujourd’hui encore, la France est le refuge de la culture la plus intellectuelle et la plus raffinée que Pon trouve en Europe, et reste la grande école du goût; mais il faut savoir la (( découvrir », cette France du goût. Qui en fait partie, preoid soin de se tenir caché. Voici qui exprime parfaitement la curiosité naturelle aux Français, leur richesse inventive dans ce