‹ Vers la victoireChapitre 4 sur 17 · PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIII

meurtri s’est fait, dans les hôpitaux où elles cachent leurs larmes, plus tendrement pitoyable aux camarades blessés des fils qu’elles ont perdus.

M. Paul Fiat a devancé, en termes d’une noble émotion, l’hommage que l’Histoire rendra aux femmes vaillantes et généreuses de France. Il les a vues à l’œuvre. Il sait et il a pu dire l’ardeur, la délicatesse, la spontanéité de leur dévouement. Les ambulances, les hôpitaux et les ouvroirs ont, à leur manière, accompli le même rapprochement et la même fusion que les tranchées. Ce n’est pas vainement que des femmes de toutes les conditions sociales, de tous les mondes, de toutes les professions et dp toutes les confessions, auront secouru, souffert et espéré ensemble. II y a des mépris, des rancunes ou des préjugés qui ne survivront pas à la guerre. La victoire morale que nous remporterons sur ilous-mêmes ne sera pas moins féconde que la victoire remportée sur l’Allemagne. Et ainsi à la joie de sa défaite s’associera la satisfaction de notre relèvement. Double revanche, et doublement glorieuse, que ses hommes d’Etat, ses penseurs et ses généraux, dont la Kultur est étrangement dépourvue de psychologie, n’avaient pas fait entrer dans leurs calculs.

Mais il ne suffit pas de vaincre l’Allemagne, il faut l’abattre, et la réduire à l’impuissance, et la haïr. M. Paul Fiat dit : Soyons durs, Je le dis avec lui, non par représaille — et pourtant comme les représailles, après tant de forfaits, seraient légitimes ! — mais par précaution. Il ne faut pas qu’une paix (( louche, fausse ou débile )) permette à cette force de barbarie de se reconstituer pour menacer et troubler le monde qu’elle opprime depuis un demi-siècle. Qui parle ainsi ? C’est Anatole France, dont M. Paul Fiat a jugé les illusions anciennes avec une sévérité qui n’a pas tenu suffisamment compte des retouches que la terrible leçon des événement a loyalement inspirées au maître écrivain. Presque en même temps que le livre Vers la Victoire de M. Paul Fiat, des pages d’Anatole France seront mises en vente, au profit de l’Œuvre des Mutilés de la Guerre, sous le titre de Sur la Voie Glorieuse. Les deux titres révèlent plus qu’une coïncidence. Ils sont l’expression d’une même confiance et, sur le point capital de la^^aix rigoureuse, d’un entier accord. Anatole France veut, dans l’intérêt de l’humanité, de sa sécurité, de sa liberté et de ses espérances, l’anéantissement du militarisme

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allemand. Il se refuse avec indignation à (( une défaillance honteuse » ou à « une sensibilité maladive )). Et il s’écrie avec une noble élo- QUGnce : « Il ne faut pas que le sang de nos freres, de nos enfants, tombés pour la cause de la justice et de la liberté, crie contre nous. Nous devons à leur mémoire d’achever leur ouvrage. Nous devons aux héros et aux justes morts devant 1 ennemi une tombe tranquille, où les lauriers et les oliviers ne meurent jamais. » Ainsi la nécessité d’imposer à l’Allemagne une paix dure ajin quelle soit durable réunit tous les partis. S’il se rencontrait des esprits débiles ou des cœurs amollis pour demander une paix précoce, ou une paix stupidement généreuse, ils ne trouveraient pas d’écho. La pire des victoires serait celle qui préparerait une abdication. Elle associerait une imprudence a une honte. La France et ses alliés ne consommeront pas ce suicide. Les intellectuels allemands se sont solidarisés avec le militarisme allemand dont ils n’ont désavoué aucun crime. Ils ont proclamé le droit de la force. La force leur répondra en assurant au droit humain des garanties que la barbarie teutonne ne pourra pas violer et des barrières que ses armées dissoutes ne pourront pas franchir.

■îr

Le livre de M. Paul Fiat déborde son titre.

Ce nest pas seulement Vers la Victoire qu’il nous conduit à travers des réflexions historiques et philosophiques où l’on goûte, à le suivre, le plaisir que l’on peut recevoir d’un esprit cultivé, d’une parole aisée et d’une conscience indépendante. 11 pose aussi certaines des questions qui suivront la victoire. 11 y aurait sans doute imprudence à les soulever toutes. Les événements peuvent leur donner une forme nouvelle ou une accentuation particulière. On risquerait, si l’on voulait se prononcer trop tôt, des démentis et des surprises. D’ailleurs l’heure est toute à l’action. 11 ne faut vouloir que la victoire et ne préparer qu’elle. Quel prophète pourrait se flatter d’en mesurer les conséquences ? Je goûte donc la prudence et la discrétion avec lesquelles M. Paul Fiat a effleuré les problèmes qui surgiront demain. C’est surtout de la littérature qu’ils s’est occupé. Je crois bien qu’il conseille aux littérateurs d’entrer dans les assemblées parlementaires. Ne risquerais-je pas de paraître trop exclusivement homme politique, et jaloux de garder le terrain habituel de mes chasses, si je me hasardais à le contredire ? Pourtant, je ne sais pas si les

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hommes de letres ne feraient pas mieux de préparer les lois que de les voter. Veuillet disait qu’ (( un peuple qui donne la parole aux poètes sur les affaires de l’Etat est un peuple abêti ». C’est que Veuillot, si grand écrivain, manquait de mesure. Mais un Lamartine, qui déchaîne une révolution par sa parole, et un d’Annunzio, qui entraîne un peuple vers une guerre nationale, n’en sont pas moins des exceptions, dont le génie seul n’explique d’ailleurs pas l’action. La guerre, si tragique et si glorieuse, si féconde en tristesses et en héroïsmes, pleine d’cinecdotes, de souvenirs et d’enseignements, aura de quoi solliciter les historiens et les romanciers, les auteurs dramatiques et les poètes, sans que leur talent s’essaie et s’égare sur la scène parlementaire.

M. Paul Fiat, recherchant ce que sera la littérature de demain, a surtout établi avec force €e qu elle ne sera pas. 11 est probable, comme il le croit, que le sentiment et l’idéalisme y prendront la place que la sensation et l’instinct ont,* depuis quelques années, trop brutalement usurpée. La mort, acceptée ou recherchée comme le risque des existences individuelles, nécessaire à la vie collective d’un peuple, y trouvera son vrai prix, supérieur à la joie de

vivre. Entre le dévouement qui se sacrifie et

l’égoïsme qui se satisfait la guerre a imposé, au profit du devoir sur la passion, un choix dont la noblesse prolongera longtemps ses effets dans la conscience nationale.

La littérature brutale, dont J.-J. Weiss analysait déjà l'éclosion en 1858 dans un article célèbre, se ressentira inévitablement du nouvel état d’âme créé soit par le conflit européen, soit par ces conséquences, et peut être M. Paul Fiat pourra-t-il, dans quelques années, donner comme conclusion à un nouveau livre le vœu exprimé par son prédécesseur, si injustement oublié, de la Revue Bleue : a La littérature a ressaisi l’estime de l’homme et s’est élevée aux pensées les plus hautes. »

Ces hautes pensées inspireront-elles le mouvement et l’action politiques? L’auteur de Vers la Victoire n’est pas tendre pour les politiciens. Je lui concède sans peine que le régime parlementaire a été singulièrement déformé et que le suffrage universel, dont personne ne se rencontrerait pourtant pour demander la suppression, n’a pas toujours été guidé par le souci exclusif des intérêts généraux du pays. Mais la séance du 4 août 1914, si magnifique par sa sponta-

PREFACE

néité, sa dignité et sa fermeté clairvoyante, n a-t-elle pas racheté des fautes, expié des erreurs et peut-être même apaisé des remords sur lesquels 1 union sacrée commande le silence ?

S il est trop tard pour récriminer, est-il trop tôt pour prévoir? M. Paul Fiat ne s’aventure pas sans précautions sur un terrain dont il sait les dangers, mais « chacun, dit-il, sent, à part soi,, qu il est impossible qu’il n’y ait pas quelquelque chose de changé dans les mœurs politiques )).

C est, d un point de vue plus général, l’avis de M. Henri Bergson, qui a fait à une conférence de M. Paul Fiat l’honneur d’une introduction ou se retrouvent ses qualités, à la fois habituelles et extraordinaires, de pénétration, de finesse et d’élégance. M. Bergson se demande ce que sera la France de demain. Et il répond tout de suite : ((Elle sera ce que nous voudrons qu’elle soit. » Cette hère et ferme déclaration fait ainsi, dans les événements futurs dont la victoire sera la préface, leur part à la liberté et a la volonté humaines. Elle écarte des théories qui se reclament arbitrairement de la science pour assigner à l’histoire des lois inéluctables dont le fatalisme aurait pour effet de condamner et de décourager l’action. Un pays

iait sa destinée. Mais précisément parce qu’il en est le maître, il est impossible d’en prévoir les conditions avec une précision rigoureuse et une certitude complète. Ne peut-on pas, du moins, discerner la direction dans laquelle s’exerceront les forces et les volontés créatrices ? Oui, répond M. Henri Bergson, a pourvu que la prévision s’attache à ptolonger des tendances plutôt qu à prophétiser des événements et qu’elle tienne compte, avant tout, des éléments psychologiques du problème ». Selon cette méthode et avec ces données, l’éminent philosophe pense que la France victorieuse « voudra et pourra conserver assez de force et d élan pour se porter à des destinées de plus en plus hautes ».

On ne saurait attacher trop de prix à un témoignage aussi autorisé et aussi désintéressé. 11 appartiendra aux hommes politiques d’y puiser des raisons de croire et d’espérer, de vouloir et d’agir.

La France de demain ne sera pas, elle ne pourra plus être la France d’hier. L.es tranchées, en confondant les Français dans les mêmes fatigues et dans les mêmes périls, les ont révélés à eux-mêmes. Leurs divisions étaient faites trop

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souvent d’une ignorance réciproque. Ils ont, sous le feu de l’ennemi, vaillamment supporté ou affronté en commun, appris à se mieux connaître et, se connaissant enfin, à mieux s’aimer. L'horreur et la grandeur de la guerre leur ont montré la vanité de certaines querelles où l’esprit de parti avait plus de part que l’intérêt national. Ils sentent qu’on s'est parfois servi d’eux sans les servir. On ne les trompera plus. Leurs yeux reviendront avec des clartés qu’on n’éteindra pas. II y a des choses dont la guerre aura rendu le retour impossible. Les partis, tous les partis, devront s’élever au-dessus d’euxmêmes pour se hausser au rang de ceux qui rapporteront, avec la victoire, une France nouvelle. Quels en seront les traits distinctifs ? Ni M. Henri Bergson, ni M. Paul Fiat ne se sont essayés à les discerner. Je me garderai bien d’opposer à leur prudence une audace prématurée. 11 est plus facile, dans cet ordre d’idées, d’espérer que de prévoir et il faut compter avec ce que M. Bergson appelle, d’une expression pittoresque, les chiquenaudes imprévues. Mais est-il téméraire d’espérer que la victoire prolongera l’esprit de discipline, de cohésion et d’union dont elle aura été faite elle-même ?

Tant de problèmes surgiront, et si nouveaux, et si vastes, et si complexes, qu’il n’y aura pas

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trop, pour les résoudre, du concours de toutes les volontés, de toutes les compétences et de tous les dévouements. La question de la race elle-même, menacée par T alcoolisme, se posera de telle sorte qu’il y aurait, à ne pas l’aborder avec un ferme courage, une véritable désertion de l’intérêt national. Je n’en sais pas de plus angoissante et de plus urgente. La France sera ce qu’elle voudra être, mais il faudra d’abord vouloir que la France soit. La crise de la dépopulation, aggravée par les ravages de la guerre, résume tous les problèmes où se jouera l’existence nationale. La façon dont on l’abordera sera révélatrice et décisive. La victoire remportée contre la barbarie extérieure n’aura tout son prix que si elle est suivie d’une autre bataille, celle-ci voulue délibérément par nous. Et la guerre, malgré tant de misères, de douleurs et de sacrifices, sera doublement bienfaisante si elle a successivement libéré la France, consciente, maîtresse et responsable de ses destinées, de l’oppression allemande qui la menaçait au dehors et des fléaux qui la ravagent au dedans.

Louis Barthou.

Quelques traits de l’Jlme française

Lu politique «ïe revanche des Français est soutenue par une foi inaltérable en l'indestructibüité des forces vitales de la Nation. Ce dogme se base sur toutes les données de l’Histoire de France. Aucun peuple n’a, chaque fois, réparé aussi vite les suites d’une catastrophe nationale; aucun n’a retrou'vé avec la même aisance le ressort, la confiance et l’esprit d’entreprise après de cruels mécomptes et des défaites écrasantes.

Prince de Bulow.

Durant la lutte épique qui met aux prises, nous ne savons pour quelle durée, les trois quarts de l’Europe dite civilisée, et au cours de laquelle ceux •qui, généreusement, s’attribuent la plus haute culture, auront donné l’exemple inattendu, mais, somme toute, salutaire, de la plus affreuse régression aux iDires instincts de la brute, chacune des nations intéressées aura découvert son âme mise a

VERS LA vie: O IRE. 1

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mi, et cet aveu dépouillé d’arlilice aura servi à préparer la plus précieuso contribution qui, depuis un siècle, ait été fournie à l’histoire du Monde.

L’xVllemagne aura montr'é, clans une lumière si-, nistre où l’ombre des viclimes se dresse contre des murs illuminés par les reflets de 1 incendie, sa colossale puissance d’organisation, subordonnée à un plan depuis longtemps mûri et vouée aux seuls instincts de haine. Nous montrerons tout à 1 heure, sous la garantie d un illustre Allemand, «ciuel lang occupent ces instincts dans la constitution de 1 âme allemande. Et c’est là à peu près tout ce c[ui reste de la fameuse Gemulhlichkeit^ cjue nous vantaient nos maîtres de la ciuinzième année. Après la haine, le mensonge et respionnage cpù en est la consécration politicpie, auront apparu comme les traits essentiels de la race. L espionnage, il était partout organisé, érigé à la hauteur d’une institution d’Etat, depuis ces officines où d’innombrables employés,, de nom à désinence allemande, préparaient les rapports cpi’ils envoyaient à leurs chambres de commerce,sur la topographie des lieux marc|'Ués pour l invasion, juscpià 1 ambassade allemande où des listes d illustrations parisiennes étaient dressées par les représentants de 1 Empire

(1) Rien de curieux comme de relire à -distance nos jugements sur cet intéressant personnage. C’est ainsi que M. Jiile^ Huret écrivait, voici un an. (( Il adore sa femme. Se trouvant à la chasse, en compagnie dedeux ou trois intimes, il la voit arriver sans être du tout attendue. Tendrement ému de cette surprise, il sauta de cheval et l’embrassa pendant trois minutes. Que voilà donc un kronprinz et une kronprinzessin «pontaoiés et tendres]

QUELOUES TRAITS RE r’aME FRANÇAISE 3l

<311 vue d’iine 'OcciipatioR procliaia^ de la capitale... jusqu’à la tribune des Teprésentani-s ’ de la presse étrangère an Parlement, où l’on pouvait voir,où j’ai vu, durant deux années, 'un célèbre docteur de Berlin, principal rédacteur d’un de nos magazineis internationaux, de qui la ligure s’épanouissait de joie •chaque fois que les débats publics y marquaient un aflaissement dans la conduite de nos affaires exté- 1 ‘ieiii’es !... Combien nous nous monitrâmes naiifs et confiants... Français incorrigibles que nous sommes ! c est trop peu de le dire... 11 faudra que ce soit une leçon pour l’avenir. Quoi de surprenant, après tout, venant d un peuple où les dirigeants se comportent a la façon d’apaclies, où l’héritier au trône apparaît comme une émule de Garnier et de Bonnot (1), de sinistie mémoire, où des corps réguliers d incendiaires marchent en j^ays conquis, parallèlement avec 1 artillerie et la cavalerie, où la -charité féminine se manifesté sur les champiS' de bataille sous la forme ^ d’injections de strychnine à

Le voilà bien, le

En face de la psychologie allemande, la psychologie française se révéla dans aine pleine lumière, dont il faut aujourd’hui,comme pour celle du spectre solaire, décomposer les rayons, car elle ira profond en nous et servira, dans l’avenir, à nous permettre de discerner les manques et de combler les lacunes.

Il y a deux sortes de courage : le militaire et le civique. Du premier, l’hiistoire de France tout entière montre qu’il est une vertu essentielle de la race. Le drame épique de 1914 n'aura donc rien appris de nouveau au monde, puisque,d’un tel point de vue,il n’aura été que la suite d‘un passé glorieux et qui laisse un sillage de flamme à travers dix siècles d’histoire. Du moins aura-t-il démontré que hautes les calomnies dont, au dehors, on nous chargeait, par envie de nos qualités brillantes — celleslà même dont certains de nous se faisaient l’écho — ne reposaient sur aucun fondement solide, puisque la France entière allait retrouver runanimité de son élan sous la menace de l’agresssur ! Les magnillques actions d’éclat de nos soldats sur la ligne de feu correspondirent exactement à l’inoubliable élan dont furent les témoins enthousiastes tous ceux qur

QUELQUES TRAITS DE l’aME FRANÇAISE

assistèrent au départ des différentes classes durant les premiers jours de la mobilisation. De qui partait à la rencontre de l’ennemi avec une telle foi dans la victoire finale, nous comprîmes que l’on pouvait tout attendre comme héroïsme sous la mitraille, et les traits innombrables —■ innombrables autant que divers — de leur endurance et de leur mordant sous le feu, ne font que continuer les exploits quasi-légendaires dont est tissée la trame de notre Histoire !

Mais il est un autre courage qui, pour avoir moins d’éclat visible que celui du combattant, pour frapper moins vivement l’imagination des foules, garde pourtant sa valeur et sa isignifîcation aux yeux de qui s’applique à réfléchir ; c’est celui que l’on baptise : courage civique et ([ui trouva, durant les premières semaines de la campagne française, une si belle occasion de s’illustrer. Je demande qu’il me soit permis ici de rééditer quelques-unis des termes précis dont j’usais, dans une circonstance récente. Tandis qu’un certain nombre d’âmes timides — il va sans dire que je ne parle pas du Gouvernement, obligé de se soustraire aux piègeis de Tennemi — quittaient l’enceinte de Paris, la masse donnait ce bel exemple de constance et d’intrépidité, de demeurer ferme à son poste, ferme et inébranlable, se

considérant comme la gardienne des pierres et mo*niurnents légués par nos pères, cfui figurent la gloire du monde civiliisé. Et pourtant quelles craintes légitimes venaient assiéger ses nuits ! La certitude, ou, tout au moins, la probabilité que l’entrée des Allemands k Paris, ce devait être, en même temps qu’une suprême humiliation aux 3 ^eux du monde,, la plus lourde -et la |j1us grossière oppression que jamais vainqueurs d’un pays aient fait peser sur des vaincus ! Qu’est-ce, en effet, que cela représentait à nos yeux ? Nous n’avons qu’à évoquer nois nuits et les hallucinations cpii les meublaient! C’élaionl nos vieilles pierres, nos chers monuments, livrés au pillage et au feu, nos demeures souillées, plus encore... c’était la chair vivante et souffrante, nos femmes, nos sœurs, toute cette grâce, toute cette beauté, j’ajouterai : toute cette bonté de la capitale,, exposées à la dure agression des Teutons... et qui sait juisqu’où ils fussent allés ! Ah î j’avoue qu'à cette pensée mon cœur défaillait, et, si je songe à. la façon dont ailleurs ils se sont conduits, n’avaisje pas raison d’avoir de telles angoisses ?

Il y a un mot du chancelier Bethmann-Holweg,. digne ministre de l’homme de proie qui, sur le monde, a déchaîné cette guerre impie, et qui me revient à la mémoire. Un jour, dans la période des grands armements de l’Allemagne, il disait au Reichstag, pour justifier ses demandes de crédit :

OUELOUES TRAITS DE l’aME FRANÇAISE 7

<( Si nous ne garnissons pas la frontière de Prusse Orientale,un jour viendra oii les hordes de Cosaques entreront à Berlin pour s'attaquer à nos femmes et à nos filles. » On entend bien que j’use ici d’une périphrase. Par^jineÜLéjgitû et crible ironie du destin, nous pouvons dire aujourd’hui, que cette heure approche, et il nous faut ajouter : juste rej:^ vanche de la Belgique et de la France. Même contre nXTs'^ires ennemis, ne souhaitons pas qu’une telle prédiction se réalise jusqu’à l'extrême, car il est dans le génie de notre race, et, si j’ose dire, dans sa mission surnaturelle, que nous, si forts et si vaillants à la guerre, nous demeurions des ouvriers de paix, pour tout dire, des chevaliers et des chrétiens ! En sorte que, par une seconde ironie du destin, nous aurons offert au monde surpris ce prodigieux contraste d’une nation, la nôtre, réputée anarchique, sans foi, déchirée par les disputes religieuses, et cependant donnant l’exemple de l’honnêteté, du respect des conventions passées, dirai-je de la charité vis-à-vis de l’adversaire lui-même ; cependant que les souverains alliés, dont Fun, sans trêve, avait à la bouche le nom de Dieu, tandis que l’autre, hypocrite félon, suivait en se signant la procession du Saint-Sacrement, s’entendirent pour proposer au monde les plus saisissantes leçons de rapine, de mensonge et de férocité ! Même à cette heure où légitimement nous pourrions nous aban-

donner à des mouvements de haine, je souhaile pour ma part que la rude main-mise des Cosaques du Tsar Nicolas, notre allié, soit épargnée aux femmes de Berlin, et je suis convaincu que celles qui me lisent pensent comme moi, parce qu’elles sont françaises et chrétiennes ; et cependant, nous autres hommes, comme les Anglais, nous a\ons çe'ferme propos de ligoter' à jamais et de rendre impuissant dans l’avenir le militarisme allemand !

Nos admirahleis soldats, petits par la taille, mais grands par le courage, auront collaboré à l’œuvre de libération salutaire, en faisant de leur coiqDS un rempart aux murailles sacrées de Paris, cerveau du monde et centre de la civilisation latine î Ah ! cher et grand Paris, de quelle tendresse reconnaissante et fidèle nous allons maintenant t’em elopper ! J’avoue, pour ma part, qu’à plus d’une reprise, j’avais méconnu ce qu il y a en toi de signification éternelle et profonde, toi qui figures à la fois ma grande et ma petite patrie ! Je t’a\ais trouvé souvent bien léger, frivole, et même, favouerai-je, un peu futile. C’était là m’attacher par trop au dehors, à ce vernis brillant qui recouvre de si puissantes réalités ! D’avoir été menacé par la souillure des Barbares, nous allons t’aimer maintenant davantage ! Et comme un être cher, pour la santé duquel on a tremblé, nous saurons te tenir encore ni us près de notre cœur !

QUELQUES TRAITS DE l'aME FRGNÇAISE 9

Par k plus heureux des rythmes, ou, si l'on veut, par une concordance étrangement expressive, les deux sexes collaborent chez nous à cette démonstration que le courage civique est aussi nécessaire que l’autre pour mener* à sa conclusion une épreuve du genre de celle que nous traversons. Souvent on m’accusa d’être misogyne, injuste pour l’effort féminin et ses diverses applications. C’était là étrangement méconnaître ma pensée et cette conviction, la mienne, à savoir que le domaine artistique et littéraire n’est évidemment pas celui où s’applique le mieux le génie de la femme. L événement Ta prouvé de façon surabondante. A toutes les créations sorties de leur plume je préfère, et je ne m’en cache pas, la leçon vivante et expressive de ces mères, de ces épouses,de ces sœurs qui marquèrent le plus saisissant courage civique et cet art de refouler les larmes qui viennent aux yeux dans les heures de trop grande tristesse, en substituant aux douleurs individuelles l’image du risque collectif.

Je demande qu’il me soit permis ici d’évoquer un souvenir personnel et qui date d’hier. J’ai fait partie d’une œuvre qui s’appelle l’œuvre des Trains de Blessés, et qui a pour but principal de ravitailler nos pauvres soldats quand ils arrivent du front dans les gares d’évacuation. C’est une œuvre admi-

VERS LA VICraiRE

rable, faRt-il le dire ? la plus utile, la plus urgente de toutes, qui vient d’être fondée sous les auspices du Syndicat de la Presse. Une de nos attributions consistait à enregistrer et à contrôler l’emploi des personnes qui veulent bien accepter d’accompagner les blessés dans les trains pour les soigner, de se trouver aux gaires pour leur distribuer les boissons chaudes et les aliments qui leur sont nécessaires. Il venait à nos bureaux, 50, 60, 100 personnes par jour, depuis les aïeules de 70 ans jusqu’aux jeunes filles de 16 à 18 ans. Et ces femmes, c’étaient toutes des mères, des épouses,des sœurs, des fiancées, ayant chacune quelque tête chère sous le feu. Il nous fallait demander à toutes, avant de leur assiigner un emploi, quel était l'état de leur santé... Eh bien î par un miracle unique et que seule peut créer la suggestion patriotique,toutes ces femmes étaient merveilleusement bien portantes ! Un médecin de mes amis, à qui je contais le miracle, me disait •. (( Mais alors... que deviendra notre métier ? » « Rassurez-vous, lui dis-je, âme timorée! Après la guerre, vos malades vous reviendront, votre salon d’attente se remplira à nouveau !... » Car le Risque, pour nous autres. Français, c’est le plus puissant des toniques, celui auquel nous devons la victoire, plus encore qu’à l’excellence de notre canon de 75 î Cet état d’âme de nos chères Françaises, portez-le à la dixième puissance... vous aurez celui de nos

QUELQUES TRAITS DE l’aME FRANÇAISE 11

•soldats ! C’est lui qui est en train de A^aincre et de restituer à la France le rang qui lui est dû dans le monde et qu’elle avait perdu depuis l’amputacîon de l’Année Terrible.

Nous venons de marquer la face de la médaille. Il convient de ne pas négliger le revers. Nous avons précisé notre première Aertu... ce qpi fît la France éternelle, et qui garantit sa durée...Laisserons-nous pour cela dans l’ombre nos lacunes et nos fautes ? La première de toutes, il faut bien le dire, c’est notre faculté croubli. Un grand écriA^ain, qui nous connaissait pour aA^oir vécu parmi nous, et solennellement renié sa patrie de naissance pour sa patrie d’élection, écrivait ces paroles mémorables qui, à l’heure présente, résonnent si douloureuse ment dans notre ame : « Nous ne haïssons pas pour des raisons purement extérieures, pour un froissement de vanité, une épigramme, une carte de visite sans réponse. Nous, nous haïssons en nos ennemis le plus intime de leur être, leur pensée. Vous autres Français, vous êtes superficiels, changeants dans la haine comme dans Tamour. Nous, Allemands, haïssons du fond de l’âme et pour longtemps. Etant trop malhabiles pour nous A^nger rapidement, nous haïssons jusqiFà notre dernier

•souffle. )) Et il ajoutait ceci : « La générosité, une bonté, non seulement généreuse, mais puérile clans le pardon des offenses, forme le trait londamental du caractère français. Cette vertu vient de leur principal défaut : l’absence de mémoire. Ils Jiont pas besoin de pardonner les offenses : ils les ont défà oubliées ! »

Henri Heine — puisc|u’il s’agit de lui — précisait en ces termes notre faculté d’oubli. C’est à elle que nous devons une part de la politique néfaste qui, dans l’ordre intérieur comme dans l’extérieur, a failli plus d’une fois nous entraîner aux pires destins. C’est grâce à elle que des politiciens, assurés du principe de non-responsabilité, cpir est une des formes, la plus grave, de l’oubli, commirent impunément des actes que toute autre nation eût traités de forfaitures, et punis comme telles avec la dêi’nière rigueur. En France, pourquoi ne pas le dire ? la responsabilité apparaît d’autant moins grande que le coupable est plus haut placé. Simple nonsens, puisque, logiquement, elle doit se mesürer au degré de culture... et c’est en escomptant cette grave lacune de notre organisation politique que furent commises les pires fautes de ces dernières années.

Il importe qu’à rheure des règlements décisifs et des comptes suprêmes, cette grave lacune s’amende — je n’ai pas dit : qu’elle disparaisse — car c’est un défaut de caractère chez nous, et comme on Ta

QUELQUES TRAITS DD l'aME FRANÇAISE 13

écrit, avec une vue profonde des réalités : « Les mœurs s’améliorent, le caractère presque jamais. » Celui qui atteint à modifier son caractère remporte une victoire plus difficile que tous les Austerlitz et tous les léna. Le jour où un écrivain célèbre, porteur du plus beau nom qui soit chez nous— nom qu'il avait élu entre tous comme un symbole et nullement reçu de ses pères — célèbre d’ailleurs par la virtuosité avec laquelle il modulait sur la f

doctrines, d’anarchie, et ayant contribué pour sa part à la déliquescence de toute une génération ; lorsque cet écrivain, dis-je, eut l’audace d’imprimer, après les liorrcurs de Senlis et de Louvain, (lu'une heure viendrait oii nous pourrions restituer aux Teutons un rang dans , notre amitié, il ne fit que manifester à un degré stupéfiant la faculté d’oubli que Heine nous reconnaissait. Il eut tôt fait d’ailleurs de reconnaître, au toile général, toute l’étendue de sa maladresse, et s’efforça d’y parer en s’offrant à prendre place sur la ligne des combattants. Offre vraiment gratuite et même légèrement nuancée d’ironie, puisqu’il savait bien que ses cheveux blancs lui interdisaient cet honneur !

Je conclurai donc en insistant sur ce grave danger de notre caractère, et sur les conséquences néfastes qu’il aurait, si nous y persévérions. Il importerait, pour bien faire, d’instituer toute une médication préventive qui agirait dans l’ordre moral à la

façon dont agissent dans Tordre physiologique certains vaccins. Le meilleur de tous les toniques, ce sera une visite des régions dévaistées par Tinvasion allemande, pour nous fortifier, je ne dis pas dans la haine^ mais dans Thorreur d’une race qui, victorieuse, nous eût abolis jusqu’au dernier. Le jour où les Allemands auront été repoussés au-delà du Rhin, ce sera un devoir patriotique d’aller méditer aux lieux même où s’exerça leur génie d’organisation, méthodique jusque dans la dévastation. Toujours par quelque côté, ne l’oublions pas, nous restons les descendants, et qui se reconnaissent à des signes certains, des combattants de Fontenoy, car le fameux : « Tirez les premiers » ne pouvait sortir que d’une ])oilrine française. Si le geste du chevalier compose une belle attitude, telle heure vient où il apparaît un pur non-sens. L'Allemagne, même vaincue, et seule avec la France, fût arrivée à tirer son épingle du jeu. Dieu merci ! les Anglais sont avec nous, et pareils aux bouledogues, ils ne lâcheront pas leur proie qu’ils ne Taient réduite à néant! C’esl la meilleure garantie de notre alliance, car eux seuls possèdent la froide décision qui est comme leur signalement, convaincus qu’avec une bête enragée on ne discute pas, mais on l’abat, sans commentaire !

Esquisse d’un Esprit nouveau

Une des conséquences les plus certaines, ou les plus probables de cette guerre, sera de rendre impossible, tout au moins dilficile, certaines positions morales où se complaisaient ceux que nous appelions jadis «. nos Intellectuels ». Par parenthèse, défions-nous un peu du mot, depuis que le fameux manileste d’outre-Rhin lui a imprimé un sens péjoratif. Beaucoup d’entre eux y étaient arrivés par le lent et souterrain travail de désagrégation que l’affaissement consécutif à la guerre de 1870, avait préparé et que favorisa le culte par trop exclusif des raffinements de l’esprit, comme l’humidité d’une serre chaude exalte en quelques heures l’épanouissement de certaines plantes. Cette attitude trouva son expression la plus caractéristique sous la plume d’un homme de lettres, d’incontestable talent, qui la manifesta en cette circonstance, je n’en doute pas, par snobisme d’initié :

(( Le jour viendra peut-être, écrivait-il, où l’on nous ■ enverra à la frontière. Nous irons sans enthousiasme : ce sera notre tour de nous faire tuer. Nous nous ferons tuer avec un réel déplaisir. Mou-

rir pour la Patrie : nous chantons d’autres romances, nous cultivons un autre genre de poésie. S’il faut d’un mot dire nettement les choses, eh bien, nous ne sommes pas patriotes ! »

Je laisse à d’autres le soin de s’indigner en face de déclarations où la verve de l’auteur, qui n’était nullement ^m anarchiste, mais simplement un artiste, dépasse évidemment le but qu’elle s’est proposé. Ce ne sont, à nos yeux, que témoignages outrés d‘un état d’âme qui fut commun à l’élite intellectuelle de notre jeunesse, pendant les heures les^ plus troubles du Dreyfusisme et l’actualisation des circonstances prêterait à l’indignation je ne sais quelle apparence de facilité dont il convient de se garder. Je ne crois pas que j’eusse jamais signé une profession de foi aussi catégorique ; mais je ne suis pas bien sûr qu’aux environs de la vingtième année j’aie été complètement étranger à l’état d’esprit qui l’a rendue possible : il ne me conviendrait donc nullement de faire la grosse voix. Ayant appartenu à cette génération des Enfants de la Guerre —■ la petite, celle de l‘8f70, puisqu’il est entendu que celle de 1914, nous l’appelons : la grande, — j’ai toute licence et presque le devoir de faire ma confession. Si elle datait d’aujoLird’hui, ce serait un bien tardif aveu. Mais elle est d’hier, c’est-à-dire d’avant la période

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