ESOLISSE D UN ESPRIT NOUVEAU
des hostilités. C’est là tout son mérite, et je demande qu’il me soit permis de rappeler les lignes qu’autrefois j’inscrivais sous ce titre : La Jeune Génération.
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« D’une façon générale, disais-je alors en parlant de notre jeimesse, je les vois qui se détournent de l’Idéologie, au sens où l’entendait Bonaparte, pour reporter tous leurs soins sur la vie active et les réalités immédiates. Pragmatistes, ils le sont, non point par théorie, mais par tendance spontanée de 1 être, et j imagine que si les plus cultivés d’entre eux se déclarent fervents disciples d’un Boutroux ou d’un Bergson, c’est qu’ils ont senti, en ces deux maîtres de la pensée, des rénovateurs de 1 âme contemporaine. L’oiseau s’est posé sur la branche, il attend un souffle qui favorisera son élan. La doctrine bergsonienne, c’est pour eux le souffle à la faveur de quoi s’orientera le nouvel effort, tout pratique, et qui cherche à étreindre des réalités. »
Et je concluais en ces termes : « D’un tel point de vue, reconnaissons que les résultats acquis sont déjà plus qu encourageants. Le dilettantisme anar •clrigue^ un Anatole France et ses'élégantes^modulations sur la flûte, qui avaient tant d’action sur la jeunesse aux environs de l’année 1900, n’au-
raient plus aucune chance de se faire écouter aujourd’hui. Je ne sais s-i je me trompe, mais je crains, pour cette gloire mondiale et disproportionnée, une terrible volte du destin. Honneur à ceux qui peuvent ainsi penser, et qui, devant les menaces de rétranger, ont repris conscience de leur devoir, comme des moyens par où ils pourront travailler à l unité du pays. Pour eux ce seia la plus précieuse de toutes les cultures, la meilleure de toutes les disciplines, car elle saura les mettre en garde contre les surenchères d'une démagogie qui nous a tant opprimés, et elle rendra impossible le retour aux affaires de la^inistre bande qu'i fut le cauchemar et la honte de ces dernières années
Je n’ai jamais visé au rôle de prophète. Pourtant, je'suis plus hetireux d’avoir écrit ces quelques lignes à la date de 19 ia, que tout le restant du volume, car la tragique grandeur des événements auxquels nous assistons vient y imprimer le sceau de rauthenticité et ces jeunes noms, tout auréolés de sang et de gloire, les Charles Dumas, les Charles Péguy, les Ernest Psichari, rayonnent au martyrologe de la pensée française. C’est dans un senti-'
(1) Figures et Questions de ce temiis : La Jeune génération.
ESOüI'SSE D'UN ESPRIT NOUVEAU
ment du même ordre que j’y ajoute le nom d’un homme de ma génération : cet Albéric Magnard, qui, avec une sorte de Don Ouichottisme à la française —' car Don Quichotte est bien plus français qu’espagnol— provoqua le destin, et courut à une mort certaine, pour aA'oir la joie de « descendre deux Allemands ! » Tout cela c’est évidemment du « beau travail » et le plus triste, c’est qu’on soit obligé de l’appeler ainsi ! Mais il le faut bien, puisque, si ce n’était eux, ce serait nous... Et puis, comme le disait devant moi mon ami Alaiirice Donnay, avec une subtile profondeur : Ce dont je leur en veux le plus, c’est d’avoir éveillé en moi les bas instincts, les instincts de haine, en moi qui n’ai jamais connu que l’instinct d’amour et me détoTirne du chemin pour ne pas écraser une fourmi !... Oui, mon cher Donnay, \ ous avez bien raison — et d’ailleurs l’accent de votre ’Oeuvre est un gage suffisant à nos yeux — notre orgueil à nous autres Français, c’est en toute circonstance, çle réagir à l’encontre des brutes germaniques asservies sous le talon de leur Kaiser ! Mais n’importe, il faut, à l’heure présente et pour une fois, connaître et cultiver la solidarité de la haine, faute de quoi nous serions perdus. Nous aiirons bientôt fait de reprendre ensuite nos traditionnels usages d’oubli et de générosité, qui sont à ce point dans notre sang que nos adversaires eux-mêmes, les proclament. Evidemment
deux brutes teutonnes d’un côté, et Albéric Magnard de l’autre, cela ne fait point équilibre aux plateaux de la balance ! N’importe, le geste du musicien « descendant ces deux Allemands » avec la certitude de l’issue finale, c’est une leçon symbolique qui doit rester gravée dans notre mémoire.
Qiiil ait été accompli par un intellectuel de ma génération, j’y attache d’autant plus de prix, car voilà un geste plus expressif encore que celui des hommes qui, dans la tranchée, exaltés par la certitude de la victoire, voient se dessiner à mesure, sous leurs yeux, la ligne-frontière par où seront restituées à la France ses limites naturelles. Ceux-là vivent dans létat d’hérdjisme, si j’ose dire, c’est-à-dire dans cette exaltation particulière que doit donner la continuité de l’effort tendu vers un
but qui ne peut leur échapper et nulle griserie ne saurait remplacer celle du succès, à l’heure <&urtout où l’on sent que le formidable enjeu, ce n’est rien moins que le salut du pays et sa grandeur à venir ! Il a là une sorte d’exaltation de l’âme, un état lyrique que nous ne connaîtrons jamais, nous autres qui n’aurons pas participé à la marche en avant, que nous pouvons cependant nous représen-
ESOLUSSE D ÜN ESPRIT NOUVEAU
ter par sympathie imaginative, en songeant à cette magnifique définition que donnait le poète Henri Heine, du Patriotisme français :
({ Le Patriotisme du Français consiste en ce que son cœur s’échauffe, qu'il (S’étencl, qu’il s’élargit, qu’il enferme dans son amour, non pas seulement ses plus proches, mais toute la France, tout le yays de la civilisation. Et quelle importance ce mot ne prend-il pas aujourd’hui ! Le Patriotisme die rAAlemand, au .contraire, consiste en ce que son cœur se rétrécit, comme le cuir par la gelée, qu’il cesse d’être un citojœn du monde, pour n’être plus qu’un étroit Allemand. »
Il est au moins piquant de voir avec quelle abondante générosité nous gratifiait de ses louanges un poète de l’ancienne Allemagne, celle du Romantisme et des Ballades, un siècle à peine avant que les durs réalistes de l’Allemagne contemporaine se naissent à escompter le triomphe du Pangermanisme qu’ils déduisaient de l’affaLblissement causé par nos divisions intérieures ! L’issue de la guerre ne saurait, à l’heure présente, faire de doute pour personne, sauf pour ceux qui, voulant s’aveugler comme les perdreaux dans le sillon, espèrent par là se soustraire au flet humain c[ui bientôt va les emporter ! Pour notre pays, cepen-
dant, il ne faudrait pas que le bénéfice de la guerre fût exclusivement matériel, et puisque l’adversaire lui-même reconnaît que chez nous, ce qui l’emporte c’est Vélément psychique, nous devrons tenir à honneur de lui donner raison.
Parler d’ores et déjà d’une réforme possible, d’une amélioration de nos mœurs politiques, tout le monde s’accordera à juger cela prématuré, et cependant, chacun le sent à part soi, il est impossible qu’il n’y ait pas quelque chose de changé. Dans quel sens ? se demandent les hommes politiques, au profit de (]ui ? — car le profit est toujours ce qui les intéresse le plus, et dans cette nation incorrigiblement idéaliste qu'est la notre, ils sont les seuls à ne point juger les choses sous l’angle du désintéressement. Voilà ce que chacun voudrait savoir. Vais nul ne se liasarderait au rôle de prophète, car il aurait trop peur de voir un jour ses prédictions ruinées, anéanties par l’imprévu des circonstances. La seule piste qu'il nous soit permis d’indiquer, c’est celle que nous marque déjà la tendance des jeunes générations auxquelles, pour la plus grande part, nous devrons la victoire, et d’un tel point de vue, qui est bien celui où nous devrons nous placer, le tableau achevé ne pourrait être que la réalisation de Tesquisse précédemment tenue sous nos yeux.
ESQUISSE d’u.\ esprit NOUVEAU
Que les magnifiques exemples de courage •et d’abnégation donnés, que dis-je : prodigués sur tout le front de la bataille, n’aient pas leur vertu contagieuse, leur retentissement immédiat sur la vie de demain : Aoilà en tous cas ce qui semblera une invraisemblable hypothèse. Comme une flamme continue détruit les germes morbides dans une région contaminée, la brûlante ardeur de cette généreuse jeunesse aura sa Aertu purificatrice et nousmenies, hommes de la pleine maturité, nous nous en trouverons tout rajeunis. Ainsi par un renversement de l’habituel ordre des choses, devrons-nous de la gratitude à ceux qui sont venus au monde plus tardiA^ement que nous ! Et le dernier geste du gouvernement deviendra expressivement symbolique. On sait comment celui-ci, plus catégorique et plus courageu x que les diverses sections de l’Institut, et d’accord en cela avec l’unanimité des membres du conseil de l’Ordre, a décidé de rayer des contrôles de la Légion d’honneur, les brutes teutonnes qui y figuraient et y eussent apporté désormais une note infamante ! Rien n’est plusjpropre que cette décis ion à donner un rehaut de prestige à une distinction qui, depuis quelques années, avait perdu beaucoup de sa signification par la façon dont elle était attribuée..., et sou-
haitons que le traditionnel insigne de l’honneur ne figure plus sur la poitrine de gens comparables à tels de ceux que nommément on ne peut désigner ici, mais que chacun connaît, dans notre monde littéraire surtout, pour leurs tares morales et leurs tendances anti-françaises.
Ün Ppophète de TflUemagne
Le Pÿinee B. de Bülow
Nul n’est prophète en son pays, dit la Sagesse des Nations. Et nous savons par expérience que cette vieille sagesse collective a presque toujours raison. Une fois de plus, l’occasion s’offre à nous de nous en convaincre, en une circonstance solennelle, la plus solennelle et la plus grave que la France ait traversée depuis la guerre de 187.0.
Qu’on relise ou qu’on lise, si on ne l’a déjà lu, — car c’est un sujet qui appelle la méditation — le volume qui, sous ce titre, la Politique allemande, parut quelques mois avant la guerre, avec cette signature : Prince de Bülow. Chacun sait que son auteur dirigea, comme chancelier de l’Empire, la politique extérieure allemande et qu’il suffit à cette tâche de 1897 à 1909, ce qui n’était pas une petite affaire sous le contrôle ombrageux et trépidant du demi-fou qui, à cette époque.
était déjà son maître. Je dis qu’il suffit à sa tâche, puisqu’il j^arvint à se maintenir douze années à ce postCi de premier plan, où constamment l’image et les services éclatants du fondateur de l’unité allemande proposaient à l’opinion un modèle redoutable. Pendant ces douze .année/s, une de ses tâches essentielles, i3our ne pas dire la principale, fut de contenir 1 agitation de celui que son illustre parent Edouard VU, qui avait toujours des jugements appropriés aux situations, appelait le valeureux Capon. Si le prince de Bülow écrit un jour ses Mémoires, et sans doute les écrira-t-il en vue d’une publication posthume qui, j’imagine, se fera plus facilement en Italie ou en France qu’en Allemadoute qu’on y trouve les traits les plus singuliers touchant cette période de la politique allemande à laquelle il participa, qui ne fut guère, en réalité, que la politique personnelle de Guillaume, et dont il eut à se dégager ûnalement, quand il lui fallut, sous peine d’être compromis lui-même, désavouer un des gestes les plus fous de son impérial maître, qui, cette fois, dépassait la mesure. Depuis lors, le Prince de Bülow, qui, désormais, ne voulait plus être rien d’officiel, ayant été le second personnage de l’Empire, et ne pouvant devenir le premier, vit à Rome, « ce musée de toUftes les grandeurs déchues, comme l’appelle Renan, ce rendez-vous de tous les meurtris du monde,
UN PROPHÈTE DE l’aLI.EMAGNE
souverains détrônés, politiques déçus, penseurs sce*ptiques, malades et dégoûtés de toute espèce. » Il y vit, partageant ses loisirs entre l’exercice du cheval, qu’il aime passionnément, et les méditations sur la politique qu’il a dirigée- durant douze années. Le résultat de ces méditations se trouve condensé dans le saisissant ouvrage auquel la Grande Guerre de 1914 confère un regain d’actualité et où certains de ses jugements nous apparaissent comme une prophétie à brève échéance.
Et d’abord,et par-dessus tout, ce qu’il faut le plus admirer dans ce livre, c’est la liberté avec laquelle lauteur parle de son pays. Pourquoi ne pas dire la vérité à ceux que l’on aime, si brutale qu’elle doive être, et penser qu’on les sert mieux avec des mensonges et des flagorneries ? Ah celui-là, certes, n’est pas militarisé ! Il n’appartient pas au vil troupeau d’esclaves qui courbent l’échine devant le maître, n’attendant qu’une indication de lui pour faire le geste commandé ; ou peut-être maintenant prend-il sa revanche de l’avoir trop longtemps courbée et d’avoir enfin licence de se redresser de toute sa taille ? Les familiers du Prince pourraient nous renseigner à ce sujet. En voilà un qui ne s’illusionne pas sur les défauts de son pays et qui
n’est point hypnotisé, comme certains de nos Français, limaçons recroquevillés dans leur coquille, par la grandeur et par l’invincibilité allemande !
Le premier de tous, et qui a son immédiat retentissement sur la Politique, c’est l’insuffisance psychologique du peuple allemand, qui apparaît jusque dans ses philosophes, et précisément fut observée par ceux-là d’entre eux qui, échappant à l’intensive culture allemande, eurent leur pensée tout imprégnée de la nôtre : les Schopenhauer, et les Nietzsche. Lisez et méditez ces jugements du chancelier allemand où chaque parole est aujourd’hui comme un trait cinglant pour la nation qui se croyait invincible :
— (( Nous autres Allemands, par notre maladresse politique, par les déformations et la confusion de notre vie nationale intérieure, nous xCavons que trop souvent trahi les succès de nos armes. Par notre politique intérieure mesquine et à courtes vues, nous nous sommes rendu impossible pendant des siècles une politique étrangère féconde...
((Le défaut de sens politiquè impose des limites étroites aux possibilités d’action, même d’un savoir politique très étendu... Mais il coulera beaucoup d’eau sous nos ponts jhisqu’à ce que les faiblesses et les défauts innés de notre tempérament politique disparaissent. Cependant le Destin qui, au su de tous, est un Mentor distingué mais coûteux^ pourrait bien entreprendre de nous éduquer au point de vue politique, c’est-à-dire par le dommage que ne cessent de nous
UN PROPHÈTE DE l’aLLEMAGNE
faire à nouveau les faiblesses inhérentes au caractère de notre peuple. »
Et le Prince de Bülow ajoute plu& loin, clans ce chapitre 'saisissant où tout est à méditer sur la Politic[ue intérieure :
— (( Le sens politique est le sens des généralités. C’est celui-là précisément que les Allemands n’ont pas... Il est dans le tempérament allemand d’exercer son énergie surtout dans le particulier^ de placer Vintérêt général apres Vintérêt plus restreint, plus directement saisissable. C’est là ce que vise Goethe, dans, sa cruelle phrase souvent citée, que VAllemand est capable dans le détail, et piteux dans l’ensemble. »
Quel lumineux et prophétienne commentaire font ces phrases rapprochées, sous la garantie du plus illustre des Allemands, aux illusions de l’Allemagne touchant la Belgic{ue, à ses erreurs touchant l’Angleterre qui, sans doute, avec le recul des années apparaîtra comme la grande conductrice des événements, et touchant la Russie à laquelle Guillaume, dément couronné, faisait la plus grossière et la plus gratuite injure, le jour où^l retenait .captive l’Impératrice douairière ! Et quelle" revanche au^si^poWnie Chancelier disgrâcié que la suite des événements, à l’heure où dans la campagne romaine, il en médite le cours au pas cadencé de son cheval ! Si patriote soit-il, le prince de Bülow ne put manquer de savourer l’amer-
tume des notations qui s’inscrivaient sous sa plumOy quelques mois seulement avant que les événements vinssent leur imprimer un caractère de prophétie.
La sagesse et la largeur de vues de cet homme éminent sont, tout entières, impliquées dans cette sorte de déclaration de principes qu’on lit au chapitre intitulé : Programmes de Parti : « C’est un lait, corroho-ré par toutes les èxpériences, que le véritable intérêt national n’a jamais pu être trouvé dans la seule voie d un parti. Cet intérêt se trouve toujours entre les voies de plusieurs partis. Il faut tirer la Inssectrice des forces. Un ministre, quel que soit le parti de ses préférences personnelles, cherchera le véritable compromis entre toutes les justes demandes des partis. Quant à moi, je n’ai jamais pris au tragique le reproche de manquer de principes politiques. Je Lai même, à l’occasion, considéré comme un éloge, car j‘y trouvais l’aveu que la raison d'Etat était ma boussole. »
A quelque race qu’il appartienne, qu’il soit Germain ou Latin, Anglo-Saxon ou Slave, le propre de l’homme supérieur est d’avoir des vues d’ensemble sur la vie. C’est la seule condition -qui lui permette de sortir de sa spécialité, toujours étroite par rapport à la complexité des choses, et par là de les dominer. Il apparaît bien, à la lecture de ce
UN PROPHÈTE DE l’aLLEIMAGXI-:
livre, que le Prince de Bülow fut un des rares Allemands qui,spécialisés dans Tordre des réalités de là Politique,témoignèrent de cette vision d’ensemble leur permettant de les juger. A la lecture de ce livre, on a constamment l’impression de l’homme qui cherche le point culminant d’où il pourra, sous son regard tenir les perspectives et scruter l’horizon. S’il se trompe sur l’Italie, qiTil devrait pourtant bien connaître, qiTil a toutes raisons de connaître, mais toutes raisons également de ménager (1) : si, dis-je, il s’abuse sur elle, peut-être \olonlairement, lorsqu il [)arie « de la loyauté des lücleiirs dirigeants de Vltahe », comme il voit juste, en revanche, dans ses considérations sur les ra|)ports de l’Allemagne et de l’Angleterre, quand, au nombre des conditions nécessaires au maintien de Téquilibre anglo-allemand, il place les deux suivantes : (( Ne meiire entre l'Angleterre et rAllemagne rien d’irréparable. Ne pas provoquer l’Angleterre et ne pas courir après elle. » La provocation — qui ne le voit en l’occurrence ? — ce fut la A'iolation de la neutralité belge, rnaladresse irrépal'ahle, puisqu’en outre de T injure qu’elle constituait
(1) On sait qu’en dehors de la raison politique ^ puisque ritalie faisait partie de la Triple-Alliance à la date de la publication du livre, l’auteur avait en outre une raison d’ordre intime, puisqu’il avait épousé une Italienne, la Princesse de Camporeale, belle-fille dé l’homme d’Etat italien Minghetti.
à l’adresse de l’Angleterre, elle l’invitait a utiliser des circonstances qui, jamais, au cours de son histoire, ne s’étaient présentées aussi favorahles pour l’affirmation de sa puissance et l’extension de sa grandeur commerciale ! Comment cet liomnie, si subtil et si fin, tout Allemand qu’il soit, n’eût-d pas senti que la véritable rii-ale, et par conséquent, l’ennemie économique de l’Allemagne, celait l’Angleterre qui avait ses intérêts commerciaux directement visés par elle, et cpie la France, à l’heure des règlements définit'ifs, en dépit des haines héréditaires, ne pouvait être qu’un appoint dans la partie économique qui se jouerait un jour !
Elle se joue depuis plus de trois mois, la formidable partie. La France y a donné sa mesure dans des proportions que l’Allemagne ne pouvait soupçonner en son ensemble, et que seules quelques intelligences d’élite, comme le Prince de Bülow, surent pressentir en en précisant les raisons. Ll voilà bien le point où l’ouvrage sur la Politique allemande prend un intérêt supérieur à nos yeux ; Etre apprécié par les membres, de sa famille, cela ne tire pas à conséquence; mais être jugé à sa juste valeur par un étranger, et — faut-il le dire ? — un ennemi, surtout quand celui-ci témoigne d’une pénétrante lucidité, comme l’ancien chancelier de
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Guillaume, voilà qui prend une singulière valeur ! Plus clairvoyant que tant de Français mal ins
i, , p'irés, ou tels étourneaux de chez nous dont le \ . tremplin politique était tantôt dans les salles des A bongrès de la Paix, tantôt dans la salle-à-man- 1 gei du Hohciizollcrn, où d’ailleurs il les pouvait \ juger puisqu il les y rencontrait, le Prince de Biilow n’hésite pas à écrire que « le trait caractéristique du peuple irançais étant de placer les besoins psychiques avant les besoins matériels », c’est « une niaiserie maladive que nourrir l’espoir de pou- ; oii 1 amener la France à une réconciliation réelle et sincère, tant que nous n’aurons pas l’intention de rendre l’Alsace-Lorraine. »'
Ah ! le beau brevet d’idéalisme que nous tenons la et délivré par l’adversaire ! Comme à l’heure présente, les circonstances lui viennent imprimer sa valeur ! C’est un livre que tous les Français cultivés devraient lire, non pas au pouce, mais la lîluine à la main, car il n’en est pas de plus réconfortant pour qui sait réfléchir, et si les Professeurs allemands méritent d’être chassés de nos Académies, le Prince de Bülow a maintenant tous les titres requis pour y occuper une place d’honneur, ayant bien parlé de la France ! Je demande un siège pour lui, tout au moins à la Section des Sciences Morales et Politiques. Je m’en voudrais de ne point détacher la page entière que pourra
l)ientôt relire avec fruit le troupeau des Intellectuels allemands inclinés sous la férule vacillante du maître, trop tard pour eux, mais jamais trop tard poui
nous !
« La Politique de revanche des Français est soutenue par une foi inaltérable eu l’iudestructihihté des forces vitales de la nation. Ce dogme se base sur toutes les données de l’histoire de France. Aucun peuple ua chaque fois réparé aussi vite que les Français les suites d’une catastrophe nationale ; aucun na retrouve avec la même aisance le ressort, la confiance de soi et Tesprit d’entreprise après de cruels mécomptes et des défaites qui semblaient écrasantes. Plus dune fois a France parut définitivement abattue par des ennemis cKtérienis, si éprouvée par des bouleversements intérieurs que l’Europe crât qu’elle avait cesse d etre dan» relise. Mais chaque fois, la nation française se redressait devant l’Europe en un très court delai, avec sa vigueur d’autan, ou un accroissement de forces, pour disputer par de nouvelles luttes la suprématie sur k continent et remettre en question la repaitition puissances en Europe! »
Voilà donc ce que l’.Mlemagne, affolée par sou ImpénaUsme matérialiste, elle qui, toujours, plaça les besoins matériels avant les besoins psychiques, aveuglée par sa mégalomanie, n’a pas voulu com^prendre, ce dont elle expiera durement les conséquences ! Rude leçon, qui lui est annoncée par un de ses compatriotes, par un des successeurs
UN Pl^OPIlÈTE DE l’ALLEMAGNE
qui, de ses mains puissantes, avait édiüé le monument de celte fameuse unité qui bientôt ne sera plus qu’un souvenir ! J’ignore quels sont, à l’heure présente, les sentiments intimes de M. le Prince de Bülow, et rien ne me permet de douter qu’étant un bon Allemand, un Allemand patriote. 'Comme nous sommes de bons Français,il n’éprouve quelques inquiétudes, d’autant plus justifiées qu’elles sont, plus raisonnées, sur l’avenir de l’Allemagne. Ou’il ait vu si juste, et avec tant de profondeur, les tares secrètes dont était travaillé un pays aveugle pour tout ce qui n’est pas la force matérielle : qu’il ait, par ailleurs, si heureusement mis en lumière les vertus essentielles de l’adversaire, celles qui suppléèrent à tous les manques — et Dieu sait s’il y en eut de notre part ! —■ cela doit Joiit de même l’angoisser un peu dans sa hautaine retraite (1) î Fine seule considération peut être de nature à émousser la pointe de ses regrets — car l’homme reste toujours l’homme, surtout s’il est doublé d’un auteur — c’est d’avoir signalé, avec ■une vue prophétique des événements, quelques-uns des nuages qui s’amoncelaient sur la terre allemande et d’être apparu aux yeux de tous comme la vigie à l’œil aigu, dont les services devenaient gênants, parce qu’ils étaient trop clairvoyants !
(1) L’article porte la date de décembre 1914.
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lie Ppestige de la VietoiFe
Durant une des visites, instructives autant qiv émotionnantes, où m’entraîna FOEuvre des Trains de Blessés, j’assistai à la scène suivante : c’était quelques jours après la retraite de Aon KLuck, par conséquent au début des victoires de la Marne. Le major de service, s’adressant à une dame infirmière de la Croix-Rouge qui, manifestement, était « du monde » avec une tendance à le trop souligner, prononça ces simples paroles :
— « Voici, Madame, un blessé dont il faudrait laver les pieds. » L’infirmière eut un mouvement de recul, ou, pour être indulgent, d’hésitation *
— (( Eh bien ! Madame, observa simplement le major, si cet homme avait les pieds propres, sans doute ne seriez-vous pas là où vous êtes ! »
Dans cette' brève, mais expressive réplique, le médecin avait eu. l’art de ramasser toute la situation. Et je n’ai pas besoin de dire qu’un semblable avertissement n’eut pas à se répéter souvent, ayant
Vl’.US T.A VICTOIRE
assisté à l’un des plus beaux, à l’un des plus réconfortants spectacles qu’un Français ait pu voir au cours de cette affreuse guerre : cinq cents Parisiennes de tout âge, défilant sous mes yeux, toutes plus dévouées les unes que les autres, plus courageuses, plus décidées à payer de leur personne, — j’ai dit : de tout âge,‘ puisqu’il y avait là des jeunes filles de dix-huit ans et des aïeules de soixante-dix — et j’ajoute : de tout rang, puisque s’y coudoyaient des cuisinières et des duchesses. Si je ne craignais d’être accusé de tendances démagogiques, je dirais que les cuisinières égalaient les duchesses, si elles ne les surpassaient ; car à une telle heure, une femme qui doit gagner son pain et vient se proposer pour un service gratuit, est évidemment plus méritante qu’une autre, sans souci du lendemain. Ne dressons pas de palmarès, et concluons : c’étaient toutes des Françaises !
Pères, frères, maris, parents à un degré quelconque de ces nobles Françaises, qui dépensent à pleines mains les trésors de leur cœur, ce sont ces héros éprouvés par le fëu qui, ayant échappéaux riscfues mortels du front, seront appelés, par une sorte de décret nominafif, à « refaire l’opinion française cette opinion, que notre devoir à tous est de travailler comme une matière rare ! Comment pourrait-il en être autrement ? Ayant été à la peine durant des mois, commenr pourraient-ils