UN JOUR A BETHANY-CHURCH II
Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés, les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui paraissait perdu est retrouvé.
Ces moments-là sont d^une richesse infinie. Des siècles s'y condensent. On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.
Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.
Oh ! le cher souvenir que j'en garde et garderai toujours !
Comme je bénis le Père qui me Taccorda, les frères qui m'en fournirent l'occasion !
Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel^ je me dis en quittant cette chère maison de prière :
Certainement l'Eternel est en ce lieu,
C'est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.
ir
Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la fréquentation du culte. A l'heure où se célèbrent les offices, la rue est peuplée d'une foule à l'aspect très particulier. Les passants ont leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder passer des files de gens, selon qu'ils vont à la promenade, au cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les préoccupations différentes du moment.
Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu'ils savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu'ils entendront; en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne impression de prendre très au sérieux l'affaire dont pour le moment ils s'occupent.
Point n'est besoin de me signaler ce qu'une semblable démarche, ayant pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme l'irréligiosité des autres. L'esprit d'imitation ne perd jamais ses droits.
Je n'ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu'un mouvement large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des
êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde, les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu^il soit bien entendu que je ne m*en laisse pas imposer par des manifestations extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche vers les sanctuaires, le dimanche.
A New-York, à Philadelphie, à Chicago^ partout où j'ai passé un dimanche, j'ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un jour à part, pour se reposer, se souvenir qu'on n'est pas une bête de somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les distinctions de surface. Dans
certaines habitudes visibles se trouvent de réelles et fidèles manifestations de Tinvisible.
La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de sociétés et d'églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s'il ne conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec force. Mais de l'état de choses tel qu'il existe pratiquement, différentes observations également favorables doivent être tirées.
D'abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises. Aucune différence n'est faite en faveur ni au détriment de per-
sonne. Les fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l'organisent comme bon leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin. Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité existent et sont en voie d'augmentation. On sent qu'on a besoin les uns des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec ardeur. D'année en année se multiplent les points de contact*. Il n'en a pas toujours été ainsi. L'histoire américaine a connu des périodes d'intolérance aiguë. Et, certes, on n'aurait pas besoin de chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants d'une
* Tout récemment il s'est formé une association appelée Minisiers Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité religieuse.
mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s'est réalisé vers la justice mutuelle, le respect de l'âme et des croyances d'autrui. L'étroitesse devient l'infime exception, la largeur est la règle. L'Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l'école de l'histoire. Elle a compris où mène l'autoritarisme religieux, et son tempérament national, tel qu'il s'est lentement formé par la bonne volonté, la persévérance, le désir d'être avant tout équitable envers chacun, s'est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire.
Mes livres m'avaient fait connaître au sein des dénominations les plus diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires, luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J'eus même le rare privilège de prêcher à la synagogue, ce qui consti-
124 VERS LK CŒUR DE l'aMÉRIQUE
tuait en Amérique même, un événement exceptionnel.
Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente des Dames de Saint- Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence en faveur d'une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très profond que d'être empêché par l'heure imminente du retour en France, de donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l'église catholique.
Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du culte. On s'y sent enveloppé d'un esprit et entouré d'objets où le respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le formalisme et la raideur dogma-
tique d'une part; de l'autre la sécheresse rationaliste, l'absence de la fibre mystique et la méconnaissance de Tâme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi bien que dans notre vieux monde. Mais l'impression d'ensemble est celle d'une piété saine et vivante, respectueuse de l'esprit des traditions, et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m'a permis de comprendre largement les chrétiens d'Amérique avec lesquels je pus me rencontrer, et d'être largement compris par eux. J'ai appris à beaucoup les aimer pour leur aménité, l'ouverture de leur esprit, leur chaleur d'âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l'Évangile perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j'ai parfois eu la douleur, sur mon cher vieux continent, d'être pris pour un démolisseur, alors
que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer, dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de Tâme. Là-bas, toutes les joies spirituelles qu'on éprouve à être profondément compris, m'ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me plaindre des petites amertumes causées par Tétroitesse et ses injustes préventions.
Une foule d'églises américaines sont institutionnelles, c'est-à-dire entourées de tout un ensemble d'oeuvres éducatrices et sociales. De vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions d'enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés
dans un repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et rÉglise devient un centre où l'isolé trouve une famille; la jeunesse, des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d'admiration. Uampleur de ces beaux chants pleins d*âme et de force, est un merveilleux élément d'édification. Que de fois leur harmonie m'a transporté, inspiré, reposé !
L'atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à un catholicisme d'un genre très particulier, vivant, original, décidé à marcher d'accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons en France par un grand nomdre de publications, en particulier les livres de M"" Tabbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et notre sympathie, et contiendrait d'utiles leçons non seulement pour le catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe. L'esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé des représentants individuels d'une valeur exceptionnelle, et produit des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu'à Saint-Paul, afin d'y présenter mon hommage au vénérable évêque.
VIE RELIGIEUSE IZÇ
Monseigneur Ireland. Dans l'esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie avec les autres groupements religieux,
A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme, particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent qu'être déplorées par les amis mêmes de l'Église catholique plus large et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette tentative de mouvement en arrière m'a suggéré certaines réflexions qui s'apphquent aussi bien aux autres groupements religieux qu'au groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l'Océan.
Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu'elles
l3o VERS LE CŒUR DE L*AMÉRIQUE
croient devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d'attraction et d'assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force est considérable; plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les Eglises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de faire des confusions entre leur force de résistance et leur force d'attraction. Souvent, lorsqu'il s'agirait de mettre en campagne les pouvoirs d'attraction et d'assimilation, elles emploient leurs engins de résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu'elles devraient accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu'elles devraient combattre.
Les groupements religieux qui ont pris à
VIE RELIGIEUSE l3l
tâche, parmi nous, de mettre en relief, surtout leurs qualités d'opposition, ont manqué à la fois à ce qu'ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la situation actuelle de l'Église catholique, par exemple, ceux qui lui veulent du bien ne sont- ils pas autorisés à penser qu'elle s'est fait du tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à l'égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la liberté de conscience et d'examen, le droit commun, les principes démocratiques, la critique historique? Cest cependant à l'adoption de ces principes qu'elle-même, aussi bien que tous les autres groupements religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d'une destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des pratiques malsaines ? Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos réflexions. Ce
l32 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE
qui Ta fait grand, viable, puissant, c'est l'atmosphère de liberté qu'on respire là-bas.
Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des conseillers mai inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter TÉglise par l'Europe libérale.
Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd'hui, est celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et pensées capables d'être assimilées par la mentalité moderne. Si l'Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements d'Europe, voulait s'abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer, d'après la méthode
VIE RELIGIEUSE l33
des conservatismes caducs et sénils, elle deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en corps étranger. Et elle descendrait au rang d'une simple puissance d'inertie, au lieu d'être ce qu'elle a toujours été et ce qu'elle doit rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider, inspirer, pénétrer l'esprit public, donner à l'éducation de la jeunesse son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse renaissant, toutes les meilleures aspirations d'un peuple, il faut rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l'héritage du passé, l'esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert Tavenir.
L* Amérique saura résoudre ce problème, parce qu'elle reste prête à recevoir les impulsions nouvelles de l'esprit divin, seul capable, à chacune des étapes successives de l'huma-
l34 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE
nité; de nous inspirer le verbe nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin. Elle a., dans toutes les dénominations; un grand nombre d'hommes qui sont arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses besoins. Ces hommes s'entourent de toutes les lumières qui peuvent les aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de notre éminent compatriote Auguste Sabatier, Tun des hommes les plus croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui l'avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les obstacles, établis les nouveaux abris de l'âme. L'ayant beaucoup connu et aimé, ayant partagé
VIE RELIGIEUSE l35
les souffrances que faisait endurer à ce vaillant pionnier de l'Esprit, la méfiance d'un ecclésiasticisme étroit, j*ai éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là -bas à bâtir la cité religieuse de demain.