‹ Vers le cœur de l'AmériqueChapitre 5 sur 37 · OBSTACLES · texte numérisé non relu

OBSTACLES

devais-je ou non aller en Amérique ? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les lettres et les visites que je recevais d'Amérique avaient créé en moi la conviction qu*un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de l'Océan, aux idées pour lesquelles ie luttais et vivais dans mon pays. Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les relations entre les esprits des hommes, reposent sur l'échange mutuel. J'étais certain que si j'avais un message pour l'Amérique, elle en avait un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir, et j'y étais intérieurement décidé.

Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me comprirent et m'encouragèrent de leurs vœux.

Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père, n'est-il pas juste qu'ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une privation à s'imposer, on peut bien leur offrir une explication.

Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les beaux cèdres de la Commanderie. *. Ma femme, mes deux filles, mon petit Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds, parmi les ombres mouvantes des branches. J'expliquai que j'avais de la peine à me séparer de mes chéris; mais que j'avais, pour visiter l'Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu lui-même m'y appelait. Tout le monde dit : « Oui, Papa, tu dois y aller,et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l'absence facile». Puis nous eûmes une courte

^ C'est le nom de la campagne amie où nous étions alors.

OBSTACLFS

et bonne prière; pour placer toutes choses et nous-mêmes entre les mains de Dieu.

J'avais deux océans à traverser: l'Atlantique et la grammaire anglaise. Chaque fois que je m'étais aventuré dans les eaux anglaises, j'étais revenu découragé. Impossible d'apprendre et surtout de prononcer cette langue. C'est ici que je compris à quel point pour les études et toutes sortes de travaux, l'amour et la nécessité sont d'un secours puissant. Avant mes projets de voyage en Amérique, j'apprenais l'anglais par simple curiosité. Mais depuis que l'idée d'aller en Amérique me hantait, je l'apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d'être beaucoup aimé. Subitement l'anglais me parut un langage délicieux. L'entendre parler, le lire était mon occupation

lO VERS LE CŒUR DE L AMERIQUE

favorite. Mes professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde, n'avaient qu'à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de régulier. Toujours à la merci de l'imprévu du ministère, ou de quelque visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs rebâtissant Jérusalem après l'exil et tenant d'une main la truelle, de l'autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée, je me sentais découragé. L'anglais allait moins bien. Je me disais: «je ne l'apprendrai jamais. » Mais le lendemain je recommençais avec une ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m'eut paru intolérable de voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C'était la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu'il eût été entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences françaises, ceux de mes amis qui s'intéressaient le plus

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